Article extrait du Plein droit n° 29-30, novembre 1995
« Cinquante ans de législation sur les étrangers »

Une histoire personnelle

Alfred Grosser

Professeur émérite à l’Institut d’études politiques (IEP) de Paris

Le 19 décembre 1933, le docteur Paul Grosser arrive à Paris, accompagné de sa femme et de leurs deux enfants. Il a quitté Francfort où on l’avait interdit d’université, la sécurité de ses cours ne pouvant plus être garantie et où on a « aryanisé » la clinique pour enfants dont il était le médecin-chef. Avant l’arrivée définitive, il avait loué une grande maison avec un petit parc à Saint-Germain-en-Laye. L’idée était d’y installer une sorte de sanatorium pour enfants dont le médecin-chef aurait été un généraliste de Saint-Germain : docteur en médecine depuis 1911, « habilité » pour l’enseignement universitaire depuis 1919, l’étranger aurait dû passer tous les diplômes français, à commencer par le baccalauréat, avant de pouvoir exercer. Mais le Dr. Grosser meurt d’une crise cardiaque, à l’âge de 54 ans, le 7 février 1934. Sa veuve installe la villa en home d’enfants.

Mon père se voulait-il émigré ou immigré ? Espérait-il retourner en Allemagne le jour où Hitler serait tombé ? Comme plus tard tant de Républicains espagnols réfugiés en France, comme nombre d’Allemands également juifs un siècle plus tôt : Heinrich Heine et Ludwig Börne s’étaient toujours voulus Allemands en France. Comme une partie des nombreux travailleurs turcs dans l’Allemagne d’aujourd’hui, désireux de rester Turcs en Allemagne en attendant le retour, le jour improbable où les progrès de l’économie turque leur offriraient des emplois.

En tout cas, ma mère a tranché d’emblée la question : elle et surtout ses enfants deviendraient pleinement français. Sans perdre pour autant la connaissance de la langue allemande : pourquoi l’assimilation aurait-elle impliqué la perte d’atouts, dont celui de l’accès facile à une autre culture nationale ?

Comment tu t’appelles

Cette assimilation passait évidemment par l’école. Le 5 janvier 1934, je suis rentré en classe de dixième au collège municipal de Saint-Germain. À la première récréation, les petits camarades m’ont demandé « Comment tu t’appelles ? ». Sans doute traumatisé par les coups reçus comme petit Juif dans la cour d’une école de Francfort, j’ai cru que c’était une injure et je leur ai tapé dessus. Mais, en fait, l’accueil fut amical. Surtout de la part de l’institutrice qui me prit en mains, d’autant plus que j’étais le seul petit immigré de la classe, si bien que je suis passé en neuvième dès Pâques et en huitième à la rentrée d’octobre. Les trois admirables institutrices m’ont si bien formé que j’ai pu ne pas faire de septième et entrer en sixième dès la rentrée d’octobre 1935, me retrouvant ainsi dans la norme française puisque j’étais né le 1er février 1925.

La France était peut-être le seul pays au monde où chaque bambin apprenait l’histoire nationale pratiquement dès le début de sa scolarité : c’est la source à la fois d’un chauvinisme inaltérable et d’une assimilation à la réflexion prodigieuse. Lorsque, bien plus tard, je me suis surpris à un cours à dire aux étudiants, « En 1914, nous avons... », le « nous » désignant évidemment les soldats français, alors que mon père avait été pendant quatre ans médecin officier dans l’armée allemande se battant contre la France, je me suis dit, tout en continuant à parler : « Assimilation pleinement réussie ! Jeanne d’Arc est bien mon arrière grand-mère, Napoléon mon grand-père et Goethe un grand écrivain étranger ! ». Cependant je n’ai jamais connu l’effacement du passé, la quasi-disparition de la conscience des origines, contrairement à ce qu’a connu mon collègue et ami Pierre Milza qui, dans son très beau livre Voyage en Ritalie (Plon 1993), a raconté comment il lui avait fallu tout redécouvrir d’une Italie dont pourtant son père avait encore été citoyen.

L’importance de la citoyenneté, elle nous est d’abord apparue lorsque, le 1er octobre 1937, Albert Lebrun et le Garde des Sceaux, Ministre de la justice, Vincent Auriol, ont inclus dans la liste des naturalisés « Lily Rosenthal, veuve de Paul Grosser, avec ses deux enfants mineurs Margarete et Alfred ». Mais nous ne soupçonnions pas de quoi elle allait nous préserver deux ans plus tard. Aujourd’hui encore, qui donc sait en France que les camps d’internement ont été créés non pas sous Vichy, mais par la IIIe République, d’abord pour les réfugiés espagnols (le livre d’Arthur Koestler La lie de la terre devrait être présent dans nos écoles et lycées !), puis, la guerre venue, pour les réfugiés allemands traités et enfermés en ennemis.

