Article extrait du Plein droit n° 41-42, avril 1999
« ... inégaux en dignité et en droits »

Vers des statistiques ethniques ?

Patrick Simon

Chercheur à l’INED, institut national d’études démographiques
L’épuisement du discours anti-raciste, son incapacité à contrer le développement d’une xénophobie et d’un racisme qui s’inscrivent durablement dans la conscience collective, procèdent, entre autres paramètres, d’un déficit d’analyse. Mal connues, mais abondamment commentées à partir de connaissances approximatives et déformées, les transformations impliquées par l’immigration dans les structures profondes de la société française n’ont, pendant longtemps, pas fait l’objet d’études scientifiques documentées. Parmi les nombreuses raisons qui expliquent le relatif désintérêt des sciences sociales françaises, l’inadaptation de l’appareillage d’observation statistique figure en première place.

Depuis plusieurs mois, la presse rend compte d’une polémique qui divise les démographes à propos de l’usage de « catégories ethniques » pour l’analyse des faits sociaux, et de l’opportunité de leur introduction dans les outils d’observation statistique, notamment le recensement.

Tel qu’il a été présenté, le débat tend à se déplacer sur le terrain idéologique, mettant en présence des positions apparemment contradictoires. Fonctionnant en miroir, l’une dénonce les dangers du recours à une catégorisation qui, en s’affranchissant des critères juridiques de la nationalité, alimenterait le racisme le plus primaire, tandis que l’autre défend un « principe de réalité » un peu forcé, repoussant les interrogations légitimes sur les conséquences d’une ethnicisation des statistiques. Outre son caractère réducteur – pourquoi limiter le débat aux seuls démographes ?–, cette présentation occulte les motivations et les arguments qui justifient une reformulation des catégories décrivant les populations liées à l’immigration.

Et pourtant, quoi de plus urgent qu’une adaptation des outils théoriques, conceptuels et méthodologiques utilisés pour observer et analyser l’immigration en France ?

Français et étrangers se font face depuis un siècle, dans notre droit comme dans les catégories d’appréhension du corps social. Le primat accordé aux catégories du national pour analyser l’immigration et, plus généralement, pour traiter de la diversité culturelle, s’inscrit dans l’élaboration du « roman national français ». En retour, l’emploi exclusif du critère juridique de la nationalité dans les classifications statistiques a produit, et continue à produire, des effets considérables sur la construction scientifique de l’objet « immigration ».

L’intérêt exclusif porté aux étrangers a conforté la thèse centrale du « modèle français », selon laquelle l’acquisition de la nationalité marquait l’achèvement du processus d’intégration à la Nation. Observation, analyse scientifique et discours politique se validaient mutuellement dans un enchaînement confondant de tautologies.

En privilégiant les catégories juridiques pour décrire les populations en relation avec l’immigration, l’institution statistique donne l’apparence de respecter une définition objective des individus. Or la catégorie « étranger » possède une « objectivité » toute relative si l’on s’en tient à sa définition commune.

Dans la littérature des sciences sociales, mais plus encore dans les interventions politiques et médiatiques ou les discours du sens commun, « l’étranger » a le plus souvent désigné un archétype s’identifiant à « l’autre » dont les définitions fluctuent selon les contextes. L’imprécision qui s’attache aux usages du concept d’étranger dérive des habituelles indéterminations propres aux catégories reprises par le sens commun. Pourtant, à l’occasion des débats récents sur les catégories, ce décalage entre les représentations de l’étranger et sa définition étroite fondant la classification statistique n’est jamais relevé, comme s’il allait de soi que tous évoquaient bien les mêmes populations.

Proposé par Michèle Tribalat (1989) et repris par le Haut Conseil à l’Intégration (1991)(1), l’usage d’une catégorie « immigré » combinant le lieu et la nationalité de naissance entendait résoudre les lacunes et biais d’analyse liés au concept d’étranger. Ce parti-pris méthodologique a finalement été adopté par l’Insee, sous une forme intermédiaire pour la publication des tableaux du recensement de 1990, et plus directement dans des travaux récents(2).

Mais le passage de la catégorie des étrangers à celle des immigrés ne répond que de manière imparfaite aux besoins suscités par les développements d’une ethnicisation spectaculaire des rapports sociaux. La circulation extensive de labels ethniques pour décrire les populations en prise avec l’actualité sociale constitue l’un des faits majeurs de ces dernières années et pose un problème délicat aux sciences sociales.

Référence à l’appartenance

Est-il possible de produire de nouvelles formes de classement qui, tout en s’émancipant des catégories du national, ne se soumettraient pas passivement à celles du sens commun ?

