Penser l’immigration autrement

Mémoire des luttes de l’immigration en France

Présentation / Lecture en ligne

Introduction

I. Pour l’égalité des droits

La bataille pour un statut des étrangers (1935-1945), Alexis Spire

La question immigrée après 1968, Michelle Zancarini-Fournel

Le droit au service des luttes, Anna Marek

Quand l’expert se fait militant, Philippe Artières

CFDT-immigrés : le rendez-vous manqué des années 1970, Anne-Sophie Bruno

II. L’anticolonialisme en héritage

Quand des soldats coloniaux se révoltaient (1944), Emmanuel Blanchard

Des prêtres français aux côtés des nationalistes algériens (1954-1962), Sybille Chapeu

Pour une histoire des solidarités franco-algériennes (1945-1961), Jim House

Associations subsahariennes : de la liberté d’association à la liberté surveillée (1960-1981), Jean-Philippe Dedieu

III. À l’usine

Les grèves oubliées des immigrantes de Marseille (1924-1926), Linda Guerry

Peñarroya (1971-1977) : « Notre santé n’est pas à vendre ! », Laure Pitti

Les luttes des OS immigrés dans l’automobile (1970-1975), Laure Pitti

Talbot-Poissy, du « printemps syndical » à l’affrontement racial (1982-1984), Daniel Richter

IV.Vivre ici

Monique Hervo : une vie avec les Algériens et les mal-logés, propos recueillis par Emmanuel Blanchard

Accueil des boat people : une mobilisation politique atypique (1975-1990), Karine Meslin

Bidonvilles de Nanterre : une destruction en trompe-l’œil (1971), Muriel Cohen

La grève des loyers dans les foyers Sonacotra : une lutte exemplaire (1974-1979), Mireille Galano

Cités de transit : en finir avec un provisoire qui dure ! (1982-1985), Mogniss H. Abdallah

Abroger la double peine (1989-1992), Mogniss H. Abdallah

Chronique d’une lutte inachevée : les sans-papiers lillois (1996-2013), Saïd Bouamama

V. Le Racisme ne passera pas !

Le MTA et la « grève générale contre le racisme » de 1973, Abdellali Hajjat

La « rumeur de Bondy » (1980), Mogniss H. Abdallah

1983 : la Marche pour l’égalité et contre le racisme, Mogniss H. Abdallah

Les mères de la place Vendôme (1982-1986), Mogniss H. Abdallah

VI. Travail en miettes

« French confection » : le Sentier (1980), propos recueillis par Mireille Galano et Alexis Spire

Les nettoyeurs du métro contre la sous-traitance (1980), Marthe Gravier et Marie-Noëlle Thibault

Maraîchage : « Non aux contrats bidon ! » (1980), Frédéric Decosse

« Frotter, toujours frotter, c’est fini, il faut payer » (2002), Mogniss H. Abdallah

Médecins étrangers : sortir de l’invisibilité (1995-2010), Cyril Wolmark

Conclusion

La commémoration du trentième anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme a été l’occasion d’un foisonnement d’initiatives mémorielles, prenant la forme de livres, de films, d’articles de presse ou de rassemblements publics. Ces références multiples à une mobilisation relativement inédite en disent souvent plus long sur les clivages et les préoccupations actuelles que sur les ambitions des acteurs de l’époque. Si certaines analyses ont restitué l’épaisseur sociale et historique de ce mouvement 1, le tumulte médiatique autour d’un film se revendiquant apolitique et déconnecté des enjeux contemporains n’a pas aidé à replacer la fin de l’année 1983 dans la longue histoire des luttes liées à l’immigration. Il a même contribué à diffuser l’image d’une « marche » présentée comme l’irruption spontanée d’une jeunesse jusqu’alors invisible dans les arènes politiques et médiatiques. Incontestablement, la Marche pour l’égalité et contre le racisme s’apparente bien à un surgissement, à une prise de parole de personnes et de groupes jusqu’alors ignorés ou délégitimés dans leur prétention à se faire entendre ? ; pourtant, elle ne naît pas de nulle part et ne relève pas d’une génération spontanée. Trop souvent les marcheuses et les marcheurs ont été perçus comme les enfants plus ou moins rebelles de pères (dans ces analyses les mères sont en général ignorées…) ayant courbé l’échine sans jamais oser prendre la parole. Ces derniers apparaissent alors brisés par le chômage ou arc-boutés sur leur poste de travail, endurant mépris, exploitation et discriminations dans l’espoir chimérique d’un retour au pays. Si ces images stéréotypées renvoient à la réalité de carrières professionnelles marquées par des conditions de travail particulièrement difficiles, des licenciements nombreux et de multiples accidents du travail, elles passent sous silence les capacités de résistance et de mobilisation des migrants arrivés notamment pendant les années dites des Trente Glorieuses 2 et touchés de plein fouet par la crise économique.

Pourtant, une partie des jeunes actifs dans le mouvement ne s’y trompaient pas : par leurs mobilisations, ils prenaient aussi la suite de leurs aînés. Les années 1970 avaient été particulièrement fertiles en luttes immigrées, dont le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) et la coordination des résidents des foyers Sonacotra en grève furent des acteurs emblématiques. Les revendications étaient alors multiples, allant de la dénonciation des crimes racistes ou des violences policières aux conditions de logement, des revendications liées à l’emploi, au refus de l’arbitraire des expulsions et à l’exigence d’un droit au séjour durable 3 : les réticences des représentants de l’État à reconnaître des droits à une immigration toujours perçue comme provisoire et jetable donnaient un cadre commun à des actions éparses et locales. Ce passé commun a sans doute constitué une source d’inspiration pour une partie d’un mouvement traversé dès son commencement par des histoires et des trajectoires singulières.

Ainsi, au cours de la mal nommée Marche des beurs 4, s’opéra une véritable transmission intergénérationnelle. La réponse du pouvoir de l’époque en est d’ailleurs une illustration paradoxale : à défaut de pouvoir garantir aux marcheurs – pour la plupart de nationalité française – une improbable fin des discriminations, le gouvernement choisit d’honorer la demande phare portée par la coalition associative mobilisée autour du mouvement : la stabilisation du séjour des étrangers et des étrangères au travers de la « carte de dix ans » renouvelable de « plein droit ». Une autre des revendications, celle du droit de vote, pourtant inscrite en 1981 dans les 101 propositions du candidat Mitterrand, fut ignorée dans un contexte où le pouvoir socialiste commençait à être très attentif aux succès électoraux et médiatiques du Front national.

Les marcheurs inscrivirent leur mouvement dans des tentatives d’alliances qui s’étaient déjà nouées sur des fronts éclatés : après le « printemps de la dignité » (1982) qui avait vu la conquête de nouveaux droits pour les OS des usines automobiles, les ouvriers en grève contre les licenciements massifs furent caricaturés en intégristes musulmans par une partie de la presse. Des

allégations gouvernementales de manipulation par le pouvoir iranien alimentèrent cette volonté de discréditer les travailleurs immigrés en lutte. À l’usine Talbot de Poissy, ils reçurent le soutien d’une délégation de marcheurs, avant que les ouvriers de l’automobile n’envoient une large délégation au grand rassemblement du 3 décembre 1983. Cette convergence des luttes perdura les mois suivants : après de violents affrontements raciaux dans l’usine, début 1984, une nouvelle manifestation commune fut organisée à Paris sous le signe de ralliement : « Nous sommes tous des immigrés de chez Talbot ». Au-delà de cette fraternité revendiquée, les jeunes hommes et femmes mobilisées trouvèrent dans leur propre histoire familiale les liens avec des luttes passées, en particulier celles marquées par la violence inouïe de la répression policière. Cette dernière avait contribué à ce qu’une chape de silence recouvre certaines des rébellions et des démonstrations pacifiques des décennies précédentes : un des premiers hommages aux victimes du 17 octobre 1961 se tint d’ailleurs le 15 octobre 1983, aux abords du canal Saint-Martin, à l’initiative du Collectif Jeunes de Paris et de la région parisienne en soutien à la Marche nationale pour l’égalité et contre le racisme 5.

L’histoire immédiate, comme plus ancienne, était donc loin d’être absente d’une mobilisation qui ne s’ancrait pas seulement dans des modèles lointains (Gandhi, Martin Luther King, etc.), mais aussi dans une tradition du recours à l’action non-violente que certains soutiens de la Marche (autour du pasteur Costil et du père Delorme, plus généralement d’une partie des réseaux de la Cimade) avaient déjà eu l’occasion de mettre en œuvre, en particulier au cours de la guerre d’indépendance algérienne 6. L’accent mis sur la nouveauté du mouvement contribua certes à le rendre sympathique aux yeux de certains médias. Mais cette vision schématique avait aussi son revers de la médaille : les oppositions entre le « travailleur immigré » soumis et le « beur » branché, ou entre le « gréviste islamiste » et le « jeune en quête d’intégration », furent le produit d’un travail de cadrage journalistique et politique des événements mais n’attestent pas de véritables ruptures générationnelles 7. Elle ne saurait pas davantage rendre acceptable le grand écart entre les discours d’intégration pour les étrangers en situation régulière et la criminalisation simultanée des sans-papiers, redevenus, dès 1983, des « clandestins » dans la sémantique du gouvernement socialiste. Étaient ainsi légitimés, si besoin était, les « contrôles au faciès » et un harcèlement policier aveugle à la distinction juridique entre étrangers et nationaux, et générateur d’une racialisation des identités.

Sans méconnaître les spécificités de ce mouvement de la jeunesse et de ceux qui l’ont précédé et suivi, le but de cet ouvrage est de rassembler des articles publiés dans la revue Plein droit qui puissent contribuer à une mémoire des luttes de l’immigration permettant d’étoffer les ressources des militants et militantes du xxie siècle (cf. encadré p. 13). Il est déjà rare que les conditions sociales et politiques de mobilisation des étrangers et de leurs soutiens soient réunies ? ; quand elles le sont grâce à la conjonction de plusieurs facteurs, les enseignements des luttes passées peuvent aider à mieux alimenter celles du présent. Un capital et des expériences militantes ont en effet été accumulés depuis plus d’un siècle. Les étrangères et les étrangers, en dépit de l’hostilité des autorités, voire de la population, ont été des acteurs majeurs de la défense de leurs conditions d’existence et de l’amélioration de leur statut juridico-politique. Ils n’ont ainsi pas attendu que le droit d’association leur soit « octroyé » à l’égal de celui des nationaux, en 1981, pour s’organiser de manière autonome ou en lien avec le mouvement ouvrier, voire avec d’autres organisations de défense des droits, des mal-logés aux parents d’élèves.

À la fin du xixe siècle, alors que le mouvement syndical naissant était massivement réfractaire à la concurrence étrangère, les travailleuses et les travailleurs étrangers faisaient l’objet d’une forte hostilité dès que le chômage menaçait. « La lutte contre les étrangers était fortement mobilisatrice 8 » et permettait aux ouvriers nationaux de se constituer comme groupe par-delà leurs divisions internes. Elle favorisait des solidarités qui dépassaient le monde du travail ou l’échelle locale. Souvent visées par des violences physiques, parfois par de véritables chasses à l’homme dont le massacre des Italiens d’Aigues-Mortes (août 1893) est emblématique 9, les communautés de travailleurs étrangers ne restaient cependant pas sans réaction. Leurs pratiques d’autodéfense et les vengeances exercées contre leurs agresseurs contribuaient certes à leur criminalisation par la grande presse naissante, mais elles étaient aussi un facteur d’équilibrage des rapports de force dans des espaces locaux où les étrangers ne pouvaient compter ni sur la force du droit, ni sur celle des institutions en charge du maintien de l’ordre 10.

Tout au long du xxe siècle, les mobilisations des étrangers et des étrangères ont ainsi été associées à leur potentiel criminogène ou subversif, quand bien même elles empruntaient à un répertoire des contestations ouvrières en voie d’être reconnu. C’est en effet l’internationalisme communiste qui abrita durant l’entre-deux-guerres les premières formes organisationnelles propres aux ouvrières et aux ouvriers étrangers : dans les grèves et manifestations, que ce soit de manière distincte ou mêlés aux autres prolétaires en lutte, les travailleurs étrangers devinrent visibles même s’ils portaient des revendications qui ne leur étaient pas propres. Ces prises de paroles contribuèrent à exacerber la xénophobie de ceux qui ne voulaient voir dans la main-d’œuvre immigrée qu’une population corvéable à merci ou une entité représentant les intérêts de puissances étrangères. Dans les années 1930, les travailleuses et les travailleurs étrangers furent ainsi présents en nombre dans les grèves et les cortèges du Front populaire et constituèrent du même coup des cibles privilégiées pour les ligues et autres groupes de pression cherchant à les exclure du monde du travail, voire à les bannir du territoire.

À la Libération, et pour quelques mois seulement, le statut des étrangers devint un enjeu de lutte spécifique 11. Il se constitua alors les prémisses d’un mouvement de défense qui, au travers du droit, visait à stabiliser la situation juridique d’étrangers qui gardaient le souvenir des centaines de milliers de retours forcés – parmi lesquels les mineurs polonais du Nord reconduits par trains entiers –intervenus dans la décennie précédente. À peine quelques mois plus tard, leur pleine et entière intégration au sein du mouvement ouvrier allait être scellée par leur participation massive aux grèves de 1947 puis aux mobilisations impulsées par l’Internationale communiste. La figure de l’étranger subversif, un temps stigmatisé par l’affiche rouge de la FTP-MOI, était alors incarnée par le militant italien ou le réfugié espagnol.

À la faveur d’une transformation progressive des flux migratoires, les contours de la population étrangère évoluèrent ainsi que ses revendications politiques. Dans un contexte où les étrangers, même entrés en France de manière irrégulière, réussissaient à obtenir une carte de séjour et de travail, les mobilisations liées à l’immigration pouvaient alors se recentrer sur la politique internationale, notamment par le biais des combats pour les décolonisations et les indépendances nationales 12. Dans une France qui commence à connaître les débuts du décollage économique, les Algériens (certes juridiquement français) étaient les plus actifs et les plus visibles. Ils furent particulièrement victimes d’une répression policière à grande échelle qui commença avant même que n’éclate la guerre d’indépendance 13.

Les solidarités tissées dans cette période, ainsi que l’effervescence militante de l’année 1968, furent propices à l’éclosion, au début des années 1970, de contestations sur des thématiques plurielles (travail, logement, santé, violences policières, dignité, droits des femmes, etc.). Elles contribuèrent également à l’émergence de nouvelles formes de militantisme émanant d’associations centrées sur la défense des droits des étrangers ? ; le Gisti fut ainsi créé en 1972. Se nouèrent alors les termes de débats toujours actuels autour des conditions de coopération entre « soutiens » et immigrés en lutte : comment articuler la défense des droits des étrangers et des revendications universelles comme l’amélioration de la condition de tous les travailleurs ? Comment concilier la reconnaissance culturelle de populations installées durablement en France et le droit à l’indifférence revendiqué par ceux qui réclament l’égalité ? Dans le cheminement de ces débats, la Marche de 1983 demeure une étape importante, notamment par les changements législatifs auxquels elle aboutit : l’adoption à l’unanimité de l’Assemblée nationale d’un droit au séjour stable et de « plein droit » – aujourd’hui largement remis en cause ?– et le renforcement du dispositif juridique contre les crimes racistes. L’institution judiciaire faisait en effet alors preuve d’une véritable mansuétude face aux nombreux « arabicides 14 » commis en particulier dans les quartiers d’habitat HLM où les étrangers commençaient à devenir de plus en plus nombreux, après avoir été longtemps relégués dans les bidonvilles et cités de transit provisoirement « résorbés ».

C’est dans cette longue histoire des mobilisations liées à l’immigration, au carrefour de plusieurs enjeux politiques et générationnels, que se situe la « Marche des beurs », récemment commémorée dans une forme d’apesanteur historique. Il est vrai que pour la première fois s’organisait un mouvement dit de la « seconde génération » de l’immigration : dans ce syntagme réducteur réside une grande partie des dynamiques négatives (sur combien de générations se transmet le stigmate de l’immigration ?) ayant conduit à ce mouvement inédit. En effet, jusque-là, les mobilisations liées à l’immigration émanaient de populations étrangères ayant dû conduire une partie de leurs luttes sur un mode autonome, en raison même du caractère spécifique de leur statut. Au début des années 1980, alors que le mouvement de rapprochement entre le statut juridique des étrangers et celui des nationaux était enclenché, les promesses d’égalité des droits apparaissent alors

insuffisantes pour endiguer les discriminations et les multiples formes de racisme ancrées dans les représentations. Trente ans plus tard, la flambée d’optimisme qui a accompagné l’arrivée des marcheurs ne semble plus de mise. La ségrégation des populations reléguées dans les quartiers dits sensibles s’est aggravée, au risque de nouvelles révoltes sociales (de Vaulx-en-Velin en octobre 1990 à l’embrasement de l’automne 2005). Depuis quelques années, à la faveur d’une nouvelle augmentation du chômage et de l’aggravation de la « crise économique », les discours de haine et d’exclusion ont trouvé une nouvelle jeunesse. Les étrangers et étrangères n’ont cependant pas cessé de revendiquer et de faire valoir leurs droits en se mobilisant 15 : les récentes grèves de sans-papiers, celles des femmes immigrées dans l’hôtellerie, les occupations et manifestations de mal-logés, les solidarités nouées autour du Réseau éducation sans frontières montrent que, si la mobilisation paie, le chemin est encore long pour parvenir à l’égalité… et à l’obtention de nouveaux droits ! Espérons que ce recueil d’expériences de luttes 16 servira d’inspiration à ceux et celles qui voudront s’en saisir. L’histoire continue.



Genèse d’une rubrique

Pour marquer ses trente années d’existence, le Gisti avait décidé de présenter, dans le numéro de Plein droit de juin 2002 (n° 53-54, « Immigration : trente ans de combat par le droit »), une double rétrospective : celle de ses engagements politiques et de ses actions judiciaires, d’une part, celle de la politique migratoire et des luttes qui ont été menées pour tenter de faire évoluer le droit de l’immigration et la condition des étrangers, d’autre part.

Voulant aller au-delà de cette introspection historique et de ses propres engagements dans les luttes de l’immigration, le Gisti a décidé de poursuivre cette analyse du passé en créant, dans Plein droit, une nouvelle rubrique, « Mémoire des luttes » destinée à garder vivants des combats dont le souvenir est essentiel pour mieux appréhender les mobilisations actuelles et à venir. En donnant la parole à des acteurs de ces luttes ou à des chercheurs, historiens ou sociologues, cette analyse s’est élargie : remontant plus loin dans l’histoire de l’immigration, abordant des thèmes oubliés ou occultés, recueillant des témoignages, elle se fonde sur l’idée qu’une meilleure connaissance des luttes de l’immigration peut aider à forger de nouveaux instruments d’intervention pour une véritable égalité des droits entre nationaux et étrangers.

Pour mieux rendre compte de l’importance de ces mobilisations mais également du chemin qui reste à parcourir, le Gisti a rassemblé ces contributions dans cet ouvrage de la collection « Penser l’immigration autrement ».



1 Abdellali Hajjat, La Marche pour l’égalité et contre le racisme, éd. Amsterdam, 2013.

2 Céline Pessis, Sezin Topçu, Christophe Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations et pollutions dans la France d’après-guerre, La Découverte, 2013.

3 Mogniss H. Abdallah, J’y suis, j’y reste ! Les luttes de l’immigration en France depuis les années soixante, éd. Reflex, 2000.

4 Ce sont les médias nationaux en empathie avec les marcheurs (en particulier Le Monde et Libération qui renomment le mouvement « marche des beurs », distinguant ainsi la modernité de ces derniers par rapport à l’archaïsme des « travailleurs immigrés ». « Le terme beur scelle ainsi la séparation d’avec la génération des parents immigrés » écrit très justement Abdellali Hajjat (op. cit, p. 159).

5 Jim House, Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire, Tallandier, 2008.

6 Tramor Quemeneur, « L’ACNV (Action civique non-violente) et la lutte contre les camps », Matériaux pour l’histoire de notre temps, 2008, n° 92, p. 57-63 ? ; Résister à la guerre d’Algérie par les textes de l’époque, Les Petits Matins, 2012.

7 Abdellali Hajjat, op. cit.

8 Laurent Dornel, La France hostile. Socio-histoire de la xénophobie (1870-1914), Hachette, 2004, p. 60.

9 Gérard Noiriel, Le massacre des Italiens : Aigues-Mortes, 17 août 1893, Fayard, 2009.

10 Céline Regnard-Drouot, Marseille la violente. Criminalité, industrialisation et société, 1851-1914, Presses universitaires de Rennes, 2009. Laure Pitti, « « Travailleurs de France, voilà notre nom ». Les mobilisations des ouvriers étrangers dans les usines et les foyers durant les années 1970 » in Ahmed Boubeker, Abdellali Hajjat (dir.) Histoire politique des immigrations (post) coloniales, éd. Amsterdam, 2008, p. 95-111.

11 Alexis Spire, Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France (1945-1973), Grasset, 2005.

12 Il faut rappeler ici que les droits politiques n’étaient pas reconnus aux étrangers sur qui pesaient donc la menace de l’expulsion dès qu’ils menaient des actions de rue ou occupaient une place trop visible dans les grèves ouvrières. Cf. Phryné Pigenet, « La protection des étrangers à l’épreuve de la guerre froide », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 46-2, 1999, p. 296-310.

13 Emmanuel Blanchard, La police parisienne et les Algériens, 1944-1962, Nouveau monde éd., 2011.

14 Fausto Giudice, Arabicides : une chronique française, 1970-1991, La Découverte, 1992 ? ; Mogniss H. Abdallah, Rengainez, on arrive ! Chroniques des luttes contre les crimes racistes ou sécuritaires, contre la hogra policière et judiciaire (des années 1970 à aujourd’hui), éd. Libertalia, 2012.

15 Pierre Barron, Anne Bory, Lucie Tourette, Sébastien Chauvin et Nicolas Jounin, On bosse ici, on reste ici !? La grève des sans-papiers : une aventure inédite, La Découverte, 2011.

16 Ce volume a été coordonné par Mogniss H. Abdallah, Emmanuel Blanchard, Pauline Boutron, Alexis Spire et Hélène Spoladore.

I. Pour l’égalité des droits

Le droit doit s’envisager comme une arme ou comme argument dans une lutte politique sous-tendue par une logique autre que juridique.

Si les étrangères et les étrangers ont toujours été privés des droits de citoyens, ils n’ont pas pour autant été absents des luttes menées dans le champ politique. En France, les projets de constituer un parti de l’immigration ou un groupe politique sur cette base n’ont guère abouti. En revanche, l’appartenance des étrangères et des étrangers à la classe ouvrière les a logiquement conduits à rejoindre, pour beaucoup d’entre eux, associations et partis de gauche qui, selon les périodes, ont plus ou moins activement relayé leurs revendications.

Dès l’entre-deux-guerres, alors que se pose la question de l’accueil des réfugiés fuyant le fascisme, les associations gravitant autour de la Ligue des droits de l’Homme réclament aux gouvernants de l’époque l’instauration d’un statut des étrangers qui tendrait vers l’égalité des droits. Mais après l’occasion manquée du Front populaire, la gauche abandonne le thème de l’immigration qui ne revient sur le devant de la scène publique qu’à la faveur de Mai 1968. Dans les grèves ouvrières, les étrangers exigent, comme les autres, de meilleures conditions de travail, mais très vite apparaissent des revendications plus spécifiques à l’immigration, notamment autour des papiers. C’est dans ce contexte que naît le Groupe d’information et de soutien des travailleurs immigrés (Gisti). Dans des champs aussi divers que la santé, la prison, le travail et l’immigration, émerge l’idée que le savoir puisse être utilisé comme un instrument politique au service de l’émancipation des plus dominés. Syndicats, associations et intellectuels sont ainsi amenés à jouer un rôle clef dans les batailles pour l’égalité, posant du même coup la question, toujours d’actualité, de l’autonomie des luttes et des possibles convergences entre elles.

La bataille pour un statut des étrangers (1935-1945)

Alexis Spire Directeur de recherche au CNRS

[Plein droit, n° 79, décembre 2008]

La revendication d’un statut juridique établissant les droits de l’immigration est née dans les années 1930 puis a été abandonnée. À la Libération, des associations se la réapproprient mais préfèrent négocier finalement les textes d’application de l’ordonnance de 1945.

À la faveur de la crise de février 1934, les associations de gauche impliquées aux côtés des étrangers unissent leurs efforts pour créer le Centre de liaison pour le statut des immigrés comprenant entre autres la Ligue internationale contre l’antisémitisme, la Ligue des droits de l’Homme et le Secours rouge international. Leur objectif est alors de lutter contre la xénophobie ambiante et contre l’intensification des expulsions, en défendant le principe d’un statut juridique des immigrés qui définisse les droits de tous les étrangers résidant en France. Dans l’euphorie de la victoire du Front populaire, une proposition de loi allant dans ce sens est déposée par deux élus communistes, l’avocat Marcel Willard et le

député Georges Lévy, mettant en avant plusieurs dispositions très novatrices pour l’époque 1 : l’obligation d’accueillir tous les réfugiés qui fuient les dictatures et les persécutions, l’instauration de cartes de séjour valables cinq ans (et non plus un ou trois ans) et renouvelables automatiquement, la possibilité pour tout étranger de changer de profession sans en demander l’autorisation et l’application du principe d’égalité en matière de législation sociale. Mais ce projet de loi est très vite abandonné par ceux-là mêmes qui s’en étaient fait les relais : dans un contexte où le Parti communiste attire dans ses rangs des couches de plus en plus larges de la population, les dirigeants préfèrent délaisser le sujet de l’immigration qui risque de diviser les troupes et d’affaiblir le Parti. La déclaration d’Arthur Ramette, le 12 novembre 1936, illustre parfaitement ce revirement : « Il faut soumettre l’entrée de la main-d’œuvre étrangère à un contrôle sérieux permettant d’entraver toute tentative de dépréciation de la main-d’œuvre française 2. » Dès ce moment-là, une première divergence apparaît entre d’une part les étrangers communistes qui, au sein de la MOI (Main-d’œuvre immigrée), entendent promouvoir le statut juridique élaboré en 1936, et d’autre part la direction du Parti communiste qui, dans un contexte de montée de la xénophobie, préfère y renoncer de peur de se couper de sa base ouvrière. De leur côté, les socialistes se désolidarisent eux aussi du projet de statut qu’ils jugent beaucoup trop aventuriste et, après la victoire du Front populaire, la demande d’un statut pour tous les étrangers disparaît des revendications de la Ligue des droits de l’Homme.

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’idée d’un texte garantissant les droits des étrangers est reprise par une nouvelle association, le Centre d’action et de défense des immigrés (Cadi). Créé en 1944, cet organisme regroupe en son sein toutes les associations de résistants étrangers proches de la mouvance communiste 3 et entend promouvoir un nouveau projet de statut des immigrés s’inspirant de celui de l’entre-deux-guerres. Il reprend l’idée d’une carte de séjour valable cinq ans, ainsi que celle d’assimiler les étrangers aux Français en ce qui concerne les secours de chômage, le régime des assurances sociales, des accidents du travail et des allocations familiales. À ces revendications s’en ajoutent d’autres : la liberté de circuler et de changer de domicile sans formalité, la création d’un Office national de la main-d’œuvre étrangère ayant le monopole du recrutement des travailleurs étrangers et la suppression de l’expulsion administrative au profit d’une procédure d’éloignement prononcée par l’autorité judiciaire. En matière de droits civils et politiques, il est proposé la possibilité d’être naturalisé après trois ans de résidence, l’acquisition de plein droit de la nationalité française pour tout étranger résidant en France depuis cinq ans, ainsi que la suppression de toutes les incapacités frappant les naturalisés 4.

L’objectif du Cadi, qui est à l’origine de ce nouveau projet, est d’obtenir des autres composantes de la Résistance qu’elles prennent en compte les revendications relatives à l’immigration. De leur côté, les dirigeants communistes entendent utiliser ces associations sympathisantes pour renforcer l’influence du Parti au sein du Conseil national de la Résistance. Dans cette entreprise, il peut compter sur des figures comme le secrétaire général du Cadi, Georges Szekeres, ancien engagé volontaire dans l’armée tchécoslovaque et devenu, en mars 1944, chef du Comité d’action des résistances étrangères, remplacé en 1945 à la tête du Cadi par Édouard Kowalski, ancien responsable de la sous-section juive de la MOI. À l’Assemblée, le PCF et la SFIO se font plus ou moins l’écho des revendications du Cadi dont le projet est finalement déposé le 7 juin 1945 à l’Assemblée provisoire. Mais les hauts fonctionnaires du Gouvernement provisoire tentent alors de s’y opposer : pour le chef de cabinet du directeur de la sûreté nationale, « ces dispositions risquent d’être interprétées comme une sorte d’invitation à tous les sans-patrie de venir chercher refuge en France » et il refuse que le ministère de l’intérieur soit « pratiquement dessaisi de son droit d’expulser les étrangers indésirables » 5. L’enjeu de la lutte qui s’engage au sein du champ politique est de savoir qui, de l’administration ou de la représentation parlementaire, décidera des principales orientations en matière d’immigration. Dans cette configuration, un compromis se dégage au sein des différents ministères du Gouvernement provisoire pour renouveler, par voie d’ordonnances, le cadre juridique destiné à établir les règles d’acquisition de la nationalité française (ordonnance du 19 octobre 1945), ainsi que celles régissant l’entrée et le séjour des étrangers en France (ordonnance du 2 novembre 1945). Cet empressement à légiférer par voie d’ordonnances, avant que l’Assemblée constituante n’entre en fonction, s’explique par la crainte d’un débat parlementaire susceptible de tourner à l’avantage des groupes socialistes et communistes. Ainsi, en dépit des tentatives d’introduire un débat public sur le statut des étrangers en France, les hauts fonctionnaires conservent finalement la maîtrise du cadre juridique destiné à organiser l’immigration, à l’abri de la représentation nationale.

L’esprit de la loi et son application

Dès leur promulgation, les ordonnances de 1945 suscitent nombre de critiques de la part des associations de soutien aux étrangers fédérées au sein du Cadi. Sur la forme, le Gouvernement provisoire est accusé d’avoir légiféré précipitamment, avant l’entrée en fonction de la nouvelle Assemblée. Les critiques les plus virulentes portent cependant sur le contenu des nouvelles dispositions : les restrictions imposées en matière d’autorisations de travail, le caractère arbitraire que conserve la procédure d’expulsion et le délai de cinq ans de résidence imposé pour la naturalisation sont dénoncés comme les marques d’un régime de suspicion. Le Cadi considère comme injustes ces ordonnances qui reconduisent l’ancienne législation, au regard du « lourd tribut » payé par les étrangers dans la Résistance. L’association engage alors une bataille sur deux fronts distincts : d’un côté, elle entend proposer l’adoption d’une nouvelle loi, plus protectrice pour les étrangers et, de l’autre, elle essaye de peser sur la rédaction des textes d’application des ordonnances déjà promulguées.

Les associations de soutien à l’immigration disposent de certaines ressources qui les placent en situation favorable pour engager la négociation avec les représentants du gouvernement. La présence à leur tête de figures importantes de la Résistance comme Édouard Kowalski leur permet tout d’abord de bénéficier de relais importants au sein du champ politique : depuis novembre 1944, René Cassin et Daniel Mayer ont par exemple accepté d’être vice-présidents de l’Association française pour la défense et l’assimilation des immigrés. Le Cadi bénéficie également d’une certaine influence au sein du monde syndical : dès le mois de décembre 1945, la Commission confédérale de la main-d’œuvre immigrée de la CGT s’est prononcée pour l’élaboration d’un statut juridique des immigrés.

Cette configuration fait redouter à l’administration que le projet, initialement défendu par le seul Cadi, ne suscite bientôt le soutien d’une majorité de parlementaires. Pour ne pas prendre le risque de devoir modifier l’ordonnance qui vient d’être adoptée, les hauts fonctionnaires des ministères de l’intérieur et du travail acceptent donc d’engager une discussion avec les associations et de tenir compte de leurs revendications lors de l’adoption des décrets et circulaires d’application. Une première délégation est reçue au ministère du travail par le directeur de cabinet d’Ambroise Croizat, Jean Briquet : cet ancien dirigeant syndical de la fédération CGT du bâtiment se montre d’emblée très favorable aux demandes des représentants du Cadi. La négociation s’engage ensuite avec le ministère de l’intérieur : le 22 décembre 1945, l’avocat Raymond Sarraute 6 et le syndicaliste Abraham Matline sont reçus au nom du Cadi par le directeur de la réglementation, Marcel Pagès. La négociation porte essentiellement sur les décrets d’application de l’ordonnance du 2 novembre 1945. L’enjeu principal concerne les conditions d’attribution des cartes de résident privilégié qui offrent un statut très protecteur mais qui sont soumises à des critères très stricts. Valables dix ans et renouvelables automatiquement, ces cartes sont, d’après le texte de l’ordonnance, réservées aux étrangers âgés de moins de trente-cinq ans au moment de leur entrée en France. De plus, leur délivrance est conditionnée à une enquête administrative préalable que les associations interprètent comme une occasion de trier les « indésirables selon les opinions et les jugements souvent tendancieux d’enquêteurs de fortune 7 ».

Pour répondre à ces critiques, le ministère de l’intérieur annonce son « intention de bousculer l’ordonnance du 2 novembre 1945 et de reconnaître la situation de résidents privilégiés à des étrangers qui, en raison de ce texte, n’y auraient pas droit 8 ». Promulgué au terme d’une longue négociation, le décret du 30 juin 1946 dispense finalement de la condition d’âge et de séjour tous les étrangers qui ont lutté contre les puissances de l’Axe, ainsi que leurs conjoints, ascendants et descendants, et enfin tous ceux qui résident en France de manière ininterrompue depuis 1939. L’enquête préalable et le pouvoir d’appréciation de l’administration sont maintenus mais des instructions sont données aux préfectures pour que les étrangers résidant déjà en France avant la guerre se voient accorder une carte de résident privilégié.

