Article extrait du Plein droit n° 146, octobre 2025
« Les frontières albanaises de l’UE »
L’« Albanais » en Italie : du migrant délinquant
au « bon élève » de l’UE
Filippo Furri
Migreurop et fellow de l’Institut convergences migrations
Les rapports entre l’Albanie et l’Europe occidentale peuvent se lire à la lumière de la relation complexe qu’entretient ce pays avec l’Italie depuis plus d’un siècle [1]. Dès le début du xxe siècle, l’Albanie a fait l’objet d’une attention soutenue de la part de sa voisine, pour des raisons tant politiques qu’économiques. Celle-ci s’est traduite par deux périodes d’occupation coloniale, la première entre 1917 et 1920, lorsque le pays a été placé sous protectorat italien dans le contexte de la Première Guerre mondiale, la seconde entre 1939 et 1943, avec l’occupation de son territoire menée dans le cadre de la politique expansionniste du gouvernement fasciste de Benito Mussolini. En parallèle, l’Italie a apporté un soutien intéressé au « développement » du pays, avec la création en 1925 de la Société (italienne) pour le développement économique en Albanie (SVEA). Pendant cette période, l’italien a commencé à être enseigné dans les écoles du pays comme première langue étrangère, et l’économie albanaise est devenue dépendante des prêts et de l’aide économique italiens. Il s’agit, en réalité, d’une relation politico-économique principalement unilatérale. Bien que vivent depuis le xve siècle en Italie, notamment dans les régions méridionales et les îles, des communautés italo-albanaises (arbëreshë) liées à des traditions culturelles et religieuses byzantines – elles comptent environ 100 000 personnes aujourd’hui –, la mobilité entre les deux pays est restée réduite tout au long du xxe siècle. Elle s’est quasiment interrompue après l’occupation fasciste de 1939, suivie après janvier 1946 par une période d’isolement de l’Albanie sous le régime dictatorial d’Enver Hoxha. Une fermeture qui n’a cependant pas été totale car, dès les années 1950, la radio, puis plus tard la télévision, comme le raconte le chercheur indépendant Ylli Polovina [2], ont permis à la culture « occidentale » – et en particulier italienne, du fait de la proximité géographique – de faire brèche, initialement de manière informelle et clandestine, ensuite de manière plus explicite : une forme de colonisation culturelle, qui deviendra de plus en plus pressante et qui va contribuer à alimenter un « rêve italien [3] » de prospérité et de liberté, nourri par les difficultés sociales et économiques d’un pays en transition.
De l’imaginaire de l’invasion…
Quand, avec la chute du régime communiste entre mars et août 1991, près de 60 000 Albanais, pour la plupart des jeunes, ont débarqué en Italie, presque tous parlaient un peu l’italien et connaissaient la musique pop italienne, comme les noms des émissions et des principales figures de la télévision italienne.
Trente ans plus tard, l’historien Mirco Dondi est revenu sur cet épisode : « La chute du mur de Berlin en 1989 a accéléré les mouvements de population de l’est vers l’ouest du continent européen. […] Au début de 1991, les Albanais commencèrent à tenter de fuir par la mer. Du 28 février au 8 mars, un exode important […] impliqua environ 27 000 personnes, rejoignant Brindisi sur différents types d’embarcations : en ville, on comptait un Albanais pour trois Brindisiens. Le maire Giuseppe Marchionna plaça les réfugiés dans des écoles. Plusieurs citoyens […] apportèrent nourriture et vêtements, pris de pitié pour ces réfugiés vêtus au mieux d’une simple toile. Une première urgence, gérée avec humanité et bon sens.
Le 7 août, 632 réfugiés venus de Valona débarquèrent à San Foca di Lecce. Démunis, épuisés, ils reçurent les premiers soins de touristes. Le même jour, à Durrës, troisième ville d’Albanie, une rumeur (fausse) se répandit selon laquelle l’accès à l’Italie était autorisé, même si l’émigration restait officiellement interdite. […] De retour de Cuba, Halim Milaqi, commandant du Vlora, un navire de 147 mètres de long, fut contraint par des hommes armés de mettre le cap sur l’Italie, naviguant sans radar et échappant de peu à une collision. Dans la matinée du 8 août, le Vlora accoste à Bari. Il est bondé de gens qui avaient simplement saisi l’occasion, tout comme, lorsque le mur s’était soudainement ouvert, les Berlinois de l’Est étaient allés voir ce qui se passait de l’autre côté. Le navire devait se diriger vers Brindisi, mais les autorités italiennes le déroutent vers Bari pour gagner du temps lors de l’accueil. Au débarquement, le quai de Carboni apparaît comme une immense fourmilière de corps, de têtes et de peaux collés les uns aux autres. […] Les passagers, pour la plupart des jeunes, sont entassés les uns sur les autres – “il n’y même plus la place pour une pomme”, comme dit une expression albanaise – ; ils ont voyagé pendant plus de 12 heures debout, sans nourriture ni eau, beaucoup ont le dos nu, sont vêtus d’un maillot ou sont pieds nus. Leur nombre est estimé de manière incertaine à 20 000.