Exode à vélo

En 1934, l’ancienne assistante de consultation de mon père, antérieurement factotum de ma grand-mère, était venue nous rejoindre en France par pure fidélité : Thérèse Heck était une Wurtembergeoise catholique. En 1939, je lui ai rendu visite au centre d’internement des Mesnuls, près de Monfort-l’Amaury, pas très loin de Saint-Germain. Elle n’y était pas trop mal traitée. Quand, en mai 1940, les troupes allemandes se mirent à avancer en France, elle ne fut nullement libérée, mais transférée au camp de Gurs dans les Pyrénées.

Le 10 juin, ma sœur et moi avons fui à vélo, pendant que notre mère restait auprès de notre grand-mère mourante. Comme notre difficile voyage nous a conduits vers le sud-est, j’ai pu voir Thérèse à Gurs. La poussière, l’inconfort, la soif, la pénurie y étaient déjà présents, sans atteindre encore les sommets d’inhumanité qui ultérieurement feront mourir de faim et de misère tant d’internés de Gurs – et de tant d’autres camps français. Lorsque, quelques jours plus tard, les troupes allemandes arrivèrent au camp, il fut rapidement décidé que les internés allemands non-juifs seraient libérés s’ils n’étaient pas des « politiques ». Thérèse put donc rentrer à Saint-Germain. Elle n’eut donc pas à connaître les conséquences du déshonorant article 19 de la convention d’Armistice – cet article absent de nos manuels d’histoire – dans lequel le gouvernement de la République s’engageait à livrer à Hitler les réfugiés politiques qu’il réclamerait.

À partir de septembre 1940, ma mère, ma sœur (qui allait mourir en avril 1941 des suites de l’exode) et moi, nous nous trouvâmes installés à Saint-Raphaël, dans le Var, dans la partie de la zone libre qui allait bénéficier ultérieurement de la bienveillance de l’occupant italien. (Ici encore, quel silence français aujourd’hui sur le courage des autorités italiennes face à l’antisémitisme de l’Allemagne national-socialiste, un courage pourtant décrit en détail dans le décisif ouvrage de Serge Klarsfeld Vichy-Auschwitz ! [Fayard, 1985]). Non scolarisé (pas de lycée à Saint-Raphaël), j’ai pu passer en 1941 et 1942 les deux parties du baccalauréat à Cannes et Nice, puis m’inscrire au Centre d’études littéraires de Nice dépendant de la faculté des Lettres d’Aix.

L’inscription à la faculté des sciences (j’avais commencé des études de mathématiques et de physique avec un jeune physicien également exilé à Saint-Raphaël, Anatole Abragam, futur grand de la physique atomique) m’avait été refusée au nom du « numerus clausus ». Avant le départ en clandestinité, en septembre 1943, il y avait eu une alerte concernant la citoyenneté : Vichy avait installé une commission de révision des naturalisations et il m’a fallu rassembler (sans difficulté : pas un des enseignants sollicités ne s’est dérobé !) des témoignages sur la qualité de mon apport présent et futur à la grandeur de la patrie ! Le dossier envoyé, je n’en ai jamais plus entendu parler et la déchéance n’a jamais été prononcée.

Après la Libération, je me suis donc d’abord cru français de plein exercice. En octobre 1945, j’ai soutenu à Aix mon mémoire pour le diplôme d’études supérieures de langue et littérature allemandes. J’aurais souhaité présenter l’agrégation en 1946 – mais il fallait avoir acquis la nationalité française depuis dix ans pour devenir fonctionnaire de l’État. J’ai donc préparé (sans succès) le concours de l’École normale supérieure dans la khâgne du lycée Condorcet, les élèves de l’ENS n’étant pas fonctionnaires à cette époque. J’ai passé l’agrégation en juin 1947 et l’arrêté de nomination comme agrégé porte la date du 1er octobre 1947 : au jour près, je remplissais la condition décennale ! Ultérieurement, le délai s’est trouvé réduit à cinq ans, mais c’est seulement la loi du 8 décembre 1983 qui proclamera : « La personne qui a acquis la nationalité française jouit de tous les droits et est tenue à toutes les obligations attachés à la qualité de Français, à dater du jour de cette acquisition. ».