Dans l’ensemble des départements de métropole, près de 375 000 titres de séjour sont délivrés en 1947, parmi lesquels 53 % de cartes de résident privilégié (valables dix ans), 20 % de cartes de résident ordinaire (valables trois ans) et 27 % de cartes de résident temporaire (valables un an). La majorité des étrangers installés en France depuis la veille de la Seconde Guerre mondiale acquiert ainsi un véritable statut de résident permanent. L’autre enjeu majeur, soulevé lors de l’adoption des décrets et circulaires d’application, concerne les conditions d’éloignement. Les associations, syndicats et partis de gauche ne sont pas parvenus à obtenir que l’expulsion devienne une procédure judiciaire : d’après l’ordonnance du 2 novembre 1945, elle reste le résultat d’une décision administrative, même si l’étranger en situation régulière peut présenter sa défense devant une commission instituée auprès des préfectures (sauf en « cas d’urgence absolue »). Le décret du 18 mars 1946 ajoute des garanties supplémentaires à la procédure : alors que l’administration n’avait jamais eu à signifier le motif d’une expulsion, elle doit désormais la notifier à l’intéressé sous forme de procès-verbal. De plus, tandis que l’ordonnance était restée muette sur la question des refoulements, le décret du 30 juin 1946 précise qu’ils doivent conserver un caractère exceptionnel.

Une autre divergence importante entre les revendications des associations et la solution juridique instaurée par les ordonnances de 1945 porte sur les conditions d’accès à la naturalisation. Le projet de la SFIO proposait d’introduire l’obligation de motiver les décisions de rejet de naturalisation et de supprimer les incapacités frappant les naturalisés. Le projet du Cadi était plus ambitieux : il préconisait l’adoption d’une procédure de naturalisation au bout de trois ans de résidence et sur simple déclaration. La version définitive de l’ordonnance retient finalement des dispositions beaucoup plus restrictives puisque l’étranger doit justifier de cinq ans de résidence pour déposer un dossier et que la procédure conserve son caractère discrétionnaire. Les conditions de mise en œuvre de ce nouveau code de la nationalité française constituent donc également un enjeu important.

Des interprétations favorables

Dès les premiers temps de son application, les défenseurs des étrangers se plaignent de la manière tatillonne dont le ministère de la justice octroie les naturalisations : au début du mois de décembre 1945, le quotidien Combat déplore que « des centaines de milliers de dossiers en suspens s’entassent sans résultat ». Or, si le Gouvernement provisoire n’entend pas modifier l’ordonnance portant code de la nationalité française, il est néanmoins disposé à en adapter les conditions d’application. Dans ce contexte, la promulgation du décret du 24 décembre 1945 confiant le traitement des naturalisations au ministère de la santé publique et de la population (et non plus au ministère de la justice) est perçue par les associations comme la volonté de rendre plus accessible l’accès à la nationalité française. De fait, le rythme des décisions s’accélère sous l’égide du ministère de la population : tandis que le nombre de naturalisations accordées par le ministère de la justice s’élevait à 4 ?280 pour l’année 1945, près de 17 000 naturalisations sont accordées en 1946 et environ 83 000 l’année suivante. L’importance de ces chiffres est due en partie au grand nombre de dossiers laissés en instance par le gouvernement de Vichy, mais elle s’explique également par la volonté des hauts fonctionnaires de l’époque de répondre favorablement aux pressions insistantes des associations.

À défaut d’avoir pu obtenir de la représentation parlementaire un véritable statut juridique pour les étrangers, les associations ont opté pour une négociation sur les textes d’application et ont obtenu des hauts fonctionnaires qu’ils adoptent une interprétation des ordonnances de 1945 relativement favorable aux étrangers. La valeur de ces instructions demeure cependant très conjoncturelle : elles s’inscrivent dans un contexte où l’état du rapport de forces au sein du champ politique est favorable à la progression des droits des étrangers, mais elles ne se traduisent par aucun changement législatif. Faute d’être parvenues à relancer le débat à l’Assemblée, les associations de soutien à l’immigration ont concentré leur effort dans une lutte qui a porté essentiellement sur les décrets et circulaires d’application. Elles ont ainsi privilégié la défense des intérêts des étrangers déjà présents en 1945 et résidant en France depuis plusieurs années. En revanche, le cadre juridique des ordonnances a été maintenu, sans que la représentation parlementaire ne puisse se prononcer sur les projets de statut préparés par les associations de défense des étrangers. Désormais, les changements qui interviennent dans la gestion quotidienne de l’immigration ne sont plus le produit de réformes législatives mais résultent de débats internes au champ bureaucratique. À la suite de la mobilisation de nombreux communistes étrangers, lors des grèves de l’hiver 1947, le gouvernement décide de dissoudre le Cadi en novembre 1948, au motif que l’activité de cette association apparaît « de nature à menacer la sûreté intérieure ou extérieure de l’État ». Certains militants tentent de se rassembler autour d’un Comité français pour la défense des immigrés mais sans grand succès. L’immigration quitte alors le débat de la scène politique et devient, jusqu’au début des années 1970, une affaire strictement interne à l’administration 9.



1 Rahma Harouni, « Le débat autour du statut des étrangers dans les années 1930 », Le Mouvement social, n° 188, juillet-septembre 1999, p. 65.

2 Ibid., p. 68.

3 Les principales composantes sont le Comité de libération italien, le Comité de libération polonais, l’Unité nationale espagnole, l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide, le Front national roumain, le Comité de libération tchèque, le Mouvement d’indépendance hongrois, le Comité national arménien, l’Union des patriotes russes et le Front national ukrainien.

4 Sur la genèse des discriminations légales frappant les naturalisés, voir Serge Slama, Le Privilège du national. Étude historique de la condition civique de l’étranger en France, thèse de doctorat, université Paris 10-Nanterre, 2003, 715 p.

5 Cf. Archives nationales F7 16102.

6 Marié depuis 1925 à Nathalie Sarraute, alors avocate et qui devient plus tard célèbre comme écrivain, cet avocat socialiste occupe en 1945 le poste de secrétaire général de l’Association française pour la défense de l’assimilation des immigrés.

7 Extrait de l’éditorial d’Édouard Kowalski, secrétaire général du Cadi, dans Trait d’Union du 16 juillet 1946.

8 Intervention de Marcel Pagès lors de la réunion de la Commission nationale provisoire de la main-d’œuvre du 29 avril 1946, AN F7 16108.

9 Pour de plus amples développements, voir Alexis Spire, Étrangers à la carte. L’administration de l’immigration en France, 1945-1975, Grasset, 2005.

La question immigrée après 1968

Michelle Zancarini-Fournel Professeure émérite d’histoire contemporaine à l’université Claude-Bernard-Lyon 1

[Plein droit n° 53-54, mars 2002]

La question de l’immigration est réellement devenue visible à partir de 1968 avec la participation d’immigrés à des mouvements de grève dans les usines. Ensuite, leurs revendications se déplacent et tournent autour du logement et des papiers.

Dans l’histoire des « années 68 » 1, l’immigration apparaît progressivement comme un « problème politique » et un enjeu. L’activité de groupes d’immigrés, d’associations de solidarité avec les « immigrés » 2, d’organisations d’extrême gauche, mais aussi de nombreuses études de sciences sociales contribuent, après 1968, à la visibilité de l’immigration et à la politisation du débat. La question est apparue sur la scène publique en 1964, avec le problème des bidonvilles dénoncé largement dans la presse, ce qui avait provoqué un débat à l’Assemblée nationale et l’adoption d’une loi sur la résorption des bidonvilles. Dans leur approximation, les statistiques comptabilisent alors trois millions environ de personnes de nationalité étrangère, dont près de la moitié sont des actifs. Les origines des « immigrés » se sont diversifiées dans les années 1960. Après les Italiens et les Espagnols, les Portugais sont arrivés à la fin de la décennie, et, après la décolonisation, les « Africains du Nord » (en particulier les Algériens après 1962), puis les habitants des pays de l’Afrique subsaharienne 3. Entrés souvent comme touristes, les étrangers travaillant en France réussissent, pour la plupart, à régulariser leur situation (avec 82 %, ce taux de régularisation est maximal en 1968 4). La grève générale de mai-juin 1968 perturbe des existences déjà précaires.

Pour certains étrangers, le mouvement de mai-juin 1968 a été une période d’insécurité et de désarroi et a pu provoquer une conduite de fuite, de retour au pays 5. Mais, dans certaines entreprises, ils ont participé activement au mouvement, même s’ils n’apparaissent que fugitivement dans l’histoire de la période. Danièle Kergoat a étudié le cas de la centaine d’ouvriers portugais qui travaillent à l’usine Perrier de la région parisienne : il n’y a pas eu, dans la grève, un comportement uniforme du groupe « des Portugais », mais des prises de position individuelles, en fonction des personnalités et des projets de vie de chacun. La moitié de ces travailleurs retourne au Portugal et ne revient qu’une fois la grève terminée. L’autre partie participe, à des degrés divers, à l’occupation, les plus actifs étant ceux qui souhaitent rester en France ? ; mais, à la fin du mouvement, ils se dissocient des ouvriers français ce qui accélère le processus de reprise d’activité 6.

Un exemple différent, étudié par Laure Pitti, est celui de Renault-Billancourt où un petit groupe d’ouvriers immigrés transcende la division par nationalités, traditionnelle dans le syndicat CGT de Renault, et élabore, autour du 25-27 mai 1968, au nom de l’ensemble des immigrés de l’usine, une « plate-forme de combat des ouvriers immigrés 7 ». Ils avancent des revendications spécifiques, qu’ils souhaitent intégrer aux revendications globales, et se posent en acteurs autonomes, partie prenante à part entière de la grève ouvrière. Cette plate-forme fut diffusée par la CFDT, après le refus de la CGT, dominante à Billancourt, de laisser lire, au meeting quotidien, le texte, parce qu’il avait été élaboré par un groupe de syndiqués et de non-syndiqués 8.

Ces deux cas d’entreprises – Perrier et Renault – sont très différents dans le déroulement de la grève et dans l’encadrement syndical, mais ils représentent deux positions emblématiques : d’un côté, structuration du groupe national dans l’action (Perrier), même si l’ensemble des ouvriers portugais n’ont pas participé de la même façon aux événements de 1968, de l’autre affirmation d’une identité multinationale d’ouvrier immigré (Renault-Billancourt). Il serait utile de présenter d’autres exemples pour compléter le panorama de l’action des immigrés dans la France gréviste de mai-juin 1968.

Des bidonvilles aux foyers

Après ces grèves, c’est sur le problème du logement que la question immigrée revient à l’ordre du jour. Au cours de l’année 1969, les conditions de vie dans les bidonvilles qui ne se résorbent que lentement, provoquent l’intérêt et l’intervention de comités d’action étudiants des facultés de Nanterre et de Marseille. À cela s’ajoute la grève des loyers des travailleurs africains d’Ivry et de Saint-Denis.

En février 1971, le préfet de Seine-Saint-Denis se dit préoccupé par les grèves des loyers qui se multiplient. Le mouvement s’étend progressivement et devient massif à partir de 1974-1975 : le maximum de grévistes est atteint en 1978 où dans près d’un foyer sur deux les loyers ne sont plus payés [voir article p. 120]. Mais ces grèves de loyers n’ont été connues que tardivement et c’est surtout à propos des conditions de vie et de travail que les mobilisations se sont menées. La mort de cinq Maliens, asphyxiés par un système de chauffage vétuste, dans un foyer d’Aubervilliers la nuit du jour de l’an 1970 a été le point de départ d’actions symboliques de soutien aux ouvriers immigrés.

Pendant toute la période, les groupes d’extrême gauche interviennent aux côtés des immigrés, lors des conflits du travail, au quotidien par des cours d’alphabétisation, lors des luttes dans les bidonvilles ou contre les directions des foyers avec les grèves de loyers. L’administration et le ministère de l’intérieur, refusant de voir la capacité d’organisation autonome des immigrés, ont traduit cette solidarité en termes de manipulation.

Pour les « immigrés », catégorie qui s’est imposée dans les discours, prendre la parole, c’est déjà un acte politique dans un pays où ils n’ont pas le droit de participer aux formes conventionnelles de la politique – droit de vote, droit de créer une association ou de publier un journal sans autorisation spéciale.

Après 1968, une parole publique des « immigrés » s’exprime dans les quartiers, les foyers et les églises où se déroulent les grèves de la faim ? ; elle est souvent relayée par des intellectuels et des associations dont un certain nombre sont chrétiennes. Le terrain se déplace des revendications économiques, dans l’entreprise ou à propos du logement, au combat contre les discriminations et pour les droits, valeurs dans lesquelles se reconnaît une partie de la gauche française.

Une des premières paroles publiques qui introduit une forme de politisation non liée aux questions économiques et sociales dans les milieux de l’immigration s’exprime en septembre 1970 avec la création, par des étudiants originaires de Tunisie, du Maroc et de Syrie, de comités de soutien à la révolution palestinienne au moment de l’intervention armée du roi Hussein de Jordanie contre les camps palestiniens. Ce militantisme, au départ extérieur à la politique française, a été le vecteur – par la diffusion intensive de tracts bilingues et de journaux – d’une forme de politisation dans les foyers, les cafés et les quartiers immigrés (la Goutte d’Or et Belleville à Paris, la porte d’Aix à Marseille).

Très vite, les comités Palestine se transforment en organes de lutte contre le racisme en France, soutenus par des militants français et des intellectuels : dans son journal, Claude Mauriac raconte comment, en juin 1971, il a pénétré pour la première fois en compagnie de Michel Foucault dans le quartier de la Goutte d’Or, dans le 18e arrondissement de Paris, lieu d’accueil et de transit des nouveaux arrivants 9.

Le symbole de Peñarroya

Le lien entre la question du logement et les conditions de travail dans l’entreprise est posé publiquement en 1971 : la presse fait écho à la grève des ouvriers arabes d’Oyonnax, dans l’Ain, en octobre. La ville est le centre de fabrication du plastique avec une multitude de petites et moyennes entreprises employant au total 6 ?500 ouvriers immigrés. Le 8 octobre 1971, quatre cents ouvriers algériens soutenus par la CFDT entament une grève qui dure quatre jours après que le directeur du foyer eut décidé de doubler le nombre de lits par chambre (de trois à six). Les Français, techniciens ou régleurs, n’ont pas bougé. Ni les ouvriers spécialisés (OS) espagnols et portugais qui, avec leur carte de résident temporaire, se sentent moins protégés que les ouvriers algériens possesseurs d’une carte de « résident privilégié ». À la différence du mouvement de la Goutte d’Or, les Algériens sont isolés. S’ils obtiennent satisfaction sur la question du logement, huit d’entre eux sont licenciés. Cette division des nationalités inquiète la CFDT qui lance une campagne nationale pour « les mêmes droits pour tous, sans distinction de nationalité 10 ».

Le conflit de Peñarroya, en mars 1972 [voir article p. 82], mené pendant trente-trois jours à Lyon par cent cinq OS algériens et marocains devient le symbole de l’acuité des problèmes de l’immigration. Une série de rapports de l’inspecteur du travail avait déjà attiré l’attention de la direction de la Société minière et métallurgique de Peñarroya, installée à Gerland à Lyon, sur les dangers du saturnisme et l’état déplorable des baraques dans lesquelles étaient logés les ouvriers immigrés et des installations sanitaires : pas de portes aux W.-C., douches sales, en nombre insuffisant et différemment réparties selon l’origine de ces ouvriers, « européens » ou « immigrés » 11.

L’absence de réaction de la direction avait conduit l’inspection du travail à plusieurs mises en demeure de respecter la législation sur l’hygiène et la sécurité. À la suite d’un accident du travail mortel, survenu le 19 décembre 1971 à cause d’un appareillage défectueux signalé précédemment dans des rapports, les ouvriers immigrés déposent un cahier de revendications, le 27 décembre, puis un second, le 25 janvier 1972.

Avant même le début de la grève, se constitue un comité de soutien, auquel participent médecins et juristes. Par ailleurs, avec l’aide du journal militant Les Cahiers de Mai, les grévistes envoient aux autres usines de Peñarroya lettres ouvertes et cassettes où sont exposées leurs revendications. À Peñarroya-Lyon, le deuxième jour de la grève, des paysans du Centre national des jeunes agriculteurs (CNJA) Rhône-Alpes viennent apporter du ravitaillement.

Une section CFDT est créée qui accepte les pratiques collectives mises en place par les OS : décisions en assemblée générale, élection des délégués atelier par atelier. Des collectes sont réalisées un peu partout en France. À la fin de la grève, presque toutes les revendications sont satisfaites, sauf celle de l’augmentation des salaires égale pour tous dans les usines du groupe. Le conflit, rendu visible par un film tourné sur le mouvement et largement diffusé dans les entreprises, devient emblématique dans le paysage social des « années 68 ».

Des grèves de la faim « pour les papiers »

Ces grèves d’ouvriers immigrés ont été popularisées par des collectifs militants et la CFDT. Elles ont contribué, avec les grèves de la faim pour les cartes de travail, à poser devant l’opinion publique la question de l’immigration avant que la crise économique ne devienne perceptible. Par ailleurs, elles ont conduit à interroger les choix économiques et sociaux faits pendant la période dite des Trente Glorieuses, notamment sur les conséquences de l’emploi d’une main-d’œuvre abondante et mal payée, dans le bâtiment et les branches taylorisées de l’industrie. La multiplication des conflits des OS a provoqué une réflexion sur l’organisation et la recomposition du travail et sur le devenir du fordisme.

La crise économique rend perceptibles aux yeux du plus grand nombre le statut et la condition des ouvriers immigrés, attirés en France par les entreprises dans une période de croissance économique et de déficit de la population active. Ces conditions de vie sont durcies par les circulaires Marcellin-Fontanet, appliquées à partir de septembre 1972. Ces circulaires, qui soumettent la délivrance de cartes de séjour à la possession d’un contrat de travail d’un an et d’un logement « décent », provoquent une série de conflits : des grèves de la faim « pour les papiers », un peu partout en France, et des recours en justice devant le Conseil d’État.

« Même patron, même combat »

La résistance aux premières mesures d’expulsion prises à l’automne 1972, avec l’application des circulaires Marcellin-Fontanet, s’amplifie en 1973 en un mouvement pour l’obtention de la carte de travail. Les grèves de la faim se multiplient alors et ont un retentissement important. La première menée par des étrangers est le fait, en avril 1971, de deux cents étudiants sénégalais qui protestent contre la répression sanglante dans leur pays ? ; à Valence, à l’automne 1972, un jeûne est entrepris contre l’expulsion d’un Tunisien pour « atteinte à la neutralité politique » ? ; en octobre 1972, deux militants actifs des Comités Palestine, en instance d’expulsion, font également une grève de la faim dont la répercussion est assurée par un comité de soutien regroupant entre autres les intellectuels qui intervenaient à leurs côtés à la Goutte d’Or. Leur comité de soutien prend le nom de Comité de défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés.

Ce mode d’action – les grèves de la faim qui se déroulent souvent dans les églises ou les locaux paroissiaux – se répand ensuite pour revendiquer la carte de travail. En mars 1973, des dizaines d’immigrés protestent, par leur jeûne, contre les circulaires : à Lille, Montpellier, Marseille, Nîmes, Perpignan, Toulouse, Nice, Lyon, Toulon.

Le mouvement s’élargit le 16 mai 1973 avec la participation à la grève de la faim de vingt-huit Français. Ils sont soutenus par la CFDT qui rappelle, avec le mot d’ordre « Travailleurs français et immigrés, même patron, même combat », l’universalisme de la condition ouvrière. Les résultats de ces grèves de la faim sont très variables selon les départements – de la délivrance des cartes de séjour au refus de négocier – en fonction de l’attitude des préfets et de l’importance du soutien local.

À la même époque (1972), le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) est créé par des intellectuels et ouvriers des ex-Comités Palestine à Marseille et à Paris [voir article p. 148] ? ; il revendique un « rôle d’orientation, de direction et d’unification » pour la formation « d’une conscience nationale arabe » ? ; mais à côté de ces positions au fond différentialistes, les militants du MTA interviennent dans les luttes pour la carte de travail, qui ne concernent pas seulement les travailleurs arabes, et mènent une campagne contre le racisme qui suscite un écho, y compris dans les centrales syndicales.

Le MTA se manifeste publiquement le 3 septembre 1973, en région marseillaise, par une « journée de deuil » : à la suite du meurtre, le 25 août, d’un conducteur d’autobus marseillais par un Algérien, reconnu comme déséquilibré, quatre immigrés ont été tués lors d’expéditions punitives visant à « venger » le chauffeur de bus. Le 14 septembre 1973, après une série de meurtres (sept dans la région parisienne et un en Corse) dénoncés comme « crimes racistes », le MTA déclenche une grève des travailleurs arabes de la région parisienne largement suivie.

Après 1976, avec l’effacement des organisations d’extrême gauche et la répression mise en œuvre par le ministre de l’intérieur sous la forme d’expulsions, l’intervention des militants immigrés contre le racisme et les discours xénophobes glisse du social et du politique au culturel. Certains responsables de l’ex-MTA créent l’association El Assifa qui s’exprime dans le théâtre de rue. D’autres s’orientent vers la presse et fondent le journal Sans Frontière dont le premier numéro sort en avril 1979 ? ; abandonnant leurs positions de départ en partie différentialistes (l’avant-garde arabe), ils affirment être les représentants de l’ensemble de l’immigration. Ces « professionnels du militantisme immigré 12 » passent ainsi de la revendication politique à la promotion de la culture immigrée.

Mais la précarité créée par les mesures administratives tend à gommer la limite entre immigration légale et immigration irrégulière : tout résident privilégié au chômage depuis plus de six mois peut se voir retirer sa carte de séjour 13. Le débat public et les réactions de l’opinion ont abouti à la construction d’une nouvelle figure de l’immigré : celle du « travailleur au noir et du clandestin ». Seule la grève des travailleurs turcs du Sentier, en 1980, opère un déplacement par rapport à cet imaginaire social, avec l’obtention d’une carte de séjour à tout travailleur « clandestin » possédant un contrat de travail délivré par les patrons du Sentier.

Lors de l’alternance politique de 1981, la régularisation – temporaire mais sans condition – de presque tous les clandestins 14, remet en question ce déplacement. Désormais, l’immigration et la figure du « clandestin, travailleur au noir » – devenu le « sans-papiers » en 1996 – ne quitte guère la centralité du débat politique.



1 Sur l’utilisation de cette expression pour caractériser la séquence historique, voir l’introduction in G. Dreyfus-Armand, R. Frank, M.F. Lévy, M. Zancarini-Fournel (dir.), Les Années 68, Le temps de la contestation, Complexe, 2000.

2 Patrick Weil, La France et ses étrangers, Gallimard Folio, 1995, (1re édition 1991).

3 Les Algériens représentent, en 1972, la première nationalité avec 720 000 personnes, suivis de près par les 660 000 Portugais.

4 George Tapinos, « L’immigration étrangère en France, 1946-1973 », Cahiers de l’Ined, n° 71, PUF, 1975.

5 « Des milliers de travailleurs étrangers ont fui "les bidonvilles" pour rentrer dans leur pays », Le Monde, 15 juin 1968, p. 6.

6 Danièle Kergoat, Bulledor ou l’histoire d’une mobilisation ouvrière, Le Seuil, 1973, en particulier chapitre 6.

7 Extraits dans Action, n° 12,18 juin 1968.

8 L’ensemble est étudié par Laure Pitti, Les Ouvriers algériens à Renault-Billancourt, de 1954 à 1973, DEA, université de Paris 8, 1994, p. 32-43.

9 Claude Mauriac, Le Temps immobile, tome 3, Grasset, 1976.

10 Unions régionales de la région parisienne CFDT, Paris syndical, n° 123, janvier 1972.

11 À l’atelier Aluminium, 2 douches pour 30 immigrés, 3 pour 6 Européens ? ; à l’atelier Plomb, 12 pour 45 immigrés, 2 pour 6 Européens ? ; à l’atelier Bronze, 3 pour 27 immigrés, 2 pour 6 Européens : les chiffres et les catégories sont de la direction de l’entreprise qui justifie, par le nombre total de douches, son respect des règlements, mais la répartition est indicative.

12 Catherine Polac, « Quand les immigrés prennent la parole », in L’Engagement politique, déclin ou mutation, FNSP, 1994, p. 361 et p. 367.

13 Ibid., p. 192.

14 Selon la commission d’enquête du Sénat sur la campagne exceptionnelle de régularisation du 31 août 1981 au 15 janvier 1982, 131 000 régularisations ont été accordées sur 149 000 demandes instruites par les DDTE. 95% des demandeurs étaient des travailleurs entrés en France avant 1981et travaillant depuis au moins un an (chiffres publiés au JO du 3 juin 1998).

Le droit au service des luttes

Anna Marek Auteure d’un mémoire de sociologie politique consacré au Gisti*

[Plein droit n° 53-54, mars 2002]

L’héritage des années 1960 et la politisation des enjeux de l’immigration servent de cadre général à la formation du Gisti. D’emblée, la spécificité du groupe est de choisir le droit comme instrument de lutte et comme mode d’action original.

Au sein de la nébuleuse contestataire qui s’est créée, dans les années 1970, autour de la défense de l’immigration, l’approche juridique du Gisti est singulière. Les événements de Mai 1968 se sont, comme chacun sait, déployés au gré de manifestations multiples, d’affrontements de rue et autres formes expressives et peu institutionnalisées de protestation. Il s’agit alors de défier le pouvoir en ayant recours à l’outil juridique et en plaçant ainsi l’État devant ses propres contradictions. Dans ce contexte, l’utilisation du droit tranche non seulement avec les usages protestataires « routinisés » de l’époque, mais surtout, avec l’approche qu’en ont la plupart des organisations politiques militant aux côtés des travailleurs immigrés.

Le droit est en effet perçu, dans la lignée des thèses marxistes, comme un instrument formalisé et monopolisé par le pouvoir dominant en vue d’asseoir son autorité. Il est l’outil du pouvoir par excellence contre lequel il faut lutter par des coups d’éclats protestataires. À cet égard, les fondateurs du Gisti opèrent un véritable renversement de perspective en justifiant leur approche par l’efficacité attendue d’une démarche appréhendée sur le même terrain que celui des autorités. Si le droit symbolise l’instrument du pouvoir, la meilleure manière de le contester est de lutter sur le même terrain.

S’approprier l’outil du pouvoir

La spécificité de cette approche et le poids de cette atmosphère sont attestés par le discours rétrospectif des fondateurs. L’un d’entre eux, issu de la branche « énarque » évoque en ces termes ce contexte : « On est dans cette floraison de clubs de pensée et de mouvements gauchistes avec l’idée qu’il y a une classe dominante qui ne changera que par des luttes multiformes, en se manifestant, en criant, en pétitionnant, en allant sur le terrain… C’est par les luttes que l’on renversera le rapport des forces dominantes, dont le droit n’est que l’expression : c’est l’outil du pouvoir, par conséquent il faut lutter contre le droit parce qu’il appartient au pouvoir. Le point de départ du Gisti consistait à dire : le droit est notre outil de travail, on le fabrique d’une certaine manière. C’est un outil de gauche, il faut que nous l’instrumen­talisions en faveur de nos thèses. On va donc le mettre dans la bagarre, à notre service. Parce que s’il y a quelque chose qui n’est jamais terminé, c’est bien l’effort de transparence et l’effort de rectification et d’utilisation du droit pour le conformer à un certain nombre d’objectifs politiques et sociaux… »

Un autre ancien membre du Gisti, avocat, se souvient : « En tant que jeune avocat, une chose m’avait particulièrement marqué, c’était le fait d’attaquer l’État, parce que cela n’était pas dans la culture juridique ou judiciaire de mes confrères de l’époque. Et lorsque j’ai vu aussi des fonctionnaires y aller plein pot contre l’État, je me suis dit qu’en effet, c’était nouveau. Cela m’avait beaucoup frappé à l’époque que l’on attaque systématiquement un certain nombre de textes, circulaires ou autres, et que l’on puisse obtenir des succès alors que l’on participait d’une certaine manière au système. »

Enfin, l’un des membres fondateurs, travailleur social, proche de groupes d’extrême gauche et d’autres associations de défense des immigrés comme la Fasti, évoque la réputation du Gisti au sein de ces milieux : « Le Gisti a été décrié pendant longtemps par les gens qui disaient : c’est une bande d’intellos qui coupent les cheveux en quatre plutôt que d’être sur le terrain, d’affronter la police, de monter la garde… »

La figure d’un « pionnier »

Les premières publications du Gisti sont révélatrices du caractère inédit de ce mode d’action militante. Cette singularité transparaît dans la nécessité, pour les auteurs, de justifier par écrit cette posture, en guise d’introduction au Petit Livre juridique des travailleurs immigrés publié en mars 1974 1.

Il est significatif que le Gisti ait estimé nécessaire, par le biais de cette présentation, de justifier son utilisation militante du droit, tout en montrant les limites d’une action exclusivement fondée sur ce moyen. À travers ce petit texte, il tient à expliquer son choix stratégique et, en quelque sorte, à légitimer sa position dans le champ contestataire de l’époque. Ces observations ont en effet une portée générale, puisque le recours au droit n’est pas invoqué dans le contexte exclusif de la défense de l’immigration. À certains égards, ces quelques lignes constituent pour le Gisti une occasion de « remettre les pendules à l’heure » avec les autres acteurs du mouvement.

En effet, dans les années 1960 et 1970, la cause des étrangers se traduit essentiellement comme un problème économique et social, qu’il soit une question de main-d’œuvre ou de lutte des classes. C’est surtout à la fin des années 1970 et au cours des années 1980 qu’elle devient un problème de droit. Le droit de vote, le droit à devenir français, le droit à l’égalité sont des revendications qui s’imposent à cette période dans l’espace public et partant, au sein de diverses associations. À ce titre, le mode d’action juridique du Gisti fait figure de « pionnier » et participe d’un processus de « judicia­risation » dans la défense des étrangers et des droits de l’Homme en général, qui s’affirme dans les années suivantes.

L’usage militant du droit est le fait d’un nombre croissant d’acteurs, particulièrement dans le champ de la défense des droits de l’Homme. À cet égard, une organisation comme la Ligue des droits de l’Homme, en raison de l’importance prise en son sein par les juristes et le juridique à la fin des années 1970, a contribué au développement de stratégies d’action en termes juridiques 2. Par ailleurs, la plupart des associations antiracistes ou d’aide aux immigrés proposent aujourd’hui un service d’aide juridique, à l’instar d’autres organisations collectives comme les syndicats. La spécificité du Gisti tient à la dimension proprement juridique de son action, qui est à la fois la plus importante en termes d’activités, et la plus emblématique de l’association. Celle-ci a pour objet de faire connaître et de manier des normes juridiques, en se gardant d’être un lieu de rassemblement des immigrés, mais seulement un « outil » mis au service de leur défense.

Une traduction pour les « profanes »

L’offre d’expertise juridique du Gisti fait donc de celui-ci une instance intermédiaire entre les pouvoirs publics et les différents acteurs concernés par la défense du droit des étrangers. Cette démarche participe de la prise de conscience d’un paradoxe propre au droit. Celui-ci s’illustre en effet dans la monopolisation, voire la « confiscation » du savoir juridique par les juristes, en même temps que dans une disqualification des « profanes 3 », lesquels se voient dans l’obligation de recourir à des spécialistes afin de connaître l’état du droit à un moment donné. C’est dans cette « brèche » que s’engouffre le Gisti, en faisant du droit un instrument au service d’une cause à défendre. En tant qu’outil, que « groupe ressource », il occupe une place spécifique dans le champ d’action dans lequel il évolue.

Le droit a en effet comme particularité de susciter une résonance spécifique auprès des pouvoirs publics. Il peut être considéré comme un langage propre à être entendu par les autorités étatiques. Par la mise à disposition de l’instrument juridique auprès des « profanes », le Gisti fait donc le trait d’union entre ces deux sphères. À travers lui s’opère un processus de conversion des demandes « profanes » en un langage codifié susceptible d’être pris en considération par les instances publiques de décision 4.

De façon plus générale, l’action du Gisti contribue à ce que le droit soit envisagé non plus seulement comme une contrainte externe, mais comme un atout qu’il s’agit de mettre à la disposition de certains groupes « dominés », pour faire en sorte que le droit soit bien appliqué ou, le cas échéant, pour le contester ou le faire évoluer 5. D’un instrument de régulation sociale 6, le droit peut ainsi devenir un instrument de contestation sociale, dans le cadre de certains usages stratégiques.

Le droit comme ressource

Si la mise à disposition de l’instrument juridique constitue une façon parmi d’autres de soutenir et promouvoir une cause, les usages possibles du droit sont néanmoins potentiellement diversifiés. À cet égard, l’action du Gisti s’inscrit dans une problématique politique, reposant sur le principe que le droit ne peut être envisagé en dehors d’enjeux politiques sous-jacents. Le soutien juridique apparaît donc indissociable d’un soutien politique aux luttes de l’immigration. Les statuts de l’association, conformément à la loi du 1er juillet 1901, nous éclairent sur les objectifs généraux du groupe. En vertu de l’article 1er, le Gisti a pour objet de « réunir toutes les informations sur la situation juridique, économique et sociale des travailleurs immigrés et de leurs familles ? ; d’informer les étrangers des conditions de l’exercice et de la protection de leurs droits ? ; de soutenir leur action en vue de la reconnaissance de leurs droits fondamentaux et d’en obtenir le respect ? ; de combattre toutes les formes de racisme et de discrimination ».

