Article extrait du Plein droit n° 10, mai 1990
« Le droit d’asile en question »

Haïti : le prix d’un passé français

Repères :

Capitale : Port-au-Prince (plus d’1 million d’habitants)
Superficie : 27 800 km2 Population : 6,3 millions
Revenu annuel par habitant : 320 dollars
Taux de mortalité infantile : 108 ‰
Espérance de vie : 53 ans
Analphabétisme : 63 %
Exportations (toutes de plus en plus modestes) : produits industriels de transformation, café, sucre, mangues, cacao, huiles essentielles.

Pionnière de la lutte pour l’indépendance nationale, Haïti acquiert, dans le sang, son indépendance en 1804. Cette victoire sur les troupes d’occupation napoléoniennes marquera son devenir d’une cicatrice indélébile dont les séquelles restent actives aujourd’hui encore. La dette qu’Haïti doit payer à la France pour sa liberté est si lourde qu’il lui faudra plus d’un siècle pour en régler le solde. Un siècle d’auto-oppression orchestrée par des régimes militaires ou dictatoriaux, seuls capables d’obliger les paysans à cultiver les produits d’exportation nécessaire s au paiement de la dette. Après l’esclavage colonial dont ils avaient cru se débarrasser en se libérant, voilà des Nègres, arrachés à leur Afrique natale par la traite, contraints au travail forcé par les chefs qui avaient gagné l’indépendance.

L’histoire haïtienne avait ainsi pris un fort mauvais départ. Dès l’origine, par la faute d’une grande puissance irresponsable, le peuple était coupé de l’État représentatif de son identité nationale. Les dés avaient mal tourné et continuent, depuis lors, à jouer la force contre le droit et la démocratie ; Duvalier n’est qu’un produit de cette histoire oubliée. Les régimes militaires qui lui ont succédé depuis sa chute en 1986, en sont aussi des conséquences.

Une forte densité démographique et une absence quasi totale de ressources naturelles font d’Haïti le pays le plus pauvre du continent américain.

Sur le plan politique, les dictatures ont donc succédé aux dictatures et l’oppression à l’oppression jusqu’à ces dernières semaines qui ont vu le peuple remercier le général Prosper Avril et mettre à la tête de l’État une présidente provisoire, Ertha Pascal Trouillot. En fonction depuis le 13 mars 1990, avec pour mission de mettre en place le processus électoral destiné à asseoir enfin un régime démocratique, elle incarne la première chance effective de l’histoire haïtienne de rompre avec le passé et de sortir la population d’un destin marqué du sceau de l’esclavage. L’année et les duvaliéristes lui laisseront-ils le loisir de conduire à bon port le renversement de l’histoire ?

Toujours est-il que Haïti est aujourd’hui un pays à bout de souffle : répression et misère, corruption et arbitraire ont épuisé sa paysannerie autant que son environnement. Et le seul record dont il puisse s’honorer tient au nombre de ses exilés. Haïti compte la diaspora sans doute la plus nombreuse de la planète, comparée aux effectifs de sa population intérieure : de l’ordre de 1 million de Haïtiens vivent hors de leurs frontières (400 000 aux États-Unis, 30 000 au Canada, 400 000 en République dominicaine, 40 000 aux Bahamas, 20 000 en Guyane française, 5 000 en Guadeloupe, et 15 à 20 000 en France métropolitaine, essentiellement en région parisienne).

Tandis que les Haïtiens fuyaient en masse leur patrie sous les coups de la dictature, les puissances occidentales épaulaient leurs oppresseurs. Il n’est pas loin le temps où l’envoyé spécial du président Giscard d’Estaing, M. Michel Poniatowski, légitimait le régime duvaliériste en saluant Jean-Claude d’un « Président à vie » bien peu soucieux des règles démocratiques, et n’hésitait pas à déclarer au peuple haïtien : « Vous avez la chance d’avoir un président jeune, dynamique, capable, ouvert. C’est pourquoi le président Giscard d’Estaing m’a chargé d’un message non seulement d’amitié mais encore d’encouragement pour Son Excellence, le Président à vie de la République » (novembre 1977).

Aujourd’hui, la France oppose des « seuils de tolérance » à l’immigration et aux demandes d’asile des Haïtiens qui la prient de leur accorder un refuge. La tolérance semble décidément s’appliquer plus facilement aux dictateurs qu’à leurs victimes…


(*) Pour toute information sur la situation en Haïti, appeler le (1) 43 29 11 03 où le Collectif Haïti de France (45 bis, rue de la Glacière, 75013 Paris) diffuse un Bulletin hebdomadaire d’actualité sur ce pays. Sur la chute de Duvalier, lire « La Chute de la maison Duvalier », de Martin-Luc Bonnardot et Gilles Danroc, Karthala, Paris 1990.



Article extrait du n°10

[retour en haut de page]

Dernier ajout : jeudi 3 avril 2014, 14:26
URL de cette page : https://www.gisti.org/spip.php?article3955