La plupart des passagers, épuisés par la fatigue et la soif, furent rassemblés dans l’ancien stade Vittoria, près du port, où beaucoup restèrent une semaine, destinés à être renvoyés dans leur pays d’origine dans le cadre d’une opération de rapatriement tout aussi massive.
Le manque d’organisation des opérations de débarquement aurait rendu le traitement des migrants plus humain, atténué par l’aide de la population et l’engagement du maire Enrico Dalfino [4]. La nouvelle a secoué le pays, entre alarmisme politique et crainte d’une invasion. L’Italie, comme l’Europe, était encore engluée dans son ancien monde, sans comprendre que le grand changement de l’équilibre politique mondial avait également affecté l’Occident [5]. »
À l’époque, malgré le boom économique de la fin des années 1980, l’Italie est encore un pays d’émigration et n’est pas encore un pays d’immigration : dans le langage courant, tous les Subsahariens y sont qualifiés de « Sénégalais », tous les Africains du Nord y sont désignés comme des « Marocains » (sur la base des communautés étrangères majoritaires dans le pays). Le pays est tiraillé entre un processus d’européanisation qui concerne surtout le Nord et les villes, et une tradition locale et régionale volontiers réfractaire au changement ; les étrangers sont des « forestieri » (littéralement gens du dehors), en quelque sorte des « barbares ». L’imaginaire de l’invasion, alimenté par l’ignorance de l’autre et par une peur atavique, est mobilisé de manière massive par le personnel politique et par les médias. Selon l’historienne et sociologue Carmela Maltone, « le Roumain et l’Albanais sont les stéréotypes les plus récurrents. La presse, à travers cette référence généralisée à la nationalité, tend à associer des groupes ethniques entiers au crime et à l’illégalité ; elle procéderait, comme l’affirme l’écrivain roumain Mihai Butcovan, “à une condamnation collective de toutes les personnes qui appartiennent à un même peuple ou à une même nation”. […] Pour les journaux de la Ligue du Nord, en particulier La Padania, les immigrants qui arrivent sur les côtes du sud de l’Italie deviennent des “armées d’immigrants illégaux” ou des “hordes de barbares”. L’usage de ces métaphores risque de frapper le lecteur et de rester gravé dans son esprit pour longtemps [6] ». De 1991 aux années 2010, selon Gabriele Santoro [7], ce processus de stéréotypisation a fait de l’« Albanais » quelqu’un de tendanciellement criminel, économiquement et socialement marginal, réfractaire aux règles, etc.
À cette image contribue aussi la narration italienne de l’« anarchie albanaise » issue de la « guerre civile » de 1997. En réalité les origines de la crise sociale et politique de 1997 renvoient à l’implosion d’une bulle spéculative pyramidale de type Ponzi [8], qui avait créé le mirage d’une « nouvelle Californie [9] ». La déroute financière et la faillite de la majorité des entreprises impliquées aurait fait perdre leurs épargnes à environ un tiers des familles albanaises et provoqué un soulèvement populaire incontrôlable. Mais du point de vue occidental, l’invocation d’une crise et de l’anarchie a permis, d’une part, de justifier le premier « blocus naval » mis en place par l’Italie pour se protéger d’arrivées massives d’Albanais sur ses côtes et, de l’autre, de valider la création à la hâte d’une « force multinationale de protection » créée sous l’égide de l’ONU [10] à la demande et sous la responsabilité du gouvernement italien de Romano Prodi.