Certitude et interrogation

Dès 1945, il y a eu pour moi une certitude et une interrogation. La certitude, c’est que j’étais pleinement français, mais avec un destin particulier marqué par Hitler, un destin qui me conférait une responsabilité pour le devenir de l’Allemagne d’après-guerre, dans le sens de l’article « L’Allemagne de nos mérites » publié dans le numéro d’octobre 1945 de la revue Esprit. Son auteur, Joseph Rovan, était lui aussi d’origine allemande et avait connu des souffrances qui m’avaient été épargnées, puisqu’en mai il avait été libéré du camp de Dachau. Dans le sens aussi de la Constitution de 1946 dont le Préambule (devenu depuis la charte du Conseil Constitutionnel) affirme d’entrée que la victoire a été remportée « sur les régimes qui ont tenté d’asservir et de dégrader la personne humaine ». Sur des régimes, et non sur des peuples ou des nations, ce qui créait ou aurait dû créer une co-responsabilité transnationale pour la préservation des droits et des libertés.

L’interrogation portait sur les bizarreries du statut des habitants de l’Empire français. Le même Préambule dit que « l’Union française est composée de nations et de peuples... ». Dès le 8 mai 1945, un événement sanglant s’est trouvé à tort très peu commenté. Les forces de l’ordre françaises ont réprimé un soulèvement de nationalistes algériens. Des nationalistes que la presse communiste traitait de fascistes (pourquoi et comment, Edgar Morin l’a bien analysé dans son livre Autocritique). Mais je ne lisais pas L’Humanité, je lisais Combat. Albert Camus y écrivait : « Persuadons-nous qu’en Afrique du Nord, comme ailleurs, on ne sauvera rien de français sans sauver la justice. » Qu’était-ce donc que la justice pour l’Algérie, pour l’Union française ? Pour l’Algérie, il suffit de citer le remarquable discours de l’ancien gouverneur général Maurice Viollette lors du débat d’août 1947 sur le statut de l’Algérie (textes plus complets dans mon livre La Quatrième République et sa politique extérieure, Colin 1961). Il s’en prenait à ceux qui, soutenus hors du Parlement par le général de Gaulle, ne voulaient pas de musulmans dans le premier collège électoral : « Vraiment, étiez-vous si férus de pureté lorsqu’il s’agissait de se partager les champs de bataille ? Vous préoccupiez-vous à ce moment du statut personnel de ceux des combattants qui avançaient d’un même élan sous le feu ? Ah ! quel scandale 120 000 musulmans de statut personnel ! Mais 200 000 à 300 000 combattants musulmans, quelle merveille ! C’est grave, un état d’esprit qui s’affirme ainsi. J’entends : ce n’est pas absolument la même chose. Sur les champs de bataille, on défend l’intérêt moral ; à l’assemblée algérienne, on défend les biens matériels ».

Pour l’Union française, il suffit de citer et de commenter rapidement les trois alinéas du Préambule pour comprendre les difficultés des constituants de 1946 :
« La France forme avec les peuples d’outre-mer une Union fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion.
L’Union française est composée de nations et de peuples qui mettent en commun ou coordonnent leurs ressources et leurs efforts pour développer leurs civilisations respectives, accroître leur bien-être et assurer leur sécurité.
Fidèle à sa mission traditionnelle, la France entend conduire les peuples dont elle a pris la charge à la liberté de s’administrer eux-mêmes et de gérer démocratiquement leurs propres affaires ; écartant tout système de colonisation fondé sur l’arbitraire, elle garantit à tous l’égal accès aux fonctions publiques et l’exercice individuel ou collectif des droits et libertés proclamés ou confirmés ci-dessus
 ».

Les constituants ont juxtaposé l’idée fédérale de l’égalité entre les collectivités nationales et l’idée assimilatrice de l’égalité entre les êtres humains appartenant au domaine français. Le premier alinéa n’exprime pas un compromis entre les deux, mais une contradiction, la contradiction même qui alimentera tous les conflits de la décolonisation française. La contradiction entre le deuxième et le troisième alinéas est d’un autre ordre. L’un présente l’Union française comme une fédération déjà réalisée, l’autre donne comme acquise et justifiée la domination de la France sur les autres peuples – tout en s’achevant par l’affirmation de l’égalité de droit entre les individus.