Comment analyser les procès d’identification tout en élaborant des objets scientifiques autonomes et en maîtrisant, autant que possible, les effets de modelage du social qu’engendre la catégorisation pratiquée ?

En première analyse, deux méthodes distinctes permettent d’enregistrer des « identités ethniques » qui sont le plus souvent approchées en tant qu’expression des « origines »(3). Cette notion d’origine est du reste complexe à préciser, comme on le verra par la suite.

La première méthode utilise des éléments « objectifs » extraits de la biographie des individus, en inférant que « l’origine » ainsi construite correspond à une sorte « d’identité de référence ». Le choix du lieu de naissance, caractéristique fixe tout au long de l’existence, s’ajuste bien à l’objet « immigration » qui se définit par le mouvement d’un pays à un autre.

Le lieu de naissance des parents ajoute une indication supplémentaire distinguant les enfants des immigrés nés dans le pays d’installation. La restitution de la filiation, grâce au lieu de naissance des parents, permet de s’affranchir de la notion stricte d’« immigration » et ouvre l’analyse de la reproduction, non seulement démographique, mais aussi identitaire.

Au-delà de la filiation directe, les brassages entre les populations interdisent d’utiliser une approche mécanique de l’ascendance. En effet, à chaque nouvelle génération, le stock d’ascendants augmente de manière géométrique, de telle sorte que la « 3e génération » aura huit « bisaïeuls » et la « 4e génération » sera dotée de seize « trisaïeuls ». Sauf à supposer une étanchéité complète des différents groupes entre eux, les combinatoires deviennent rapidement trop complexes pour attribuer des origines uniques(4).

Cette approche perd donc toute efficacité lorsque l’arrivée des premières vagues migratoires remonte à plus de deux générations. Dans ce cas de figure, la filiation réelle des individus ne peut convenablement fournir d’indications sur leurs « origines ». Il devient nécessaire de passer à une définition « active » de l’origine, c’est-à-dire de faire référence à une appartenance. C’est ce qui fonde la seconde méthode.

Plutôt que d’attribuer une origine en fonction d’un lieu de naissance, celle-ci accorde une priorité à l’auto-identification. Suivant une logique de choix plus ou moins rationnel, les individus doivent se classer dans des rubriques « ethniques » dont ils considèrent qu’elles indiquent leurs origines. Il ne s’agit donc plus de construire une catégorie à partir d’indications qu’on va interpréter, mais au contraire, de laisser libre cours à l’expression d’une identité.

Le recours à cette méthode signifie qu’on assume le caractère fondamentalement subjectif des réponses. Toute une série de filtres s’interposent entre l’énoncé brut de la situation de l’individu et le classement qu’il va finalement choisir. La consistance de l’image publique de son origine, le degré de stigmatisation qu’elle subit, sa propre identification à celle-ci, l’intérêt qu’il porte à l’expression de cette identité sont autant de critères qui vont le pousser à déclarer ou ne pas déclarer son origine.

Connaissance et reconnaissance de la diversité

Plus encore, pour tous ceux qui peuvent se revendiquer d’une multiplicité d’origines, le choix d’une ou deux d’entre elles fait intervenir une sorte de hiérarchisation où s’exprime une foule de déterminants, personnels ou sociaux. Le fait que ce soit l’individu qui se détermine ne laisse aucune possibilité d’intervenir sur le classement et laisse pendante la reconstitution des logiques présidant à son choix.

Là encore, la méthode est cohérente avec la problématique des relations interethniques, puisque les effets de représentations, d’imposition et d’intériorisation de labels font partie intégrante des processus d’intégration. Plus encore, en promouvant une logique de choix, ce mode d’enregistrement favorise une théâtralisation statistique, c’est-à-dire la projection, dans les opérations de classification, des conflits et rapports de concurrence caractérisant les relations interethniques.

Ainsi, le census aux Etats-Unis qui comporte des questions ouvertes sur « l’ascendance » (ancestry) peut-il être considéré comme un espace de confrontation, de négociation et de reconnaissance pour les identités collectives, alors que le recensement français reste excessivement étanche à toute intervention autre que celle des experts.

En ce sens, le défaut de représentation des identités collectives en dissonance avec la norme nationale, constaté dans les médias ou la politique, trouve son prolongement logique dans l’espace statistique.

La définition et les limites des catégories font l’objet de luttes plus ou moins ouvertes, d’autant plus âpres que la désignation des populations relève avant tout de rapports de domination : de l’Etat sur ses « citoyens », des groupes « légitimes » sur ceux dont on construit « l’illégitimité ».