Les statuts montrent la dimension à la fois juridique et politique que le Gisti souhaite, dès l’origine, donner à son action. À ce titre, la posture de l’association découle d’une conception du droit qui reste avant tout pragmatique et instrumentale. Un membre fondateur résume bien cette position : « Le droit c’est aussi une morale, ce sont des valeurs. Si l’on n’inscrit pas le droit dans les valeurs auxquelles on croit, le droit est mort, complètement inerte. » Le droit vise à constituer une ressource, un instrument au service d’une politique. Il convient de l’envisager avant tout « comme arme ou comme argument dans une lutte politique sous-tendue par une logique autre que juridique 7 ».

Cette posture est illustrée par une dimension importante de l’action du Gisti, lequel tient à dissocier son action de toute logique « humanitaire ». Historiquement, le traitement des cas individuels n’est pas une occupation centrale de l’association. Celui-ci est surtout envisagé comme source d’informations et de contacts avec le terrain. Dès la formation du groupe, ce présupposé est mis en exergue, comme en témoigne un passage de l’introduction au Petit Livre juridique des travailleurs immigrés.

Nous avons déjà souligné, dans un point précédent, le fort accent idéologique des premiers écrits du Gisti, résonance du contexte de l’époque marqué par un discours ambiant aux tonalités marxisantes. Fidèle en cela au projet de ses fondateurs, le Gisti tient toujours à distinguer l’approche humanitaire de l’approche véritablement politique. Il veille à rester fidèle à cette position de principe initiale, qui apparaît comme un aspect essentiel de la présentation officielle que le Gisti cherche à donner de lui-même. À ce titre, cette dimension apparaît comme un contre-exemple d’une tendance observée généralement dans le monde associatif actuel, lequel est plus enclin à « reconstruire du lien social plutôt que du sens politique 8 ».

Si l’approche humanitaire apparaît comme une figure-repoussoir au sein du Gisti, il convient de s’interroger sur les formes induites par cette posture « radicale ». Quelles sont ses implications en termes d’usage et de non-usage du droit ?

Cette conception de la défense des droits des immigrés se traduit par une façon spécifique d’envisager l’utilisation du droit, en évitant de se laisser enfermer dans une logique d’assistance au « cas par cas ». Pour autant, le règlement de dossiers individuels collectés lors des permanences a toujours constitué une des activités principales de l’association, mais ce type de soutien juridique est pensé dans une perspective politique et non humanitaire. Le dossier individuel n’est perçu comme intéressant que dans la mesure où il est susceptible de faire avancer le droit ou la jurisprudence.

Une assistance individuelle limitée

Cette prise en compte d’une faiblesse inhérente à la ressource juridique renvoie plus généralement à l’idée que le droit doit être utilisé comme un instrument de généralisation. Or, cela n’est pas toujours le cas. Pour se transformer en un objet de revendication politique, une plainte doit être dissociée de son caractère singulier afin de révéler des problèmes communs.

C’est à la lumière de ce choix politique qu’il convient de comprendre tout un pan de la structure organisationnelle de l’association. Si l’assistance individuelle existe au Gisti dans le cadre de la permanence juridique, elle se veut par définition limitée. C’est pourquoi les rendez-vous ne sont pas dispensés de façon immédiate et systématique, mais seulement à l’issue d’une « sélection » préalable. Cette conception justifie également le souci de ne pas faire de contentieux individuel dans le cadre de la permanence juridique. L’aide que le Gisti apporte aux étrangers s’arrête le plus souvent au seuil de cette procédure. Pour la très grande majorité des 1 ?500 à 2 000 dossiers traités chaque année, la tâche du Gisti se résume à trois aspects, l’information-orientation, le conseil qui nécessite une analyse juridique de la situation de l’étranger, et la rédaction de recours précontentieux. Le Gisti cherche également à éviter les démarches visant à discuter dossier par dossier avec l’administration. Il s’agit de ne pas « jouer le jeu » de la négociation, du marchandage avec l’administration, qui pour être parfois efficace, n’en demeure pas moins politiquement sans effet.

Cette volonté politique du Gisti se traduit donc en pratique par l’usage spécifique que l’association fait du droit dans l’objectif de le conformer à ces principes affichés. Elle s’illustre également dans la prise en compte des limites d’une approche fondée exclusivement sur le droit dès qu’il s’agit de soutenir politiquement les luttes de l’immigration. L’idée que la défense des droits des étrangers ne peut s’accomplir exclusivement par le recours au droit constitue l’un des fondements de l’association.

C’est précisément cette posture qui amène le groupe à dépasser le terrain proprement juridique pour s’engager vers un terrain plus politique. Par « politique », il convient de concevoir un éventail assez large d’actions qui va du prolongement de l’activité juridique par le biais de la participation à des actions collectives diversifiées, jusqu’à des prises de position plus marquées se traduisant par la formulation d’un discours politique sur l’immigration.



Le petit livre juridique des travailleurs immigrés

En mars 1974, le Gisti publiait aux Éditions Maspero Le Petit Livre juridique des travailleurs immigrés. Se présentant avant tout comme une clarification de la législation en vigueur, ce guide se voulait aussi un instrument de lutte. Dans l’introduction – que nous reproduisons ici – le Gisti justifie cette utilisation militante du droit tout en en montrant les limites.

« Cette brochure a pour but de clarifier la législation actuelle qui limite les droits au séjour et au travail des étrangers en France, de fournir une information pratique sur les règles en vigueur et l’application qui en est faite.

À quoi peut servir cette clarification ?

1. Mieux analyser la situation juridique des travailleurs immigrés.

Les informations contenues dans cette brochure font apparaître :

Comment les textes et l’utilisation qui en est faite cantonnent les immigrés dans un rôle de force de travail adaptable aux besoins de l’économie. L’immigré est un « intérimaire » qui vient remplir les vides de l’économie capitaliste, c’est-à-dire la plupart du temps les fonctions les plus pénibles.

Comment les textes et l’application qui en est faite cherchent à rendre la main-d’œuvre immigrée docile en la soumettant au bon vouloir des pouvoirs publics qui peuvent à leur gré refuser de renouveler les papiers, refouler, expulser les étrangers trop combatifs.

Comment la complexité des textes et les restrictions mises à leur application, par l’administration comme par le patronat, poussent en pratique les immigrés à travailler clandestinement.

Comment les multiples catégories et procédures introduites dans la réglementation, les pratiques discriminatoires qui placent les travailleurs étrangers à l’écart des travailleurs français, créent des causes de division de la classe ouvrière en France.

2. Utiliser les ressources du droit pour défendre des cas individuels et collectifs.

Mais, quel est le sens de cette utilisation ?

On peut utiliser la législation de trois manières :

a) Certains pensent que le droit est le même pour tous et qu’il fournit toutes les possibilités de défense. Ils font donc confiance aux moyens juridiques pour améliorer les situations qu’ils peuvent rencontrer.

Telle n’est pas la position du Collectif d’alphabétisation et du Gisti. Nous constatons que le droit actuel est profondément inégalitaire, et qu’il est tout à fait insuffisant, même lorsque c’est possible de résoudre des cas concrets par les seuls moyens juridiques.

b) Certains pensent que – parce que la législation traduit essentiellement le rapport de force favorable aux classes dominantes – travailleurs et militants perdent leur temps à lutter si peu que ce soit sur ce terrain. Ils excluent donc toute analyse juridique et toute action en justice pour des cas individuels.

Telle n’est pas non plus la position du Collectif alpha et du Gisti. Nous pensons que le droit

actuel, si inégalitaire soit-il, est un terrain de lutte et qu’il offre des armes utiles, notamment en raison des contradictions internes des sociétés capitalistes.

c) Nous pensons que le droit n’est pas une "panacée" mais qu’il est une arme parmi d’autres. Sans illusion sur la portée des armes juridiques (qui est d’autant plus limitée que les droits des travailleurs sont plus réduits), nous pensons qu’il faut utiliser les ressources du droit pour en tirer, dans chaque cas, l’avantage "maximal". Cependant, des actions au "cas par cas" sont sans portée si elles ne s’insèrent pas dans une lutte collective.

3. Insérer les luttes individuelles dans une lutte collective.

Résoudre des cas individuels n’est jamais inutile. Mais l’assistance sociale et les vœux humanitaires ne changent pas la condition des immigrés. Sans pouvoir faire ici une analyse complète de la situation des travailleurs étrangers en France, il nous semble clair que si les travailleurs immigrés se trouvent dans une situation "d’infra-droit", c’est à cause du pouvoir des classes dominantes ? ; c’est donc une lutte collective qu’il faut mener et les luttes individuelles n’ont de sens que si elles s’y insèrent, leur but étant, pour le moins, d’établir l’égalité des droits, politiques, économiques et sociaux de tous les travailleurs en France. »



* Le Gisti ou l’expertise militante : analyse d’un répertoire d’action de l’association, mémoire de DEA, Institut d’études politiques de Paris, 2001.

1 Voir encadré p. 35.

2 Éric Agrikoliansky, La Ligue des droits de l’homme 1947-1990. Pérennisation et transformation d’une entreprise de défense des causes civiques, thèse pour le doctorat d’études politiques sous la direction de Pierre Favre, Institut d’études politiques, 1997.

3 Danièle Lochak, « Les usages du savoir juridique », dans Les Usages sociaux du droit, Publications du CURRAP, PUF, 1993.

4 Des travaux dans le champ des politiques publiques ont montré l’importance de la « traduction des protestations profanes en un langage formel susceptible d’être entendu au sein de l’État dans l’émergence des problèmes dans l’espace administratif et politique ». Voir Yves Mény et Jean-Claude Thoenig, Politiques publiques, PUF, 1989.

5 Danièle Lochak, « Présentation », dans Les Usages sociaux du droit, op. cit.

6 Ibid. Le droit constitue un instrument de régulation sociale « en ce qu’il contribue à l’adaptation réciproque des comportements et par conséquent au fonctionnement harmonieux de la société globale ou des institutions ».

7 Jacques Chevallier, « Présentation », dans Droit et politique, Publications du Centre universitaire de recherches administratives et politiques de Picardie (CURAPP), PUF, 1993.

8 Martine Barthélemy, Associations, un nouvel âge de la participation ?, Presses de Sciences-Po, 2000.

Quand l’expert se fait militant

Philippe Artières Directeur de recherche au CNRS – Institut interdisciplinaire d’anthropologie du contemporain (EHESS)

[Plein droit n° 53-54, mars 2002]

Mettre à profit sa situation d’expert pour dénoncer les faits : ce principe donnera naissance au Groupe d’information sur les prison (GIP), puis au Groupe d’information santé (GIS). Si le Gisti ne s’inscrit pas directement dans cette filiation, il en partage cependant l’engagement.

En décembre 1971, alors que le Gisti tenait ses premières permanences juridiques, deux révoltes de prisonniers éclataient successivement en moins d’une semaine à la Centrale Ney de Toul. Ces mutineries, auxquelles succédèrent plusieurs dizaines d’autres dans de nombreux établissements français au cours de l’hiver, visaient à dénoncer les conditions de détention (alimentaires, sanitaires mais également juridiques) et l’attitude de la direction de la prison.

Dans les jours qui suivirent, une femme prit la parole dans une longue tribune publiée par le journal Le Monde pour décrire une série de violences dont elle avait été témoin au sein de l’établissement. « Je refuse d’admettre qu’un homme est irrémédiablement fichu, comme le pensent beaucoup de gens à la Centrale Ney, à l’âge de vingt ans. Je somme tous ceux qui me liront, je les prie de ne pas rester indifférents […] et de s’engager 1. »

Ces mots n’étaient pas ceux d’une détenue ? ; ils n’étaient pas non plus ceux d’un membre du Groupe d’information sur les prisons (GIP) dont Michel Foucault, Jean-Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet avaient annoncé la création quelques mois plus tôt, en février 1971. Non, Édith Rose, c’était son nom, était médecin psychiatre ? ; elle exerçait au sein de l’établissement pénitentiaire.

« Elle a bousculé le jeu et franchi le grand tabou. Elle qui était dans un système de pouvoir, au lieu d’en critiquer le fonctionnement, elle a dénoncé ce qui s’y passait, ce qui venait de s’y passer, tel jour, en tel endroit, dans telles circonstances. […] Cette femme qui, après tout, ne serait-ce que par son savoir, était "du" pouvoir, "dans" le pouvoir, cette femme qui a eu le courage unique de dire : "je viens de voir, je viens d’entendre", […] c’est cela, pourtant, que je voudrais qu’on lise et reconnaisse » écrivait Michel Foucault quelques jours après l’intervention de la psychiatre 2.

Pour la première fois donc, un acteur du monde pénitentiaire prenait ainsi la parole pour dénoncer le traitement infligé aux détenus et livrer un « rapport » de ce qu’il avait vu. Il abandonnait son devoir de réserve et mettait à profit sa place, sa situation dans l’ordre des pouvoirs, pour faire savoir ce qu’était la prison.

Quelques mois plus tôt, dans un contexte très différent, celui des Houillères du Nord, d’autres voix de ce type s’étaient élevées pour témoigner des conditions intolérables des mineurs. Ceux-là n’ont pas laissé de noms ? ; ils étaient médecins des mines aux Houillères. Un drame s’était déroulé à Fouquières-lès-Lens en février 1970 : seize mineurs avaient trouvé la mort. Une mobilisation s’en était suivie, et avait été mis sur pied un tribunal populaire à l’initiative d’un membre de la Gauche prolétarienne, Serge July. Ces médecins avaient témoigné : ils avaient dit les effets physiologiques du travail dans les galeries sur les mineurs ? ; à partir de leur expérience, de leur savoir, ils avaient produit un diagnostic ? ; ils avaient dénoncé, en usant de leur compétence, le caractère intolérable des conditions de travail des mineurs, et donné à voir l’état des poumons de ceux-ci.

Cette idée avait ainsi été déterminante dans la création du GIP par Foucault : le nouveau professeur au Collège de France, dont les deux derniers livres (Les Mots et les Choses et L’Archéologie du savoir) avaient rencontré un vif succès, souhaitait, par ce groupe, « faire-savoir » la prison à partir des savoirs individuels – ceux des détenus mais également ceux des professionnels qui travaillaient en détention.

L’action du GIP s’inscrivait dans une véritable problématisation, non seulement de la prison, mais de la justice contemporaine. Contemporaines de la naissance du Syndicat de la magistrature, les actions du GIP cherchaient, notamment à partir d’enquêtes, à faire sortir l’information de l’institution en s’appuyant sur l’expérience de tous : les prisonniers, leurs familles, les travailleurs sociaux, les médecins, les avocats, les magistrats. Rassemblant ces informations, les faisant circuler, les diffusant – au sein de brochures mais également dans la presse – en se constituant en agence de presse, le GIP parvint à faire sortir la prison et les prisonniers du silence où ils étaient enfermés. L’action du GIP rompait donc radicalement avec la forme traditionnelle de l’engagement – son champ d’intervention était limité, un foyer, un hôpital, une prison… – et ses modes d’action nouveaux : parler à partir de la place qu’on occupe et non à la place des autres.

Dans les hôpitaux, avec le Groupe d’information santé, mais également dans les hôpitaux psychiatriques avec le Groupe d’information asile, des professionnels – jeunes médecins, infirmiers, etc. – se mirent à subvertir leur position de pouvoir dans l’ordre du savoir pour dresser un tableau des conditions de prise en charge médicale, psychiatrique et sociale. Il s’agissait toujours de mettre à profit la situation d’expert qui était la leur pour dénoncer des faits.

Naissance de l’« intellectuel spécifique »

En effet, dès 1972, des groupes d’information virent le jour. Ainsi, le 14 mai 1972, le Groupe d’information santé (GIS) est constitué, formé de « militants concernés par le problème de la santé en France et contestant le système de santé dans son état actuel. Il se donne pour tâche : de développer l’intolérance à ce système, de débloquer ou redresser l’information sur les problèmes de santé, de lutter contre la propagande mensongère accrochant la santé à un progrès plus ou moins mythique 3 ». Participèrent à ce groupe les docteurs Robert Zitoun et Jean Carpentier. Le GIS joua, dans les années suivantes, un rôle important dans la lutte pour l’avortement ? ; ce fut en effet ce groupe qui publia aux éditions Gît-le-Cœur la brochure Oui, nous avortons !

Dans le champ psychiatrique, un mouvement comparable se développa également à partir de 1972 : le Groupe d’information sur les asiles (GIA). Très actif, il lança plusieurs campagnes dès le début de l’année. La première d’entre elles porta sur les conditions d’hospitalisation des asilés. Les psychiatres du GIA y appelaient « la population à faire éclater ce scandale et à soutenir leur action contre les asiles-prisons » et annonçaient « la création d’une commission d’enquête propre à chaque hôpital. Ils [les médecins] entendent dénoncer le scandale et mettent en accusation ceux qui veulent faire de la psychiatrie un appareil de répression au service d’une société policière 4 ».

Le GIA publia un journal Tankonalasanté et plusieurs brochures dont notamment Psychiatrie : la peur change de camp 5 ou encore L’Affaire L. : un exemple d’internement arbitraire, preuve à l’appui.

Si le Gisti ne s’inscrit pas dans une filiation directe avec le GIP, le GIS et le GIA, il partage avec ces groupes la posture de ceux que Foucault désignera comme des « intellectuels spécifiques ». Les militants du Gisti décident de renverser leur position de savoir et de pouvoir et d’utiliser celle-ci pour intervenir au sein du droit et le modifier [voir article p. 30]. Il s’agit donc d’intervenir, de s’engager dans le domaine qui est le sien ? ; en somme, d’user de la connaissance qu’on a d’un champ de pouvoir pour en dénoncer les pratiques.

Selon Foucault, une nouvelle figure de l’intellectuel se faisait alors jour, « un intellectuel qui ne travaille plus dans "l’universel", "l’exemplaire", "le-juste-et-le-vrai-pour-tous", mais dans des secteurs déterminés, en des points précis où les situent soit leurs conditions professionnelles, soit leurs conditions de vie (le logement, l’hôpital, l’asile, le laboratoire, l’université, les rapports familiaux) 6 ».

De là, l’émergence d’une multitude de luttes autour de foyers particuliers de pouvoir. L’intellectuel spécifique prend la parole à son sujet, force le réseau de l’information institutionnelle, confisque un instant le pouvoir de parler.



1 Cf. Rapport d’Édith Rose in « Cahiers de revendications sortis des prisons lors des récentes révoltes », Le Groupe d’information sur les prisons, Archives d’une lutte, 1970-1972, IMEC, 2003

2 Dits et Écrits, « Le Discours de Toul », Le Nouvel Observateur, 27 décembre 1971, p. 15, repris in Dits et Écrits, Tome I, p. 1104-1106, Quarto, Gallimard, 2001.

3 Tract du GIS du 15 mai 1972, fonds GIP/IMEC.

4 Psychiatrie aujourd’hui, janv.-fév. 1972, p. 106-107.

5 Ed. Solin, 1973.

6 Cf. Michel Foucault, « La fonction politique de l’intellectuel », Dits et Écrits, n° 184, 1976, p. 109, tome II, Gallimard, 1995.

CFDT-immigrés : le rendez-vous manqué des années 1970

Anne-Sophie Bruno Maître de conférences en histoire contemporaine à l’université Paris 13, Centre d’études de l’emploi

[Plein droit n° 90, octobre 2011]

Dans les années 1970, les mobilisations de femmes et d’étrangers se multiplient. La CFDT profite de ces luttes pour intégrer les travailleurs immigrés et leurs revendications. Mais les résolutions nationales peinent à dépasser le stade des bonnes résolutions.

Les années 1970 voient se multiplier les mobilisations mettant en jeu des travailleurs immigrés. Aux côtés de conflits emblématiques comme celui de Peñarroya, des Câbles de Lyon ou de Girosteel se développent nombre de grèves des ouvriers spécialisés (OS) de l’industrie, de saisonniers ou d’ouvriers du nettoyage.

Dans ces mobilisations, les questions de santé et de conditions de travail occupent une place centrale. Centrale pour les étrangers en lutte, où elles se mêlent à des revendications plus classiques, notamment salariales, et à des revendications spécifiques en termes de régularisation administrative, qui prennent une acuité particulière à mesure que l’évolution de la conjoncture économique s’accompagne de restrictions du droit au séjour et au travail. Mais ces mobilisations sont aussi centrales pour la société française, qui découvre la question des conditions de travail par le biais des mobilisations de femmes et d’étrangers : les luttes de ces catégories de main-d’œuvre, souvent jugées en marge du marché du travail, jouent en effet un rôle essentiel dans l’apparition et la popularisation du slogan « la santé n’est pas à vendre », et de son corollaire « la santé pour tous », caractéristiques des années 1970.

La CFDT, particulièrement représentative du syndicalisme né dans la mouvance de Mai 68, se fait l’un des principaux défenseurs de ces revendications sur les conditions de travail. Il s’agit ici d’opérer un retour sur ce moment particulier et sur l’attitude adoptée par les organes confédéraux et fédéraux à l’égard de ces mobilisations. Celles-ci apparaissent en effet comme l’occasion, pour l’organisation cédétiste, de procéder à l’intégration syndicale des travailleurs étrangers et de leurs revendications.

Caisse de résonance

Les mobilisations de travailleurs étrangers trouvent une certaine résonance dans le milieu syndical, qui crée des structures spécifiques pour s’adapter à ces mobilisations d’un genre nouveau. Au sein de la CFDT, cette tâche est confiée au secrétariat national aux travailleurs immigrés, créé en 1966, mais dont l’activité se développe surtout à partir de la fin de l’année 1971 et débouche, en 1973, sur l’élaboration de la première plate-forme des revendications immigrées 1. Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte d’éclosion d’associations de soutien aux étrangers, comme le Gisti, qui voit le jour en 1972 ou, plus tard, le Comede, créé par la Cimade en 1979. Elles ont pour point commun la volonté de constituer un vaste réseau permettant la circulation de l’information sur les travailleurs immigrés.

À la CFDT, le secrétariat confédéral aux travailleurs immigrés met en place, à partir de la fin 1971, une commission nationale des travailleurs immigrés, qui réunit périodiquement les représentants « travailleurs immigrés » des différentes fédérations professionnelles et des unions départementales ou régionales. La constitution de ce réseau est destinée à faciliter l’élaboration d’un discours sur les conditions de travail des étrangers aussi proche que possible des réalités du terrain. Le secrétariat confédéral aux travailleurs immigrés s’appuie ainsi sur les expériences dont lui font part les unions locales et les fédérations pour produire un ensemble de documents destinés aux travailleurs immigrés, qu’il s’agisse de tracts en langue étrangère ou d’un guide des droits des travailleurs étrangers. Mais il s’adresse aussi aux militants français, notamment au moyen de tracts destinés à expliquer les revendications immigrées.

Pour la CFDT, l’attention portée aux luttes de travailleurs étrangers s’opère de façon presque naturelle, s’insérant dans la stratégie syndicale défendue alors par la Confédération. Le soutien aux travailleurs immigrés apparaît en effet comme l’une des facettes de l’impératif de syndicalisation de l’« autre classe ouvrière », préoccupation centrale de l’organisation cédétiste depuis le début des années 1960 2. Par cette volonté d’intégrer les marges de la classe ouvrière, la centrale syndicale entend à la fois affirmer la nécessité de s’adapter aux évolutions du capitalisme, mais aussi marquer sa différence par rapport à sa grande concurrente, la CGT, dont le succès s’est fondé sur la syndicalisation du cœur de la classe ouvrière, incarné par la figure de l’ouvrier qualifié. Cette position particulière dans le paysage syndical français constitue ainsi un atout pour la Confédération qui tire parti de l’argument de la nouveauté pour attirer au syndicalisme des catégories de main-d’œuvre et des secteurs d’activité jusque-là restés en marge du mouvement syndical. La CFDT peut également faire valoir son attachement à une stratégie syndicale fondée sur le primat donné à l’action locale par le biais des sections syndicales d’entreprise qui gardent un large pouvoir d’initiative dans la conduite des grèves.

Si tous ces éléments constituent autant d’arguments dont la Confédération réussit à se prévaloir pour gagner à elle les travailleurs étrangers en lutte 3, l’ensemble de ces initiatives bute cependant très vite sur une difficulté récurrente : comment rendre compte de ces mobilisations sans enfermer la réflexion dans un discours sur les seuls étrangers, centrés sur des revendications spécifiques, comme la question du logement ou des papiers d’identité ? Tout au long des années 1970, les responsables CFDT insistent sur la nécessité de faire de la question immigrée une caisse de résonance pour des revendications plus générales sur le fonctionnement du marché du travail. « En mettant l’accent sur les travailleurs les plus scandaleusement exploités, qu’ils soient immigrés, gens de maison, salariés agricoles ou manœuvres, nous agissons pour l’ensemble des travailleurs, y compris les moins défavorisés. 4 » Ces résolutions semblent toutefois être restées largement lettre morte.

La CFDT échoue à mettre en place un véritable discours d’ensemble sur la situation des travailleurs étrangers. L’impression qui ressort de la consultation des archives fédérales et confédérales est celle d’un immense gouffre entre les mobilisations locales de travailleurs étrangers, qui mettent en jeu nombre de militants cédétistes, et le travail réalisé au sein du secrétariat confédéral aux travailleurs immigrés. Le secrétariat peine en effet à faire remonter et à articuler, au sein de la commission nationale des travailleurs immigrés, les revendications sur les conditions de travail des étrangers, et la plate-forme des revendications immigrées qu’il élabore reste cantonnée au niveau des idées générales, sans relais réel sur le terrain et sans qu’on y trouve trace des mobilisations concrètes, pourtant nombreuses dans tous les secteurs d’activité.

Ces difficultés s’expliquent tout d’abord par l’absence, au sein de la commission, d’un certain nombre d’acteurs centraux, comme la fédération de la chimie et, dans une moindre mesure, celle du bâtiment. Dans les travaux de la commission nationale, l’Union des fédérations de la construction et du bois reste en effet largement en retrait, alors qu’elle couvre le principal secteur d’emploi des étrangers. Le bureau exécutif de l’Union a certes décidé, en mars 1972, de mettre en place une commission fédérale des travailleurs immigrés. Mais, dès la première réunion prévue en octobre, l’affaire est mal engagée puisqu’au terme de deux relances, seules deux régions ont désigné leurs délégués 5. Malgré ces difficultés initiales, la commission fédérale se réunit à intervalles réguliers de fin 1972 à fin 1974.

Les débats mettent toutefois au jour d’importantes tensions internes, dont les résolutions adoptées en 1973 témoignent. La majorité des représentants du bâtiment fait alors preuve d’une certaine méfiance à l’égard de la main-d’œuvre étrangère, n’excluant pas le principe d’une fermeture des frontières en cas de retournement de la conjoncture. Ces réticences à se saisir de la question immigrée reflètent les difficultés d’implantation de la CFDT dans le gros-œuvre et les travaux publics où les travailleurs étrangers sont majoritairement concentrés et où la mobilité des travailleurs, au gré des chantiers, se révèle peu favorable à la syndicalisation. Le fonctionnement de la commission immigrés du bâtiment est également mis à mal par la crise qui provoque le départ des membres de la commission, dont une grande partie a quitté la France ou a changé de secteur d’activité 6. Faute de renouvellement des membres, la commission cesse ses activités à la fin de l’année 1974. Ces dissensions sur la question immigrée ne sont pas propres à la fédération du bâtiment mais émaillent toutes les discussions de la commission nationale.

Les questions de structure syndicale expliquent, pour une bonne part, les difficultés à faire des mobilisations d’étrangers un tremplin pour une réflexion générale sur les conditions de travail. Ainsi, la plate-forme confédérale sur les conditions de travail des OS ne dit pas un mot des étrangers. Pour un militant de l’Isère, plus que d’un problème immigré, il s’agit d’un problème syndical. « Dans beaucoup de boîtes, on ne touche pas les manœuvres, les OS et on dit – c’est un problème immigré. Mais les Français dans le même cas, les touche-t-on davantage, quand on a des responsables régionaux qui sont souvent des professionnels, des employés ? 7 » Dans le cas des étrangers, ce problème général de syndicalisation des ouvriers non qualifiés est en outre aggravé par un long passé de restrictions des droits syndicaux, qui n’a pris fin qu’en 1972 8. Cet héritage est sans doute pour beaucoup dans la distinction qui s’observe entre les sections syndicales implantées de longue date, où la coexistence entre militants français et étrangers est délicate, et les sections récentes, dont l’implantation s’est faite avec l’appui de militants étrangers.

Tous ces facteurs structurels contribuent à déstabiliser le secrétariat confédéral aux travailleurs immigrés. Selon le raisonnement d’un membre de la commission nationale, la création de ces structures avait moins pour objectif de consacrer la prise en charge des conditions de travail des étrangers que d’essayer de résoudre les tensions internes nées de la multiplication des mobilisations de travailleurs étrangers 9. De ce point de vue, on peut conclure à un échec du secrétariat qui n’est pas parvenu à résoudre les conflits et, partant, à intégrer les revendications des travailleurs étrangers dans les revendications générales de la confédération. On ne saurait toutefois en conclure à un échec généralisé de la prise en compte des revendications immigrées.

Échec national, succès locaux

Il existe en effet des exceptions à ce tableau d’ensemble. C’est notamment le cas de la mobilisation des travailleurs immigrés de Peñarroya, dont l’action conduit, à la fin des années 1970, à une redéfinition des normes d’exposition au plomb [voir article p. 82] 10. Dans ce mouvement, la CFDT apparaît toutefois comme très rapidement en retrait par rapport aux groupes d’extrême gauche qui conduisent la mobilisation jusqu’à son terme, au-delà de la sphère de l’entreprise. À ce titre, Peñarroya peut apparaître comme l’exemple même de mobilisation dont la CFDT cherche à se démarquer, à mesure que la stratégie du recentrage aboutit à prendre ses distances avec les mouvements gauchistes.

La Confédération joue en revanche un rôle plus déterminant dans les mobilisations des nettoyeurs du métro parisien qui s’échelonnent de 1977 à 1980 11. Cette grève [voir article p. 184] constitue l’un des rares moments où les structures cédétistes parviennent à surmonter les difficultés pour élaborer un discours syndical global sur les conditions de travail et la main-d’œuvre immigrée. Elle est en effet l’occasion, pour l’union départementale parisienne, de relancer l’activité de sa commission travailleurs immigrés, en déclin depuis 1975 ? ; pour le syndicat CFDT de l’entreprise, elle est l’occasion de réfléchir aux effets de la sous-traitance et conduit à une transformation du syndicat, désormais ouvert à tous les salariés travaillant pour la RATP, qu’ils soient statutaires ou employés par des sous-traitants. La question des conditions de travail des étrangers se trouve ainsi replacée dans une analyse globale du système socio-économique, dont l’essor de la sous-traitance est une caractéristique nouvelle. Cette réflexion d’ensemble, menée à partir d’un cas concret, débouche sur une victoire des ouvriers nettoyeurs du métro, le protocole d’accord étant signé par les entreprises du nettoyage, mais aussi par la Régie. Dans l’immédiat, ce discours ne trouve pas de relais au niveau confédéral et le mandat donné aux délégués de l’union départementale de Paris d’insister sur la prise en charge des travailleurs immigrés par l’organisation, et notamment des 200 000 travailleurs des entreprises de nettoyage de la région parisienne 12, ne rencontre aucun écho lors des réunions de la commission nationale.

À moyen terme, les solutions élaborées lors du conflit des nettoyeurs de la RATP constituent pourtant une référence de l’action syndicale. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, le principe de l’unité de l’espace de travail et de l’égalité entre travailleurs, quels que soient le statut et l’entreprise de rattachement des salariés qui travaillent dans un même établissement, apparaît comme une revendication phare de la CFDT.

L’issue du conflit des nettoyeurs parisiens est ainsi symptomatique d’une évolution du discours de la Confédération à partir de 1977 : l’impératif de syndicalisation des travailleurs étrangers perd de sa visibilité, et c’est alors à une autre catégorie, celle des « hors-statut », qu’est confié le soin de réaliser l’objectif de syndicalisation de l’« autre classe ouvrière » et d’alimenter la réflexion sur les transformations du système économique. Le faible écho suscité par ce dossier au sein de la Confédération témoigne toutefois des mêmes difficultés de transformation des structures syndicales que celles à l’œuvre dans le soutien apporté aux luttes de travailleurs immigrés. À mesure que l’élan de Mai 1968 se fait plus lointain et à l’heure où les secteurs public et parapublic gagnent en importance au sein de la CFDT, les réflexions sur les travailleurs immigrés retombent alors dans une relative marginalité, et avec elles l’espoir d’intégrer durablement l’« autre classe ouvrière ».



1 Archives confédérales CFDT, Compte rendu de la réunion des 16 et 17 septembre 1977, bilan de l’action du secrétariat aux travailleurs immigrés dressé par Pierre Evain, à l’occasion de son départ du secrétariat.

2 Sur les évolutions de la stratégie cédétiste et des structures du syndicat, des années 1960 à la fin des années 1970, voir notamment Guy Groux et René Mouriaux, La CFDT, Économica, 1989 ou Nicolas Defaud, La CFDT, 1968-1995 : de l’autogestion au syndicalisme de proposition, PFNSP, 2009.

3 Voir CFDT Île-de-France, Immigration. La capacité d’engagement de la CFDT Île-de-France du début du xxe siècle à 1990, 2009.

