Article extrait du Plein droit n° 39, juillet 1998
« Une vieillesse illégitime »

« Os velhotes », les vieux Portugais de France

Manuel Tomé

Membre du Gisti et de l’association Portugais de France actifs et solidaires

« Os Velhotes » est le terme affectueux pour désigner, en portugais, les petits vieux. C’est également l’une des marques de vin de Porto, la plus achetée et diffusée par les Portugais installés en France après leurs vacances au Portugal.

Dernière immigration massive d’origine européenne, les Portugais sont arrivés nombreux en France, à la fin des années 1960. Trente ans après, le vieillissement commence à se faire sentir dans cette population devenue, en quelques années, la plus importante des communautés étrangères en France. Le nombre des Portugais âgés de plus de soixante ans résidant en France augmentera donc, à son tour, massivement pendant la prochaine décennie.

Au cours des années 1960, ils ont été nombreux, fuyant la dictature salazariste, à se contraindre à l’exil. Emigration politique et économique se renforçant mutuellement, un flux régulier et important de main d’ oeuvre arrive en France. Guère plus de 50 000 Portugais y étaient installés au milieu des années 1960, ils sont déjà 608 000 en 1970, et près d’un million au milieu de la décennie suivante : le plus grand exode de l’histoire du Portugal mais aussi un événement unique dans l’histoire de l’immigration en France, explique le sociologue Albano Cordeiro.

Pour la première fois, s’installe dans ce pays « une population mono-ethnique et mono-linguistique aussi nombreuse, sans passé commun avec la France, une population pour laquelle la France était totalement étrangère »0).

Le Portugais qui arrive en France au milieu des années 1960 est un jeune père de famille âgé de 25 à 35 ans. L’immigration est celle d’une population jeune, rurale, peu qualifiée, modestement scolarisée, d’abord masculine avant de se féminiser et de devenir une immigration familiale au début des années 1970. Très vite, en effet, quasiment tous les hommes, dès qu’ils peuvent disposer d’un logement, reconstituent autour d’eux le noyau familial.

Comme la plupart des immigrés, les Portugais arrivant en France n’envisageaient que de constituer un pécule pour rentrer au Portugal. Pendant les dix à quinze premières années, le travail – dans des conditions pas toujours légales – et l’envoi d’argent au pays ont été leurs seuls objectifs.

Les premiers transferts de fonds ont été consacrés à la construction d’une maison. Presque tous les Portugais immigrés en France ont ainsi bâti, dans leur village d’origine, un pavilhao doté du confort moderne(2). Ils ont donc – plus qu’aucune autre communauté immigrée – préparé concrètement le retour. Mais passées les premières années diffici-lee, l’accès au premier logement, la scolarisation des enfants, leur mariage, la naissance des petits-enfants, la perspective du retour au Portugal se transforme. Comme pour beaucoup d’immigrés, ce retour devient un mythe.

Certes, après trente années de présence laborieuse en France et d’une installation « provisoirement permanente », certains éprouvent le besoin de retrouver leur cadre culturel d’origine. On évoque alors de nouveau la perspective du retour. Mais d’autres ont fini par s’enraciner dans la société française et se considèrent plus émigrés dans leur pays d’origine que dans le pays d’accueil(4). D’immigrés portugais, ils sont devenus, au fil des années, les Portugais de France) et bientôt, pour un grand nombre, ils deviendront les vieux Portugais de France. Les causes de cet enracinement sont multiples.

Il y a quelques années, Gérard Noiriel expliquait que des Portugais pourraient bien refuser de rentrer chez eux pour fuir l’épreuve de vérité. Après avoir fait illusion en étalant des signes de richesse pendant les quelques semaines de vacances passées chaque année au pays, ils auraient peur de montrer aux gens du village que l’émigration n’a pas été source de l’enrichissement attendue.

Les raisons de ne pas rentrer

Ce raisonnement a pu être valable. Mais, depuis le début des années 1990, le « miracle économique » portugais a fait son oeuvre. Modes de vie et habitudes de consommation sont devenus identiques chez les classes moyennes portugaises et chez les émigrés. L’illusion d’une richesse de façade n’est plus possible, même pendant quelques semaines de vacances. Mais ceux qui sont partis ont d’autres raisons de ne pas rentrer au Portugal.