Dans un contexte de guerre civile en effet, des milliers de personnes tentent de fuir l’Albanie et de gagner les côtes d’Italie, y alimentant la terreur d’une invasion et les arguments en faveur du blocus naval. La mission ONU a été précédée, le 20 mars 1997, par un décret-loi italien réglementant les refoulements et, le 25 mars, par un accord bilatéral albano-italien pour endiguer le trafic clandestin de réfugiés. Dès lors, l’Italie impose sur les côtes adriatiques, sans tenir compte des critiques formulées par le HCR, le dispositif côtier et hauturier anti-immigration dit « Albanie 2 » [11]. Les conséquences de cet accord ne tardent pas à se manifester : le 28 mars, dans le détroit d’Otrante, le bateau albanais Kater i Rades, surchargé d’émigrants, est éperonné et coulé par le navire de guerre italien La Sibilla, ce qui cause plus de quatre-vingts disparitions [12]. C’est la plus grande tragédie maritime causée par les politiques de refoulement. Quant à la mission ONU sous coordination italienne, dite « opération Alba », elle engage plus de 7 000 militaires issus de onze pays européens dont la Turquie, avec pour but en principe de sécuriser les ports et les routes pour l’acheminement de l’aide alimentaire et médicale, et en fait de stabiliser la situation politique ; elle prendra fin le 11 août [13]. On peut voir là les prodromes d’une militarisation des frontières maritimes européennes (qui débouchera sur la création de l’agence Frontex en 2004) et une anticipation de l’intervention de l’UE dans les Balkans.
… à l’imaginaire de la modernité
Jusqu’aux années 2000 persiste en Italie une double perception des Albanais : d’une part, l’« Albanais » stigmatisé comme l’archétype de l’immigré (on ne parle pas encore de « migrant » à l’époque) dangereux et marginal, d’autre part l’« Albanais intégré » ou, comme on dit en France, « assimilé », à l’exemple de Kledi Kadiu, danseur devenu célèbre à la télévision italienne en 1996 – arrivé un première fois en 1991 sur le Vlora [voir supra], rapatrié 5 jours après, il est revenu en Italie « régulièrement » comme danseur dans une compagnie à Mantoue (Lombardie) [14].
Il s’opère alors progressivement un travail de normalisation de l’image des Albanais en Italie et en Europe, avec notamment le soutien de diverses institutions albanaises et italiennes, ainsi qu’un investissement dans le milieu de l’art. En 2003, l’exposition photographique Diversamente Albanesi sur la vie quotidienne de la communauté albanaise installée dans toute la péninsule est inaugurée à Tirana, avec le soutien de l’Institut culturel italien et du ministère albanais de la culture.
Dans le même temps, l’Albanie s’ouvre à l’Europe et s’« européanise » en signant des accords économiques et commerciaux [15] de développement, et en favorisant l’intervention des pays membres de l’UE dans la vie économique du pays. Le processus d’adhésion à l’UE, entamé dès 2003 par un accord de stabilisation et d’association, est formalisé en 2009, date à laquelle par ailleurs l’Albanie intègre l’Otan. Le pays devient officiellement candidat à l’entrée dans l’UE par décision du Conseil européen du 27 juin 2014 à Bruxelles.
La carrière du premier ministre Albanais Edi Rama est à cet égard emblématique. Ancien athlète professionnel, enseignant et artiste, membre du parti socialiste, il incarne dès 1998, alors qu’il était ministre de la culture, l’aspiration de l’Albanie à la « modernisation ». Maire de Tirana entre 2000 et 2011, il investit énormément – sur le plan économique et politique – dans la rénovation de la ville et surtout de son image aux yeux du monde : l’architecte et urbaniste italien Stefano Boeri (aujourd’hui mis en cause pour des spéculations immobilière à Milan) a pris en charge, en 2016, le plan de rénovation urbaine voulu par Rama [16] : « Un plan de reconquête du paysage : telle est la vision d’avenir de Tirana à l’horizon 2030. […] Un siècle après le Plan directeur conçu en 1925 par un groupe de designers italiens dirigé par Armando Brasini, le nouveau Plan définit des stratégies de grande envergure visant à inaugurer une nouvelle phase de développement de la ville. […] Tirana 2030 réduit de deux tiers les prévisions de développement démographique de la zone urbaine, au profit d’une ville verte accessible à tous, au nom de la pluralité fonctionnelle et de la mixité des activités [17]. » Derrière ce jargon enchanteur se cache en réalité une intervention massive de gentrification du centre-ville (le Boulevard), qui s’habille selon les codes urbanistiques européens et qui repousse les habitants plus pauvres dans des périphéries urbaines où se matérialise une réalité socio-économique très décalée par rapport à la Tirana « du futur » [18].
