Affaire des tuberculeux d’Europe de l’Est : mais où est passé le bon sens sanitaire ?

Tribune collective parue dans L’Humanité Dimanche (7 au 13 février 2013)

Cette tribune collective co-signée de Caroline Izambert (doctorante en histoire, membre de l’Observatoire du Droit à la Santé des Étrangers – ODSE), Janina Kehr (anthropologue, auteur d’une thèse sur la tuberculose en France et en Allemagne aujourd’hui) et Michaël Neuman (membre du collectif Cette France-là) est publiée cette semaine dans le journal L’Humanité Dimanche (7 au 13 février 2013).

Fin janvier, « le Figaro » publie une « enquête » [1] qui raconte l’arrivée de patients venus de Russie et de Géorgie atteints de tuberculose ultrarésistante. Non contentes de plomber les comptes de la Sécu, ces hordes sauvages voleraient et revendraient matériels et médicaments, menaceraient d’aller cracher leurs miasmes dans le métro si on leur refuse la télé dans la chambre, nous raconte le journaliste du « Figaro ». Et s’ils venaient pour échapper à la mort, tout simplement ? Retour à la réalité.


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Reprenons les faits. Effectivement depuis quelques années, quelques dizaines de personnes en provenance dans leur majorité d’anciennes républiques soviétiques – 54 en 2011 selon le ministère de la Santé – viennent en France avec l’espoir de guérir une maladie difficilement curable et potentiellement mortelle. La tuberculose multi-résistante est une tuberculose qui ne peut être soignée par les seuls antibiotiques classiques. Les malades doivent prendre pendant plusieurs mois un cocktail d’antibiotiques qui ne sont pas toujours disponibles dans leur pays d’origine. Comment expliquer l’émergence de ce type de tuberculose dans les Etats issus du bloc soviétique ? Plus qu’une tendance culturelle à la mauvaise observance des traitements par les patients, elle est le résultat de la désorganisation du système de santé qui a suivi l’écroulement de l’URSS amenant des ruptures de traitement et des prescriptions non encadrées et renforçant les résistances. C’est une « tuberculose du marché libre » – selon la formule d’Erin Koch, anthropologue qui a travaillé en Géorgie. Les malades arrivés à Paris viennent pour sauver leur vie, un rappel qui détonne avec le portrait de « patients indisciplinés » dressé par le Figaro. Le traitement nécessite de passer plusieurs mois à l’isolement et l’issue est incertaine. N’importe quel soignant qui a déjà hospitalisé des malades en chambres stériles, n’importe quel patient qui les a fréquentées connaît la difficulté de supporter ce confinement. Ajoutez à cela la barrière de la langue et il n’est nul besoin de spéculer sur « l’absence d’une culture patient-médecin » chez les malades géorgiens pour comprendre les problèmes de communication entre soignants et patients.

Pourquoi sont-ils arrivés en France ? Pour le Figaro, ils sont venus attirés par l’Aide Médicale d’État (AME), dispositif d’accès aux soins pour les personnes en situation irrégulière résidant en France. Pourtant le lien entre l’arrivée de ces patients et l’AME est ténu. D’abord, parce que pendant la période où les soins sont les plus cruciaux, les trois premiers mois, ces personnes ne relèvent pas de ce dispositif. Ensuite, sans enquête dans les pays d’origine ou auprès des patients, comment être aussi affirmatif ? La réputation des services médicaux d’infectiologie parisiens, l’aléatoire des trajets migratoires et le bouche-à-oreille qui a pu suivre une première prise en charge sont autant de facteurs dont on peut également faire l’hypothèse qu’ils ont pu amener ces patients à se diriger vers la France. Enfin, il faut rappeler que tous les pays de l’Union Européenne prévoient une prise en charge hospitalière pour les personnes atteintes de maladies contagieuses qu’elles soient ou non en situation régulière, le bons sens sanitaire ayant encore le dernier mot sur les tortueuses lois encadrant l’immigration et le séjour.

Ces malades représentent-ils un risque pour la population française ? Il convient de relativiser le poids de quelques dizaines de malades par rapport aux 310 000 cas de tuberculose multirésistantes recensées dans le monde par l’OMS en 2011. Quant au risque de la contamination, la transmission de la tuberculose nécessite un contact prolongé et elle se développe essentiellement dans des environnements où se conjuguent malnutrition, habitat insalubre et promiscuité.

Grâce à l’accès aux traitements, et l’amélioration globale des conditions de vie, la tuberculose atteint aujourd’hui un niveau historiquement bas en France. Si elle est sous contrôle, c’est grâce à un système de santé qui prend en charge les plus démunis – pour le moment. On recense aujourd’hui un peu plus de 5 000 cas de tuberculose chaque année, qui se concentrent dans les zones les plus pauvres comme la Seine-Saint-Denis [2]. Aujourd’hui comme hier, l’écrasante majorité des tuberculoses ne sont pas le résultat de l’importation du bacille de Koch mais surtout l’une des conséquences de la grande pauvreté qui touche inégalement la population.

Que nous apprend alors l’enquête du Figaro ? Elle démontre simplement qu’en Géorgie comme ailleurs, des personnes gravement malades cherchent les meilleurs traitements possibles pour sauver leur vie. Ces quelques cas soulignent crûment le manque de mobilisation des pays riches et des laboratoires pharmaceutiques pour étendre l’arsenal thérapeutique contre la tuberculose et le rendre accessible dans les pays les plus touchées. Ils relèvent aussi le manque d’interprètes et de médiateurs de santé dans les hôpitaux français dont le travail permettrait créer l’« alliance thérapeutique » indispensable entre soignants et malades engagés dans des traitements lourds. Deux questions dont on peut espérer qu’elle fasse à leur tour la une des journaux.


Notes

[2Bulletin Épidémiologique Hebdomadaire, 12 juin 2012.

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Dernier ajout : lundi 11 février 2013, 11:22
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