Il y a, bien sûr, les raisons familiales. Elles sont d’autant plus fortes que la famille demeure, au sein de cette communauté, un élément d’identification et de cohésion très vivace. Ces vieux Portugais sont devenus des grands-pères et des grands-mères, leurs enfants et leurs petits enfants sont le plus souvent de nationalité française. Désormais, le grand-père, qui n’a guère eu le loisir de s’occuper de ses enfants, aura du temps libre pour voir grandir ses descendants. Souvent, la grand-mère s’occupera des petits-enfants pendant que les parents travaillent.

L’attrait du système français de protection sociale et le niveau de qualité des soins jouent aussi un rôle. Comme beaucoup d’autres étrangers, les vieux Portugais de France, usés par des travaux pénibles, ont besoin de traitements qu’ils trouveront difficilement au pays.

Mais pour nombre d’entre eux l’enracinement a une base plus large. Plus que pour les autres immigrés, la vie associative a joué, dès les premières années, un rôle important dans la cohésion de la communauté portugaise. Les nouveaux arrivants y ont retrouvé des solidarités villageoises. Plus récemment, ils y ont aussi découvert de nouveaux réseaux, dans le cadre professionnel notamment. Beaucoup se sont impliqués dans la vie publique locale. Des liens sociaux se sont tissés.

Ces vieux Portugais feront le choix de rester en France, tout en entretenant des relations intenses avec leur pays d’origine. Famille, maison, terrains, exploitations agricoles, amis, village, les implications sont concrètes et les échanges permanents.

S’y ajoute par moments la saudade, cette nostalgie que les Portugais de France ravivent à chaque séjour au pays. Des séjours fréquents et réguliers, désormais facilités par le développement des lignes aériennes, l’amélioration du réseau routier, la création du TGV Paris-Hendaye, mais aussi par l’existence de deux résidences, toutes deux considérées comme principales, qui permettent de pratiquer le « cà e là », tantôt dans un pays, tantôt dans l’autre(4).

Depuis qu’en 1991 a pris fin la période de transition suivant l’entrée du Portugal dans l’Union européenne, les voyages sont plus commodes. Finies les longues files d’attente à la frontière puisqu’il suffit de présenter une pièce d’identité. Tout est aussi devenu plus aisé dans les têtes. La circulation entre la France et le Portugal n’est-elle pas une simple pratique de l’espace communautaire pour des Portugais de France qui, plus ou moins confusément, poussés à cela par leurs enfants, se sentent européens(7) ?

Les sondages le montrent. La majorité des « luso-descendants », mettant de côté leur nationalité administrative, déclarent en effet se sentir d’abord bi-nationaux (56,8%) et un sur dix se proclame européen en premier lieu, selon l’étude publiée par Jorge de la Barre (8).

Mais tout n’en sera pas facile pour autant. Les vieux Portugais qui décideront de rester en France risquent d’être confrontés à de nombreuses difficultés.

La première est la liquidation de leur retraite. La réglementation européenne sur la coordination des régimes de retraite (règlement 1408/ 71) permet en principe au salarié de totaliser ses périodes d’activité dans les différents pays de l’Union européenne. En fait ses démarches se heurtent à des obstacles en France comme au Portugal.

Une forme d’intégration

Nombreux sont les vieux Portugais de France qui ne parviennent pas à reconstituer toute leur carrière auprès de la Caisse nationale d’assurance-vieillesse (CNAV). Par exemple, ils ne peuvent pas faire reconnaître l’activité professionnelle accomplie dans leur pays d’origine. Ou encore, les premières années de travail s’étant souvent déroulées dans des conditions illégales, il leur est impossible de justifier d’un nombre suffisant de trimestres pour bénéficier d’une pension à taux plein. Comme ils ont travaillé principalement dans des secteurs où les salaires sont faibles, cette pension sera presque toujours modeste. Autant de motifs de continuer à travailler après 60, voire après 65 ans.

Quand on reste en France après la retraite, que faire pour les parents qui ont vieilli au pays ? Le père, la mère, âgés, parfois très âgés, seuls, ou même isolés en milieu rural, qui ont besoin d’une assistance régulière et de soins médicaux. Au Portugal, il n’y a guère de maisons de retraite. De plus en plus souvent, des Portugais installés depuis longtemps en France font venir auprès d’eux leurs parents, qui se trouvent ainsi tardivement confrontés à un environnement qu’ils ne connaissaient qu’à travers le récit de leurs enfants. Ce phénomène récent risque de s’amplifier.