Violence symbolique

Aussi, et c’est là tout le paradoxe de l’analyse des procédures de classement « ethnique », la racialisation des catégories ne procède pas seulement d’une imposition des dominants à l’encontre des populations « immigrées » (ou perçues comme telles), mais peut également être investie par les minoritaires eux-mêmes. La prévention de l’Etat à nommer ceux qui sont, de toute façon, désignés par les pratiques discriminatoires et les comportements racistes peut dès lors s’interpréter comme un déni de ces comportements et de leurs victimes. C’est là une forme de violence symbolique.

On l’aura compris, l’élaboration de catégories « ethniques » ne répond pas seulement à des exigences scientifiques. Après tout, la vérité peut se faire discrète au profit de la justice et il est concevable d’abandonner un programme de travail dont les développements mettraient en péril la société démocratique. C’est l’argument principal avancé par les opposants à l’abandon de l’exclusivité du critère juridique.

De notre point de vue, la prise en compte de l’ethnicité dans les catégories, selon des modalités qui restent à discuter, participe d’une véritable politique de reconnaissance de la diversité (les politics of recognition que théorise Charles Taylor).

Cependant, le risque de réification des groupes ethniques contenu dans la reconnaissance statistique et scientifique ne peut être négligé. Il ne peut être encouru que si l’on considère que l’émergence d’identités ethnicisées dans la société découle de conditions historiques que les sciences sociales doivent prendre en compte et éclairer. C’est parce qu’il existe un mouvement de fond dans la société qui débouche sur un durcissement des référents ethniques que leur reprise dans les analyses scientifiques devient nécessaire.

Les classements « ethniques » et préjugés racistes et xénophobes se diffusent aussi bien dans les milieux politiques qu’à tous les niveaux de la vie sociale. La discrimination ethnique s’étend aux marchés de l’emploi et du logement, dans l’éducation et les relations aux services, de telle sorte que les inégalités ne suivent plus seulement une logique socio-économique, mais s’appliquent à des individus ou des groupes distingués par leurs origines géographico-culturelles.

La responsabilité sociale des chercheurs apparaît donc sérieusement engagée : est-il préférable de défendre une invisibilisation des divisions ethniques dans l’appareil d’observation, au risque de laisser prospérer l’occultation des pratiques discriminatoires, ou bien de construire des catégories qui, par leur seule existence, peuvent éventuellement renforcer une désignation stigmatisante des populations ?

Le recours aux catégories « ethniques » peut alors se justifier par le rôle social d’une meilleure connaissance des relations entre les immigrés et la société d’installation. En

décridibilisant les stéréotypes appliqués aux populations ethnicisées, la déconstruction des mécanismes d’étiquetage, qu’ils soient d’ordre institutionnel ou pratiqués lors des interactions sociales, est une entreprise préalable à toute tentative de résorption des discriminations en fonction de l’origine, réelle ou supposée.

Cependant, la focalisation sur les relations interethniques ne risque-t-elle pas de nous conduire à ethniciser la question sociale, comme le prédisent les tenants d’une explication par les inégalités sociales ? Cette critique serait fondée si la référence à l’origine fonctionnait en substitut exclusif à la position sociale.

Contre une science de seconde zone

Mais les recherches sur les relations interethniques ont souligné que, loin de s’opposer, « l’ethnique » et le « social » s’articulent dans des combinaisons qui définissent les statuts. Pour se reproduire, les inégalités empruntent à différents registres, et celui de la subordination et de la dévalorisation symbolique en raison de l’origine rencontre clairement celui de la précarisation économique.

Le constat d’une banalisation des classements « ethniques » justifie-t-il la quantification des phénomènes observés ? Ne peut-on se passer d’une catégorisation statistique et s’en tenir à des études monographiques, d’observation sur des échantillons limités, voire à des études qualitatives ?

Cette solution ne me paraît défendable ni sur le plan de la pratique scientifique, ni du point de vue de l’action publique. L’exigence de valider les discours tenus sur la société par des observations empiriques caractérise l’entreprise sociologique depuis ses débuts, et l’objectivation par la statistique constitue un apport essentiel dans l’administration de la preuve en science sociale. S’en priver revient à cantonner les études sur l’immigration dans un registre de science de seconde zone, qui a du reste longtemps été le sien dans les sciences sociales françaises.

À un objet illégitime dans la société française une science amputée de ses outils et de ses procédures : on voit la cohérence du projet. En ce sens, le refus de quantifier participe indirectement de la dévalorisation de populations qui n’accèdent pas au statut ordinaire de « catégorisables », combien même on justifie ce refus par une prétendue défense des droits de ces populations(5).

