action collective

Accord one in, one out [France - Royaume-uni]
Lettre des détenus du centres de Détention de Harmondsworth et Brook House

Au prétexte d’endiguer les traversées de petites embarcations entre la France et le Royaume Uni, les deux pays ont signé un accord, le 12 juillet 2025, prévoyant le retour forcé des étrangers arrivés sur les côtes anglaises par ce moyen. Sa mise en œuvre conduit à des privations de liberté aussi bien au Royaume Uni qu’en France, notamment dans le cadre des opérations de transfert sous escortes britanniques. En théorie, pour chaque personne renvoyée en France, une autre personne, sélectionnée en France, pourrait entrer au Royaume-Uni munie d’un visa.

Rebaptisé « one in, one out » et qualifié de « dispositif de marchandage » par les associations de défense des droits humains, cet accord emporte de lourdes conséquences pour les personnes, la plus part demandeuses d’asile, qui en font l’objet.

Le 10 octobre 2025, 16 organisations ont donc saisi le Conseil d’État afin de demander l’annulation du décret qui l’a publié au journal officiel :
>> Recours contre l’accord passé entre la France et le Royaume-Uni relatif à la prévention des traversées périlleuses
>> Voir également le communiqué : « Marchandage migratoire entre le Royaume Uni et la France : Des associations attaquent l’accord de la honte ».

Dans une décision du 30 décembre 2025, le Conseil d’État a rejeté ce recours :

  • d’abord en refusant d’évaluer la conformité de l’accord à la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, à la convention internationale relative aux droits de l’enfant et au code frontières Schengen ;
  • ensuite en jugeant, contre toute évidence, qu’en organisant le transfert forcé d’étrangers depuis le Royaume-Uni vers la France l’accord ne porte pas atteinte à leur liberté individuelle !

Pour souligner les conséquences de cette décision, nous publions ici la lettre de plusieurs personnes actuellement détenues en exécution de cet accord, qui dénoncent non seulement leurs conditions de détention mais également l’absence de soins, des abus physiques, psychologiques et émotionnels extrêmes, l’absence d’assistance juridique, l’isolement de leurs familles installées au Royaume Uni ...

Elles appellent à diffuser largement cette lettre et demandent aux organisations de défense des droits humains, aux médias et aux gouvernements d’enquêter sur les centres de détention Harmondsworth IRC et Brook House IRC, de garantir la protection des détenus, de fournir une représentation légale et d’assurer l’accès aux soins et aux droits humains fondamentaux.

>> Voir les rapports sur le site detained voices



Lettres des détenus

Centres de Détention de Harmondsworth et Brook House – Rapport Urgent

Nous sommes plus de 100 personnes dans la G Wing du centre de détention de Harmondsworth IRC et nous appelons d’urgence les organisations de défense des droits humains, la presse, la télévision et les médias à nous aider et à attirer l’attention sur notre situation. Il y a des centaines d’autres personnes dans des centres de détention à travers le Royaume-Uni confrontées à des conditions similaires.

De plus, plus de 95 demandeurs d’asile au centre de détention Brook House, qui se trouvent dans la même situation que nous, soutiennent ce rapport. Nous sommes plus de 80 personnes à Harmondsworth.

Nous sommes venus au Royaume-Uni à la recherche d’un nouveau départ et d’une vie sûre. Chaque personne a une histoire et un dossier unique : fuite de la guerre, persécution, oppression politique, problèmes personnels, injustice, esclavage, corruption et autres crises. Nous partageons tous un objectif commun : vivre une vie sûre et normale, protégée des dangers, avec le droit de travailler, d’accéder aux libertés fondamentales et d’être réunis avec nos familles.

Pays d’origine : Irak, Syrie, Soudan, Turquie, Afghanistan, Iran. Vous êtes probablement au courant des situations là-bas ; aucune explication supplémentaire n’est nécessaire. Notre demande est simple : les droits humains de base décrits ci-dessus, et le plus essentiel — la liberté.

Arrivée et entretiens initiaux

À notre arrivée au Royaume-Uni par petite embarcation, la Border Force et la police nous ont emmenés à Douvres (Home Office). Sans permettre de temps pour se reposer ou se remettre du traumatisme de notre voyage ou des difficultés antérieures, nous avons été forcés à passer des entretiens. Nos déclarations ont été enregistrées de manière inexacte, rejetées ou délibérément déformées. On nous a répété que ce n’était pas “l’entretien principal” et qu’un entretien principal suivrait. En réalité, cet entretien détermine notre sort et il n’y a pas de seconde chance.
Immédiatement après, nous avons été jugés et envoyés en détention.

À notre arrivée, nous avons été choqués de nous retrouver dans un établissement avec des personnes ayant des antécédents criminels. Notre seul “crime” était de traverser la Manche et de demander l’asile.

Depuis notre arrivée, le Home Office a promis l’accès à des avocats. Cette promesse est fausse : personne ici n’a de représentation légale. Chaque détenu est dirigé vers une déportation vers la France, quelle que soit sa situation, ses preuves ou ses circonstances personnelles.