En fait, comme le principe fédéral ou encore l’idée d’un Commonwealth français faisaient horreur, on se réclamait plutôt de l’assimilation, tout en trichant avec elle. En août 1946, lors du débat constitutionnel, le vénérable Édouard Herriot s’était écrié : « Combien y aura-t-il de citoyens dans les territoires d’outremer ? Selon beaucoup, il y en aura plus que dans les territoires de la métropole. Comme le disait de façon plaisante et profonde à la fois un de mes amis, la France deviendrait ainsi la colonie de ses anciennes colonies ! »
Léopold Senghor a beau s’écrier « C’est du racisme ! », le double refus des autonomies et de la pleine citoyenneté assimilatrice ne sera pas surmonté de sitôt. Elle pèsera aussi sur la Ve République et bien des débats des années quatre-vingt-dix sur la nationalité porteront encore la marque de la contradiction ancienne. Une contradiction à laquelle a été inévitablement consacrée une bonne partie de mes activités de professeur, d’auteur et de journaliste.

Accumulation de chances

Peut-être est-ce l’accumulation de chances que j’ai eues, mais je n’ai connu que rarement des hésitations pour vanter hors de France, tout particulièrement en Allemagne, le système français d’intégration par la citoyenneté. Lorsque Georges Charpak a obtenu le prix Nobel de physique, qui donc, en France a écrit qu’il n’était pas pleinement français ? Le Spiegel a parlé de lui comme « juif polonais vivant en France ». Récemment j’ai interrompu un journaliste qui m’interviewait à la télévision allemande parce qu’il me présentait comme « né à Francfort et vivant en France ». J’ai souligné que je vivais effectivement en France, mais que j’étais, surtout, Français et le serai toujours si je résidais ailleurs !

Ce n’est pas non plus la première fois depuis la guerre qu’il convient de proclamer à temps et à contretemps son origine étrangère face à une vague de dénigrement, de xénophobie appliquée aussi aux immigrés et enfants d’immigrés. Le 2 janvier 1956, les poujadistes ont obtenu 12 % des suffrages. Le parti, parmi les bassesses de sa campagne, avait opposé « Pierre Poujade “fils d’une vieille terre” à “Mendès-Portugal” qui n’avait pas une goutte de sang gaulois dans les veines » (Parenthèse : l’immigration juive de la péninsule ibérique date du XVe siècle...). Et il avait martelé l’idée que la France devait se défendre contre les « pâles métèques ».

Ce souvenir peut donner courage au lendemain des élections municipales de juin 1995. Le pire de la soirée du second tour, ce fut la déclaration de la battue de Dreux, confortée par les déclarations du chef du Front national. « On a mobilisé les beurs pour les faire voter » - preuve évidente de la perfidie des adversaires. Mais s’ils ont voté, c’est qu’ils étaient régulièrement inscrits comme citoyens français. Pour elle, il y avait donc des citoyens de seconde zone dont le vote serait sans doute légal (en attendant peut-être une déchéance de leur nationalité française), mais sûrement illégitime. Et si l’idée d’un maire prénommé Mohamed doit faire frémir, destituons entre autres le réélu breton et togolais Kofi Yamgnane qui fut un remarquable secrétaire d’État à l’intégration. Et cessons d’évoquer cette intégration : on ne pourra voter que si, par exemple, on fournit la preuve qu’au moins trois des quatre grands-parents étaient électeurs français et baptisés chrétiens !

Face à la nouvelle vague, je voudrais simplement reproduire ce que j’ai écrit dans l’avant-propos de mon livre Le crime et la mémoire (Flammarion 1989 et 1991) : « Mon insertion à moi me semble totale et je me réjouis chaque fois qu’à l’étranger on écrit, après l’un de mes passages, que j’ai fait preuve d’un esprit typiquement français. Mais, précisément, mon intériorité à la nation française ne me fait pas renoncer à ce qui me paraît essentiel – pour elle comme pour moi – à savoir que l’identité ne dispense pas du regard critique fixé sur l’insertion, de l’exigence à l’égard des groupes sociaux dans lesquels on se trouve englobé, à commencer par la patrie elle-même. Et quand on a la chance d’avoir une patrie qui se réclame sans cesse d’une morale universelle, donc fondée sur des valeurs identiques en tout lieu et en tout temps, on lui demandera sans cesse de se comporter, de se juger selon les critères mêmes qu’elle utilise pour les autres. »

Aujourd’hui, hélas, c’est à l’intérieur même de nos frontières qu’il faut parler et agir en fonction de cette règle de comportement. Surtout lorsqu’on a été soi-même un petit immigré.



Article extrait du n°29-30

[retour en haut de page]

Dernier ajout : mercredi 27 août 2014, 17:45
URL de cette page : https://www.gisti.org/spip.php?article3867