4 Discours d’Edmond Maire à la Bourse du travail de Paris, 10 février 1972, La Vie fédérale, 21 avril 1972, n° 187.

5 Lettre de la Fédération nationale construction bois aux unions régionales, circulaire du 17 juillet 1972 et courrier de septembre 1972.

6 Notes préparatoires au conseil fédéral des 10 et 11 octobre 1974. « Politique de l’immigration ».

7 Correspondance du secrétariat confédéral aux travailleurs immigrés avec la région Rhône-Alpes, UD Isère, réunion du 25 novembre 1972.

8 La loi du 27 juin 1972 qui leur a ouvert l’accès aux fonctions de représentants du personnel subordonnait l’éligibilité à la condition de « savoir lire et écrire en français », condition assouplie par la loi du 11 juillet 1975 et finalement supprimée par la loi du 28 octobre 1982. Il faut attendre la loi de 1975 pour qu’ils puissent accéder aux fonctions d’administration ou de direction d’un syndicat – sous certaines conditions supprimées en 1982 – et aux fonctions de délégué syndical, et qu’ils puissent participer à l’élection des conseils de prud’hommes. Cf. « Pas d’élus étrangers au conseil des prud’hommes », Plein droit, n° 82, octobre 2009, p. 32.

9 Travaux de la commission nationale des travailleurs immigrés, réunion du 19 février 1972. « Il ne faut pas oublier que la Commission, d’une certaine manière, est l’expression d’un conflit. S’il n’y avait pas de conflit aux différents niveaux de l’organisation, il n’y aurait pas besoin de commission nationale. »

10 Voir « Experts "bruts" et médecins critiques. Ou comment la mise en débats des savoirs médicaux a modifié la définition du saturnisme en France durant les années 1970 », Politix, 2010, tome 23, n° 91, p. 103-132.

11 Cf. numéro spécial de Paris Commune, bulletin mensuel d’information de l’union des syndicats CFDT de Paris, avril 1978.

12 Réunion préparatoire à la réunion nationale des travailleurs immigrées, 8 avril 1977.

II. L’anticolonialismE en héritage

Textes juridiques, pratiques administratives et discours publics ont édifié une nouvelle extranéité à laquelle les migrants issus des anciens territoires d’outre-mer n’ont cessé et ne cessent aujourd’hui d’être renvoyés.

De l’emprise policière sur les habitants de certains quartiers de relégation, aux différences, en fonction des nationalités, dans le traitement des demandes d’asile, en passant par la politique des visas, nombreuses sont les constatations qui démontrent que la décolonisation des pratiques administratives et des dispositions juridiques est loin d’être achevée. Ces exemples pourraient d’ailleurs être multipliés. S’ils permettent de rendre compte d’une partie des discriminations subies par celles et ceux qui sont perçus comme étrangers, ils n’épuisent pas les ressorts des violences et de la xénophobie institutionnelles contemporaines. Ainsi, certaines des populations les plus maltraitées – que l’on pense aux Roms – ne sont pas issues de ces territoires anciennement colonisés. De même, la cartographie européenne de la xénophobie d’État n’est que peu corrélée au passé colonial respectif des États membres de l’Union européenne.

Les quatre textes qui composent cette partie ne suivent donc que très peu ce fil conducteur de la colonisation comme facteur aggravant ou explicatif des torts subis et combattus par des étrangères et des étrangers mobilisés pour l’amélioration de leur sort. L’expérience de la colonisation et des luttes pour l’indépendance nationale est ici abordée au travers des opportunités et des solidarités qu’elles ont générées pour celles et ceux qui combattent pour l’égalité des droits. Ces rapprochements ont largement marqué les luttes de l’immigration de ces cinquante dernières années et sont un legs précieux pour nombre des associations les plus engagées dans la défense des droits des étrangers et de la liberté de circulation. Si le Gisti a tenu à privilégier cette approche, c’est qu’il est héritier d’une histoire dont la transmission continue d’être un puissant facteur de prise de conscience de l’état du monde actuel et des combats qu’il reste, plus que jamais, à mener.

Quand des soldats coloniaux se révoltaient (1944)

Emmanuel Blanchard Maître de conférences à l’université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, Gisti

[Plein droit n° 69, juillet 2006]

Dès la Libération, une partie des soldats coloniaux s’est révoltée contre les discriminations et les humiliations qui étaient monnaie courante au sein de l’armée coloniale. Le récit d’un épisode méconnu, la mutinerie de Versailles en décembre 1944, donne un éclairage inattendu à ces luttes pour l’égalité.

En août 2004, le cinquantenaire du débarquement de Provence a été l’occasion de rappeler la contribution des troupes coloniales à la libération de la France. L’accent fut souvent mis sur la fraternité et l’égalité à l’intérieur des troupes combattantes de l’armée d’Afrique, sur l’accueil et la supposée absence de racisme de la population métropolitaine qui auraient déjà tant séduit les Afro-Américains à la fin de la Première Guerre mondiale 1. Pourtant, loin de simplement partager la liesse d’une population française (bien vite rappelée, elle aussi, aux dures réalités des temps de guerre et de pénurie), les troupes coloniales cantonnées en métropole ont rapidement été saisies par un mécontentement, dont les implications politiques ne sont alors pas sans inquiéter les services de renseignements. Ceux-ci, chargés de la surveillance du moral de l’ensemble des troupes, rendent régulièrement compte des soubresauts et de la « psychologie » des troupes coloniales cantonnées en métropole. Les Renseignements généraux de Seine-et-Oise notent ainsi, le 27 mars 1945 : « Les indigènes auraient souhaité voir une mobilisation générale en France, car, disent-ils, nous sommes toujours les premiers au front, pour défendre un sol qui n’est pas le nôtre. On a l’impression que le Marocain souhaite que son pays acquière bientôt une autonomie au moins aussi large que celle qui est projetée actuellement pour l’Indochine 2. »

Cette insatisfaction des troupes coloniales, notamment liée à la politique de « blanchiment » 3 de la 1re armée d’Afrique, est alors avivée par la lenteur des rapatriements et les difficultés matérielles. Au regard d’une armée américaine qui apparaît comme un îlot d’opulence dans une France soumise à un rationnement très strict, les militaires venus des colonies supportent mal le peu d’égards qui leur sont faits en matière d’armement, habillement, casernement, ravitaillement… Cette misère, d’ailleurs reconnue par les comités départementaux de la Libération qui appellent, à plusieurs reprises, à améliorer « leur situation matérielle et sociale » (nombreux sont ceux qui ne reçoivent plus aucune solde…), est d’autant plus visible aux yeux de ces soldats que, à l’instar de ce qui s’était passé lors du débarquement américain en Algérie, fréquentes sont les scènes de fraternisation entre « coloniaux » et Afro-Américains, avec qui ils partagent nombre de moments de détente.

L’accès et la cohabitation dans les lieux de loisirs et de réjouissance est d’ailleurs, semble-t-il, le premier motif de désaccords, parfois violents, avec les populations et autorités locales. À Versailles, où étaient casernés « 800 nord-africains et 900 noirs » 4, les troupes coloniales se virent progressivement barrer l’accès aux cinémas, cafés et maisons de tolérance de la ville. En quelques semaines, elles sont peu à peu exclues de l’ensemble de ces lieux, prétexte étant pris d’un certain nombre de rixes et incidents que leur indiscipline aurait créés. Ainsi, si l’accès des cafés ne leur est pas formellement interdit (certains commerçants s’en chargent, cette pratique perdurant d’ailleurs bien après la Libération), le général Basse, ayant autorité sur la place de Versailles, prit en novembre 1944 un arrêté prohibant la vente aux troupes coloniales de boissons alcoolisées dans les débits de la ville. Cette décision n’est pas isolée et touche d’autres régions, le plus souvent au nom de la défense de l’ordre public, parfois du respect des pratiques religieuses et culturelles des colonisés, argument dont ne sont pas dupes les intéressés chez qui il « suscite un vif mécontentement. Cette décision [est] prise comme un geste tendant à humilier les arabes et à les considérer comme des êtres inférieurs » 5.

Dans les maisons closes

Ces arrêtés ne sont d’ailleurs pas sans créer des incidents et ne semblent pas avoir fait diminuer le nombre de rixes sur la voie publique, réel problème dans une ville où sont casernées de nombreuses troupes, tant françaises qu’américaines. Les bagarres entre hommes en armes ont souvent pour prétexte la lutte pour l’accès aux femmes, principalement dans le cadre des nombreuses maisons de tolérance de la ville. Ainsi, au début du mois de novembre 1944, une soixantaine de Malgaches armés obligent les gendarmes à incarcérer un officier FFI qu’ils accusent de leur avoir tiré dessus pour interrompre une bagarre provoquée par un de ses hommes ayant lancé à la cantonade un « les femmes ici ne sont pas pour les nègres », déclenchant l’ire des Malgaches présents. Ces algarades dans les maisons closes de Versailles semblent alors courantes. Sans doute pour les raréfier, mais aussi pour tenir compte de la situation économique des tirailleurs et préserver une frontière sexuelle que les colonisés ne devaient pas franchir 6, les autorités locales avaient négocié auprès des tenancières un prix de passe « tout compris » (cent francs) réservé « aux indigènes coloniaux et nord-africains » 7. La contrepartie est un contrôle sanitaire strict et sans doute une spécialisation de certaines maisons dans cette clientèle.

Les incidents ne cessent cependant pas : des tirailleurs armés investissent l’ensemble des maisons le 19 octobre 1944 pour réclamer une nouvelle baisse des prix. Ces établissements ferment alors provisoirement avant que les autorités militaires ne décident d’en restreindre les horaires d’ouverture à cette clientèle. Elles en profitent aussi « pour procéder à l’élimination progressive des meneurs parmi ces indigènes » 8. Ce climat de défiance entre soldats coloniaux et le reste de la population, militaire et civile, atteint son paroxysme à la mi-décembre. Après de nouveaux incidents dans un cinéma ayant conduit à l’expulsion de militaires nord-africains, décision est alors prise de demander à la gendarmerie de leur interdire l’accès à l’ensemble des salles de projection de la ville. La maréchaussée est cependant vite débordée et, dans une des salles, face aux protestations véhémentes d’une assistance d’environ cent cinquante soldats algériens déclarant que le film projeté (Les Trois Lanciers du Bengale 9) les offensait, la direction est contrainte de changer de programmation. L’incident n’est cependant pas clos, et les forces de l’ordre, lasses d’être bravées, sont conduites « à quelques réactions rigoureuses » et interpellent trois soldats algériens et marocains immédiatement conduits à Paris à la prison du Cherche-Midi.

Le lendemain, la ville de Versailles est en ébullition et doit faire face à une véritable mutinerie des troupes coloniales : des casernes sont attaquées, des gendarmes enlevés et désarmés, des groupes armés et organisés se positionnent au centre-ville. Face à la menace que ces troupes ne marchent sur Paris pour libérer leurs camarades, et pour mettre fin à ces désordres, les autorités locales demandent la libération des trois incarcérés et organisent l’échange des prisonniers. Devant cet affront (« Il est évidemment inadmissible que des militaires en état d’insubordination ouverte soient maîtres d’une ville telle que Versailles pendant toute une après-midi, et puissent désarmer et emprisonner des agents de la force publique »), le préfet de Seine-et-Oise en est réduit à demander des renforts et l’ouverture d’une enquête.

La politisation des mutins

Au-delà de ces événements, dont le déroulement n’est pas exempt de zones d’ombres, les conclusions de cette enquête sont particulièrement intéressantes. L’éclaircissement des faits est confié à la Brigade nord-africaine (BNA) de la préfecture de police de Paris qui dépêche trois inspecteurs sur place, hors de son ressort traditionnel, étendu pour ce cas en raison de sa supposée connaissance des populations incriminées 10. Les rapports de la BNA 11 commencent par mettre en exergue des explications déjà évoquées, et ensuite incessamment reprises par les autorités : de la 5e colonne au rôle néfaste des milieux algériens de Paris, en passant par le soutien et l’influence des soldats américains ou de la propagande allemande (beaucoup de ces militaires avaient été faits prisonniers en 1940 et venaient d’être libérés des chantiers de travail allemands), le thème de la manipulation extérieure est bien sûr privilégié. Ces rapports sont cependant riches dans le sens où ils laissent entrevoir une indéniable politisation des mutins et en particulier des Algériens et Tunisiens, objets de toutes les attentions, les « noirs » moins impliqués devant néanmoins être surveillés car « si les Sénégalais sont d’un naturel moins turbulents que les Arabes, ils sont par contre plus violents lorsqu’ils en viennent à se révolter 12 » . La BNA rapporte notamment que « peu de nord-africains descendaient le matin pour le salut du drapeau, par contre d’autres soldats restent dans leur chambrée, où ils rendaient les honneurs à un drapeau vert qu’ils avaient confectionné ». À plusieurs reprises, la présence active de nationalistes tunisiens, militants du Destour, est notée.

De son côté, le secrétaire général pour la police, sans voir les contradictions de son propos, écrit au directeur général de la sûreté nationale à propos des soldats originaires d’Afrique du Nord : « Ils détestent les Français et ils prétendent qu’ayant combattu pour la France, ils ont les mêmes droits que tous les Français ». Cette stigmatisation d’une demande d’égalité des droits supposée illégitime est récurrente et parfois attribuée aux conséquences de la propagande allemande qui a eu « pour résultat de modifier leur état d’esprit, en leur donnant l’idée d’élever des revendications tendant à obtenir notamment une égalité absolue de traitement avec les citoyens français de la métropole. C’est ce qui explique qu’ils ressentent aujourd’hui plus vivement la différence de traitement dont ils sont l’objet 13 ». Ces revendications ne sont pourtant que la traduction de l’ordonnance du 7 mars 1944, confirmée et complétée trois ans plus tard par un nouveau statut de l’Algérie reconnaissant l’égalité totale entre métropolitains et Français musulmans d’Algérie sur la rive nord de la Méditerranée.

Au-delà de cette opposition politique, l’enquête de la BNA précise que « des conditions matérielles désastreuses » et « les retards apportés aux rapatriements » n’auraient fait qu’aviver ces volontés de « sédition ». Le mécontentement politique et le dénuement matériel semblent être le seul dénominateur commun d’hommes aux profils très divers (soldats faits prisonniers en 1940, tirailleurs ayant participé aux campagnes d’Afrique du Nord et de Provence, travailleurs enrôlés dans les chantiers allemands, etc.) rassemblés sur une base ethnique dans des centres de regroupement des indigènes nord-africains (Crina) en attendant un rapatriement retardé par des raisons politiques (la peur de l’« agitation » que pourraient fomenter certains d’entre eux une fois rentrés 14) et matérielles.

Ces rapports sont cependant encore plus intéressants dans leurs silences. Ainsi, tout à leur volonté de mettre en cause l’autorité de l’encadrement de ces troupes, les inspecteurs de la BNA rapportent leurs erreurs supposées mais taisent leurs explications de la mutinerie. Ces sous-officiers, qui n’ont que peu apprécié d’être l’objet d’une enquête menée par des policiers qu’ils qualifient d’« indigènes », donnent à ces événements une compréhension intéressante, dont les renseignements généraux ont gardé la trace : « Les sous-officiers français de l’encadrement donnent, en général, raison à leurs hommes, tout en déplorant la gravité des incidents qui viennent de se produire. Ils font remarquer que les soldats indigènes souffrent vivement d’être traités, à Versailles, en "parents pauvres". En effet, disent-ils, l’entrée des cinémas leur est interdite et certains cafés refusent de leur servir à boire. Ces hommes, pour la plupart anciens prisonniers, déjà aigris par une longue captivité, ressentent cruellement cette différence de traitement qu’ils considèrent comme humiliante. Ce sont ces interdictions et l’attitude de certains commerçants à leur égard, qui semblent à la base des regrettables incidents qui viennent de se produire 15. » Ces explications, tout à fait plausibles du fait de la chronologie des événements au cours de l’automne et de l’hiver 1944, sont en tout cas, parmi d’autres, reprises par les autorités locales : « [les soldats nord-africains] se plaignent d’être traités en parents pauvres, en sont humiliés et il faut reconnaître que l’attitude de certains commerçants semble être à la base de quelques incidents. »

Ainsi, dans une France à peine libérée et dont l’assemblée provisoire discute du statut de l’Algérie, les soldats coloniaux ne réussissent pas à obtenir l’égalité des droits qu’on leur avait fait miroiter pour les nécessités de la mobilisation et du combat. Les seules mesures concrètes adoptées pour répondre à cette rébellion restent d’ordre strictement policier : une partie des troupes est ainsi immédiatement éloignée de Versailles, et seules des difficultés matérielles et d’effectifs empêchent qu’elles soient toutes cloîtrées loin des populations locales dans « des camps vers le Midi ». Dans les jours suivants, « une importante rafle [est] opérée dans les cafés, débits et hôtels fréquentés par les Algériens 16 » afin de rassurer la population locale. Cette technique de « maintien de l’ordre » connaîtra une importante postérité dans les années suivantes et sera systématiquement appliquée dans les quartiers de forte immigration algérienne. Outre-mer, les réponses aux revendications des peuples colonisés furent tout aussi policières et discriminatoires mais incomparablement plus violentes et meurtrières pour les révoltés, souvent anciens soldats de l’armée française, de Thiaroye (Sénégal), Sétif ou Madagascar. Aussi anecdotique soit-elle (« Des manifestations violentes […] à la suite d’une interdiction d’aller au cinéma » 17), cette mutinerie de tirailleurs de Versailles est prémonitoire et représentative d’une amertume des anciens combattants coloniaux face à la réalité de leur accueil en métropole. Dans les années suivantes, la politisation de cette déception a largement contribué à la diffusion et à la structuration des revendications indépendantistes.



1 Toutefois certains commentateurs nuancèrent le mythe d’une union sacrée entre la population et ses libérateurs venus des colonies : « Cette égalité et fraternité d’armes prit fin dès que l’armée d’Afrique débarqua sur le sol français […] Là, les Africains redevinrent des gens de seconde zone […] C’est à la démobilisation de l’armée de libération que la discrimination renaît de ses cendres. » (Stephen Smith in Le Monde, 15 août 2004). La question de la « cristallisation » des pensions fut aussi évoquée dans de nombreux articles (voir aussi Plein droit, n° 56, mars 2003).

2 Rapport des Renseignements généraux (RG) d’Argenteuil, « État d’esprit des indigènes du 4e tirailleur marocain », 27 mars 1945. Archives départementales des Yvelines (AD 78), 1 W 500.

3 Ce terme désigne le remplacement de troupes coloniales par des membres des Forces françaises de l’intérieur (FFI).

4 Courrier du secrétaire général pour la police de Seine-et-Oise au directeur général de la sûreté nationale, 16 décembre 1944, AD 78 1 W 500. Dans la plupart des rapports administratifs ou politiques, les termes « nord africain » et « noirs » laissent la place à ceux d’« indigènes » et de « nègres ». Dans toutes les citations reproduites dans cet article, nous avons délibérément maintenu l’orthographe d’origine des noms de nationalités, c’est-à-dire sans capitale initiale.

5 Note des RG, section Afrique du Nord, 25 juillet 1947. Archives de la préfecture de police (APP), HA 32.

6 Christelle Taraud, La Prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1930-1962), Payot, 2003. Des troupes coloniales qui restèrent stationnées en métropole furent ainsi dotées de bordels militaires de campagne (BMC) avec des « pensionnaires » de même origine que les soldats.

7 Rapport du commissaire de police chef du service de contrôle sanitaire, 11 octobre 44, AD 78 300W36.

8 Note du général Basse au préfet de Seine-et-Oise, 17 novembre 1944, AD 78 300W36.

9 Film de Henry Hathaway, avec Gary Cooper (1934), dans lequel « trois officiers de l’armée britannique, affectés dans un régiment du nord-ouest de l’Inde, tombent aux mains du redoutable Mohammed Khan, chef de la rébellion contre l’occupant anglais ».

10 Emmanuel Blanchard, La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962, Nouveau Monde éd., 2011.

11 En date des 18 et 23 décembre 1944, AD 78 1W500.

12 Lettre de Roger Léonard au ministre de l’intérieur, 17 décembre 1944, AD 78 1W500. Roger Léonard sera par la suite préfet de police de Paris (1947-1951) puis gouverneur général de l’Algérie (1951-1954).

13 RG de Versailles, « Renseignements sur l’état d’esprit des militaires nord-africains stationnés à Versailles », 16 décembre 1944, AD 78 1W500.

14 Une partie des BNA était composée de « Musulmans » originaires d’Afrique du Nord. En l’espèce, c’était le cas d’un des trois enquêteurs.

15 RG de Versailles, op. cit.

16 Lettre de Roger Léonard au directeur de la sûreté nationale, 22 décembre 1944, AD 78 1W500.

17 Bulletin de renseignement du SAM, op.cit.

Des prêtres français aux côtés des nationalistes algériens (1954-1962)

Sybille Chapeu Docteure en histoire

[Plein droit n° 96, mars 2013]

La guerre d’Algérie a divisé le clergé français. À rebours de l’épiscopat, certains prêtres issus de la Mission de France ont fait le choix de soutenir l’indépendance et de s’impliquer aux côtés des militants du FLN. Au nom de leur foi et de leur conscience, aussi mises en avant par de jeunes appelés réfractaires aux méthodes de l’armée.

La guerre d’Algérie a profondément divisé, entre 1954 et 1962, la société française. « Événement » pour les uns, « révolution » pour les autres, ce drame suscite des oppositions acharnées. Les Églises chrétiennes ne sont pas épargnées. Le processus de décolonisation mobilise les esprits et conduit à des ruptures irréversibles. Des prêtres se mobilisent très vite contre la torture, d’autres soutiennent le peuple algérien en lutte pour son indépendance. En remettant radicalement en cause l’ordre colonial, ils se placent à contre-courant de l’opinion publique française. Leurs engagements, qui ont scellé l’amitié entre les peuples algérien et français, restent aujourd’hui encore méconnus. Revenir sur le parcours de ces hommes, c’est montrer comment ils ont occupé une place capitale dans les résistances chrétiennes à la guerre d’Algérie.

Ce qui rassemble Jean-Claude Barthez, Bernard Boudouresques, Christien Corre, Robert Davezies, Jobic Kerlan, Pierre Mamet, Jean Urvoas, etc. c’est leur appartenance à la Mission de France 1, une institution atypique. Créée en 1941, sous l’impulsion du cardinal Suhard, évêque de Lille, par l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France, la Mission de France se donne pour vocation d’évangéliser les régions de France les plus déchristianisées. Un séminaire est alors ouvert à Lisieux où une formation originale se met progressivement en place. On y lit Hegel et Marx, Combat, Libération, L’Humanité. Entre leurs années de théologie, les séminaristes font des stages de travail comme tourneurs-fraiseurs, ouvriers agricoles, etc., ce qui développe chez ces clercs un sens précis de l’engagement aux côtés des pauvres et des exploités. Certains travaillent sur les chantiers des grands barrages, d’autres dans l’hôtellerie, chez Renault, Citroën ou Panhard. Les prêtres-ouvriers représentent le modèle missionnaire idéal. À la pointe des luttes ouvrières, parfois permanents de la CGT, ils viennent à Lisieux parler de leur vie. Le séminaire attire alors de fortes personnalités. Il faut en effet du caractère pour braver les évêques réticents et les contestations du reste de l’Église et de la communauté catholique ! Car la crise du mouvement missionnaire français est ouverte depuis plusieurs années et, le 1er mars 1954, quelques mois avant le déclenchement des « événements d’Algérie », les évêques demandent aux prêtres-ouvriers de quitter le travail. Pour les prêtres de la Mission de France, le choc est rude. Alors que l’institution semble elle aussi menacée, Pie xii signe, le 15 août 1954, la constitution apostolique qui réorganise la Mission de France et autorise la réouverture du séminaire à Pontigny dans la vieille abbaye cistercienne. On y formera des prêtres destinés aux régions françaises déchristianisées, mais la conversion ne se fera plus au sein même de l’usine.

C’est dans ce contexte qu’éclatent, dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, sur le territoire algérien, une trentaine d’attentats. Le déclenchement de cette insurrection est accompagné de la diffusion d’un manifeste qui, sous forme de tract, apprend au monde la naissance du Front de libération nationale (FLN) et le contenu de son programme, l’indépendance de l’Algérie. Mais pour la grande majorité des Français, « l’Algérie c’est la France », comme l’a affirmé le 5 novembre 1954 le ministre de l’intérieur, François Mitterrand, et l’action de répression du gouvernement envers les « rebelles » est largement approuvée par l’opinion publique française. Des voix s’élèvent cependant à contre-courant, parmi lesquelles, dès le printemps 1956, celles de quelques prêtres de la Mission de France.

Réputation sulfureuse

L’Algérie n’est pas une terre inconnue pour certains d’entre eux : l’institution y a, depuis 1949, des équipes, à Hussein-Dey, sur le port d’Alger et à Souk-Ahras. Désireux de rejoindre les plus pauvres, ces hommes se tournent vers la population musulmane dont ils comprennent très vite les aspirations nationalistes. Vivant au sein de la société coloniale, ils sont témoins de ses bouleversements.

Jobic Kerlan est de ceux-là. Il s’est lié d’amitié, depuis 1953, avec Badji Mokhtar 2, responsable FLN de l’Organisation spéciale (OS) de la région de Souk-Ahras, mort le 20 novembre 1954 lors d’une opération militaire de l’OS contre l’armée française. Avec Louis Augros et Pierre Mamet, les autres membres de l’équipe, ils créent l’association Entr’aide fraternelle pour rapprocher les communautés et un comité de soutien aux familles de détenus nationalistes. Ils constituent aussi des dossiers sur les opérations de police et de répression de l’armée française et transmettent ces documents à des amis journalistes ou écrivains, à des responsables d’Église et à des hommes politiques en métropole. Ils sont très vite soupçonnés d’outrepasser leur fonction et sont expulsés de Souk-Ahras le 16 avril 1956. L’événement a un retentissement considérable et la presse nationale s’en fait l’écho. Pour la première fois, des prêtres sont accusés d’aider le FLN. La Mission de France acquiert une réputation sulfureuse, bientôt alimentée par d’autres affaires judiciaires.

C’est Jean-Claude Barthez, vicaire dans la banlieue d’Alger, qui prend le relais. Il donne des cours d’alphabétisation à de jeunes musulmans lorsqu’il reçoit, au début de l’année 1957, un jeune nationaliste algérien échappé d’un camp de regroupement qui porte encore des traces de torture. Il le cache sans hésiter. Arrêté en mars, en pleine bataille d’Alger, pour avoir caché une ronéo destinée à imprimer des tracts pour la résistance algérienne, il est jugé lors du procès dit « des chrétiens progressistes », le 22 juillet 1957, à Alger, et condamné à six mois de prison avec sursis.

Nommé à Hussein-Dey, Jobic Kerlan, de son côté, n’a pas rompu les liens avec les nationalistes algériens. Il sera lui aussi condamné, le 3 juin 1960, à cinq ans de prison avec sursis pour avoir dactylographié et ronéoté un tract reproduisant un message de Krim Belkacem, vice-président du Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), aux populations d’Algérie.

Ces prêtres, placés au cœur du conflit, alertent leurs amis de la Mission de France en métropole. Ces derniers sont eux aussi révoltés par l’usage de la torture en Algérie. Ils prennent l’habitude de se réunir dans la chambre de Bernard Boudouresques, polytechnicien, chercheur au Commissariat à l’énergie atomique à Saclay.

Jean Urvoas est un des plus informés. Il a quitté l’usine la mort dans l’âme le 1er mars 1954 et a rejoint la Mission de France dans l’espoir de retourner un jour au travail. Prêtre à Puteaux, dans la banlieue parisienne, il côtoie nombre d’ouvriers algériens qui lui confient leur rêve d’une Algérie indépendante. Il les comprend d’autant mieux qu’il a été, de décembre 1953 à février 1954, ouvrier en Algérie dans une briqueterie de Maison-Carrée où il a fait l’expérience de la violence du colonialisme. Il apporte son soutien aux ouvriers algériens militants du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) d’abord, du FLN ensuite. Dès le printemps 1955, il organise son propre réseau d’aide au FLN en hébergeant des militants et en leur procurant des papiers d’identité. Il reçoit les premières lettres d’officiers et de soldats, séminaristes, prêtres, appelés et rappelés de 1955 et 1956, qui témoignent de l’emploi, par certains membres de l’armée française, de « méthodes de pacification » telles que les tortures infligées à des prisonniers, les représailles sur des populations civiles, les exécutions d’otages, les exactions, les viols. Il les fait lire à ses amis de la Mission de France, Bernard Boudouresques, Robert Davezies, Pierre Mamet, Jean de Miribel qui ne veulent pas rester sans rien faire. Ils décident d’alerter des personnalités chrétiennes telles que Robert Barrat, Madeleine Collas, Jean-Marie Domenach, Paule Mounier, Elia Perroy, André Philip, René Rémond, Paul Ricœur, etc. Ils créent ensemble un Comité de résistance spirituelle qui élève une protestation solennelle contre ces crimes, et décident d’en rendre public le récit. La publication de la brochure Des rappelés témoignent… 3, en mars 1957, correspond au premier engagement public des prêtres de la Mission de France.

Le réseau Jeanson

L’un d’entre eux, Robert Davezies, physicien dans les laboratoires de l’École normale supérieure, veut aller plus loin et publier au nom du comité un texte qui reconnaîtrait le droit des Algériens à l’indépendance. Il ne parvient pas à convaincre ses camarades mais se fait recruter, le 1er juin 1957, par Jean Urvoas au sein de son réseau de soutien au FLN.

Dans d’autres univers, des hommes font le même choix. Le philosophe Francis Jeanson, écrivain et gérant des Temps modernes, rend lui aussi, dès 1956, des services au FLN. Il recrute parmi ses amis sartriens ou communistes qui jugent la direction du PCF face au FLN trop frileuse. En juillet 1957, arrive à Paris le nouveau responsable de la Fédération de France du FLN, Omar Boudaoud. Les deux hommes arrêtent le principe d’un soutien français organisé sur des points précis : hébergement, recherche de lieux de réunion, transport et garde de l’argent des collectes, passage des frontières des militants, convoi, impression de tracts, etc.

Francis Jeanson et ses proches, d’une part, les prêtres de la Mission de France, de l’autre, décident alors de coordonner leur action et créent, le 2 octobre 1957, un réseau qui sera appelé le réseau Jeanson 4. Les membres de cette organisation clandestine n’appartiennent pas au FLN, n’interviennent pas dans ses décisions politiques, ne posent pas de questions sur la destination des hommes et de l’argent, ils se contentent d’apporter une aide matérielle dans un climat d’illégalité et de pression policière. Chacun recrutera dans son milieu et la Mission de France est largement sollicitée.

Pierre Mamet, après son expulsion de Souk-Ahras, est rentré en France où il côtoie nombre d’Algériens. Il fréquente leurs cafés et les militants du FLN le considèrent comme un des leurs. Ils lui demandent de témoigner, le 10 décembre 1957, au procès de Mohammed Ben Saddok qui a abattu à Colombes, à la sortie d’un match, Ali Chekkal, ancien vice-président de l’Assemblée algérienne connu pour ses sentiments francophiles. C’est l’occasion pour lui de dresser un sévère portrait de la société coloniale algérienne qu’il a connue lorsqu’il était ouvrier agricole dans le Constantinois : « J’ai senti à en souffrir le mépris des autres, le mépris d’une race, le mépris profond de la vie 5. »

Avec les prêtres les plus mobilisés, Pierre Mamet fait aussi un travail d’information au sein même de la Mission de France afin de faire basculer l’institution dans le soutien à l’indépendance de l’Algérie. Ils organisent des journées d’information sur la guerre d’Algérie, du 20 au 22 janvier 1958, à Paris. Les conclusions de ces débats sont publiées dans la brochure interne de la Mission de France, la Lettre aux communautés du mois de mars 1958 et sont largement reprises dans la presse. On peut y lire : « Il n’est pas traître à sa patrie, le chrétien qui exige le respect des droits des autres. Il ne démoralise ni l’armée, ni la nation, le chrétien qui condamne certaines méthodes inhumaines. […] S’il est avéré qu’en Algérie un peuple existe et veut exister comme distinct du peuple français, nous pouvons donc nettement déclarer que l’Église n’est pas davantage opposée là qu’ailleurs à l’accession de ce peuple à son indépendance. L’évangélisation ne peut être un prétexte à la domination d’un peuple sur un autre 6. »

Si la Mission de France prend si tôt position contre la guerre d’Algérie, c’est par l’action de ces prêtres à l’avant-garde du mouvement anticolonialiste. Cela tient aussi à leur conception du rôle du prêtre. La Mission ne saurait être pour eux un simple mouvement d’Église mais un mouvement missionnaire qui permette l’expression de ses membres dans tous les domaines, y compris celui de l’engagement politique. L’institution se trouve désormais dans le camp des opposants à la guerre d’Algérie ce qui fait scandale dans les milieux catholiques traditionnels dont l’opposition à la Mission de France ne cesse de grandir. Ses prêtres sont parvenus à faire participer l’institution missionnaire au mouvement anticolonialiste dès le début de l’année 1958 mais ils ne tardent pas à subir les conséquences d’un tel engagement. Les arrestations sont de plus en plus nombreuses dans les rangs des « porteurs de valises » du FLN.

