Article extrait du Plein droit n° 148, mars 2026
« Résister aux frontières »
Les ressorts de la résistance aux politiques d’immigration
Violaine Carrère
Gisti
Dans le contexte actuel, recenser les manifestations de résistance à des politiques d’immigration de plus en plus répressives fait du bien. Face à la progression des discours anti-migrants de plus en plus décomplexés, en France et un peu partout dans le monde, pouvoir mettre en exergue des actes concrets d’expression de solidarité avec les personnes immigrées est de nature à redonner un peu d’espoir. Mais ces actes offrent aussi un terrain d’analyse pour qui veut mieux connaître et comprendre les motivations de celles et ceux qui s’investissent dans ces luttes, la diversité des formes qu’elles revêtent, les stratégies mises en place pour se mobiliser… ou pour échapper à la répression. C’est dans cette optique que le Gisti a organisé, en mai 2025, une journée sur le thème de la Résistance à la fermeture des frontières, pour permettre à plusieurs des acteurs et des actrices de ces mouvements de résistance de partager leurs expériences et leurs questionnements.
La panoplie des manifestations d’opposition aux politiques migratoires est large et variée : elle va de gestes ponctuels à des investissements dans la durée ; de parrainages républicains à l’accueil chez soi de personnes en situation irrégulière ; de l’ouverture de squats à la création de lieux d’accueil inconditionnel ; de la résistance physique à des expulsions à l’organisation de voies de passage pour entrer sur le territoire ; de distributions alimentaires à l’affrètement de bateaux de sauvetage en mer. Elles peuvent inclure des actions revendiquées comme des opérations clandestines… Y a-t-il une frontière nette entre les simples gestes d’humanité qui restent dans les limites de la légalité et les actes de désobéissance ou de résistance civile ?
Recenser ces formes de résistance, c’est contribuer à ébranler l’idée que les politiques anti-immigrés feraient consensus. Certes, on ne saurait pour autant en inférer l’existence d’un mouvement de fond par lequel la société civile témoignerait de son hostilité à la politique de fermeture des frontières. Il arrive que les personnes qui viennent en aide aux exilé·es ne soient mues que par un simple élan d’humanité.
Mais cette dernière remarque incite d’autant plus à essayer de comprendre par quel cheminement des citoyennes et des citoyens « ordinaires », qui ne sont pas tous inscrits de longue date dans des mouvements militants, sont conduits à s’engager dans des actions qui ne vont pas toutes de soi, à y consacrer, parfois, un temps considérable, à affronter le cas échéant la réprobation de l’entourage, à tenir bon malgré les manœuvres d’intimidation des autorités, à prendre le risque de poursuites judiciaires, de gardes à vue, de condamnations éventuelles – et finalement à construire et porter un discours justifiant politiquement ces actions.
Quels sont les ressorts qui mènent à la mobilisation, à partir de quel moment les atteintes aux principes et aux droits fondamentaux vont obliger à dire « non » ?
Entrer en résistance
L’analyse des moyens de dissuasion ou de répression mis en œuvre par les pouvoirs publics face à ces actions de résistance permet de mesurer l’importance qu’ils accordent à la sauvegarde d’un consensus au moins apparent sur leur politique migratoire, quelles que soient les violations aux principes de la démocratie et de l’État de droit qu’elle engendre. Les événements qui se sont déroulés à Los Angeles, à Chicago, et plus récemment à Minneapolis, illustrent clairement ces enjeux. La chasse aux Latinos, décidée à la Maison-Blanche et confiée à la police de l’immigration, Immigration and Customs Enforcement (ICE), s’est traduite par des interpellations violentes, des placements en rétention dans des conditions scandaleuses et des renvois brutaux vers les pays du sud du continent de personnes dont toutes n’étaient pas en situation irrégulière et qui, pour beaucoup, vivaient et travaillaient depuis des années aux États-Unis.
Les réactions, relativement timides dans un premier temps, se sont limitées à tenter d’empêcher les arrestations : les réseaux sociaux, et la presse nord-américaine comme internationale, ont fait état des mouvements adoptant le sifflet comme outil d’alerte, de protestation et de ralliement, en soutien aux personnes étrangères ciblées. Mais la contestation a pris une tout autre ampleur à partir du moment où des agents de l’ICE ont exécuté en pleine rue deux citoyens non latinos, coupables de s’être opposés aux méthodes de cette police. Si les premières initiatives ont majoritairement mobilisé les réseaux militants locaux, les deux meurtres perpétrés à Minneapolis ont élargi cette mobilisation dans tout le pays, où les protestataires ont mis en cause les méthodes de l’ICE et même le bien-fondé de l’opération qu’elle était censée mener. Cela confirme une observation plus générale : il semble y avoir des seuils – des incidents, des images – où l’apparente adhésion, la résignation, s’effritent. Les meurtres de Minneapolis ont fait l’effet d’une démonstration – regardez, ils sont prêts à tout, même à tuer – et, dans la foulée, le caractère viral de la photo du petit Liam, arrêté avec son père, semble avoir été un déclic supplémentaire pour beaucoup.