Par ailleurs, les dispositifs de lutte contre la discrimination mis en place dans les pays les plus avancés dans cette voie reposent tous en partie sur des informations statistiques. La prise de conscience de l’importance du phénomène de la discrimination dans les sociétés concernées passe non seulement par la mobilisation politique, mais également, et parfois surtout, par l’effet de révélation que produisent les ordres de grandeur numériques.

L’évaluation des pratiques discriminatoires s’effectue le plus souvent de façon indirecte, en comparant la structure de qualification d’une population donnée et sa distribution professionnelle, par exemple. Les distorsions observées sont alors attribuées, entre autres explications, à des blocages spécifiques révélant, en creux, l’existence de discriminations.

Les interventions contre les discriminations réclament une connaissance précise de la situation sociale et économique des groupes-cibles, donc une quantification détaillée. Ce sont ces arguments qui ont amené la Commission for Racial Equality en Grande-Bretagne à réclamer, et à obtenir en 1991, l’introduction d’une question sur l’origine ethnique dans le recensement.

C’est en référence à l’affirmative action que le recensement aux Etats-Unis comprend des questions sur la « race » et « l’origine hispanique » depuis 1970. C’est à la suite de la loi sur « l’équité dans l’emploi » que le recensement canadien s’est enrichi en 1996 d’une question servant à construire les « minorités visibles » victimes de discrimination.

L’« Observatoire de la discrimination »

En France enfin, aucun de ces dispositifs spécifiques n’existe en tant que tel. Cependant, l’annonce, lors du conseil des ministres du 21 octobre par la ministre de l’emploi et de la solidarité, Martine Aubry, de la création d’un « observatoire de la discrimination » et l’éventualité de la mise en place d’une « autorité administrative indépendante » chargée d’organiser la lutte contre les discriminations montrent que la situation évolue très rapidement.

Connaissance et action, science et politique, justifient chacune pour des raisons propres mais imbriquées le recours à des catégories « ethniques ». Que l’on garde le terme d’ethnique lui-même ou qu’on l’abandonne au profit d’une autre terminologie ne changera rien au fond du problème. Nous ne pouvons plus ignorer les conséquences sur la société française d’un siècle et demi d’immigration, dans la mesure où une hiérarchisation des citoyens selon leur origine réelle ou supposée s’est considérablement durcie. Les traitements différenciés réduisant, pour certains d’entre eux, l’accès à des biens ou des services, leur accordant un prestige ou une légitimité variable, ont modifié les processus traditionnels de formation et de reproduction des inégalités.

L’origine ethnique s’est superposée à la condition socio-économique et participe clairement désormais à la définition des statuts. Militer pour une société qui ignorerait de telles pratiques discriminatoires exige alors de prendre la mesure des processus à l’œuvre et de tenter de les subvertir en les incorporant dans les interventions sur la société.

La solution inverse consistant à négliger ces processus en ne produisant aucune statistique les mettant en évidence conduit à l’aggravation des tendances actuelles.

C’est pourquoi il est urgent de réfléchir aux modalités d’observation des processus sociaux touchant des populations spécifiées par leurs origines réelles ou supposées, à partir d’une catégorisation la moins mauvaise possible, tout en assumant les conséquences d’une telle reconnaissance statistique.


Notes

(1) Tribalat M., « Immigrés, étrangers, Français : l’imbroglio statistique », Population et sociétés, n° 241, 1989. Voir aussi, « Pour un modèle français d’intégration », premier rapport annuel du Haut conseil à l’intégration, Paris, La Documentation française, 1991.

(2) Voir notamment le volume de synthèse consacré aux « immigrés en France », dans la collection Contours et caractères (Insee, 1997).

(3) Pour des développements plus détaillés, voir P. Simon, « La statistique des origines. “Race” et ethnicité dans les recensements aux Etats-Unis, Canada et Grande-Bretagne », Sociétés contemporaines, n° 26, p. 11-44.

(4) C’est ce que réalise la classification raciale en instituant une transmission systématique de l’origine du premier ascendant, dès que celui-ci appartient aux « races » infériorisées (thèse du « one drop blood »).

(5) Un constat similaire a été avancé à propos des « sans domicile » : « Renoncer à saisir par la méthode statistique les sans-domicile c’est, sous couvert de difficultés méthodologiques certaines, supposer une discontinuité ou une hétérogénéité fondamentale dans le monde social. [...]. La conséquence en serait que les sans-domicile, qui se voient actuellement exclus de la statistique, seraient alors d’une certaine façon exclus par la statistique » (Firdion, Marpsat et Bozon, « Est-il légitime de mener des enquêtes statistiques auprès des sans domicile ? », Revue française des affaires sociales, n° 2-3, p. 29-51).



Article extrait du n°41-42

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Dernier ajout : jeudi 20 mars 2014, 21:06
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