Robert Davezies, qui s’occupe depuis le mois de novembre 1957 des passages de frontières entre la France et l’Espagne, au cœur du Pays Basque, à partir de Saint-Pée-sur-Nivelle, par des chemins proches du poste frontière de Dancharia, s’enfonce progressivement dans l’illégalité. Il devient, dès le mois de mai 1958, responsable de la collecte et de l’acheminement des fonds et crée son propre réseau. Peu après que Jacques Soustelle, ministre de l’information, a été victime d’un attentat organisé par le FLN, à Paris, le 15 septembre 1958, les membres du commando sont arrêtés. Ils avouent alors, sous la torture, avoir été hébergés et convoyés par Bernard Boudouresques qui est arrêté, en octobre, avec Jean et Geneviève Davezies, le frère et la sœur de Robert. Jean Urvoas est interpellé et interrogé par la Direction de la surveillance du territoire (DST). La Mission de France tout entière est dès lors soupçonnée d’apporter son appui au FLN. Vingt-trois communautés sont perquisitionnées, le séminaire est cerné par les CRS, le secrétariat fouillé. Un mandat d’arrêt est lancé contre Robert Davezies qui fait le choix de la clandestinité et de l’exil. Il rejoint à Cologne les responsables de la Fédération de France du FLN.

La Mission de France se passerait bien de toute cette publicité mais la mobilisation de ses prêtres contre la guerre d’Algérie ne faiblit pas. C’est la question de l’insoumission qui place de nouveau l’institution sur le banc des accusés. Christien Corre, prêtre de Montluçon, se trouve impliqué dans une nouvelle affaire. Arrêté le 8 mars 1960, il est accusé d’avoir fourni à un jeune appelé des renseignements sur le réseau d’aide à l’insoumission et à la désertion Jeune Résistance. Son procès, qui se déroule les 7 et 8 juillet 1960 à Lyon, est une aubaine pour le mouvement inconnu du grand public et dont le sigle est bientôt sur toutes les lèvres des opposants à la guerre d’Algérie.

Robert Davezies, de son côté, ne peut rentrer en France et part visiter les camps de réfugiés algériens en Tunisie. Il rédige, à son retour en Allemagne, un livre, Le Front 7, publié le 2 octobre 1959 aux éditions de Minuit, dans lequel il démontre que le peuple algérien tout entier est derrière le FLN. Le livre fait choc et est traduit dans de nombreux pays. Mais son parcours de clandestin se termine le 29 janvier 1961 lorsqu’il est arrêté à Lyon avec Nils Andersson, des éditions La Cité, à Lausanne. Robert Davezies rejoint les membres des réseaux de soutien emprisonnés à Fresnes. Deux mois plus tard, il publie Le Temps de la justice 8, dans lequel il explique les raisons de son engagement. À la tradition ecclésiale de soumission au pouvoir établi, il oppose la supériorité de la conscience sur toute raison d’État et puise la force de sa contestation dans la solidarité avec les opprimés. Son procès se déroule du 9 au 12 janvier 1962, à Paris, dans un climat marqué par la multiplication des attentats de l’OAS. Il mobilise le camp des opposants à la guerre d’Algérie. Défendu pas six avocats, Robert Davezies est soutenu par nombre de témoins dont Jean-Paul Sartre et Louis Aragon. Condamné à trois ans d’emprisonnement, il est toujours à Fresnes dans sa cellule avec ses camarades du FLN et des réseaux de soutien lorsqu’est annoncé le cessez-le-feu, le 18 mars 1962 : « J’ai compris, ce jour-là, dira-t-il, que les hommes ne sont pas le jouet d’une destinée, que les hommes ont le pouvoir de faire leur histoire, qu’elle est là, présente dans leurs mains 9. »

Une page de l’histoire franco-algérienne a été écrite par ces prêtres de la Mission de France. L’apport de ces hommes à la décolonisation algérienne a contribué à l’instauration de relations entre les deux peuples dès la proclamation de l’indépendance. Car c’est aussi la question des relations entre la France et l’Algérie qui est ici posée. Un homme comme Robert Davezies sera, dès 1962, pour les dirigeants algériens, un interlocuteur privilégié. Il sera souvent invité en témoignage de ce lien qu’il sut maintenir entre le peuple algérien et le peuple français en se positionnant du côté de la justice et de la liberté. Et pour tous les Algériens qui luttèrent pour l’indépendance de leur pays, lui et ses camarades restent « les frères des Frères ».



1 Sybille Chapeu, Des chrétiens dans la guerre d’Algérie. L’action de la Mission de France, éd. de l’Atelier, 2004.

2 Jobic Kerlan, « À propos de Badji Mokhtar », in Mohamed Touili (dir.), Le Retentissement de la Révolution algérienne en France, colloque international d’Alger, 24-28 novembre 1984, Alger, ENAL/GAM, 1985.

3 Comité de Résistance spirituelle, Des rappelés témoignent…, 1957.

4 Hervé Hamon, Patrick Rotman, Les Porteurs de valises : la résistance française à la guerre d’Algérie, Albin Michel, 1982.

5 Témoignage de Pierre Mamet au procès de Mohamed Ben Saddok, 10 décembre1957, Archives Emmanuel Deschamps.

6 Mission de France, Lettre aux communautés, mars 1958, p. 44-52.

7 Robert Davezies, Le Front, Éditions de Minuit, 1959.

8 Robert Davezies, Le Temps de la justice, Éditions La Cité, 1961.

9 Les Frères des Frères, film (1992) de Richard Copans, avec Hélène Cuénat, Robert Davezies, Jean-Louis Hurst et Francis Jeanson.

Pour une histoire des solidarités franco-algériennes (1945-1961)

Jim House Historien, université de Leeds

[Plein droit n° 75, décembre 2007]

L’hostilité de l’opinion publique française à l’égard de l’immigration algérienne a été maintes fois démontrée et s’enracine notamment dans les affrontements de la guerre d’Algérie. Mais, au cours de cette dernière, se nouèrent aussi des solidarités politiques et humaines dont l’histoire court jusqu’à nos jours.

Il a sans doute fallu des raisons exceptionnelles pour que des Français, socialisés dans le mépris des Algériens par la culture coloniale, leur soient venus en aide sous quelque forme que ce soit, et a fortiori dans la lutte de libération algérienne que l’on abordera avant de passer à l’époque coloniale. Chez des militants d’extrême gauche – notamment trotskistes – et dont l’engagement du côté des Algériens n’a souvent pas commencé avec la guerre de libération, des motivations internationalistes, anticolonialistes et tiers-mondistes ont constitué en effet une sorte de socialisation politique alternative aux idées dominantes sur les Algériens.

Pour tous les soutiens politiques engagés dans l’aide illégale au FLN, et que l’on désigne parfois par le terme réducteur de « porteurs de valises », il s’agissait de passer à l’acte et de ne pas en rester à une solidarité verbale : héberger des Algériens cadres et militants du FLN, assurer leurs déplacements, cacher des armes et de l’argent ou en transporter, imprimer et diffuser de la propagande, encourager l’insoumission, voire la désertion de soldats français, aider des prisonniers politiques à s’évader. Aider le FLN, c’était aussi respecter l’autonomie politique de ce dernier et suivre ses consignes. Surtout, c’était considérer les Algériens comme des acteurs politiques à part entière engagés dans une cause juste.

Cette solidarité politique pratique et illégale mettait les soutiens en délicatesse non seulement avec l’État français mais également avec leur propre parti ou institution. Pour les militants de gauche, c’était surtout le cas après le vote des communistes et des socialistes de la loi de mars 1956 sur les pouvoirs spéciaux en Algérie. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes comme principe abstrait s’exprimait, avec le FLN, sous une forme nationaliste qui posait problème à une gauche socialiste et communiste qui se déclarait plus facilement « pour la paix en Algérie » que « pour l’indépendance algérienne ».

Malgré cette opposition des partis et syndicats à l’aide illégale au FLN, des formes de solidarité pratique sur les lieux de travail (ou en dehors) ont aussi existé ? ; selon les cas, elles se développèrent souvent sans, mais parfois avec l’accord tacite de la direction locale des syndicats, surtout quand il s’agissait d’usines ou de fédérations où les travailleurs algériens étaient nombreux. Sur ce plan, le syndicalisme chrétien de la CFTC était en avance sur la CGT. Mais au sein du syndicalisme (chrétien ou laïc), tout comme chez les partis politiques et les Églises, ces engagements ont le plus souvent été l’affaire de minorités agissantes cherchant à entraîner leurs instances dirigeantes vers des positions moins timides.

Le soutien au FLN

On peut avancer d’autres motivations en faveur de la solidarité politique concrète avec des Algériens, y compris chez des opposants à la guerre qui ne sont pas passés au soutien direct au FLN : ces derniers représentent un groupe beaucoup plus important que le millier de « porteurs de valises ». Par exemple, on voit le refus de ce que fait l’État français au nom de ses citoyens, position avancée par, parmi d’autres, Pierre Vidal-Naquet et Jacques Rancière. Se revendiquer d’une tradition révolutionnaire française ou de celle de la Résistance était courant : pour certains, la France était considérée comme un pouvoir occupant illégitime en Algérie.

Mais les raisons de l’engagement pouvaient aussi être plus affectives, par exemple pour certaines compagnes métropolitaines d’Algériens ayant aidé le FLN. Chez d’autres, des raisons religieuses ont poussé des prêtres-ouvriers de la Mission de France à une prise de contact avec les Algériens en France, entraînant parfois une implication politique directe du côté du FLN [voir article p. 55]. La solidarité politique, pratique et illégale a donc concerné des femmes et des hommes de classes sociales différentes, avec des trajectoires politiques et personnelles diverses, impliqués à des degrés divers dans l’action. Pour certains militants français, cet engagement en faveur du FLN n’allait pas de soi du fait de la tradition de non-violence : c’était notamment le cas des chrétiens (Cimade, Service civil international).

Mais faire l’histoire de la solidarité avec les Algériens en France exige que l’on ne se limite pas aux seuls soutiens politiques directs engagés du côté du FLN. Tout d’abord, signalons des actes de micro-résistance, exemples de solidarité entre ouvriers et étudiants français et algériens contre la répression policière que subissaient ces derniers. Cette critique de la violence policière rallia modérés et radicaux, sans pour autant faire disparaître les divergences d’approche (ni les tensions nées de la guerre froide). Fallait-il, par exemple, parler des Algériens uniquement comme des victimes de la répression (dénonciation morale), ou bien en même temps comme des acteurs politiques dont on partageait les buts ?

Étant donné que l’État français employait une désinformation très forte sur la nature et le niveau de la répression envers les Algériens, faire découvrir la réalité de cette violence à la société française constituait une partie importante de l’action des opposants à la guerre. C’était l’affaire des intellectuels (Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, Madeleine Rebérioux, etc.) et des journalistes.

Outre la lecture des publications d’opposition, les raisons personnelles ont aussi joué dans l’opposition à la guerre : au-delà du cas de certains ouvriers et prêtres-ouvriers déjà évoqué, le fait de côtoyer des Algériens pour des raisons professionnelles a sensibilisé des enseignants, travailleurs et assistants sociaux, ainsi que des personnels médicaux.

Aide juridique et solidarité matérielle

Si le PCF était contre toute aide illégale au FLN, il lui accordait néanmoins son aide juridique. En effet, des communistes, souvent membres du Secours populaire, étaient nombreux au sein du Collectif des avocats du FLN. Ce collectif essayait de localiser des détenus algériens, de connaître les motifs de leur détention, de savoir s’ils avaient subi la torture, et tentait d’empêcher leur transfert vers l’Algérie. La Ligue des droits de l’Homme et le Mrap (créé en 1949), ont aussi joué un rôle important dans ce domaine.

En même temps que la répression, le PCF et ses organisations satellites (notamment le Mrap) dénonçaient l’exploitation socio-économique que subissaient les Algériens. Le Mrap considérait les Algériens comme des victimes du système colonial capitaliste et raciste et, à ce titre, dès le début des années 1950, cette organisation a attiré l’attention sur les conditions de logement terribles que connaissaient beaucoup d’Algériens.

Des organisations sont intervenues pour proposer une solidarité matérielle aux Algériens en France. Cette aide, qui n’a pas commencé avec la guerre elle-même, a pu venir d’organisations laïques (Secours populaire, Service civil international) ou bien religieuses (Mission de France, Cimade, Action catholique ouvrière). Les interventions dans les lieux de détention, l’aide aux familles de détenus algériens et la présence dans les bidonvilles 1 [voir article p.104] prolongèrent souvent des actions humanitaires entreprises par les mêmes organisations en Algérie. A priori apolitiques, ces actions étaient pourtant tout autant symboliques que matérielles. À l’automne 1961, le FLN finit ainsi par ne plus accepter l’aide matérielle du Secours populaire pour marquer son hostilité au PCF qui aurait refusé de manifester avec le FLN le 17 octobre 1961 2.

Après 1962, chrétiens et syndicalistes de gauche, organisations humanitaires, antiracistes et de défense des droits de l’Homme restèrent fidèles à leurs solidarités de la guerre d’indépendance, mais l’émergence avant, pendant et après Mai 1968 d’une extrême gauche combative modifia et élargit l’espace politique de cette solidarité.

De leur expérience des tactiques étatiques françaises pendant la guerre d’indépendance, les soutiens politiques au FLN et les opposants à la guerre plus généralement gardaient une sensibilité particulière et une disposition à dénoncer les exactions de l’État, le racisme, les violences (post-) coloniales et les différences de statut que subissaient les Algériens. Il existait également différents savoir-faire militants acquis pendant la guerre : par exemple, le respect de l’autonomie organisationnelle des Algériens et le recours à la contre-enquête face aux récits officiels.

Pour ces militants, de tendances politiques diverses, la guerre d’Algérie a souvent été une expérience très marquante. Certains d’entre eux ont souhaité transmettre la mémoire de cette guerre aux nouvelles générations et assurer ainsi un lien tenace entre la guerre d’Algérie, Mai 1968 et bien au-delà. Citons à ce titre, François Maspero, Alain Krivine, Alain Geismar, Jean-Louis Péninou, Georges Mattéi, Pierre Vidal-Naquet et Madeleine Rebérioux. C’est ainsi que d’autres militants vont découvrir la mémoire des solidarités et des amitiés franco-algériennes de la guerre d’Algérie : c’est le cas, par exemple, de Saïd Bouamama [voir article p. 137] et Farid Aïchoune, qui seront très impliqués dans les mobilisations des immigrés et celles de leurs descendants. Par conséquent, on peut considérer Mai 1968 et sa postérité comme un lieu et un moment de rencontre de différentes trajectoires militantes au sein d’organisations pour le moins variées (Étudiants socialistes unifiés, Parti socialiste unifié, Ligue communiste révolutionnaire, Unef, CFDT, Gauche prolétarienne, Parti communiste marxiste-léniniste de France, Vive la Révolution !, Secours rouge, Les Cahiers de mai, Fasti, Gisti, Cedetim, Mrap), à l’université, en usine et ailleurs.

Si Mai 1968 ne surgit donc pas d’un vide politique 3, il reconfigure un espace politique à la gauche de la gauche parlementaire, espace qui s’était développé en partie pendant et en raison de la guerre d’Algérie elle-même.

Pourtant, les motivations de ces soutiens politiques ne sont pas toujours identiques par rapport au passé. En effet, entre 1967 et 1975, de nombreux groupes d’extrême gauche ont cherché à incorporer les secteurs les plus marginalisés et exploités de la classe ouvrière – dont, ici, les Algériens – pour en faire les fers de lance de la révolution. À partir de 1967, déjà, certains militants maoïstes choisirent de « s’établir » en usine pour essayer de favoriser des mobilisations entre ouvriers français et immigrés. D’autres se rapprochèrent des Algériens vivant en bidonville, pendant que d’autres encore critiquaient la gestion paternaliste des foyers pour travailleurs immigrés. C’est ainsi qu’une nouvelle génération d’étudiants en particulier découvrit l’immigration algérienne en France.

La stratégie derrière ces différentes interventions consiste à politiser les immigrés algériens à la place de la gauche socialiste et communiste, à une époque où le PCF avait souvent des positions jugées contestables par rapport à l’immigration, notamment en matière de logement.

Toutefois, dans l’après-Mai 1968, le soutien aux immigrés était loin de cibler uniquement les Algériens : d’autres migrants subissaient des discriminations, notamment avec la diversification des migrations post-coloniales. L’aide juridique, par exemple, concernait moins les Algériens à cette époque, qui avaient un statut relativement « privilégié » en raison des accords d’Évian. Mais le caractère spécifique des Algériens n’en disparaissait pas pour autant, car ils restaient l’objet d’une hostilité parfois revancharde et d’une surveillance étatique importante, conséquences directes de la guerre d’indépendance.

Un exemple intéressant du militantisme de cette époque a concerné le Mouvement des travailleurs arabes (MTA, 1972-1977) [voir article p. 148], car cette organisation, qui rassemblait des étudiants et travailleurs de la diaspora arabe (Tunisie, Maroc, Algérie, Syrie) et qui était proche de la Gauche prolétarienne, a organisé des grèves contre le racisme (Marseille, Paris) en septembre 1973. Le savoir-faire militant de la guerre d’Algérie – ici, l’utilisation de la grève comme répertoire d’action – n’était donc pas l’apanage des soutiens français. Le MTA a aussi fait appel aux anciens soutiens intellectuels de la cause algérienne pendant la guerre de libération : Sartre et d’autres (Genet, Foucault), ont joué un rôle de caution morale et de « protection politique », voire physique, des militants du MTA et ont mené des contre-enquêtes pour remettre en question la version officielle concernant la mort d’Algériens tués par des particuliers ou la police au cours des années 1972-1974. Dans ce contexte, les mobilisations contre les violences racistes et leur relative impunité judiciaire ont aussi attiré différents mouvements et organisations de gauche (Mrap, LDH, PSU, CFDT, CGT) en plus de l’extrême gauche 4.

Souci d’autonomie

Comme dans d’autres domaines, Mai 1968 a servi de détonateur par rapport à la thématique du logement. La question du logement et de la résorption des bidonvilles, tout comme celle de l’antiracisme, n’intéressait pas que l’extrême gauche : sur le plan de l’aide matérielle, on vit la présence sur le terrain des mêmes organisations que pendant la guerre d’Algérie, plus la Fasti (créée en 1966). Se posèrent aussi à nouveau les questions épineuses du rapport entre aide humanitaire et souci, chez les plus radicaux, de politiser les questions sociales. La grève des loyers dans les foyers Sonacotra – commencée en 1974 – dura jusqu’en 1980 et toucha des étrangers de toutes nationalités. Comme avec le MTA, les organisations de gauche ont joué ici un rôle de soutien mais n’ont pas déclenché ces luttes.

Au fil des années 1970-1975, ce souci d’autonomie chez les immigrés, par rapport à la gauche française et aux amicales dominées par les États d’origine, s’affirma de plus en plus. On vit donc naître des formes d’action parmi l’immigration algérienne et d’autres immigrations qui se définissent sinon contre, du moins par rapport, à certains types de soutien et qui dénonçaient l’instrumentalisation des luttes des immigrés, rejetant des soutiens qui auraient tendance à vouloir parler pour, et à la place, des immigrés de manière paternaliste. Cette critique et ce processus de reconfiguration militant vont continuer avec le tournant culturel des années 1975-1980, le journal Sans Frontière et les nouvelles générations militantes antiracistes des années 1979-1985. Malgré la forte charge rhétorique du discours de la table rase, l’apport du passé en termes de soutiens et de savoir-faire militant était toutefois loin d’être absent.

Depuis 1945, militants d’extrême gauche, antiracistes, syndicalistes et chrétiens de gauche sont les principaux soutiens qui ont fourni une aide multiforme, et notamment humanitaire, aux Algériens. Pour beaucoup de militants, l’après-Mai 68 fournit une occasion supplémentaire de continuer un engagement qui s’est souvent prolongé jusqu’à nos jours. D’autres actrices et acteurs sont aussi entrés en scène dans les années suivantes. Il reste à creuser davantage les motivations et les modalités de la transmission de ces savoir-faire militants et à mieux comprendre comment cette aide a été vécue par les Algériens eux-mêmes.



1 Monique Hervo, Chroniques du bidonville : Nanterre en guerre d’Algérie (1959-1962), Actes Sud, 2012.

2 Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961 : Algerians, State Terror, and Memory, Oxford University Press, 2006 (traduction française : Tallandier, 2008).

3 Voir Kristin Ross, Mai 68 et ses vies ultérieures, Complexe, 2005.

4 Johanna Siméant, La Cause des sans-papiers, Presses de Sciences Po, 1998.

Associations subsahariennes : de la liberté d’association à la liberté surveillée (1960-1981)

Jean-Philippe Dedieu Sociologue et historien, Iris-EHESS

[Plein droit n° 89, juin 2011]

Au lendemain des indépendances, les ressortissants des pays africains anciennement sous administration française ont bénéficié de la liberté de se constituer en associations dans l’Hexagone. Au cours des années 1970, l’État français a rogné ce droit au profit d’une logique de surveillance 1.

Les régimes juridiques des associations formées en France au lendemain des indépendances par les ressortissants des territoires au sud du Sahara anciennement sous administration française ne peuvent être véritablement compris sans rappeler le cadre institutionnel qui fixe, à l’époque coloniale, la citoyenneté de ces ressortissants tout en entretenant la confusion sur leur nationalité. Ce cadre ambigu explique la liberté d’association accordée aux migrants des années 1960 jusqu’au milieu des années 1970, puis la mise en place d’un dispositif arbitraire de surveillance à mesure que, pour la France, la gestion des flux migratoires prend le pas sur le maintien de relations privilégiées avec ses anciennes colonies.

Pour reconnaître la dette de sang versé par les conscrits africains, mais aussi retarder la montée des mouvements indépendantistes et prévenir la perte de son empire colonial, l’État français accorde, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, de nouveaux droits civils et politiques tels que la liberté d’association 2 et la citoyenneté française aux ressortissants des territoires d’outre-mer 3. Le statut des colonies est de plus remanié dans une optique fédéraliste. La Constitution du 27 octobre 1946 institue l’Union française formée de la République française (France métropolitaine, départements et territoires d’outre-mer), d’une part, des territoires et États associés, d’autre part 4. La Constitution du 4 octobre 1958 prolonge ce projet politique par la création, prévue dans son titre xii, d’une fédération, la Communauté franco-africaine. Les ambiguïtés de la puissance coloniale sont bien visibles dans l’organisation des relations avec les anciens territoires d’outre-mer d’Afrique subsaharienne. En effet, bien que l’éventualité d’une indépendance progressive des États autonomes soit clairement inscrite dans l’article 86, le pouvoir constituant se limite à préciser, dans son article 77, qu’« il n’existe qu’une citoyenneté de la Communauté », sans se référer explicitement à l’existence de nationalités et de citoyennetés (locales), à savoir autres que (virtuellement) françaises.

La question de la nationalité

Sous la pression des élites dirigeantes africaines, notamment de Madeira Keïta et de Modibo Keïta pour le Soudan ou de Félix Houphouët-Boigny pour la Côte d’Ivoire, le législateur français est invité à donner un contenu à la nationalité et à la citoyenneté propres aux États fédérés. Présidé par le juriste Henri Battifol, un comité est créé en 1959 afin d’étudier les moyens de concilier « la cohésion de la Communauté » et « la personnalité des États » 5. Prenant pour référence la structure fédéraliste de l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), une nationalité de superposition, en l’occurrence la nationalité française, est retenue pour lier, au sein de la Communauté, les différents États membres et affirmer ainsi l’existence de la fédération à l’extérieur de ses frontières. Le primat accordé à la nationalité communautaire sur la nationalité locale permet d’éviter le travail administratif de départage qui pourrait s’exercer sur une population ne disposant pas d’état civil véritable 6 ou sur certaines « catégories intermédiaires » (les « métis dans ces pays »). De plus, il permet d’ajourner l’inscription dans le droit des mobilisations nationalistes qui se traduirait par le choix d’une nationalité exclusive. Enfin, il évite que les indépendances ne substituent aux anciennes discriminations de nouvelles inégalités dont pourraient désormais faire l’objet les Français d’origine métropolitaine devenus étrangers sur le sol africain 7. Présentées en janvier 1960, les conclusions des travaux du comité tendent à « faire application à tout citoyen de la Communauté du principe de l’assimilation au national de l’État dans lequel il réside » et définit le terme « étranger » en ce qu’il « n’est national d’aucun État de la Communauté ».

La logique assimilatrice prônée par l’État français à l’extrême fin de la période coloniale n’est pas remise en cause après les indépendances. Son influence s’exerce dans les droits de circulation et d’association qui sont accordés aux ressortissants des pays au sud du Sahara anciennement sous administration française.

Au début des années 1960, la question du contrôle des flux migratoires en provenance des nouvelles nations est éludée en raison de la volonté du ministère des affaires étrangères de préserver les intérêts politiques et économiques de la France dans ses anciennes colonies et ne pas provoquer des « retours massifs » d’Européens s’y étant établis 8. Comme pour l’Algérie, des accords instituent un régime privilégié de circulation et de séjour pour leurs ressortissants, lequel s’inscrit dans une véritable dérogation au droit commun des étrangers défini par l’ordonnance du 2 novembre 1945.

Dès juin 1960, le Mali et le Sénégal, qui seront suivis par Madagascar, le Tchad, la République centrafricaine, le Congo, le Gabon puis le Togo, concluent avec la France l’accord multilatéral sur les droits fondamentaux des nationaux des États de la Communauté qui inclut dans ses dispositions une clause d’assimilation au national 9. Son article 2 dispose que « tout national d’un État de la Communauté peut entrer librement sur le territoire de tout autre État de la Communauté, y voyager, y établir sa résidence dans le lieu de son choix et en sortir ». Reprenant cette clause, des conventions d’établissement sont tour à tour ratifiées par les différents pays signataires de l’accord 10. Par une décision du 10 mars 1961 du ministère des affaires étrangères, le gouvernement français décide d’étendre le bénéfice de ce régime juridique privilégié à l’ensemble des États francophones, à l’exclusion de la Guinée qui avait refusé d’adhérer à la Communauté.

Le principe d’assimilation au national permet que les associations formées en France par les ressortissants de ces pays africains ne soient pas soumises au titre iv de la loi du 1er juillet 1901 tel qu’institué par le décret-loi de 1939 11, qui dispose qu’« aucune association étrangère ne peut se former, ni exercer son activité en France, sans autorisation préalable du ministre de l’intérieur ». S’il est exact d’affirmer, en droit strict, que les pays ayant adhéré au pacte de la Communauté peuvent seuls prétendre à l’application de la clause d’assimilation, deux réunions interministérielles tenues en février 1962 puis mai 1963 décident, à la demande du secrétariat pour la Communauté et les affaires africaines et malgaches, pour des raisons d’opportunité politique, de l’étendre à l’ensemble des associations fondées par les ressortissants des pays d’Afrique subsaharienne anciennement sous administration française.

L’importance de l’engagement associatif des migrants se manifeste par la pérennisation des associations créées avant la décolonisation, d’une part, et par la création de nouveaux groupements, d’autre part. Selon les statistiques du ministère de l’intérieur, leur nombre s’élève à 130 en 1975. Les associations constituées par des ressortissants du Cameroun, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire, de Madagascar et de la Guinée sont les plus nombreuses. Qualifiées d’« internationales » selon la formule retenue par le ministère, 41 associations regroupent des migrants issus de plusieurs États africains.

Les associations africaines en « liberté surveillée »

Dès le début des années 1970, la lutte qui oppose le Quai d’Orsay au ministère de l’intérieur, quant à l’alignement des migrations africaines sur le droit commun des étrangers, se traduit par la remise en cause de la liberté d’association. L’engagement des migrants est considéré comme une atteinte à l’ordre public qu’il s’agit de réprimer et de prévenir. « Les associations fortement politisées généralement de tendance marxiste-léniniste, remarque en 1971 l’un des représentants du ministère, sont composées dans leur majorité d’étudiants hostiles aux autorités gouvernementales de leur pays d’origine. Elles agissent en étroite liaison avec des groupements extrémistes français et participent de plus en plus fréquemment à des manifestations portant atteinte à l’ordre public. » Jusqu’au milieu des années 1970, le ministère français de l’intérieur relaie auprès du ministère des affaires étrangères les critiques formulées par les préfets qui comprennent mal la libéralité du régime de simple déclaration mais aussi la complexité d’un dispositif juridique destiné à protéger les intérêts de l’État français en Afrique.

Dans le prolongement de la suspension de l’immigration décidée en 1974 et de la révision de certains accords bilatéraux de circulation, le ministère de l’intérieur met fin, en 1976, à la liberté d’association. Par une circulaire du 22 juillet 12, il fait application de l’ensemble des dispositions du titre iv aux associations constituées par des ressortissants des pays africains francophones. Selon ce texte, « la disparition de la Communauté, la révision des accords conclus avec la France et l’évolution politique différente des États africains, ont rendu cette situation inadaptée. Il est donc nécessaire de soumettre au régime des associations étrangères les associations créées en France par des ressortissants des États africains sous dépendance autrefois française ». Cette mesure vise les « associations qui seront désormais constituées » mais également les « associations africaines déjà constituées » qu’il conviendra de régulariser ou d’interdire 13.

Les documents d’archives ne permettent malheureusement pas de restituer les critères sur lesquels se fondent les préfets pour autoriser ou interdire la constitution ou l’exercice des activités en France des associations africaines après la publication de la circulaire. Il semble toutefois que l’étendue et la nature de leurs soutiens partisans ou gouvernementaux en France comme en Afrique ont été déterminantes pour bénéficier de la relative bienveillance de l’administration. Différents exemples peuvent être mentionnés. En 1977, le ministère de l’intérieur sursoit à la dissolution d’un groupement très critique de la politique conduite par la France et le Sénégal, l’Union générale des travailleurs sénégalais en France (UGTSF), au motif qu’elle « provoquerait immanquablement une nouvelle levée de boucliers de la part de l’extrême gauche française, mais également des partis et syndicats de gauche. ». Cette même année, l’Association des travailleurs Maliens en France (ATMF), qui avait été reconnue par le gouvernement de Modibo Keïta, n’est paradoxalement pas dissoute afin de ne pas radicaliser ses membres et enrayer ainsi l’unification du tissu associatif malien qui est alors entreprise dans l’Hexagone par le régime militaire de Moussa Traoré.

À l’inverse, les associations protestataires qui sont engagées dans l’espace public mais ne bénéficient que d’un faible soutien d’organisations extérieures, sont purement et simplement dissoutes par arrêté ministériel. En 1976, le Regroupement des Guinéens à l’Extérieur, le Regroupement des Guinéens en Europe, le Regroupement des Guinéens en France, le Comité international Ernest Ouandié et l’Organisation des communistes d’Afrique. En 1977, l’Union des démocrates pour le progrès du Cameroun et l’Union nationale des étudiants du Kameroun, malgré l’appui du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap). En 1978, la Solidarité des travailleurs maliens en France. En 1979, l’Association des étudiants dahoméens en France, le Mouvement des travailleurs ivoiriens en France et l’Amicale des Guinéens à Toulouse. En 1980, l’Union nationale des étudiants et élèves de la Côte d’Ivoire, l’Association des étudiants d’origine malgache, l’Association des stagiaires et travailleurs guinéens en France et l’emblématique Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF). Fondée en 1950, elle avait rassemblé à ses débuts près d’un tiers des étudiants africains installés en métropole et avait joué un rôle majeur dans les luttes anticoloniales menées depuis la France 14. Au lendemain des indépendances, le contrôle accru, par les États africains comme français, a instauré une double tension sur les membres de la FEANF. Ils sont respectivement devenus leurs « simples ressortissants » et leurs « nouveaux étrangers », ce qu’illustre, un quart de siècle plus tard, la dissolution de la Fédération.

La loi du 9 octobre 1981 15 supprimera définitivement le régime dérogatoire des associations étrangères institué par le décret-loi discriminatoire de 1939 16. Néanmoins, la progressive rupture des liens historiques noués pendant l’époque impériale entre l’Afrique et la France a déjà été consacrée par le recours arbitraire à un droit d’association sélectif. Cette pratique s’inscrit en outre dans l’édification, par des textes juridiques, des pratiques administratives et des discours publics, d’une nouvelle extranéité à laquelle les migrants issus des anciens territoires d’outre-mer n’ont cessé et ne cessent aujourd’hui d’être renvoyés.



1 Fonds Jacques Foccart et fonds du Centre des archives contemporaines (CAC) pour les courriers du ministère de l’intérieur.

2 Décret n° 46.432 rendant applicable à l’Afrique équatoriale française, l’Afrique occidentale française, à Madagascar et à la Côte française des Somalies, aux établissements français de l’Inde et de l’Océanie, à la Guyane, à la Nouvelle Calédonie et dépendances, au Togo et au Cameroun, les titres I et II de la loi du 1er juillet 1901, Journal Officiel de l’Afrique occidentale française, 20 avril 1946.

3 Loi Lamine Guèye nº 46-940 du 7 mai 1946.

4 Pierre Lampué, La Citoyenneté de l’Union française, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1950.

5 Conseil exécutif de la Communauté, « Rapport du Comité des experts chargés de l’étude des problèmes de nationalité et de citoyenneté », Réunion des 16 et 18 novembre 1959.

6 Roger Decottignies, « L’état civil en Afrique occidentale française », Annales africaines, 1955, p. 41-78.

7 Jean-Louis Quermonne, « Esquisse d’une théorie juridique et politique de la décolonisation », Revue juridique et politique de l’Union française, n° 3, 1958, p. 429-451.

8 Vincent Viet, La France immigrée. Construction d’une politique (1914-1997), Fayard, 1998, p. 279-295.

9 Publié au Journal officiel de la Communauté, 15 août 1960. Pour une chronologie détaillée, cf. Nadia Marot, « L’évolution des accords franco-africains », Plein droit, n° 29-30, novembre 1995, p. 96-97.

10 Voir Nadia Marot, « L’évolution des accords franco-africains », op. cit., p. 97.

11 Loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d’association, Journal officiel, 2 juillet 1901, titre iv institué par le décret-loi du 12 avril 1939 portant statut particulier des associations étrangères et associations composées d’étrangers.

