Bienfaisantes tentes contre les politiques de l’invisibilité

Depuis une quinzaine de jours, les tentes igloos de quelques dizaines de SDF sont en passe de devenir le problème urbain numéro un de Paris. On aurait préféré que leur irruption dans l’actualité tienne à la découverte de l’ampleur de la grande précarité plutôt qu’au souhait des pouvoirs publics de répondre aux inquiétudes de propriétaires immobiliers et d’estivants en attente de réjouissance.

L’association Médecins du Monde qui, en décembre 2005, en avait distribué trois cents pour contribuer à faire prendre conscience aux Parisiens que plusieurs milliers de SDF dorment chaque soir dans la rue et obliger les pouvoirs publics à l’action a été mise en cause avec des arguments d’une mauvais foi confondante : ces tentes contribueraient à l’isolement de SDF qui, ainsi abrités, seraient moins accessibles aux « maraudes » de certaines associations. Le fait est qu’elles ont permis de rendre visible une réalité qui ne connaît pas de saison, sauf pour l’action humanitaire priée de ne se mettre en branle que lorsque le thermomètre frise le zéro.

Forts de leur nouvelle visibilité, les sans-logis cassent cette logique et pourraient obliger à repenser des politiques de logement et d’hébergement qui ne prennent absolument pas en compte les attentes d’une population très diverse de plus en plus rétive aux dortoirs collectifs de l’hébergement d’urgence, au demeurant trop peu nombreux pour satisfaire l’ensemble des besoins.

Le Gisti, par son action quotidienne, est aux prises avec ce même déni d’existence de pans entiers de la population :

  • parmi les sans-logis, combien de demandeurs d’asile victimes d’une politique de dissuasion visant, par la « clochardisation », à les dissuader de formuler une demande de protection en France et à handicaper ceux qui se risquent à cette démarche ?
  • parmi les exilés, combien de captifs de règles de circulation, notamment européennes, les empêchant d’aller vers leur destination finale alors même que tout retour vers leur pays est impossible ?

Les pouvoirs publics agissent avec les sans-logis comme ils l’ont fait avec les exilés depuis des années : ne voulant s’attaquer aux causes de fond de leur errance, ils s’efforcent de les repousser, de les disperser, de les rendre invisibles pour interdire tout débat public. Ainsi le camp de Sangatte a-t-il été fermé en 2002 afin de faire disparaître le point de fixation médiatique qu’il était devenu après avoir été créé pour dissimuler à la vue les 73 000 personnes qui s’y sont succédé. Avec ou sans camp de Sangatte, les exilés, majeurs et mineurs, continuent d’affluer à Calais, le long des côtes de la Manche et de la Mer du Nord, ou dans certains quartiers parisiens, toujours plus précarisés dans l’attente d’une destination où ils pourraient enfin être accueillis. Et c’est la même logique d’invisibilisation qui pousse l’Union européenne à faire en sorte que les migrants soient retenus le plus loin possible de ses rivages, afin que les milliers de morts causés par la militarisation de ses frontières échappent aux regards de l’opinion publique.

Tout comme les actions en justice intentées contre les soutiens d’étrangers en situation irrégulière, le procès d’intention fait à MDM vise à couvrir des politiques qui préfèrent invisibiliser les problèmes plutôt que de chercher à les résoudre. En ce sens, comme les mobilisations en faveur des élèves sans-papiers, comme l’aide quotidienne aux exilés de Calais ou d’ailleurs, les tentes igloos sont un instrument de mobilisation politique qui mérite d’être défendu contre leurs détracteurs, quel que soit le vernis humanitaire de leur argumentation.

21 août 2006

Voir notre dossier « Jungles, campements et camps d’exilés en France »

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Dernier ajout : mardi 10 octobre 2006, 14:10
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