L’image de la ville de Tirana, sa transformation compulsive, cette violente « accélération », traduisent une tension plus générale. En fait, au prix de compromis de plus en plus marqués, le « rêve italien » devient rêve européen, alors que les profondes fractures sociales et économiques persistent dans un pays où, derrière la vitrine scintillante de la capitale, les inégalités et les difficultés persistent. Chef du gouvernement depuis 2013, Rama s’est donné pour mission de réaliser ce rêve, en tissant des relations, cordiales mais intéressées et fonctionnelles avec les différents États membres de l’UE, et en particulier l’Italie – et ce bien avant l’arrivée de Giorgia Meloni au pouvoir en octobre 2022 : en effet, c’est dès 1997 (et même avant) que l’Italie développe d’intenses relations bilatérales avec Tirana, avec notamment des accords en matière de maintien de l’ordre, de sécurité et de lutte à la criminalité organisée. Le processus destiné à obtenir l’adhésion de l’Albanie à l’UE s’est progressivement accéléré dans les dernières années, avec l’Italie comme partenaire principal et un peu comme garant. Dès 2019, l’Albanie a accueilli à bras ouverts une mission conjointe Frontex [19], qui sera pérennisée trois ans plus tard par un accord de coopération élargie avec cette agence en vue de lutter contre l’immigration clandestine et de combattre la criminalité transfrontière. Et en 2023, un Protocole conclu entre Giorgia Meloni et Edi Rama prévoit l’installation en Albanie de trois centres, gérés par l’administration italienne, pour détenir les boat people interceptés en mer par les garde-côtes italiens [20]. C’est ainsi qu’en l’espace de trente ans, l’Albanie, gisement de migrants « clandestins », s’est petit à petit muée en « bon élève » de l’UE et gardienne de ses frontières externes, moyennant la promesse de devenir, à son tour, « membre du club ».
Notes
[1] Voir Aurel Plasari, La linea di Teodosio torna a dividere, publié en Albanie en 1993, traduit et publié en italien en 1998.
[2] Tra l’Albania comunista e la televisione italiana, Casa editrice Artemida Arbri Nako, Arte Graphic, 2024.
[3] Voir le roman d’Ylljet Aliçka, Il sogno italiano, Rubettino, 2013 ; Rando Devole, « La campagna d’Albania dei media italiani », Africa !, n° 3, 1997 – le chapeau de cet article résume ainsi le contenu : « L’influence de la télévision et de la presse italiennes sur la vie au pays des Aigles, où le message des médias risque d’être mal interprété. La dérive vers un “protoracisme” démagogique et simpliste. »
[4] Il est intéressant de remarquer ici comment l’accueil citoyen et solidaire, plus spontané et « humain », contraste avec le fonctionnement du dispositif étatique, froid et déjà « sécuritaire » sur fond de contrôle des corps et de profilage « racial ».
[5] Mirco Dondi, « Quando l’8 agosto 1991 più di 20000 persone in fuga dall’Albania furono accolte con umanità e buon senso », Il Fatto Quotidiano, 8 août 2021. Sur ce sujet, voir dans ce dossier l’article p. 7.
[6] Carmela Maltone, « L’immigrazione nei media italiani. Disinformazione, stereotipi e innovazioni », Line@editoriale, n° 3, 2011.
[7] Gabriele Santoro, « Albanesi in Italia, 20 anni per ribaltare uno stereotipo », PiuCulture, 20 mars 2013.
[8] Chris Jarvis, The Rise and Fall of Albania’s Pyramid Schemes, IMF Working Papers, WP/99/98, juillet 1999.
[9] Sergio Sechi, « Aiuti all’albania : caccia agli errori da non ripetere », Limes, n° 2, 1998.
[10] Conseil de sécurité de l’ONU, Résolution 1101, 28 mars 1997.
[11] Orkida Mehillaj, « L’immigrazione albanese in Italia. Profili sociologici e politiche di controllo », ADIR-L’altro diritto, 2010.
[12] « 28 marzo 1997, la Kater I Rades speronata affonda, 100 morti », Melting pot Europa, 28 mars 2007.
[13] Conseil de sécurité de l’ONU, Résolution 1114, 19 juin 1997.
[14] « Kledi : “Quando ero sulla barca per raggiungere l’Italia sognavo la libertà. Delusione per rimpatri” », Il Messagero, 6 août 2021.
[15] Pour une liste détaillée, voir : www.infomercatiesteri.it
[16] « “L’Albanie produit plus d’architecture que le reste de l’Europe”, se félicite fièrement le Premier ministre Edi Rama », Lucy sulla cultura, 28 juillet 2025.
[18] « Albanie : comment Tirana se débarrasse des pauvres pour faire de la place aux riches », Le Courrier des Balkans, 27 mars 2015
[19] La Cimade, Albanie : enjeux migratoires dans les Balkans. Transit, émigration, retours forcés : des mobilités entravées, 2023.

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