12 Circulaire n° 76-365 du ministère de l’intérieur intitulée « Statut des associations constituées par les originaires des pays d’Afrique autrefois sous administration française » du 22 juillet 1976.

13 Il semblerait, selon une note du ministère de 1978, que les ressortissants du Congo-Brazzaville, du Gabon, du Sénégal, de la République Centrafricaine et du Togo aient ultérieurement recouvré le privilège de la simple déclaration.

14 Voir les témoignages autobiographiques de certains de ses cadres, Sékou Traoré, La Fédération des étudiants d’Afrique noire en France, Paris, L’Harmattan, 1985 ? ; Charles Diane, Les Grandes Heures de la FEANF, Paris, Chaka, 1990 ? ; Amady Aly Dieng, Les Premiers Pas de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), (1950-1955). De l’Union française à Bandoeng, L’Harmattan, 2003.

15 Loi n° 81-909 du 9 octobre 1981 modifiant la loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d’association en ce qui concerne les associations dirigées en droit et en fait par des étrangers, Journal officiel, 10 octobre 1981.

16 Qui subordonnait leur constitution à l’autorisation du ministre de l’intérieur.

III. À l’usine

Grèves d’atelier, grèves dures, conduites souvent à distance des syndicats : tel est le triptyque qui résume le mieux les mobilisations des OS immigrés dans la métallurgie durant la première moitié des années 1970.

L’histoire de l’immigration en France, dès la fin du xixe siècle, est indissociablement liée à celle du développement industriel. Bien que considérés comme une variable d’ajustement, embauchés massivement en période de croissance, licenciés voire expulsés en masse en période de récession économique au nom de la « protection de la main-d’œuvre nationale », les travailleurs et les travailleuses immigrées représentent une part toujours plus importante de la population active en France, au moins jusqu’à la fin des années 1970. En 1901, 3 % des actifs en France sont étrangers ? ; 4,4 % en 1921, 7,7 % en 1931, 7,3 % en 1974. Leur poids est plus important encore dans le secteur industriel. Belges, Italiens, Russes, Polonais, Espagnols, puis Algériens ou encore Portugais viennent grossir les bataillons de la main-d’œuvre productive dans les mines, la sidérurgie, la chimie, les savonneries, etc., dans des travaux souvent déqualifiés que fuient, dès qu’ils le peuvent, les ouvriers et les ouvrières françaises.

Rien d’étonnant dès lors à ce que les premiers travaux de sociologues puis d’historiens à s’être intéressés à l’immigration aient centré la focale sur le travail, et singulièrement le travail en usine. Mais, bien que fille de l’histoire du travail et du mouvement ouvriers, l’historiographie de l’immigration a tardé à étudier les dynamiques de participation des travailleurs et des travailleuses immigrées aux grèves ou aux luttes d’usine et plus largement aux formes de remise en cause de l’ordre usinier. Sans doute la condition spécifique faite à ces travailleuses et ces travailleurs, souvent considérés comme une main-d’œuvre d’appoint au séjour forcément transitoire, et le relatif désintérêt des organisations ouvrières françaises à leur endroit, n’étaient-ils pas pour rien dans ce « trou noir » de l’histoire.

Les textes réunis dans cette section montrent à rebours toute l’importance qu’il y a à considérer l’espace de l’usine comme un lieu de travail et de luttes, y compris pour les immigré·e·s.

Les grèves oubliées des immigrantes de Marseille (1924-1926)

Linda Guerry Post-doctorante au Centre urbanisation culture société (INRS) à Montréal

[Plein droit n° 82, octobre 2009]

Si la figure de l’immigrante travailleuse est encore largement absente de l’historiographie française, celle de l’immigrante révoltée ou en grève l’est encore bien davantage. Pourtant, au cours de l’histoire, des mouvements de lutte d’ouvrières étrangères ont bien eu lieu.

Le travail des immigrantes est étudié outre-Atlantique depuis les années 1980. Les nombreux travaux sur le sujet ont montré que la demande de main-d’œuvre féminine étrangère existait dans le passé et que des femmes ont aussi traversé des frontières avec l’intention de trouver un travail. Bien que la France soit un grand pays d’immigration depuis le xixe siècle, l’histoire du travail des immigrantes est encore largement méconnue.

L’histoire des femmes a cependant fait l’objet de recherches sur les migrations de travail à l’intérieur de l’espace national dès les années 1970, par exemple sur la migration de domestiques, qui est un phénomène de très longue durée. Dès avant l’industrialisation, migrer puis travailler dans la domesticité est un phénomène courant. Le confinement des immigrantes dans des secteurs d’activité traditionnellement féminins (domestique, care, prostitution) est considéré comme le résultat d’un transfert du travail de reproduction sociale à l’échelle internationale : l’immigration de femmes domestiques perpétue la répartition inégale des tâches entre hommes et femmes. Si le phénomène a pris de nos jours une importance considérable en raison de l’augmentation du taux d’activité des femmes dans les pays occidentaux et de la délégation des tâches domestiques à des immigrantes, la migration de domestiques a toujours été d’une importance majeure au cours de l’histoire.

Comme l’a montré l’historienne Nancy Green 1, le travail des femmes et des immigrants est sans cesse redéfini et l’interchangeabilité de la main-d’œuvre est pratiquée au cours de l’histoire. Par exemple, le domaine agricole a recours à l’embauche d’immigrantes dans des travaux considérés comme masculins. Dans les années 1920, les ressorts du profit expliquent la préférence des exploitants agricoles du Sud-Ouest pour les femmes dans le recrutement des vendangeurs espagnols. Dans la moitié nord de la France, de nombreuses Polonaises, Slovaques et Yougoslaves sont exploitées au cours de la même période dans des travaux d’ordinaire confiés à des hommes, la nature jugée rustique et robuste de ces femmes justifiant leur embauche. Face à ces situations d’exploitation, des femmes se révoltent. Elles se tournent, par exemple, vers leur gouvernement pour dénoncer leur situation 2.

Si la figure de l’immigrante travailleuse est encore largement absente de l’historiographie française, que dire de celle de l’immigrante révoltée ou en grève. On trouve pourtant, au cours de l’histoire, des mouvements de lutte d’ouvrières étrangères. Dans le cadre d’une recherche sur le genre de l’immigration et de la naturalisation à travers l’exemple marseillais 3, nous avons en effet relevé dans les archives des références à des grèves d’étrangères.

L’usine-internat

En 1894, dans une fabrique marseillaise de scourtins – sorte de cabas qui sert à écraser les olives afin d’en extraire l’huile –, la nouvelle législation sur le séjour des étrangers est le facteur déclencheur d’une grève d’ouvrières. Des étrangères, qui ne s’étaient pas conformées aux prescriptions de la nouvelle loi du 8 août 1893 4 – qui obligeait les étrangers arrivant dans une commune pour exercer une profession, un commerce ou une industrie, à se déclarer dans les huit jours et à faire viser un certificat d’immatriculation à chaque changement de résidence –, se mettent en grève pour demander une augmentation de salaire afin de payer les frais occasionnés par les poursuites à leur encontre. Elles n’obtiennent pas d’augmentation mais la prise en charge par les patrons des frais des contraventions. Si, à Marseille, à la fin du xixe siècle, les grèves d’immigrantes semblent peu nombreuses, elles se multiplient dans la première moitié du xxe siècle, en particulier dans l’industrie textile.

La migration temporaire de femmes venant travailler dans les filatures marseillaises dans la première moitié du siècle s’inscrit dans la continuité d’un phénomène qui se développe avec l’industrialisation : l’usine-internat. Ce système voit le jour aux États-Unis au début du xixe siècle (par exemple, le Lowell system dans le Massachusetts) et s’exporte ensuite en France. Des jeunes femmes originaires des campagnes migrent temporairement pour travailler et sont logées et nourries par l’entreprise. Les usines-internats de l’industrie textile se développent surtout de part et d’autre du Rhône, notamment après les révoltes ouvrières des canuts lyonnais en 1831 et 1834.

Stratégie des employeurs qui cherchent une main-d’œuvre moins remuante et moins coûteuse, l’implantation des usines-internats dans les campagnes répond aussi à la « question sociale » émergente sous la Monarchie de Juillet qui voit les autorités morales, médicales et religieuses déplorer les effets négatifs de l’industrialisation. Certains patrons s’associent d’ailleurs aux autorités religieuses, comme par exemple dans la filature de Jujurieux dans l’Ain 5. À la fin du xixe siècle, au moment où le système des usines-internats atteint son paroxysme (des dizaines de milliers d’ouvrières y travaillent), les patrons font appel à une main-d’œuvre de plus en plus lointaine et embauchent des Italiennes.

Plusieurs filatures s’installent au début du xxe siècle dans un quartier ouvrier situé à l’est de Marseille, la Capelette. En 1913, deux entrepreneurs, semble-t-il italiens, sont autorisés à installer au 98, boulevard Saint-Jean une filature de soie qu’ils appellent La Marseillaise. La main-d’œuvre embauchée par les patrons est principalement italienne. À la veille de la Première Guerre mondiale, les filatures marseillaises occupent plus de 1 000 ouvrières italiennes et environ 200 ouvrières françaises. Lorsque la filature est installée, elle dispose d’un dortoir de 50 lits. Puis, dans les années 1920, une centaine d’ouvrières y sont logées. Au recensement de 1926, parmi les ouvrières logées, 85 sont italiennes, 11 sont de nationalité turque et deux sont françaises. Les contrats proposés aux Italiennes précisent que leur salaire est compris entre 6 et 12 francs par jour (selon la période) 6, logement, chauffage, éclairage compris et que le voyage est aux frais des patrons. Cependant, le coût du voyage est parfois retenu sur les salaires et ces derniers sont souvent inférieurs à ceux annoncés sur le contrat.

Rapatriement des grévistes

En 1924, une grève éclate à La Marseillaise. Le commissaire de police note dans un rapport sur le conflit : « Les ouvrières prétextent qu’à la signature de leur contrat, le salaire qui leur était offert était avantageux par rapport à la lire et leur permettait de venir en aide à leur famille en Italie. Aujourd’hui cet avantage n’existe plus, et pour compenser cette perte, elles réclament une augmentation de deux francs correspondant à peu près aux bénéfices qu’elles tiraient de la valeur du franc. » Cette grève est spontanée et indépendante de toute organisation syndicale ? ; elle revêt des caractéristiques spécifiques aux grèves de femmes pointées par l’historienne Michelle Perrot : « subites, défensives, peu organisées 7 ». Les grévistes tentent de partir en cortège pour manifester en ville, autre caractéristique des grèves féminines 8. Évaluées à environ 200 par la police, elles sont dispersées par un service d’ordre envoyé sur les lieux. Si, dans l’industrie textile où les salaires sont très bas, la revendication salariale des ouvrières est classique, elle correspond ici à l’avantage que trouvent les immigrantes à venir travailler en France. Finalement, après quelques jours de grève, les ouvrières obtiennent 1,25 franc d’augmentation. La répression de la grève revêt aussi un caractère spécifique : après une entente entre les patrons et le consulat général d’Italie, un rapatriement d’ouvrières (venues en France avec un contrat de travail) est organisé aux frais des employeurs à partir de gares situées en périphérie de Marseille afin d’« éviter tout incident en ville ». Le fait que les grévistes soient des étrangères logées dans l’entreprise permet aux patrons de licencier et d’éloigner physiquement des ouvrières en les rapatriant dans leur pays.

Une autre grève, déclenchée en 1926 par les ouvrières de La Marseillaise, voit entrer en scène l’Union départementale unitaire (UDU) de la Confédération générale du travail unitaire (CGTU) 9. Cette grève est plus longue que la précédente : elle dure quatorze jours. La majorité des ouvrières (370 dont 83 logées dans les dépendances de la filature) arrêtent le travail pour une augmentation de salaire : elles demandent 2 francs supplémentaires par journée de travail. Pour faire face à la grève, le patron ferme les portes de son usine (sauf aux ouvrières logées). Si les ouvrières semblent avoir spontanément arrêté le travail, elles reçoivent cette fois l’aide d’un conseiller de la Bourse du travail, Paul Bonnet, qui les incite à s’organiser au sein du syndicat unitaire.

Deux jours après le déclenchement de la grève, Paul Bonnet se présente seul à la direction de la filature pour soutenir les revendications des ouvrières grévistes, mais le patron demande à recevoir une délégation d’ouvrières. Lors de l’entrevue, il refuse l’augmentation de salaire demandée et menace de rapatrier les ouvrières logées « au cas où la grève ne prendrait pas rapidement fin ». Là encore, le rapatriement des immigrantes grévistes est utilisé comme moyen de pression pour mettre fin à la grève. Le patron ne proposant que 50 centimes d’augmentation, le conflit se poursuit et Paul Bonnet invite « les grévistes à se grouper plus que jamais, élément indispensable pour obtenir satisfaction ».

Le lendemain, les déléguées ouvrières se rendent à la direction, demandent une augmentation de 3 francs par jour et informent qu’un syndicat est en voie de formation. Cette entrevue ne donnant aucun résultat, Paul Bonnet invite le préfet à jouer le rôle de médiateur. Deux jours plus tard, une délégation composée d’une partie des ouvrières en grève et de membres de la Bourse du travail se rend à la préfecture. La grève prend fin après une entrevue entre Paul Bonnet, les déléguées ouvrières et les patrons de la filature, qui aboutit à 1 franc d’augmentation. À la fin du conflit, une tension était cependant apparue entre les ouvrières étrangères logées et la délégation qui ne comptait pas d’ouvrières logées : les premières reprochaient aux déléguées de ne pas avoir demandé une indemnité égale au salaire d’une demi-journée de travail par jour de grève et déclaraient que, pour un tel résultat, elles n’auraient pas autant attendu et auraient repris le travail avec une augmentation de 50 centimes. On voit bien ici que, pour les immigrantes temporaires, les jours de grève étaient comptés et qu’elles seraient allées plus loin dans les revendications relatives au paiement des jours de grève.

L’UDU a joué un rôle important dans ce conflit qui a débouché finalement sur la syndicalisation des ouvrières. Un article du Petit Provençal mentionne l’issue du conflit : « Elles [les ouvrières] décident de s’organiser puissamment au sein du syndicat pour la défense de leurs intérêts. Remercient l’UDU du concours apporté dans ce mouvement. Lèvent la séance aux cris de "Vive le syndicat" et "Toutes au syndicat !" » Mais les revendications des ouvrières étrangères n’ont pas été prises en compte.

Le rôle joué par l’UDU dans l’organisation de la grève et la syndicalisation des ouvrières entre-t-il dans le cadre des actions entreprises dans les années 1920 par la CGTU et le Parti communiste pour rallier des ouvriers étrangers ou entre-t-il dans l’action de recrutement des femmes ? Un document datant de 1926 montre que la « femme étrangère » ne fait pas partie des catégories mises en avant dans les campagnes de recrutement du Parti communiste. Cette main-d’œuvre de l’industrie textile, qui compte pourtant en majorité des étrangères, entre dans la catégorie des femmes, celle des « femmes étrangères » ne paraissant pas pertinente dans les campagnes de mobilisation et de recrutement. Deux faits concernant les immigrantes temporaires peuvent appuyer cette hypothèse : d’une part, la menace de rapatriement des ouvrières logées dans la filature ne semble pas avoir été dénoncée par le syndicat ? ; d’autre part, parmi les déléguées ouvrières, il n’y avait pas d’ouvrière logée.

Comme d’autres ouvriers et ouvrières étrangères, celles de La Marseillaise participent au mouvement de grèves du printemps et de l’été 1936. La grève dure vingt jours et les déléguées ouvrières auraient, selon les patrons, confisqué les clés de l’usine. Comme dans d’autres entreprises, la reprise du travail entraîne des tensions entre les patrons et les ouvriers : en août 1936, des ouvrières sont licenciées pour activité syndicale. La participation de femmes étrangères au mouvement de grèves de 1936 apparaît d’ailleurs scandaleuse. Un éditorial du Petit Marseillais (26 juin 1936) note : « Nous savons telle étrangère qui, dans une usine marseillaise, rallumait sans cesse la grève que des ouvrières et des patrons français avaient réussi à éteindre. »

Des grèves spontanées et autonomes

Ces grèves d’ouvrières à La Marseillaise ne sont pas isolées. Dans d’autres entreprises marseillaises, des étrangères se mettent en grève : une fabrique de tapis créée par des Arméniens en 1924, qui loge sa main-d’œuvre grecque et arménienne, voit ses ouvrières tisseuses se mettre en grève en 1925 pour une augmentation de salaire ? ; la Société des filatures et tissages, dans le quartier de la Capelette, connaît aussi des grèves dès 1918 et au cours de l’entre-deux-guerres.

Les grèves d’immigrantes n’ont pas laissé de traces dans les mémoires. Le cas des ouvrières de la filature La Marseillaise dans le quartier ouvrier de la Capelette à Marseille montre cependant que des immigrantes temporaires ont mené ou ont participé à des luttes collectives au cours de l’entre-deux-guerres. Se situant au plus bas de l’échelle salariale et bien souvent subissant des conditions de travail déplorables, ces femmes ne sont pas restées inactives pour autant et se sont mises en grève de manière spontanée et autonome. Si la figure de l’immigrante gréviste demeure encore aujourd’hui un impensé, la grève d’une trentaine de femmes de chambre – la plupart immigrantes africaines – en 2002-2003, au sein de la société sous-traitante Arcade du groupe Accor pour obtenir une amélioration de leurs conditions de travail [voir article p. 196], s’est caractérisée comme une « lutte atypique » et a démontré la détermination et une certaine invention dans les luttes d’immigrantes dont on met bien souvent en doute la capacité de mobilisation et d’action 10.



1 Nancy L. Green, Du Sentier à la 7e Avenue. La confection et les immigrés. Paris-New York, 1880-1980, Seuil, 1998, p. 223-263.

2 Janine Ponty, Polonais méconnus. Histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, Publications de la Sorbonne, 1988, p. 83-112 ? ; Ronald Hubscher, « Les femmes de l’ombre : migrantes italiennes et polonaises dans l’entre-deux-guerres », in Ruralité française et britannique, xiiie-xxe siècle. Approches comparées, Nadine Vivier (éd.), Presses Universitaires de Rennes (PUR), 2005, p. 129-143.

3 Linda Guerry, Le Genre de l’immigration et de la naturalisation. L’exemple de Marseille (1918-1940), ENS Éditions, 2013.

4 Loi du 8 août 1893 « relative au séjour des étrangers en France et à la protection du travail national » (Journal Officiel du 9 août 1893, p. 4173).

5 Voir Dominique Vanoli, « Les couvents soyeux », Les Révoltes logiques, n° 2, 1976, p. 19-39.

6 S’agissant des journaliers, les salaires des hommes sont en général compris entre 20 et 40 francs par jour, ceux des jeunes filles, des garçons et des femmes sont compris entre 10 et 20 francs par jour.

7 Michelle Perrot, Les Ouvriers en grève (France, 1871-1890), tome I, Mouton, 1974, p. 318-330.

8 Ibid.

9 La CGTU, née de la scission syndicale de la Confédération générale du travail (CGT) en 1921, est proche du Parti communiste.

10 Voir à ce sujet l’enquête de Carine Eff en trois parties dans Vacarme : « Journal d’une femme de chambre », n° 22 (hiver 2003), n° 24 (été 2003) et n° 28 (été 2004).

Peñarroya (1971-1977) : « Notre santé n’est pas à vendre ! »

Laure Pitti Maîtresse de conférences en sociologie à l’université Paris 8

[Plein droit n° 83, octobre 2009]

La lutte des ouvriers des usines Peñarroya, dans les années 1970, a pendant longtemps été considérée comme un modèle d’autonomie politique des immigrés. Ce qui apparaît cependant plus exemplaire encore est son objet même : la revendication d’un droit à la santé.

De toutes les grèves de travailleurs immigrés des années 1970, celle des ouvriers de l’usine Peñarroya de Lyon, en 1972, semble s’être imposée dans la mémoire collective comme la plus marquante, voire la plus « significative » 1. Sur ce point, les grilles de lecture varient avec le temps : d’abord appréhendée comme une grève exemplaire des formes d’organisation collective qui se firent jour, dans le sillage de 1968, en marge du mouvement ouvrier traditionnel, d’aucuns l’ont, depuis, analysée comme prémisse à l’autonomie politique des immigrés, « révélée » à l’opinion par la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 2. Ces différentes grilles de lecture ont eu pour point commun de privilégier l’analyse des formes d’organisation de la grève elle-même, perçues comme inédites. Mais en resserrant ainsi la focale, elles ont eu tendance, d’une part, à laisser dans l’ombre la généalogie d’une mobilisation qui ne se limite pas à la grève, d’autre part, à minorer le caractère à bien des égards novateur de l’objet même de cette mobilisation : la revendication d’un droit à la santé.

Peñarroya, une lutte en quatre actes

À la fin des années 1960, le groupe Peñarroya est le premier producteur de plomb en France et son activité repose à la fois sur l’extraction du minerai (en France, dans les mines de Largentière en Ardèche, des Malines dans le Gard, de La Plagne en Savoie et de Peyrebrune dans le Tarn), sa transformation (dans l’usine de Noyelles-Godault par exemple) ou sa récupération à partir des vieilles batteries de voiture (notamment dans les usines de Saint-Denis et de Lyon). La main-d’œuvre y est en majorité constituée d’ouvriers étrangers 3, pour l’essentiel originaires du Maghreb et dans une moindre mesure d’Afrique subsaharienne. Si les conditions de travail, à partir d’un tel minerai, sont par définition difficiles, les sites de production de Peñarroya se singularisent par leur caractère vétuste. À bien des égards, la législation du travail semble y être restée lettre morte : la sous-déclaration des accidents du travail et des maladies professionnelles et l’inaction, voire l’incurie, des comités d’hygiène et de sécurité y sont monnaie courante. Si les grèves de mai-juin 1968 ne changent rien à ce tableau – l’usine Peñarroya de Saint-Denis, par exemple, n’a pas fait grève en 1968 4 –, les reconfigurations militantes issues du mouvement de Mai vont venir secouer l’édifice.

Acte 1 : la grève de Saint-Denis (1971)

Déclenchée le 19 janvier 1971, la grève des ouvriers de l’usine Peñarroya de Saint-Denis fait suite à plusieurs mois de discussions collectives, à l’échelle des ateliers puis en assemblée générale, qui aboutissent, en décembre 1970, au total renouvellement des délégués du personnel. Pour la première fois dans l’histoire de cette usine, des travailleurs immigrés, « originaires d’Afrique 5 », accèdent à ce mandat, alors même que la législation imposait encore d’être français pour être éligible aux fonctions de délégué du personnel 6. La syndicalisation massive à la CGT des travailleurs immigrés de l’usine, durant l’automne 1970, qui renouvela radicalement la section syndicale de l’établissement, et la menace d’un boycott des élections en cas de changement de liste des candidats, firent céder la direction.

La grève que ces délégués concourent à déclencher, devant le refus de la direction de satisfaire les revendications déposées le 11 janvier 1971, se présente d’emblée comme une grève pour les droits, en particulier celui de travailler dans des conditions décentes. Portées par un « comité des ouvriers de Peñarroya » qui se démarque rapidement des appareils syndicaux (notamment de l’union locale CGT), les revendications, dont la quasi-totalité ont trait aux conditions de travail et à la sécurité, pourraient pour certaines paraître dérisoires (« réparation des douches et du chauffage des vestiaires », « embauche d’un ouvrier pour l’entretien des vestiaires », « possibilité de faire laver les bleus tous les 8 jours », « obtention de trois paires de bleus par an et d’une casquette pour tous », « obtention de chaussures de sécurité gratuites », « attribution de bleus et de chaussures dès l’embauche », « un samedi sur deux de repos pour les casseurs de batterie » 7) si elles ne faisaient prendre toute la mesure des conditions de travail d’un autre âge qui avaient alors cours dans l’usine. Les images tournées durant la grève par un militant du groupe maoïste libertaire Vive la Révolution ! et la bande-son qui accompagne leur montage en témoignent, qui montrent une usine vétuste où les ouvriers sont quotidiennement exposés, sans protection, à l’intoxication par le plomb – ou saturnisme 8.

Au terme de près de trois semaines de grève avec occupation, les ouvriers de l’usine dionysienne obtiennent satisfaction sur la plupart de leurs revendications, à l’exception de la prime d’insalubrité qu’ils demandaient « pour la saleté qui nous colle à la peau et à l’intérieur 9 ». Pour autant, la reprise du travail, le 6 février 1971, ne met pas fin à la mobilisation, en particulier sur les conditions de travail et la santé, ni a fortiori aux formes d’organisation collective initiées depuis l’automne 1970, en marge des appareils syndicaux et des formes instituées de représentation ouvrière. Ainsi, un « comité de sécurité des ouvriers » se met en place à l’issue de la grève, en vue d’« engager la lutte sur la sécurité » au travail, partant de l’idée que « le comité d’hygiène et de sécurité du patron pense plus à la ferraille qu’à la santé des ouvriers, c’est aux ouvriers de défendre leur santé 10 ». Autre signe de la pérennité du processus d’organisation collective initié quelques mois plus tôt, la lettre qu’une quinzaine d’ouvriers de l’usine, dont les délégués du personnel, rédigent collectivement, élargit le périmètre de la lutte à partir de mars 1971.

Acte 2 : une mobilisation qui s’élargit (1971-1972)

Moins de trois semaines après la fin de la grève, la « lettre des ouvriers de Saint-Denis aux travailleurs du trust », datée du 25 février et diffusée notamment par l’intermédiaire des Cahiers de Mai qui la publient sous la rubrique « les luttes qui préparent l’avenir » 11, revient sur l’expérience du conflit. Elle confirme la centralité des questions de santé et le rôle joué par la grève dans la prise de conscience d’une capacité ouvrière en la matière : « L’air que nous respirons est plein de vapeur et de poussière de plomb qui donnent la maladie professionnelle que certains d’entre vous ne connaissent que trop : le saturnisme. Cette maladie détruit le sang, attaque les articulations. Certains d’entre nous ont une grande difficulté à fermer les mains, à marcher même. […] La direction ne veut pas admettre que cette maladie est dans l’usine. […] Si un ouvrier se plaint des mauvaises conditions de travail, la direction répond toujours que c’est de sa faute, qu’il n’applique pas les "règles de sécurité"… Quoi qu’il arrive dans l’usine, c’est toujours nous qui sommes fautifs ! […] Mais depuis la grève, nous avons compris que les ouvriers doivent défendre leur santé. Après avoir été traités comme des bêtes pendant des années, nous avons compris que, pour la sécurité comme pour les salaires, seule la lutte dans l’unité peut faire reculer le patron. Nous avons créé un comité de sécurité à nous. Nous obligeons la direction à donner par écrit, à chaque ouvrier, le résultat des analyses de sang. Aidés par un médecin, nous apprendrons à connaître la maladie du plomb pour mieux nous défendre contre elle et nous trouverons bien le moyen d’imposer à la direction les réparations nécessaires pour la sécurité 12. »

L’objectif de cette lettre est de développer les liaisons directes entre les ouvriers des différentes usines du groupe, notamment sur les questions de conditions de travail et de santé. Objectif atteint : entre mars et décembre 1971, plusieurs réunions ont lieu entre ouvriers des usines de Saint-Denis, Lyon et Escaudœuvres dans le Nord. De ces réunions ressort un cahier de revendications commun aux trois usines. Devant les fins de non-recevoir des directions des trois établissements, une grève est préparée durant le mois de janvier 1972 et déclenchée le 9 février, dans les usines de Saint-Denis et Lyon. L’appel que lance le comité de grève commun aux deux usines, ce 9 février, résume ainsi les revendications : « Nous réclamons le droit de vivre 13. »

Acte 3 : la grève de Lyon-Gerland (1972)

Si, à Saint-Denis, la grève, désavouée par l’union locale CGT qui y voit la main des « bandes maoïstes et autres aventuriers 14 », s’arrête rapidement faute de relais extérieurs dans ce bastion de la banlieue rouge, à Lyon, elle s’installe dans la durée. Structurée par une pratique collective similaire à celle des ouvriers de Saint-Denis (délégués choisis après des discussions atelier par atelier, puis en assemblée générale ? ; élaboration du cahier de revendications au terme de nombreuses réunions qui suivent les mêmes étapes), incarnée localement par la jeune section syndicale CFDT de Peñarroya-Lyon à laquelle ont adhéré tous les manœuvres et OS immigrés de l’usine, elle est appuyée par un comité de soutien très actif, qui permet une autonomie financière et logistique des grévistes – notamment par les relations tissées, au fil de la grève, avec des paysans du Centre départemental des jeunes agriculteurs, qui viennent à plusieurs reprises approvisionner le piquet de grève.

Ce comité de soutien, animé par des militants des Cahiers de Mai, comprend des intellectuels, des artistes (notamment Colette Magny, qui consacre plusieurs chansons à la grève, ou Léo Ferré), des médecins. Parmi ces derniers, des médecins généralistes, des étudiants en médecine ou des « travailleurs de la santé » lyonnais, prennent en charge la rédaction d’un « Dossier santé » ? ; ils sont relayés à Paris par le réseau du Groupe information santé (GIS), alors naissant, qui contribue à la diffusion d’une « déclaration des médecins du comité de soutien aux travailleurs de Peñarroya ». Deux semaines après son déclenchement, la grève recueille près d’une centaine de signatures dans la profession. Le soutien émane aussi d’habitants du quartier de Gerland, sensibilisés aux dangers du plomb par voie de tracts et de réunions d’information, elles-mêmes appuyées sur la diffusion d’une brochure, Peñarroya, les deux visages du trust, relayée par un film au titre éponyme, conçu en moins de deux semaines par Dominique Dubosc et Daniel Anselme, et projeté notamment à Paris, Lyon ou Nantes. Sur le front de la santé, la grève atteste d’une radicalisation des positions ouvrières, caractérisée à la fois par la mise en cause, radicale, d’une médecine du travail aux ordres du patronat, et le refus de monnayer l’exposition au risque d’intoxication par le plomb : « Nous ne voulons plus être des ouvriers à bas prix. […] Notre santé n’est pas à vendre. C’est pourquoi nous ne demandons pas des primes, mais des équipements qui suppriment la cause des accidents et des maladies 15. »

Au terme d’un mois d’une grève au retentissement national, les ouvriers de l’usine de Lyon obtiennent de la direction de l’établissement que celle-ci « [s’engage] enfin à étudier un système d’élimination des fumées et des poussières de plomb 16 », en même temps qu’une diminution des horaires de travail, une augmentation de salaires, l’embauche d’une infirmière à plein temps et la communication de leurs analyses médicales. La bataille sur la santé n’en est pas pour autant terminée, l’accès à l’information médicale, décryptée par des médecins engagés aux côtés de ces ouvriers, ouvrant un nouveau front : celui d’un dépistage précoce, et donc d’une prévention, de l’intoxication par le plomb.

Acte 4 : faire valoir son droit à la santé (1972-1977)

De 1972 à 1977, la mobilisation conjointe d’ouvriers de l’usine Peñarroya de Lyon puis de Villefranche-sur-Saône (où est transféré le site de production en septembre 1974), et de « médecins des ouvriers », révélateurs du courant critique qui traverse alors le champ médical 17, aboutit à la production d’une expertise alternative sur le saturnisme.

Celle-ci s’appuie sur une enquête médicale impulsée par des médecins du « secteur usine » du Groupe information santé, à laquelle les ouvriers prennent une part active en 1973, et dont les résultats montrent l’obsolescence des critères de dépistage retenus par le code de la sécurité sociale pour reconnaître l’intoxication par le plomb 18. Jusqu’en 1977, en effet, la sécurité sociale ne reconnaissait comme malades du saturnisme que les individus déjà manifestement atteints. Or, la conviction qu’ont bien des ouvriers de « se savoir en mauvaise santé 19 », alors qu’aucune intoxication ne leur est reconnue par la médecine du travail selon les critères fixés par le code de la sécurité sociale, est confortée par les analyses poussées que des hématologues parisiens, dont le professeur Robert Zittoun, membre du GIS, font des prélèvements réalisés au cours de l’enquête médicale menée sur 40 ouvriers de Peñarroya-Lyon. Des ouvriers sont bel et bien intoxiqués par le plomb sans pour autant présenter de manifestations cliniques de l’intoxication. Les savoirs profanes trouvent ici droit de cité dans le champ médical.

Au terme d’une nouvelle campagne de mobilisation de près de trois ans, croisant édition et diffusion d’une brochure sur la santé, rédigée par le comité de soutien aux ouvriers de Peñarroya en mars 1974, réunions et rédaction de tracts communs avec d’autres entreprises productrices de plomb, comme la Société chimique des Mureaux (1975-1976), montage audiovisuel dénonçant les effets du plomb sur la santé (1976) ou encore pétitions de médecins (1974-1976), la Sécurité sociale, en juin 1977, modifie les critères de dépistage et de reconnaissance de l’intoxication par le plomb, en y introduisant un indicateur de l’intoxication infra-clinique (ou syndrome biologique). L’expertise alternative produite à Peñarroya, support de la revendication d’un droit à la santé entendu comme maintien d’une intégrité corporelle, là où jusqu’alors prédominaient les logiques de réparation des préjudices subis, se voit ainsi légitimée, dans le champ de l’action publique, par l’adoption de ces nouvelles dispositions réglementaires.

Ainsi, bien qu’unique en son genre, en ces « années 68 » où la santé à l’usine devient pourtant un objet de luttes, celle des ouvriers de Peñarroya n’en apparaît pas moins exemplaire de l’impact d’une mobilisation ouvrière sur la reconnaissance d’un droit à la santé et d’une capacité des ouvriers à s’en saisir et se l’approprier.