Conditions de détention

Négligence de la santé mentale et physique :

  • Un détenu, Galwan Abbass, a souffert de graves blessures par balle en provenance de Syrie, y compris quatre chirurgies et des implants métalliques. Malgré une douleur extrême, les agents se sont moqués de lui et ne lui ont donné que des analgésiques.
  • Abdulsalam nécessite un spécialiste pour un problème testiculaire de longue date mais n’a reçu que des analgésiques pendant plus de deux mois, provoquant maintenant des problèmes d’estomac.
  • Sarhad, ayant des problèmes de santé mentale, s’est vu dire qu’il ne pouvait pas accéder aux soins en raison d’un ordre de déportation vers la France.
  • ESSA, un détenu soudanais, a développé un traumatisme sévère à l’arrivée et a été emmené plus tard ; sa localisation actuelle est inconnue.
  • Un détenu afghan détenu avec nous dans le centre a tenté de se suicider plusieurs fois en raison d’un stress mental sévère. Malgré des signes clairs de vulnérabilité et d’automutilation, il reste en détention sans soins psychologiques appropriés.
  • Ako a été déporté de force vers la France ; sa famille n’a aucune information.
  • Arkan a été déporté de force vers la France ; sa famille n’a aucune information.
  • Mohammed Majid a été déporté de force vers la France ; sa famille n’a aucune information.
  • Millat a été déporté de force vers la France ; sa famille n’a aucune information.
  • Des détenus éthiopiens et d’autres ont été battus physiquement et forcés de retourner en France contre leur volonté.

Défaillances du système de santé :

  • Les détenus mentalement instables qui tentent de se suicider sont envoyés dans le bloc plutôt que de recevoir des soins médicaux ou psychologiques appropriés.
  • Les alarmes et les perturbations de routine exacerbent la détresse mentale.
  • Les détenus ayant des besoins physiques et mentaux sont régulièrement ignorés ou maltraités.

Conditions de vie :

  • Plus de 80 personnes partagent une aile avec seulement deux machines à laver, dont une est cassée.
  • Accès limité aux ordinateurs — 16 machines pour plus de 200 personnes — oblige à se battre pour y accéder.
  • Les téléphones sont confisqués ; les familles ne peuvent appeler qu’avec de vieux téléphones Nokia coûteux.
  • La nourriture est inadéquate (par ex., vieilles pommes de terre la veille de Noël) et l’accès aux repas est strictement contrôlé.

Harcèlement psychologique et abus :

  • Les agents insultent, humilient et intimident les détenus, parfois en les agressant physiquement.
  • Les détenus sont forcés d’interagir avec des personnes ayant des antécédents criminels et sont initiés à la vente et l’achat de drogues.
  • Des incidents incluent des bagarres dans la salle à manger principale où des détenus ont presque été tués ; nos amis y étaient et sont revenus effrayés.

Isolement et manque de communication :

  • Les familles se voient refuser le contact ; les emails et le courrier sont retardés ou ignorés.• Même les proches au Royaume-Uni ne peuvent pas visiter les détenus.
  • L’accès aux réseaux sociaux, aux sites vidéo et aux informations extérieures est complètement bloqué.

Injustice et inégalité :

  • Seulement 10% des arrivants par petite embarcation sont détenus ici ; les 90% restants sont logés dans des hôtels. Ce traitement sélectif provoque un sentiment d’injustice et de traumatisme.
  • Les détenus kurdes subissent en particulier des abus verbaux ciblés.

Incidents et accidents spécifiques

1. Galwan Abbass : Hurle de douleur à cause des blessures par balle ; les agents se sont moqués et ont refusé les soins hospitaliers.
2. Abdulsalam : Refus de soins spécialisés pour son problème testiculaire ; seulement des analgésiques donnés depuis plus de deux mois.
3. Sarhad : Problèmes de santé mentale ignorés en raison de la déportation prévue vers la France.
4. ESSA (détenu soudanais) : Emmené ; localisation inconnue.
5. ARAKAN : Déporté vers la France ; la famille n’a aucune information.
6. Détenu éthiopien : Battu physiquement et forcé à monter dans l’avion contre sa volonté.
7. Mahdi (détenu éthiopien) : Home Office a annulé son vol après plus de deux mois de détention. Il est devenu extrêmement stressé et a cassé des télévisions, tables et autres biens. Quatre agents sont intervenus ; son état actuel est inconnu.
8. Arrivants pakistanais par petite embarcation : Beaucoup sont arrivés avec nous ; localisation actuelle inconnue, non placés dans des centres de détention comme les autres.
9. Retours en France : Plusieurs personnes renvoyées contre leur volonté ; familles sans informations, ce qui soulève de graves problèmes de sécurité. _10. Incident en salle informatique : Un agent a accusé les Kurdes de trahison, provoquant des tensions.
11. Bagarrés dans la buanderie : 80 personnes, une machine à laver fonctionnelle ; conflits constants.
12. Incidents avec la télévision et le papier toilette : Les agents ont insulté les détenus et lancé des objets sur eux.
13. Système d’alarme : Fausses alarmes constantes provoquent stress et privation de sommeil.
14. Tentatives de suicide : Les détenus qui tentent de se suicider sont envoyés dans le bloc, non traités correctement.
15.Incident du Nouvel An : Huit détenus ont été informés qu’ils seraient libérés mais ont été envoyés dans un autre centre de détention.

Résumé

Les détenus sont soumis à des abus physiques, psychologiques et émotionnels extrêmes. Les soins de santé sont inadéquats, la représentation légale est refusée, les familles sont isolées et les droits humains fondamentaux sont violés. Les personnes se détériorent mentalement en raison de la peur constante, du harcèlement et de l’incertitude concernant leur sort.

Nous appelons les organisations de défense des droits humains, les médias et les gouvernements à enquêter sur Harmondsworth IRC et Brook House IRC, à garantir la protection des détenus, à fournir une représentation légale et à assurer l’accès aux soins et aux droits humains fondamentaux. Nous ne sommes pas des criminels. Nous sommes des réfugiés en quête de sécurité et de liberté. Nos vies sont en danger. S’il vous plaît, aidez-nous !

Voir notre dossier « Jungles, campements et squats d’exilés en France »

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Dernier ajout : mardi 27 janvier 2026, 17:33
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