Mais c’est maintenant en France, pour les premiers immigrés portugais, que se pose la question des maisons de retraite : faut-il créer en France des établissements spécifiques pour les vieux Portugais ? Le débat s’inscrit dans une problématique plus large, familière aux Portugais et à leur mouvement associatif, celui de la spécificité de cette communauté et de son ouverture sur la société d’accueil. Créer en France des maisons de retraite réservées aux Portugais, n’est ce pas fabriquer des ghettos ? Les avis sont partagés. Un projet de ce type, évoqué pendant un moment par l’ancien consul général du Portugal à Paris, n’a pas eu de suite. Une autre voie est à l’étude, celle du partenariat entre services sociaux français et portugais. Selon Anibal de Almeida, responsable à Paris de la fondation caritative A Santa Casa da Misericordia – qui assure 70% des actions menées en faveur des personnes âgées au Portugal –, ces services devraient s’entendre pour mieux faire connaître les possibilités offertes dans les deux pays(4). Le projet le plus avancé est un programme européen pour la création d’un observatoire et d’un centre de formation en gérontologie.

Si, comme le pense Gérard Noiriel, le vieillissement d’une communauté en pays d’immigration peut être considéré en soi comme un facteur d’intégration, celui des Portugais de France prend une valeur exemplaire. Ces vieux Portu-

gais qui resteront en France ne signifient-ils pas une nouvelle forme d’appartenance à la société d’accueil dans laquelle ils n’envisageaient, à leur arrivée, qu’une installation provisoire ? Une société dont ils sont, trente ans plus tard, l’une des composantes à part entière parce que, pour la grande majorité d’entre eux, la famille, mais aussi l’Europe sont venues bouleverser leur projet migratoire.

Un renversement brutal



En 1982, lors du recensement, le nombre des vieux Portugais était insignifiant en France. Lors du recensement de 1990, leur présence était encore négligeable (voir l’article page 9), mais cette situation va changer brutalement. Au cours des vingt prochaines années, les plus de 55 ans deviendront majoritaires au sein de la population portugaise résidant en France. En 1990, il y avait dans ce pays 798 337 personnes portugaises et d’origine portugaise, parmi lesquelles 82 800, soit 10% seulement, étaient âgés de plus de 55 ans, et 6 800, moins de un sur cent, avaient dépassé 60 ans. Mais selon des projections démographiques, en 2010, le nombre des plus de 55 ans serait de 367 800, soit 46% de la communauté portugaise. Il atteindrait 440 830 en 2015, soit plus de 55%. Quant aux personnes âgées de 60 ans et plus, elles seraient 136 472 en 2010 et 207 497 en l’an 2015. Tous ces nombres devraient augmenter car les calculs ne tiennent pas compte de l’augmentation de l’espérance de vie.


(1) Albano Cordeiro, « La communauté portugaise de France à l’heure de l’Europe », in Migrants-Formation, n°76, mars 1989.

(2) Roselyne de Villanova, Carolina Leite et Isabel Raposo, Maisons de rêve au Portugal, Ed. Créaphis, 1994.

(3) Marie-Christine Volovitch, Portugais à Champigny, le temps des baraques, Ed. Autrement, Collection Français d’ailleurs, peuple d’ici, avril 1995.

(4) Les familles portugaises et la société française, Interaction France-Portugal, Ed.W.,1998.

(5) Hommes et Migrations, « Portugais de France », n°1210, novembre/décembre 1997.

(6) Gérard Noiriel, rapport relatif au Vieillissement des immigrés en région parisienne, FAS, septembre 1992.

(7) Portugais de France, citoyens d’Europe : état des lieux et avenir, Actes des assises de la communauté portugaise de France, 3/4 avril 1993, Ed. ACAP 77, 1997.

(8) Jorge de la Barre, Jeunes d’origine portugaise en association. On est Européen sans le savoir, Ed. L’Harmattan, 1997.



[retour en haut de page]

Dernier ajout : vendredi 4 avril 2014, 12:30
URL de cette page : https://www.gisti.org/spip.php?article4024