L’événement qui détermine le sursaut, le dépassement d’un seuil-limite qui engage à la résistance, est bien évidemment très variable selon les personnes et les circonstances. S’il est difficile de dresser une typologie des actions de résistance, on peut toutefois repérer divers modes d’entrée en résistance.
Certaines actions sont plutôt des réactions spontanées face à une situation ressentie comme scandaleuse. Ainsi de l’organisation de soupes populaires dans des campements d’exilé·es par des voisin·es ; de la défense par leurs professeur·es de mineures et de mineurs menacés d’éloignement une fois leur majorité atteinte ; de soutien par des riverains de personnes délogées d’un squat ; des manifestations de protestation de passagères et de passagers choqués par le traitement infligé à des personnes contraintes de monter à bord d’un avion en vue de leur expulsion ; de l’hébergement de migrantes et de migrants transis de froid par des habitant·es des montagnes à la frontière franco-italienne ; du transport en voiture de personnes étrangères en difficulté, malades ou sur le point d’accoucher ; de la grève de la faim d’un boulanger qui n’a pu obtenir une autorisation de travail pour son apprenti… Il arrive que les personnes ayant eu des premiers gestes de solidarité de ce type s’engagent ensuite de façon pérenne dans des collectifs ou des associations d’aide aux migrants, développant d’autres actions, en venant parfois à porter des revendications politiques qui n’étaient pas dans leur culture. De tels cheminements ont été observés chez des habitant·es de Calais ou du Briançonnais, par exemple, ou encore chez des enseignant·es du Réseau éducation sans frontières (RESF), parmi bien d’autres. Parfois, c’est la découverte de l’ampleur du phénomène identifié à l’occasion d’une rencontre fortuite qui conduira à l’engagement, d’autres fois c’est la stupeur face à la brutalité de la répression subie en retour qui renforce la nécessité d’agir.
Des occasions d’entrer en résistance aux côtés de personnes immigrées peuvent aussi naître d’un voisinage d’ores et déjà actif. Prend corps le sentiment que participer à des meetings et à des manifestations de protestation ne suffit plus. Des échanges vont faire éclore un projet d’action au long cours : créer un lieu d’hébergement pour des personnes exilées, monter un collectif avec des sans-papiers, organiser un réseau d’alerte de périls en mer pour des embarcations de migrant·es, prendre part à des opérations de sauvetage en mer… Parfois, c’est l’activité professionnelle de la personne qui va l’amener à développer une action militante, en lien avec ses compétences : ainsi de travailleuses et de travailleurs sociaux confrontés à la souffrance de jeunes qu’elles ou ils ont en charge, ou des « pilotes volontaires ». Parfois, c’est l’expérience vécue des douleurs de l’exil qui motive l’engagement : ainsi des personnes ayant obtenu le statut de réfugié s’engagent de façon bénévole dans l’interprétariat ou le conseil juridique, auprès d’exilé·es en difficulté pour déposer leur demande d’asile. Ainsi une « ancienne » exilée syrienne, qui en 2015 avait aidé, en nageant à côté, à accoster sur l’île de Lesbos le bateau de migrants sur lequel elle se trouvait, admise ensuite au statut de réfugié et installée en Allemagne, est retournée l’année suivante à Lesbos comme sauveteuse bénévole au sein d’une ONG. Elle a été arrêtée, avec d’autres membres de l’organisation, et poursuivie pour « espionnage », au motif qu’elle patrouillait le long des côtes, pour guetter d’éventuels bateaux en détresse [1].
Solidarités réprimées
Que les actions de résistance soient rendues publiques, revendiquées comme telles ou, à l’inverse, que leurs auteurs choisissent la discrétion, voire la clandestinité, elles ont en commun de faire l’objet d’une répression sans relâche. La gamme des procédés utilisés est variée. Outre les poursuites sur le fondement d’infractions que les militants ont qualifiées de délit de solidarité, de nombreuses actions de soutien sont entravées par une panoplie d’interdits posés par les textes, de poursuites judiciaires, de condamnations : infractions aux règles de l’urbanisme, non-respect de règles d’hygiène, dépôt de déchets sur la voie publique, stationnement interdit… Les délits d’outrage, d’injure et de diffamation, ou encore de violences sur agents, protègent l’administration et la police contre les critiques ou la résistance à leurs actions à l’encontre des personnes étrangères. Un délit d’« entrave à la circulation d’un aéronef » menace les personnes s’opposant à des retours forcés par avion de personnes immigrées.
Il arrive enfin que des actions soient réprimées et sévèrement punies alors qu’elles reposent sur un fondement abusif. Est emblématique à cet égard le cas de personnes poursuivies comme « passeurs » ou « trafiquants d’êtres humains », du simple fait qu’elles ont été identifiées comme ayant tenu la barre d’un bateau convoyant un groupe d’exilé·es vers une côte européenne, barre qu’elles tenaient soit en raison de leur compétence, soit parce que le passeur les y avait contraintes. Ces personnes se retrouvent alors prises au piège de procédures parfaitement injustes et sont souvent condamnées à de lourdes peines en raison de leur incapacité à se défendre correctement. Un sort identique attend celles qui ont pu être contraintes d’ouvrir les portes de camions où un groupe va se cacher pour franchir une frontière, ou à négocier avec des garde-frontières ou des policiers.