1 Daniel Anselme, « La grève de Peñarroya-Lyon, 9 février-13 mars 1972 », Quatre grèves significatives, Paris, EPI, 1972, p. 141-173.

2 Cf. par exemple Mogniss H. Abdallah, J’y suis, J’y reste ! Les luttes de l’immigration en France depuis les années soixante, Paris, éditions Reflex, 2000.

3 Et de migrants nationaux, en l’occurrence de harkis dans la mine de Largentière.

4 Cf. Inspection du travail, 2e section, Note de Monsieur Delafosse, inspecteur du travail, à Monsieur le directeur départemental du travail et de la main-d’œuvre de la Seine-Saint-Denis. Objet : conflit Peñarroya, 11 février 1971, 9 p., p. 7, archives départementales de Seine-Saint-Denis (AD 93), cote 1383W17.

5 Société minière et métallurgique de Peñarroya, Usine de Saint-Denis, À Monsieur l’inspecteur du travail de Saint-Denis, 17 février 1971, 14 p. manuscrites, p. 1, AD 93, cote 1383W17.

6 La loi du 27 juin 1972 met fin à cette discrimination légale, levant la condition de nationalité et rendant possible l’éligibilité des étrangers « à condition qu’ils sachent lire et écrire le français », condition assouplie en 1975, puis levée en 1982. Cf. Choukri Hmed, « La représentation des étrangers dans l’entreprise (1960-1990) », in Éric Fassin, Jean-Louis Halpérin, Discriminations : pratiques, savoirs, politiques, Paris, La Documentation française, « Études et recherches », 2009, p. 59-67.

7 Inspection du travail, 2e section, Note de Monsieur Delafosse, inspecteur du travail…, op. cit., p. 2.

8 Cf. Laure Pitti, « Peñarroya, 1971-1972. Deux films, deux regards, une mobilisation », in Tangui Perron, Histoire d’un film, mémoire d’une lutte. Étranges étrangers, un film de Frédéric Variot et Marcel Trillat, Paris, 2009, Périphérie/Scope éditions, p. 152-173.

9 Comité des ouvriers de Peñarroya, « Ce que nous voulons, C’EST JUSTE ! », tract, 1 p., s.d. (17 ou 18 janvier 1971 ?), AD 93, cote 1383W17.

10 Bande-son du film Peñarroya-Saint-Denis (Nouvelle société, n° 8), 1971, N & B, 12’.

11 « Peñarroya. Lettre des ouvriers de Saint-Denis aux travailleurs du trust », Cahiers de mai, n° 28, mars 1971, p. 4-7.

12 Ibid., p. 5.

13 Appel du comité de grève de Peñarroya-Lyon-Gerland et de Peñarroya-Saint-Denis, 9 février 1972, 1 p., reproduit in Pour le succès des travailleurs de Peñarroya, bulletin d’information du comité de soutien aux travailleurs de Peñarroya, n° 1, 2 mars 1972.

14 Union locale des syndicats CGT de Saint-Denis, « Pour une action syndicale responsable et efficace », tract, s.d. (14 février 1972), 2 p., AD 93, cote 1383W17.

15 CFDT, « Pourquoi nous voulons être main dans la main avec les travailleurs français », tract, 2 p., 20 février 1972, reproduit in Pour le succès des travailleurs de Peñarroya…, op. cit.

16 Michel Lévine, « L’or et le plomb », Tankonalasanté, n° 4, novembre 1973, p. 10.

17 Cf. Pascal Marichalar, Laure Pitti, « Réinventer la médecine ouvrière ? Retour sur des mouvements médicaux alternatifs dans la France post-1968 », Actes de la recherche en sciences sociales, 2013, n° 196-197, p. 114-131.

18 Cf. Laure Pitti, « Experts ‘‘bruts’’ et médecins critiques. Ou comment la mise en débats des savoirs médicaux a modifié la définition du saturnisme en France durant les années 1970 », Politix, 2010, vol. 23, n° 91, p. 103-132.

19 « GIS secteur usine », Tankonalasanté, n° 5-6, décembre 1973-janvier 1974, p. 9-11.

Les luttes des OS immigrés dans l’automobile (1970-1975)

Laure Pitti Maîtresse de conférences en sociologie à l’université Paris 8

[Plein droit n° 63, mars 2003]

Les grèves des OS immigrés des usines Renault sont exemplaires de la centralité des revendications professionnelles et des modalités de prise de parole dans les « luttes de l’immigration » des années 1970.

Lors des récents débats sur l’avenir de l’île Séguin, Babel ouvrière s’il en fut du temps où s’y dressaient les usines Renault, nombre de responsables syndicaux, au premier rang desquels Roger Silvain, secrétaire de la CGT-Renault dans les années 1960-1970, mettaient en avant le rôle que les travailleurs immigrés avaient joué dans l’histoire de ces usines automobiles emblématiques « pour l’ensemble des travailleurs » 1.

Ces prises de position publiques avaient un caractère novateur. Jusque-là, en effet, le rôle des travailleurs immigrés dans l’histoire des luttes et des conquêtes ouvrières avait souvent été tenu pour marginal par la majorité des responsables politiques et syndicaux comme, depuis, par une majeure partie des historiens du social 2. Réputés travailleurs de passage, on concevait mal qu’ils puissent se mobiliser. Cette réputation infirmée par la récurrence de leurs mobilisations à partir de 1968 (depuis peu revisitées 3), l’analyse qui fut faite de ces luttes en donna l’image de luttes marginales ou spécifiques. Or celles-ci non seulement disent beaucoup du travail ouvrier de cette époque en réaction auquel elles sont souvent déclenchées, mais elles ont, pour certaines d’entre elles, eu des effets sur l’organisation de ce travail ouvrier qui dépassaient de loin les seuls travailleurs immigrés.

OS immigré, une double condition

« Immigré = OS, l’équation de Billancourt » titrait L’Humanité, en écho à un colloque consacré aux « Hommes de l’industrie automobile » à Boulogne-Billancourt 4. À Billancourt, à partir de 1945, ce furent en effet les Algériens qui vinrent former les gros bataillons d’OS, eux que l’on n’appelait alors pas encore « immigrés » mais « Français musulmans d’Algérie ». En 1957, ceux-ci constituent les deux tiers des migrants (coloniaux et étrangers) embauchés à l’usine et sont OS à 95 %. Jusqu’au milieu des années 1970 cependant, l’équation ne vaut pas seulement aux usines Renault de Billancourt mais peut, plus largement, être appliquée à l’industrie automobile, voire métallurgique, en région parisienne. Aux usines Renault de Choisy et de Flins, Simca de Nanterre, comme à Citroën quai de Javel, puis Aulnay ou encore Peñarroya de Saint-Denis, Algériens, Marocains, Espagnols et Portugais fournissent les plus importants contingents d’OS.

Dans les usines de province, en revanche (Citroën à Rennes, Renault au Mans), ce sont de jeunes Français qui, à partir des années 1960, fournissent l’essentiel des nouveaux OS – à l’exception des usines Peugeot, historiquement implantées à Sochaux, qui recrutent massivement les OS parmi les étrangers à compter de 1967-1968 5. Dans les années 1960-1970, si « jeunes » et « OS » vont de pair dans les régions faiblement industrialisées où le recrutement s’appuie massivement sur une main-d’œuvre rurale à l’origine, dans les régions industrielles anciennes en revanche, telles le Nord, l’Est, le bassin parisien ou encore le Rhône, les conditions d’OS et d’immigré se redoublent.

Jeunes comme immigrés, ces OS constituent une pièce maîtresse du système industriel automobile et de sa formidable expansion entre 1968 et 1973. Dans l’intervalle, la production de voitures particulières double chez Renault, passant de 700 000 à 1 ?400 000 véhicules ? ; la tendance est similaire, même si comparativement moindre, chez Peugeot et Citroën, où la production de voitures particulières s’accroît alors respectivement de 80,5 % et 71 %. Cette accentuation des cadences de production (plus d’un millier de véhicules produits quotidiennement chez Renault au début des années 1970 contre 600 en avril 1955) s’appuie alors moins sur l’automatisation que sur un accroissement de la productivité du travail. Celui-ci passe par l’embauche accrue d’une main-d’œuvre peu qualifiée et par une parcellisation extrême du travail ouvrier, comme activité concrète (travail en miettes) mais aussi comme système organisé – la parcellisation chez Renault s’appuie ainsi sur une grille de classifications et de rémunérations selon le poste de travail. Ces deux traits induisent l’accroissement du personnel OS, en majorité immigré en région parisienne. En 1971, 69,1 % des ouvriers des usines Renault à Billancourt sont OS, parmi lesquels 40,1 % d’« Africains du Nord » (ainsi désignés dans les études statistiques que produit l’entreprise), au premier rang desquels les Algériens, figures de l’OS étranger. À l’époque, ceux-ci sont en effet OS à 95 %, les 5 % restant se répartissant entre manœuvres (3 %) et professionnels (2 %) 6.

Là où la condition des jeunes OS et des OS immigrés diffère cependant, c’est qu’elle se trouve souvent redoublée, dans le cas des seconds, par des modes de gestion différenciée sur une base nationale ou ethnique qui ont pour trait majeur l’absence de promotion professionnelle 7.

Jeunes OS, OS immigrés : si la condition est, pour partie, commune, leur apparition sur le devant de la scène s’est faite de manière décalée et séparée à partir de 1968. Lorsque l’opinion publique découvre les jeunes en acteurs engagés en

mai-juin 1968, notamment aux portes de Flins, c’est avant tout comme étudiants. Les OS immigrés, quant à eux, sont largement laissés dans l’ombre, dépeints dans la presse comme fuyant devant le désordre et les manifestations pour retourner dans leur pays 8 – alors qu’ils furent souvent actifs dans la grève. Dans l’ensemble a fortiori, le travail d’OS n’est pas au premier plan des revendications en mai-juin 1968 – du moins de celles que les syndicats relaient.

C’est véritablement en 1971 que la condition d’OS apparaît sur le devant de la scène, à la suite de la grève des jeunes OS de l’usine Renault du Mans – « ces nouveaux manœuvres », titre alors Le Monde 9. Celle d’OS immigré, en revanche, reste largement méconnue – jusqu’aux grèves des ouvriers de l’usine Peñarroya de Lyon, en février-mars 1972 [voir article p. 82], et plus encore des OS des presses de Renault, à Billancourt, en mars-avril 1973. Auparavant, les OS et surtout les OS immigrés étaient considérés comme catégorie marginale et force d’appoint par une large partie des organisations ouvrières.

Jusqu’à la fin des années 1960, la prise en charge des revendications des OS immigrés est en effet une donnée marginale pour les organisations syndicales. La CGT, majoritaire, les organise en commissions par nationalités (à l’échelle locale, régionale ou confédérale) qui laissent de côté le point commun que représente, dans l’industrie métallurgique et plus spécifiquement automobile, la stagnation des carrières pour les OS non français. À partir de 1971, la CFDT présente une configuration différente, affirmant à propos des usines Renault à Billancourt que « les immigrés [sont] intimement liés aux OS » 10 et organisant des commissions immigrées en lieu et place des commissions par nationalité à la CGT. Mais c’est des organisations d’extrême gauche que vient le changement après 1968. Pour la Gauche prolétarienne par exemple, comme pour les Cahiers de mai ou, plus tard, pour l’Union des communistes de France marxistes-léninistes, les OS immigrés, emblème de la surexploitation capitaliste, apparaissent comme la figure centrale d’un prolétariat révolutionnaire. Rien d’étonnant à ce que ce soit de ces organisations qu’émanent les plus importants récits des grèves de l’époque, où les OS immigrés sont des acteurs centraux 11.

Grèves d’atelier, grèves dures, conduites souvent à distance des syndicats : tel est le triptyque qui semble le mieux résumer les mobilisations des OS immigrés dans la métallurgie durant la première moitié des années 1970. Pour autant, on aurait tort de conclure à des luttes catégorielles ou spécifiques ? ; car la centralité des OS immigrés dans le processus de production automobile se retrouve dans les luttes qui le mettent en cause.

Une des mobilisations les plus emblématiques en la matière est la grève conduite par les 373 OS de deux ateliers d’emboutissage à Renault-Billancourt en mars-avril 1973 contre « les classifications à la tête du client » 12. Aux salaires au poste, qui font que deux OS travaillant côte à côte, sur une même machine, sont souvent payés selon des « classes de rémunération » différentes et ne touchent donc pas la même paie, les grévistes opposent le mot d’ordre « à travail égal, salaire égal. P1F [professionnel de fabrication 1er échelon] pour tous » – premier signe d’une revendication qui, de loin, excède le seul espace de leur atelier et leur propre situation de travail. Dans ce type d’ateliers pourtant, le lien est direct entre accentuation des cadences de production et dégradation des conditions de travail, les grosses presses d’emboutissage, introduites à la fin des années 1950, imposant aux ouvriers de travailler « dans une atmosphère dépassant les 95 décibels et atteignant parfois jusqu’à 100 décibels » 13 – c’est le cas dans les phases de fortes cadences –, volume qui s’approche de ce que les normes en matière d’intensité sonore fixent comme seuil de la douleur (110 décibels).

Face à l’utilisation des classifications comme outil de division entre ouvriers, ceux des ateliers de grosses presses revendiquent donc, à partir de janvier-février 1973, d’abord le passage à la « classe 9 pour tous » (la classe de rémunération la plus élevée sur les postes des ateliers de grosses presses) puis le « P1F pour tous ». Cette dernière classification, propre à Renault, a été instaurée en mai 1972 dans le cadre de la politique de « promotion des OS » inaugurées par la direction du personnel de la Régie à la demande de Pompidou à la suite de la longue grève des OS du Mans en 1971. Aux presses, peuvent y accéder les OS déjà en « classe 9 », dotés d’une certaine ancienneté, à condition qu’ils suivent un stage de formation pour devenir « monteurs sur presse ». Or, parmi ceux qui ont suivi ce stage, « aucun ne reçoit la classification P1F ». Au contraire, « ils sont renvoyés à leur ancien poste de travail ». « Les ouvriers du 12 (atelier de grosses presses d’emboutissage) déduisent de cet incident que les classifications et qualifications ne correspondent pas véritablement à des connaissances particulières. Elles sont attribuées selon le bon vouloir de la direction et ne reposent sur aucune base technique ou scientifique véritable » 14. Or ce critère « scientifique », les directions du personnel et des méthodes de Renault ne cessent précisément de l’évoquer, sous les auspices de « l’approche scientifique de la mesure du travail » visant à « améliorer le sort du personnel », pour justifier auprès des ouvriers ces nouvelles normes de qualification du travail depuis 1962. L’absence de promotion des candidats au P1F, conjuguée à l’accentuation des cadences, finit d’en révéler le vrai visage : un instrument d’amélioration de la productivité.

La grève, envisagée comme dernière extrémité, est décidée et déclenchée le 21 mars 1973, après que l’encadrement eut refusé de donner suite aux revendications des grévistes. Elle est animée et dirigée par les ouvriers eux-mêmes, qui occupent l’atelier par rotation, contrôlent collectivement les négociations en y envoyant leurs propres délégués, choisis en assemblée générale et révocables à tout moment : des « délégués sans mandat » – sans mandat autre que celui que leur confère l’assemblée quotidienne des grévistes, à la différence des délégués syndicaux. Le souci de maintenir l’unité entre ouvriers est constant : les grévistes refusent ainsi les propositions de la direction maintenant des « différences entre les ouvriers » et ne répondant pas au principe « à travail égal, salaire égal » – telle cette « prime de risque-presse » que la direction consent à garantir aux seuls ouvriers ayant sept ans d’ancienneté. Les rapports des grévistes sont distants voire antagoniques avec les syndicats ouvriers, au premier rang desquels la CGT qui pousse à la reprise du travail dès les premières propositions d’augmentation salariale de la direction du personnel (passage en classe 9, prime de risque pour quelques-uns, etc.), lesquelles ne correspondent pas aux revendications des grévistes (« P1F pour tous »). À l’inverse, les militants des Cahiers de Mai jouent un rôle dans la grève (popularisation de la lutte via la rédaction d’un « quatre pages » consacré à la grève, à ses motifs et modes d’organisation 15), auxquels s’ajoutent ceux du Comité de lutte Renault, organisation de base animée par des militants de la Gauche prolétarienne 16.

On trouvait déjà tous ces traits dans la mobilisation des manœuvres et OS de l’usine Peñarroya de Lyon-Gerland, mais la grève des OS des presses à Billancourt, symbole de l’émergence des ouvriers immigrés comme figure militante dans l’après-1968, présente cependant deux différences notables avec le conflit de Peñarroya. Elle est circonscrite au système d’organisation du travail et à ses effets discriminatoires (il n’y est qu’indirectement question de santé, et nullement question de logement), et elle concerne deux ateliers et les 373 ouvriers qui y sont employés, dans une usine qui en compte plusieurs dizaines de milliers. Néanmoins, l’emboutissage étant situé en amont du processus de fabrication, cette grève-bouchon, caractéristique des conflits de l’époque dans les grandes entreprises automobiles européennes, paralyse rapidement, comme à Peñarroya, l’ensemble de l’usine (7 000 ouvriers en aval sont ainsi mis en chômage technique dès le 28 mars) et par ricochets les autres établissements de la firme, trois semaines durant. Révélatrice de la condition d’OS immigré dans le secteur automobile, symbole du « travail en miettes », cette grève l’est aussi de l’arbitraire des classifications et, partant, des rémunérations des ouvriers peu qualifiés, portant ainsi fortement atteinte, comme l’avait déjà fait la grève des OS du Mans en 1971, à la réputation de laboratoire social de Renault, entreprise nationalisée.

L’issue de la grève est victorieuse : le système dit de cotation de poste est supprimé à l’échelle de la firme et remplacé par « une rémunération liée à la catégorie professionnelle » 17 ? ; les ouvriers des presses, quant à eux, obtiennent d’être payés selon un coefficient garanti à tous, sans distinction. La victoire est donc double, là où la grève des OS du Mans, deux ans plus tôt, n’avait pas réussi à faire plier la direction sur autre chose qu’un aménagement de la grille de classification. Loin d’être une lutte « catégorielle », spécifique aux « travailleurs immigrés » ou « marginale » 18, cette grève des 373 OS étrangers de deux ateliers de presses à Billancourt, dans son principe même (« à travail égal, salaire égal ») comme par son issue, aura donc eu un impact sur le système des relations professionnelles à l’échelle de l’entreprise tout entière et aura marqué une avancée, aujourd’hui reconnue, pour l’ensemble des ouvriers.



1 Débats autour du film de Mehdi Lallaoui, Retour sur l’île Seguin, documentaire, couleurs, France, production France 3 Ile-de-France Centre/Mémoires.

2 Cf. Laure Pitti, Ouvriers algériens à Renault-Billancourt de la guerre d’Algérie aux grèves d’OS des années 1970. Contribution à l’histoire sociale et politique des ouvriers étrangers en France, doctorat d’histoire, sous la direction de René Gallissot, université Paris 8, 2002, p. 17-49.

3 Cf. pour les mobilisations ouvrières des « années 1968 », Xavier Vigna, L’insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, Presses universitaires de Rennes, 2007.

4 L’Humanité hebdo, pages Ile-de-France, 30-31 octobre 2004.

5 Cf. pour Peugeot, Nicolas Hatzfeld, Les Gens d’usine. 50 ans d’histoire à Peugeot-Sochaux, Éditions de l’Atelier/Éditions ouvrières, 2002, p. 174-177 ? ; sur Citroën-Rennes, le film de Louis Malle, Humain, trop humain, 1972.

6 En 1968, les Algériens représentent, à Billancourt, 32,2 % des ouvriers étrangers.

7 Cf. Laure Pitti, « De la différenciation coloniale à la discrimination systémique ? La méthode Renault de qualification du travail et ses effets sur les relations professionnelles, 1952-1973 », La Revue de l’IRES, 2004/3, n° 46, p. 69-107.

8 Cf. Yvan Gastaut, « Le rôle des immigrés pendant les journées de mai-juin 1968 », Migrations société, n° 32, mars-avril 1994, p. 9-29.

9 « À l’origine du conflit Renault : l’"OS", nouveau manœuvre », Le Monde, 25 mai 1971.

10 Syndicat Renault des travailleurs de l’automobile (SRTA-CFDT), Réflexions : les immigrés, n° 2, 1971, 2 p., p. 1, source : CFDT, archives confédérales, cote 4W89.

11 Cf. Gauche prolétarienne, « Avril 1973, Renault-Billancourt : à travail égal, salaire égal, neuf leçons », La Cause du Peuple, n° 45, 18 mai 1973 ? ; « Renault-Billancourt, la grève du département 12 : ce que signifie pour les ouvriers des presses la revendication "P1F pour tous" », Cahiers de mai, supplément au n° 39, 6 avril 1973 ? ; « Renault-Billancourt : sans une direction révolutionnaire, pas de démocratie, pas de victoire possible ! », Le marxiste-léniniste, n° 1, janvier 1974.

12 Pour une étude détaillée de cette grève, et notamment pour le détail de sa chronologie, cf. Laure Pitti, « Grèves ouvrières versus luttes de l’immigration : une controverse entre historiens », Ethnologie française, XXXI, 2001/3, juillet-septembre, p. 465-476.

13 Daniel Mothé, « La grève Renault et les blocages du système industriel », Esprit, mai 1973, p. 1217-1222, p. 1217.

14 « Renault-Billancourt. La grève du 12. Ce que signifie pour les ouvriers des presses la revendication "P1F pour tous" », supplément au n° 39 des Cahiers de mai, op. cit., p. 136-137.

15 Ibid.

16 Cf. notamment « À travail égal, salaire égal. Nous pouvons tous l’exiger ! », L’Île du diable, journal du Comité de lutte Renault, 28 mars 1973.

17 RNUR, DCPRS, service Qualification du Travail, Modification du système de classification des OS (usines), 22 mai 1973, 6 p., p. 2, source : CFDT, archives confédérales,

18 Venant donc nuancer la chronologie établie par Yvan Gastaut qui distingue, certes du point de vue de l’immigration dans l’opinion publique, les « luttes marginales » (1971-1973) des « actions élargies » (1975-1980), L’Immigration et l’opinion en France sous la Ve République, Seuil, 2000, p. 384-387.

Talbot-Poissy, du « printemps syndical » à l’affrontement racial (1982-1984)

Daniel Richter Ancien secrétaire du syndicat CFDT de la métallurgie des vallées de la Seine et de l’Oise

(Plein droit n° 76, mars 2008)

Le conflit Talbot-Poissy, entre 1982 et 1984, a profondément marqué l’époque par la mise en lumière de la situation des travailleurs immigrés dans un contexte de restructurations industrielles, mais aussi de lutte pour les libertés syndicales dans l’automobile. Daniel Richter, syndicaliste CFDT, acteur de ce conflit, revient de son point de vue sur ces événements.

Le coup de tonnerre que constitue le plan de licenciements secs parmi les ouvriers de production, présenté par Peugeot SA pour le site de Talbot-Poissy en juillet 1983, ne constitue pas en soi une surprise. Depuis le « choc pétrolier » en 1973, les principaux constructeurs automobiles mondiaux sont engagés dans une concurrence accrue qui se traduit par une recherche effrénée de gains de productivité et des restructurations permanentes. Partout en Europe et aux États-Unis, les effectifs sont drastiquement réduits. Début 1983, les jours chômés se multiplient dans les usines.

Avec la crise américaine, Chrysler se sépare de ses filiales européennes. Peugeot, après avoir repris avec succès Citroën, rachète Simca qui va devenir Talbot en 1978. Les ventes de Talbot se tassent. La décision est alors prise de fusionner les réseaux commerciaux Peugeot et Talbot. Cette opération de rationalisation voulue par Peugeot va avoir de lourdes conséquences.

La gauche est aux commandes depuis 1981. Mais les divergences au sein de l’exécutif, tant parmi les socialistes eux-mêmes qu’entre communistes et socialistes, rendent vaine toute prise de décision en amont. Aussi, tacitement, est-il admis en haut lieu qu’il vaut mieux s’en tenir au règlement des crises au coup par coup. Cependant, depuis 1981, les grèves, très majoritairement portées par les OS immigrés, se succèdent dans le secteur. Renault (Sandouville, Billancourt, Flins), Peugeot (Sochaux), Maubeuge Carrosserie Automobile, Citroën (Aulnay, Levallois, Saint-Ouen), Talbot (Poissy), Chausson (Gennevilliers, Asnières) et Fiat-Unic (Trappes) sont touchés par des épreuves de force souvent longues, dures et victorieuses 1.

Déjà certaines questions commencent à émerger dans les médias et l’opinion publique : « Comment se fait-il que les travailleurs immigrés de l’automobile bougent alors que leurs camarades français restent passifs ? », « Le blocage de chaînes ne révèle-t-il pas un aspect spécifique d’une violence portée par les immigrés ? » Des inquiétudes sont montées en épingle ? ; le numéro de Paris Match du 10 septembre 1982 ne titre-t-il pas « L’automobile française en danger de mort » ?

Plus grave peut-être, Gaston Deferre, ministre de l’intérieur, répondant à une question sur les grèves de Renault-Flins, lance sur Europe 1, le 26 janvier 1983 : « Il s’agit d’intégristes chiites ». Le lendemain, Pierre Mauroy déclare au journal Nord-Éclair : « Les principales difficultés qui demeurent sont posées par des travailleurs immigrés dont je ne méconnais pas les problèmes mais qui, il me faut bien le constater, sont agités par des groupes religieux et politiques qui se déterminent en fonction de critères ayant peu à voir avec les réalités sociales françaises. » Jean Auroux, alors ministre des affaires sociales, martèle : « Il y a à l’évidence une donnée religieuse et intégriste dans les conflits que nous avons rencontrés 2. »

Chape de plomb

Le « système Simca » mis en place depuis les années 1960, s’appuyant d’un côté sur un comité d’établissement très bien doté pour jouer sur le clientélisme, d’un autre côté sur le suivi des salariés dès leur pré-embauche, permet d’exercer un contrôle sur l’ensemble du personnel et notamment sur les ouvriers de production immigrés. Les multiples permanents de la Confédération française du travail (CFT) devenue ensuite la Confédération des syndicats libres (CSL), aux pratiques réputées musclées, sont garants de la chape de plomb qui pèse sur les ouvriers.

Néanmoins, depuis la reprise par Peugeot, le système CSL-direction se fissure progressivement, du fait notamment des réductions d’effectifs imposées par la direction (il y avait 27 000 salariés en 1977, il n’y en a plus que 16 ?800 en mars 1983 dont 7 ?328 immigrés, Marocains à 60 %). S’y ajoutent des augmentations salariales très faibles, des jours chômés (pour mévente des voitures fabriquées) alors faiblement rémunérés et l’alignement sur le statut de la nouvelle maison-mère, nettement moins avantageux. Aux élections prud’homales de décembre 1979, qui se déroulent dans des bureaux de vote extérieurs à l’usine, la CSL perd la moitié de son influence (passant de 80 % à 40 % environ). Aux élections de mai 1980, surveillées par des observateurs et des huissiers nommés par la Cour de cassation, elle reste majoritaire, mais de justesse.

La grève de Talbot-Poissy, en juin 1982, sur une plate-forme revendicative qui comprend 400 francs d’augmentation mensuelle de salaire pour tous, l’établissement des libertés individuelles et syndicales, la cinquième semaine de congés au libre choix, l’augmentation des temps de pause, l’affichage des cadences et des effectifs, etc., débute par des heurts violents, mais ce sont les membres de la CSL qui doivent plier bagage. Le conflit dure cinq semaines, il fait sauter les carcans. En quelques jours, la CGT intègre 4 000 nouveaux adhérents, la CFDT un millier. Les ouvriers de production ont basculé. Deux cent vingt délégués de chaîne 3 sont désignés pour la CGT, une soixantaine pour la CFDT. Cependant ni la direction ni la CSL ne renoncent à reprendre l’avantage. Dès le retour des vacances, fin août 1982, Talbot veut licencier huit ouvriers, la plupart délégués de chaîne. Il s’ensuit une grève illimitée. Dès le lendemain, les licenciements sont transformés en mise à pied. La CSL contre-attaque en appelant l’encadrement à la grève. Un comité des « Talbot qui veulent travailler » est constitué. Le directeur central fustige « les délégués de chaîne, cette invention diabolique ». L’apparition des jours chômés, par les craintes qu’ils entraînent sur l’avenir du site et l’inutilité des grèves qui arrangent, dans ces moments-là, l’employeur, va diminuer la conflictualité ouverte. Par dignité et fierté de travailler sans les chefs, les ouvriers viennent cependant à l’usine deux jours chômés à l’appel de la CGT et de la CFDT.

En juillet 1983, un plan de réduction d’effectifs est présenté par PSA : 3 ?081 préretraites FNE (Fonds national de l’emploi) chez Peugeot, 1 ?225 préretraites chez Talbot et 2 ?905 licenciements économiques à Poissy. Les premières manifestations sont organisées dans les semaines qui suivent. Fin novembre, la CFDT-Talbot, reçue à sa demande par le directeur départemental du travail, apprend que les licenciements, refusés dans un premier temps, sont finalement acceptés. La CGT et la CFDT, chacune de leur côté, appellent à la grève pour le 8 décembre. Dès le 7 au soir, tous les engins de manutention sont rassemblés au cœur du bâtiment d’assemblage B3 : l’usine est paralysée. Du 8 au 16 décembre, le B3 est occupé jour et nuit, y compris le week-end. Mais la direction étend le chômage partiel, puis annonce qu’elle suspend le paiement des salaires à partir du 19 décembre, invite le personnel à rester chez lui et supprime les cars de transport des travailleurs. Le gouvernement accepte 1 ?905 licenciements (80 % sont des immigrés et, parmi les Français, la majorité est originaire des territoires d’outre-mer). La CFDT-Talbot décide de continuer la grève jusqu’à leur annulation.

L’épreuve de force se poursuit, la CFDT tenant ses positions quand la CGT serait prête au compromis et que le gouvernement offre sa médiation sur l’accompagnement social. Les premières lettres de licenciements tombent. Elles seront symboliquement brûlées, le 22 décembre, devant le siège de PSA, avenue de la Grande Armée à Paris. La direction annonce qu’elle souhaite remettre l’usine en état pour une réouverture en janvier ? ; les militants CFDT refusent l’entrée du B3 aux équipes d’entretien. Le 31 décembre, à minuit, les forces de l’ordre évacuent les 100 occupants de l’usine. Des procédures judiciaires sont intentées contre plusieurs militants CFDT pour « atteinte à la liberté du travail, incitations à la violence et voies de fait ».

Le 2 janvier 1984, l’usine est officiellement fermée. Cinq mille personnes sont convoquées pour préparer l’ouverture. La grève reprend dès le lendemain malgré les appels au compromis de la CGT. Les engins de manutention sont à nouveau regroupés dans le B3, mais le soir, après que la grande majorité des grévistes soient partis des ateliers au cours de la journée, il ne reste que 200 occupants. La CFDT décide de quitter l’usine pour la nuit et de reprendre le conflit le lendemain. Les affrontements se multiplient devant les médias. Le 5 janvier, des membres de la CSL de Poissy et d’autres usines du groupe Peugeot, secondés par le Parti des forces nationales, organisation d’extrême droite, décident de « libérer » l’usine. Les occupants se barricadent dans le B3. Pour éviter une bataille rangée particulièrement dangereuse, la CFDT demande au préfet d’intervenir. Les forces de l’ordre prennent position dans l’usine pendant que les propos racistes fusent. Aux manifestations « pour la liberté de travailler », soutenues par la CSL, répondent les marches des licenciés, dont celle du 14 janvier organisée par plusieurs collectifs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme [voir article p. 161] et les militants immigrés dissidents de la CGT-Talbot.

Tout le monde a pu noter le coup de colère des OS immigrés qui savent que seule la production est visée par les licenciements à Talbot-Poissy. Au départ, la réaction est largement majoritaire, même si, à l’extérieur, les ouvriers interrogés préfèrent dire qu’ils soutiennent la grève plutôt que d’affirmer qu’ils en sont directement acteurs. Le matin, aux meetings, l’effet de groupe soudé joue à plein, y compris à des moments où l’on pourrait attendre un affaiblissement significatif en raison, par exemple, des divergences syndicales. Cependant, dès le départ, l’organisation de l’occupation n’est pas simple. Dès que les lettres de licenciement nominatives tombent, les ferments de division commencent à s’installer. Les ouvriers licenciés et le noyau le plus convaincu des grévistes n’acceptent plus que d’autres OS immigrés viennent à l’usine et se mettent en tenue de travail. Ils sont soupçonnés d’attendre que le vent tourne pour rejoindre leur poste. Il s’ensuit des incidents dans les vestiaires et les ateliers.

Sur le registre de la division, les délégués immigrés de la CSL ne restent pas inactifs. Plus le conflit dure, plus ils fréquentent les foyers et les lieux d’habitation pour dénoncer « les fanatiques qui se rangent derrière la bannière d’extrémistes », avec parfois une certaine efficacité. Lorsque la CFDT, dans les premiers jours de la grève, propose de manifester hors de l’usine pour gagner en visibilité auprès de l’opinion publique, la majorité des OS immigrés est réticente ? ; ils ne veulent pas donner l’impression qu’il n’y a qu’eux dans la lutte et se voir transformés en « boucs émissaires ». La réaction aux revendications n’est pas forcément simple. La plus populaire est « zéro licenciement ». La réduction du temps de travail à trente-cinq heures n’a, elle, jamais été prioritaire pour les travailleurs immigrés. Ils préfèrent des congés annuels plus longs pour pouvoir retourner au pays.