Sur le registre des poursuites qui laissent sans voix, on peut aussi relever le cas de ces pères de famille condamnés en Grèce ou au Sénégal pour « mise en danger de la vie d’autrui » parce qu’ils avaient, selon les juges, encouragé leurs enfants à prendre la mer ou poussé sur le rivage l’embarcation de leurs enfants [2]. Le père du petit Aylan Kurdi, dont la photo du corps échoué sur une plage a fait le tour du monde, a lui aussi été poursuivi devant un tribunal turc pour avoir « utilisé » le bateau qui a coulé, entraînant la noyade de son fils. Cette fois, les juges n’ont finalement retenu aucune charge contre lui. On le voit : que celles et ceux qui viennent en aide à des migrant·es agissent dans la légalité ou s’engagent dans des actions d’une légalité contestable ou manifestement illégales, les autorités n’hésitent pas à leur attribuer des motivations qui paraissent aberrantes à un esprit raisonnable.
Au tribunal : le discours militant mis à l’épreuve
Face à leur mise en accusation se pose pour les personnes solidaires la question du système de défense qu’elles vont adopter. Vont-elles, devant les juges, revendiquer le sens politique de leur action pour justifier d’avoir enfreint la loi ou invoquer des arguments leur permettant d’échapper à la condamnation ? C’est le choix fait par un groupe de militant·es anti-expulsion : poursuivis au début des années 2000 pour s’être opposés à la présence, à bord de leur avion, de migrants reconduits à la frontière, ils avaient axé leur défense sur la revendication « normale » de passagers classiques du droit de « voyager tranquillement [3] ». Pour avoir une chance d’être relaxés, ils avaient volontairement gommé la dimension politique de leur action de solidarité avec les personnes exilées. Peut-être existerait-il une voie pour échapper à ce choix en forme de dilemme : se dédire ou être condamné, qui consisterait à justifier son action – dire sa justesse – en se référant à l’application de principes d’un rang supérieur aux motivations des poursuites tels la protection de personnes vulnérables, la sauvegarde de la dignité humaine, l’obligation de secourir une personne en danger, le refus de la discrimination, l’intérêt supérieur de l’enfant… Ou, pourquoi pas, le principe constitutionnel de fraternité, reconnu par le Conseil constitutionnel en 2018.
Cette ligne de défense n’est toutefois pas exempte d’ambiguïté, puisqu’elle revient à minimiser la dimension militante de la démarche. Le cas des « 15 de Stansted », des activistes qui s’étaient enchaînés, en 2017, autour d’un vol charter destiné à l’expulsion de migrants afin d’empêcher son départ de l’aéroport de Londres-Stansted, illustre les paradoxes auxquels ce groupe s’est trouvé confronté une fois devant ses juges [4]. Mis en examen pour terrorisme, accusé·es d’avoir mis en danger la sécurité de l’aéroport et des passagers, et d’avoir gravement perturbé le trafic aérien international, les membres du groupe ont été condamnés en première instance, mais relaxés en appel en 2021. Analysant rétrospectivement cette affaire, les « 15 » ont reconnu qu’aux prises avec le système judiciaire, ils et elles avaient été amené·es à édulcorer leurs convictions de plusieurs façons : en mettant en avant les migrants « bons » ou « méritants » qui devaient être embarqués de force dans l’avion pour justifier leur action, ce qui amenait à perdre de vue le principe fondamental selon lequel personne – peu importe ce qu’il ou elle a fait ou vécu – ne devrait être expulsé ; en plaidant que le recours à la loi contre le terrorisme était inapproprié dans leur cas, ce qui était une façon de normaliser l’utilisation de la législation antiterroriste dans d’autres circonstances et contre d’autres personnes, notamment pour la surveillance des frontières ; en utilisant leur capital culturel pour se présenter comme des « personnes respectables » et concentrer ainsi l’attention sur l’injustice dont ils et elles étaient victimes, plutôt que sur l’injustice subie quotidiennement par les personnes touchées par la fermeture des frontières.
En somme, ce n’est pas devant les juges que les militants doivent se justifier. Ce qui les pousse à agir et, le cas échéant, à prendre des risques, c’est la conviction de s’inscrire dans une longue histoire de résistances aux inégalités, ici en refusant que les frontières tracent une ligne de partage entre deux humanités.
Notes
[1] « La justice grecque annule la procédure pour “espionnage” contre 24 humanitaires à Lesbos », InfoMigrants, 13 janvier 2023.
[2] « Au Sénégal, le père d’un garçon mort en mer condamné pour l’avoir envoyé illégalement en Europe », Aujourd’hui au Faso, 9 décembre 2020.
[3] « S’opposer aux expulsions », Plein droit, n° 62, mars 2004, p. 37.
[4] Ali Tamlit, Helen Brewer, Laura Clayson, Nick Sigsworth, « The Stansted 15 Have Won – What Can We Learn From Their Four-Year Legal Battle ? », Novaramedia, 4 février 2021.

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