Ignominie

Tous ceux et celles qui ont suivi le conflit Talbot à la télévision ou à la radio gardent en mémoire les vociférations haineuses et racistes qui émanaient le 5 janvier 1984 des commandos de la CSL. Les slogans tels que « les Arabes au four, les Noirs à la Seine » franchissent une étape dans l’ignominie. Certes, la réprobation de tels propos est forte, mais, dans le feu du récit des violences, elle ne s’est pas généralisée alors qu’un seuil vient d’être franchi dans le rejet des immigrés. Un tract du Parti des forces nationales est significatif à cet égard : « […] Nous avons aidé les militants de la CSL de Poissy et de tout le groupe Peugeot […] à entreprendre une vaste opération de nettoyage à l’usine de Poissy […] Les arabes et les noirs encadrés par la CFDT entravaient la liberté du travail […] Après avoir épuré Talbot, nous allons épurer Poissy des fainéants, des émigrés et des casseurs. »

Les images télévisées relatives aux affrontements du 4 janvier provoquent un choc parmi les ouvriers grévistes de Talbot. Pour eux, les immigrés ont été présentés comme des lanceurs de boulons tandis que leurs opposants CSL n’apparaissent que très peu. Tout aussi orientée est la façon dont est établi le bilan des violences durant le conflit : « 121 blessés (57 immigrés, 64 Français) dont 6 hospitalisés » comme s’il s’agissait d’un match entre les uns et les autres, alors qu’il y a aussi bien des délégués CSL immigrés, des syndicalistes français CFDT, voire CGT, des ouvriers grévistes français parmi les blessés. Étonnant également l’affichage par l’antenne reclassement de l’ANPE à Poissy, spécialement mise en place pour les licenciés, d’offres d’emplois ainsi libellées : « tourneur-outilleur P2-P3, nationalité française exigée » ou bien « fraiseur P2-P3, mécanique de précision, quotas étrangers atteints » (Le Matin du 18 janvier 1984).

Par effet de miroir face au déroulement d’un conflit à l’issue bien vaine, surgit la revendication du retour au pays dans de bonnes conditions avec tous ses droits. La presse bondit sur le sujet, notamment Libération (21 décembre 1983) qui croit pouvoir affirmer : « Le retour au pays pour la première fois dans l’histoire centenaire de l’immigration française apparaît comme une volonté individuelle indépendante de toute politique d’incitation du gouvernement. » Les titres accrocheurs se succèdent : « On veut nos droits, retourner au pays et je te le jure le plus rapidement possible » (Libération, 19 décembre 1983), « Talbot, prends vingt briques et tire-toi » (Les Nouvelles, 11-18 janvier 1984).

Surtout, la revendication est portée par des militants immigrés dissidents de la CGT déçus de l’attitude de leur organisation. Ils n’hésitent pas à apparaître comme tels et accordent des entretiens recherchés par les médias. L’ATMF (Association des travailleurs marocains en France) prend le contre-pied : « L’aide au retour n’est pas une revendication des travailleurs de Talbot. Elle a été formulée comme une colère, comme un dégoût vis-à-vis de la direction PSA… »

Les organisations syndicales sont embarrassées par la revendication du retour. La CFDT-Talbot l’intègre à sa plate-forme, mais réduite au strict volontariat et avec possibilité de substitution si ce sont des salariés non licenciés qui choisissent cette option. La CGT considère tout juste « légitime le droit au retour dans les meilleures conditions. »

Un tournant

La violence des propos racistes à l’occasion du conflit Talbot produit un rapprochement a priori inattendu entre les dissidents de la CGT et une partie des associations qui ont porté la Marche pour l’égalité. « Il n’y a plus d’un côté les bons Beurs et de l’autre côté les Arabes, nous sommes tous des bougnoules. » Dès le 29 décembre 1983, la CGT s’inquiète : « De différents côtés, il est question d’initiatives diverses qui engagent les travailleurs immigrés à se battre seuls, voire à s’organiser exclusivement entre eux pour leurs droits et leurs revendications. En toute franchise, la CGT estime devoir vous mettre en garde contre de telles initiatives. »

Chez Renault, Talbot, Citroën, les dispositifs évoluent pour éviter les drames et les chocs frontaux, mais ils ne changent rien à la baisse drastique des effectifs et à la difficulté de retrouver un travail, tout particulièrement pour les immigrés. Un an après le conflit Talbot, en décembre 1984, les commissions de suivi dressent un bilan : cinquante personnes seulement ont trouvé un emploi par l’entremise de l’ANPE malgré la priorité à l’embauche décrétée pour les Talbot. Le paysage syndical de Talbot-Poissy a été profondément modifié par le conflit. L’exacerbation de la haine et de la violence raciste va convaincre une partie de la direction de Peugeot que la CSL peut, à terme, porter préjudice à l’image du groupe. Petit à petit, en s’appuyant sur les dissidents immigrés de la CGT qui l’ont rejointe, Force Ouvrière va accroître son influence, jusqu’à ce que, bien plus tard, une majorité des ex-CSL rejoigne ses rangs.

J’ai assumé avec d’autres militants CFDT le caractère porté au paroxysme du conflit Talbot. Nous avons pris une telle responsabilité parce que la réduction du temps de travail à trente-cinq heures nous apparaissait comme un combat essentiel face aux restructurations, aux dégâts humains de la productivité et aux licenciements. En ce sens, il peut nous être reproché d’avoir instrumentalisé la colère des ouvriers immigrés, mais celle-ci n’avait pas besoin de nous pour s’exprimer. Il valait mieux l’existence d’un cadre à la révolte plutôt que l’expression du seul désespoir. Le conflit Talbot a servi de révélateur des tensions et des contradictions sociales. L’acceptation par la CGT-Talbot du compromis entre le gouvernement et PSA était irrecevable par les ouvriers de production du fait des positions antérieures de cette centrale syndicale. Les objectifs de la CFDT-Talbot étaient inatteignables, d’autant que des obstacles à l’élargissement de la mobilisation étaient dressés : isolement d’une marque considérée comme le « canard boiteux », divergences syndicales, divisions entre Français et immigrés selon les catégories professionnelles, attentisme induit par le chômage partiel dans les autres usines ou manque de solidarité entre travailleurs immigrés eux-mêmes. Pour parler brutalement, tout était réuni pour foncer droit dans le mur.

Incontestablement, le conflit Talbot, de par son déroulement et sa conclusion, constitue un tournant. Non seulement il casse net les grandes révoltes ouvrières immigrées de l’après-1968 dans l’automobile, mais peut-être encore plus grave, il renvoie l’immigration à sa ghettoïsation croissante dans la société française et, puisqu’il y a rejet, ce sont les valeurs identitaires de l’entre soi qui permettront de tenir le coup dans les quartiers de ces villes-dortoirs des Yvelines qui ont accueilli tant de travailleurs immigrés de Renault-Billancourt, Renault-Flins et Talbot-Poissy. Ce repli n’a cependant nullement affecté, lors de conflits ultérieurs significatifs dans l’automobile, l’unité entre ouvriers français et immigrés, entre anciens et jeunes issus de la deuxième génération qu’ils soient français ou qu’ils aient gardé la nationalité de leurs parents. Il en a été ainsi chez PSA à Sochaux en 1989 et à Aulnay en 2007, chez Renault à Flins en 1995 et 1999. De même à Poissy, depuis plus d’un an, des habitants de toutes origines se rassemblent pour tenter de s’opposer à la démolition de leur quartier.



1 Daniel Richter, Fabienne Lauret, « Dix-huit mois de conflits à la chaîne » (été 1983), Travail, numéro spécial.

2 L’Alsace, 10 février 1983.

3 Les délégués de chaîne constituent une structure informelle de représentation des ouvriers destinée à renforcer le nombre de délégués du personnel, bien moins nombreux, prévus par la loi et à contrebalancer les « permanents » de la CSL.

IV. Vivre ici

Le foyer est directement lié aux conditions d’exploitation des immigrés : sous-qualifiés, sous-payés, rejetés à la périphérie des villes, isolés du reste de la population, coupés des leurs, et dont l’unique fonction est de travailler.

Dès la fin des années 1960 et, plus encore, dans les années 1970, plusieurs luttes menées par des populations étrangères ont trait au logement. Des bidonvilles aux cités de transit et aux foyers, leur habitat est emblématique des conditions de leur accueil et, partant, de la place que la société française entend leur faire. À cet égard, on peut parler d’une gestion coloniale de l’habitat, avec des enquêtes sur l’aptitude des « résidents » à habiter des logements sociaux, la surveillance de populations jugées dangereuses (le FLN lors de la création de la Sonacotra) ou encore le déni de droits à des citoyens considérés forcément comme de seconde zone. Même nés ou ayant grandi en France, ces derniers vivent de surcroît sous la menace d’une expulsion du territoire. Une précarité du droit au séjour qui atteint son paroxysme avec les sans-papiers.

Les différences de traitement entre les populations immigrées, en particulier celles issues d’ex-colonies françaises (Afrique du Nord, Afrique subsaharienne et Indochine), montrent bien le fondement idéologique des politiques migratoires en matière de séjour. Pourtant une autre politique d’accueil est possible dès lors qu’elle est voulue. L’attention portée aux ressortissants cambodgiens en pleine Guerre froide en est bien la preuve.

Reste que devant le manque de courage des gouvernements successifs, les populations immigrées n’ont souvent d’autres choix que d’engager la lutte dans la longue durée, de s’organiser elles-mêmes, quitte à rallier ensuite des soutiens, parfois limités, pour faire valoir leur droit à séjourner ici. De ce point de vue, les luttes dans les foyers Sonacotra, celle des « double peine » (prison suivie d’expulsion) ou encore des sans-papiers sont riches d’enseignement.

Monique Hervo : une vie avec les Algériens et les mal-logés

Propos recueillis par Emmanuel Blanchard, Maître de conférences à l’université de Versailles – Saint-Quentin-en-Yvelines, Gisti

[Plein droit n° 91, décembre 2011]

Découvrant les bidonvilles de Nanterre dans le cadre du Service civil international, Monique Hervo a pris fait et cause pour les habitants de ces espaces de relégation et lutté pour l’éradication de cet habitat indigne. Un combat qui l’a menée naturellement à la défense des droits des étrangers.

Au cours de l’automne 2011, des commémorations et des mobilisations militantes, des coups de projecteurs médiatiques ainsi que des rééditions ou nouvelles publications sont venus rappeler qu’il y a cinquante ans, Paris avait été le théâtre d’une répression digne des régimes les plus autoritaires. Le 17 octobre 1961, les Algériens et les Algériennes qui avaient pacifiquement défié le couvre-feu raciste édicté par le préfet de police Maurice Papon étaient raflés par milliers (il y eut ce seul soir-là plus de 12 000 arrestations, suivies d’internements administratifs et de milliers d’« expulsions »), et plusieurs dizaines de manifestants furent tués sous les coups et les balles de la police parisienne. Cette immense démonstration algérienne avait été organisée par le parti indépendantiste, le Front de libération nationale (FLN). Elle visait à réinvestir les espaces (le centre de Paris), les activités (la déambulation, les rassemblements collectifs) et les moments (la nuit) qu’une ségrégation sociale et policière interdisait aux femmes et aux hommes amalgamés sous la catégorie réductrice de « travailleurs algériens ». Cette démonstration de masse tourna à la « chasse à l’homme » organisée par une police assoiffée de vengeance – depuis le début de l’année 1958, les actions et les attentats du FLN avaient occasionné la mort de plus de quarante agents de la préfecture de police. Cette répression d’une violence inédite s’apparenta à un véritable « pogrom » pour reprendre les termes des observateurs les plus avisés 1, sensibles notamment au fait que des passants encouragèrent, voire renforcèrent, l’action des forces de l’ordre engagées dans une gigantesque ratonnade contre des Algériens assimilés à des « ennemis de l’intérieur ».

La revendication de l’indépendance algérienne était restée très marginale dans les principales organisations françaises engagées en faveur de la lutte « anti-colonialiste » ou de « la paix en Algérie » [voir article p. 61]. Le FLN s’était construit comme un véritable « parti-État » en rupture avec les méthodes d’action du mouvement ouvrier au sein duquel avait émergé le nationalisme algérien. De ce fait, notamment, le « boycottage du couvre-feu » lancé le 17 octobre 1961 ne peut pas s’apparenter à une simple manifestation interdite. Hormis une partie de la population algérienne de la région parisienne 2, très peu de personnes furent impliquées dans la préparation et le déroulement de cette contestation spectaculaire de l’État colonial. Quelques observatrices et observateurs métropolitains, recrutés parmi les soutiens de longue date de la cause algérienne, furent cependant mobilisés pour se placer à des points stratégiques et témoigner de violences policières qui avaient été anticipées sans que leur ampleur ne soit jamais présagée. Plus rares encore furent les « Français de souche européenne » à défiler au milieu des « Français musulmans d’Algérie », pour reprendre les catégories administratives et politiques de l’époque.

Monique Hervo fut au nombre de ces très rares personnes à vivre le 17 octobre 1961 de l’intérieur. Cette singularité est exemplaire d’une trajectoire qui ne peut se réduire à un quelconque parcours militant : son implication dans le « moment fondateur » du Gisti, en 1971-1973 3, n’est ainsi qu’une étape dans une vie hors norme. Il ne s’agit que d’un motif parmi d’autres de rendre hommage à une femme dont la lutte de tous les instants contre la domination coloniale et les injustices sociales (au premier rang desquelles le « mal logement ») est passée par l’immersion, le partage et l’échange avec celles et ceux qui les subissaient 4. Ces fragments d’entretien enregistrés au printemps 2009 restituent des bribes d’un engagement aussi rétif aux carcans organisationnels qu’à la mise en récit hagiographique.

Comment avez-vous été amenée à vous intéresser à la condition des Algériens ?

Monique Hervo : En fait, j’ai été pour l’indépendance de l’Algérie tout de suite. Est-ce que c’est parce que j’avais connu l’Occupation et que je sentais ou pressentais ce qu’était une occupation ? Est-ce pour m’opposer à mon père ? Il y avait quantité de choses, on est fait de quantité de choses…

Je suis d’abord rentrée comme bénévole au Service civil international en 1956. Les garçons étaient alors très impliqués dans le service civil pour ne pas aller en Algérie, et nous, les filles, on se trouvait un peu en porte-à-faux parce qu’à l’époque il n’y avait pas de service militaire pour les filles. Et un jour je suis tombée sur un article de journal sur les baraques d’un bidonville qui avaient flambé à Nanterre. J’ai alors découvert qu’il existait des bidonvilles en France. Je me suis dit « il faut faire quelque chose pour témoigner ! ». J’ai donc dit à quelques filles du service civil : « Dimanche on va au bidonville par petits groupes, de deux ou trois, mais pas plus, c’est pas un zoo ». On y est allées comme ça et on a été reçues par les gens ! Tout le monde nous a parlé, j’ai même pris des photos. Avec du recul, je me dis que j’ai eu un culot monstre de prendre ainsi mes premières photos… Des hommes nous ont offert à boire dans les différentes petites échoppes, etc. C’était un jour de marché, avec les surplus américains, des brochettes, le thé à la menthe ? ; on était au milieu de tout ça et tout de suite les gens nous ont dit : « On nous abandonne ! Jamais ça sera rasé ici ! On ne veut pas de nous ! On est malheureux ! Personne ne vient jamais nous voir. » Donc on est restées toute la journée, puis on s’est retrouvées (on devait être trois groupes) pour faire le point : chaque groupe avait vu et entendu la même chose. Je m’étais aussi aperçue qu’on avait été suivies du début jusqu’à la fin de la journée par des militants du FLN, mais je trouvais ça normal, on était en guerre […].

On est retournées plusieurs fois au bidonville, mais au SCI, ça a commencé à faire un peu des histoires […]. Notre engagement commençait à poser problème car toutes les associations qui intervenaient auprès des Algériens étaient payées par le ministère de l’intérieur […]. Moi je n’étais pas du genre à distribuer des vêtements et quand je me suis installée au bidonville de Nanterre, je ne savais pas ce que j’allais y faire. On avait les moyens de participer à des chantiers de construction mais on n’avait pas d’idées préconçues : on était là pour faire ce dont les gens avaient besoin et ce qu’ils attendaient […]. Est-ce qu’on faisait du social ? En fait, ce mot me hérisse souvent le poil parce que le social c’est pas de se dire : « On sait ce qu’il faut pour l’autre ! » Non ! Jamais ! On ne sait jamais ce qu’il faut pour l’autre ! C’est l’autre qui sait ce qu’il faut pour lui-même. Donc, à partir de là, on était disponibles pour ce qui nous était demandé […].

Quelles étaient les conditions de vie que vous partagiez au bidonville de Nanterre ?

M. H. : Il faut se représenter que le bidonville de La Folie, à Nanterre, le premier dans lequel je suis allée, c’était un espace désertique. Il n’y avait rien. Au loin, des HLM. Mais tout autour c’était vide. Et aucun Français ne rentrait dans cette ville… À l’époque, il y avait 8 000 à 10 000 personnes, des familles et des célibataires. En fait, c’était une ville dans la ville, et quand j’y allais j’avais l’impression de sauter d’un continent à un autre. Quand il arrivait, le dimanche, que quelques Français ne passent pas très loin, ils restaient au large ! Tout se passait comme si du fil de fer barbelé entourait le bidonville. C’était un espace fermé au monde extérieur ! Ça fait une impression terrible parce que vous sentez bien qu’il y a un rejet total. Eux ne comprenaient pas cette indifférence puisqu’ils venaient d’une culture ancestrale fondée sur l’hospitalité. Les femmes disaient : « Nous, on aimerait bien que des Français viennent, on n’attend que ça ! » Il y avait donc une incompréhension totale entre les deux groupes. Et quand les habitants du bidonville allaient à la poste ou à la Sécurité sociale, ils se faisaient toujours rabrouer, parce que c’était la guerre d’Algérie… Plus ça allait, plus cette hostilité prenait des proportions importantes. À partir de là, progressivement, je suis rentrée en contact plus étroit avec le FLN, mais je n’ai jamais voulu m’immiscer dans leur organisation. Je sais que des réunions ont eu lieu pour savoir s’ils pouvaient accepter notre présence au bidonville ou s’ils devaient nous mettre dehors, mais je trouvais normal qu’il y ait ces interrogations. Ensuite, il y a eu une nouvelle réunion pour savoir si on me demandait de rentrer dans le FLN tout en laissant l’équipe à son travail. Et puis on a trouvé que je tenais bien l’équipe en main, donc il valait mieux me laisser là où j’étais. Tout ça s’est fait au fur et à mesure, et une fois que vous êtes battue par la police en compagnie des Algériens, les liens ne sont plus du tout ambigus !

Comment s’articulait votre résidence au bidonville de Nanterre avec d’autres formes d’engagement militant ?

M. H. : Après la guerre d’indépendance algérienne, d’autres luttes pour le logement se sont greffées sur celle de Nanterre : à Argenteuil, à Gennevilliers, à Ivry… À Nanterre, il n’y avait plus seulement le bidonville de la Folie mais également ceux de la rue des Prés, de la rue de Lens, de la rue de Valenciennes. Bref, je traînais mes bottes sur Nanterre dans les différents bidonvilles dès qu’il se passait quelque chose… J’ai écrit des articles, j’essayais de remuer un peu les gens sur ce qui se passait, mais c’était ma présence qui importait […]. C’était flou, mon action était difficilement définissable, j’ai quand même beaucoup fait l’écrivain public […]. Toutes ces années-là, on s’est battus après les incendies alors que l’administration ne voulait pas reloger […]. Idem, au moment des rasages, on luttait pour que des familles soient relogées […]. Après les mini-rasages aussi, parce qu’au rasage complet de bidonvilles s’ajoutaient les rasages de morceaux de bidonville… ?[voir articles p. 115 et 125]. Nous étions aussi en lutte contre la mairie de Nanterre : on a bataillé tant et plus pour avoir un second point d’eau, mais toujours à l’initiative des habitants. Même chose après un incendie. Et il y en a eu très souvent, des incendies. La lutte vis-à-vis de la municipalité était centrale : Raymond Barbet, le maire communiste de Nanterre, m’a foutue à la porte plus d’une fois lorsque je venais réclamer pour telle ou telle famille. Les gens se trouvaient en effet face à un système qui les broyait, qui voulait ignorer une population indésirable et dont on souhaitait qu’elle déguerpisse sur le territoire du voisin […]. Les mairies, quelles qu’elles soient, ne se souciaient absolument pas du sort de ces habitants. À Colombes, on avait une mairie de droite qui n’hésitait pas à supprimer les rares fontaines qui permettaient aux habitants des bidonvilles de s’approvisionner en eau. Vous aviez la droite qui supprimait l’eau, et vous aviez la gauche qui disait : « Vous cassez toujours votre point d’eau, donc bien sûr, même si vous êtes nombreux, on ne mettra pas une deuxième fontaine » […].

J’ai cherché au moins à ce qu’il y ait une stratégie parce que je ne suis pas pour une lutte qui fait un gros boum à un moment donné et qui est enterrée le lendemain. À la limite, je suis pour qu’un groupe, quel qu’il soit, soit divisé en deux : une partie sur le terrain et une qui réfléchit. Mais il faut que cela tourne entre ceux qui sont le terrain et ceux qui prennent du recul, il ne faut pas ce soit toujours les mêmes. Malheureusement, trop souvent, on est happés par le terrain, donc on n’arrive plus à pouvoir déterminer une véritable stratégie qui ne soit pas limitée à l’urgence.

À partir de quand avez-vous associé cette lutte pour la résorption des bidonvilles avec le combat pour le droit des étrangers ?

M. H. : Je suis rentrée à la Cimade en 1973, après le relogement des dernières familles du bidonville de Nanterre fin 1971. Or, pour la plupart, ces familles n’avaient alors pas droit à l’allocation logement. Parce qu’il manquait 2 cm de hauteur de plafond, parce qu’elles étaient plusieurs familles dans un même logement… Alors que c’est la préfecture qui avait mis plusieurs familles dans un même logement ! Cette histoire va nous mobiliser pendant presque deux ans. Comme ça dépendait de la Sécurité sociale, on a fait appel à tous les administrateurs, de toutes tendances, pour obtenir une dérogation. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à travailler avec des avocats pour défendre certains dossiers, notamment avec Simone Pacot et Georges Pinet […].

C’est André Legouy 5 qui m’a demandé de rentrer à la Cimade comme adjointe au secteur Immigrés qu’il dirigeait alors […] J’ai tout de suite commencé à m’occuper de problèmes de logement et peu à peu, on a vu, André et moi, que ça nécessitait autre chose… Surtout qu’en janvier 1972, à la suite d’une série d’incendies et de la mort de plusieurs travailleurs par asphyxie, j’avais envoyé une lettre ouverte au Premier ministre Jacques Chalban-Delmas. Jean-Jacques de Felice m’avait beaucoup appuyée pour qu’elle soit cosignée par un certain nombre de personnalités : Robert Badinter, Claude Bourdet ou Pierre Vidal-Naquet 6. C’est au même moment que le Gisti s’est constitué 7.

J’avais déjà travaillé avec Jean-Jacques puisqu’il avait créé l’Apral, l’Association pour la promotion algérienne […]. Quand on a commencé à travailler ensemble pour ce qui allait devenir le Gisti (en référence au GIP [voir article p. 37] 8), il m’a dit : « J’aimerais qu’il y ait des gens qui fassent du droit, de la défense, etc., mais aussi des gens de terrain » et c’est comme ça que j’ai été contactée […]. C’est sûrement le seul groupe, avec l’Apral, où je me suis sentie extrêmement à l’aise. Peut-être parce justement il n’y avait aucune volonté de faire un groupe auquel on aurait tout sacrifié. Non, il y avait une réflexion, c’est ça qui m’a plu, autour du droit, de la défense, le tout articulé avec des actions de terrain concrètes. Quand je suis rentrée à la Cimade, j’avais à la fois un pied dans l’un, un pied dans l’autre, même si dans les deux cas j’intervenais surtout sur les questions de logement […]. Puisque j’étais au Gisti, ça me permettait de donner un certain nombre de renseignements que j’avais pu avoir par des juristes. Et d’autre part, je faisais le lien avec des avocats qui défendaient des résidents sans les faire payer : ils le faisaient en plus de leur boulot, mais pour leur éviter trop de déplacements, moi je pouvais faire le lien, amener des papiers, savoir si telle démarche avait été suivie, vérifier que telle chose avait bien été faite. Ces liens entre avocats, travailleurs sociaux, militants, comités de soutiens et les concernés eux-mêmes, on va les retrouver au moment des luttes des foyers ?[voir article p. 120] 9. Le principe était alors : le comité de lutte décide en dernier ressort, même si ça se produit contre l’avis du comité de soutien. Il garde la maîtrise totale. Et le comité de soutien ne peut que proposer, voilà ! Et c’est ça qui me convenait, cet effacement relatif des ego et des organisations…



* Tous les remerciements de l’auteur vont à Jim House et Anne-Sophie Leymarie sans qui le recueil de cet entretien et l’écriture de cet article n’auraient pas été possibles.

1 Pierre Vidal-Naquet utilisa cette expression dès 1961 et jusqu’à sa mort en 2006.

2 Une partie sinon une majorité des Algériens et des Algériennes de la région parisienne ne fut pas touchée par un mot d’ordre que le FLN diffusa au dernier moment et dans les seules villes et quartiers où il était particulièrement organisé.

3 Voir Anna Marek, « La création du Gisti », Plein droit, n° 53-54, mars 2002, en ligne sur le site du Gisti.

4 Monique Hervo, Chroniques du bidonville. Nanterre en guerre d’Algérie, 1959-1962, Seuil, 2001.

5 « Hommage à André Legouy », Plein droit, n° 81, juillet 2009.

6 Cette lettre était aussi signée par de nombreux avocats, anciens militants de la cause anticoloniale ou récemment engagés dans la défense des droits des étrangers et des mal-logés. Elle est consultable, ainsi que l’ensemble des archives de Monique Hervo, à l’Institut d’histoire du temps présent <www.ihtp.cnrs.fr> ;

7 Liora Israël, « Deux parcours d’avocats », Plein droit, n° 53-54, mars 2002.

8 Le Groupe d’information sur les prisons auquel des personnalités telles que Michel Foucault, Jean-Marie Domenach et Pierre Vidal-Naquet donnaient une forte visibilité dans un contexte marqué par de nombreuses luttes et revendications de détenus.

9 Voir aussi l’entretien avec Assane Ba, « Vingt ans après », Vacarme, n° 16, été 2001, www.vacarme.org/article115.html.

Accueil des boat people : une mobilisation politique atypique (1975-1990)

Karine Meslin Sociologue au Groupe d’études et de recherches sociales (GERS) – Associée au laboratoire du Cens (université de Nantes)

[Plein droit n° 70, octobre 2006]

Au début des années 1970, alors que l’immigration de travailleurs est suspendue et que la préoccupation majeure des pouvoirs publics est devenue la « maîtrise des flux migratoires », près de cinquante mille Cambodgiens arrivent en France, avec la bénédiction de l’État.

Entre 1970 et 1990, de très nombreux ressortissants de l’Asie du Sud-Est cherchent à fuir les régimes communistes qui dirigent leurs pays respectifs. La situation des habitants du Cambodge est particulièrement dramatique. En quatre années d’exercice du pouvoir, le régime des Khmers rouges anéantit ce pays et élimine un tiers de sa population 1. C’est par dizaines de milliers que les survivants de l’Angkar 2 affluent aux frontières thaïlandaises dans l’espoir de trouver refuge. Là, ils sont en proie à l’attente et à la dépendance vis-à-vis de l’aide internationale.

En France, l’immigration de travail vient tout juste d’être suspendue et la crise économique que traverse le pays semble peu propice à l’accueil de nouveaux étrangers. Pourtant, après des mois ou des années d’attente, 128 ?531 ressortissants de l’ancienne Indochine, dont 47 ?356 Cambodgiens, entrent légalement sur le territoire français 3. Dès leur arrivée, ils bénéficient d’un accueil d’exception accompagné des discours empathiques des dirigeants politiques.

Comment comprendre cette situation pour le moins paradoxale ? Comment expliquer que des réfugiés aient pu bénéficier d’un tel accueil alors qu’il est admis qu’« en période d’incertitude tout particulièrement, l’étranger est ressenti comme une menace pour le groupe enraciné 4 » ? Quelles formes de mobilisation et/ou de luttes ont eu raison des réticences que la configuration française laissait présager à l’égard de tout nouvel arrivant 5 ?

Les départs des réfugiés cambodgiens 6 s’échelonnent du début des années 1970 à la fin des années 1980. La guerre civile, le régime des Khmers rouges et la prise de pouvoir des Vietnamiens sont les déclencheurs principaux des hémorragies qui, en une vingtaine d’années, vident le Cambodge d’une partie de ses habitants. Tour à tour, ces situations de crise et ces régimes politiques affaiblissent la société cambodgienne.

Le régime des Khmers rouges qui sévit entre 1975 et 1979 est le plus destructurant et le plus funeste. Pendant quatre années, le Cambodge s’isole du reste du monde et se mure dans un pesant silence médiatique. À l’abri des regards et des caméras étrangères, les Khmers rouges fondent un régime basé sur la désurbanisation, le travail de la terre, la collectivisation des richesses et l’anéantissement de tout ce qui fait écho au monde occidental. Les anciens repères des Cambodgiens sont revisités un à un ou anéantis. Ainsi en est-il de l’organisation sociale, de la hiérarchie des âges, des unités familiales, des infrastructures politiques, juridiques et médicales ou encore de la langue khmère. Par ailleurs, l’élite du pays est décimée et près de deux millions d’habitants sont torturés et tués, ou abandonnés à la fatigue et à la maladie 7. Lorsqu’en 1979 ce régime meurtrier est renversé, ce sont les Vietnamiens communistes, anciens alliés des Khmers rouges, qui leur succèdent à la tête du pays. Cette occupation ne manque pas de prolonger l’instabilité du Cambodge et d’accélérer le rythme des départs.

Après avoir échappé aux poursuites des Khmers rouges, aux mines antipersonnel ou, plus tard, aux Vietnamiens, les Cambodgiens qui parviennent à atteindre les frontières du pays, tentent de s’introduire dans les camps de réfugiés dressés en Thaïlande. Mais l’aide de la Croix-Rouge ne suffit pas toujours à les protéger des autorités thaïlandaises. Celles-ci n’hésitent pas à refouler certains réfugiés au péril de leur vie et au mépris des droits de l’Homme. La situation de ces hommes et de ces femmes en fuite demeure donc précaire et préoccupante, y compris en dehors du territoire cambodgien. En réponse à cette réalité, divers pays occidentaux 8 proposent leur protection aux réfugiés cambodgiens et, en France, une véritable campagne de mobilisation nationale est organisée en leur faveur.

Il ne fait aucun doute que la découverte des charniers cambodgiens et des camps de fortune dressés en Thaïlande a été prompte à émouvoir l’opinion publique. Néanmoins, la menace de mort qui pèse sur les populations des pays en guerre ne suffit pas toujours à leur garantir la protection d’un État souverain, ni même à leur assurer la bienveillance de ses habitants. Le massacre des Bosniaques et le génocide rwandais, au cours des années quatre-vingt-dix, sont là pour le rappeler. Face à ce constat, la mobilisation que suscite le cas des réfugiés cambodgiens interroge, et ce d’autant plus qu’elle est exceptionnelle à plus d’un titre.

Politique de quotas

À cette époque, les mouvements de réfugiés sont pensés comme des mouvements conjoncturels, générés par la décolonisation et la Guerre froide. La suspicion qui pèse désormais sur les demandeurs d’asile 9 est alors peu prégnante et les modalités de délivrance du statut de réfugié sont plus souples qu’aujourd’hui. C’est dans cette configuration relativement propice aux réfugiés que s’inscrit

l’arrivée des Cambodgiens, des Laotiens et des Vietnamiens. Pourtant, certaines traditions sont bousculées en leur faveur et, très rapidement, leur accueil déroge au droit commun en vigueur.

La convention de Genève stipule que le statut juridique de réfugié doit normalement être délivré individuellement. Or, les modalités concrètes de prise en charge des ressortissants de l’Asie du Sud-Est rendent caduc ce mode de reconnaissance au cas par cas. À partir de 1975, en effet, le gouvernement français met en place une politique de quotas qui réglemente leur venue. Cette politique consiste à déterminer le nombre de réfugiés du Sud-Est asiatique que l’État est disposé à accueillir et que la Croix-Rouge se charge ensuite d’escorter jusqu’en France. Une fois sur le territoire national, ces réfugiés sont soumis à la procédure habituelle et sont dans l’obligation de déposer une demande de reconnaissance individuelle auprès de l’Ofpra. Mais, dans la mesure où l’État a lui-même organisé leur venue, ils obtiennent leur statut de réfugié presque systématiquement. Ils n’ont pas à apporter les preuves de leur persécution, et le bien-fondé de leurs demandes n’est pas mis en doute ou ne le sera que tardivement. La politique des quotas leur évite donc la clandestinité et ses dangers. Elle légitime également leur venue.

En France, de nouveaux traitements de faveur et de nouvelles dérogations se font jour. L’arrivée des réfugiés de l’ancienne Indochine est d’abord l’occasion d’institutionnaliser une collaboration étroite entre les associations, chargées de l’accueil des réfugiés, et l’État, responsable de leur sécurité 10. Ainsi, après un court séjour obligatoire dans l’un des quatre foyers de transit parisiens où ils sont accueillis, les réfugiés peuvent décider de se « débrouiller » par eux-mêmes ou rester sous la tutelle des associations mobilisées pour leur cause. Dans ce cas, ils sont hébergés dans des centres provisoires d’hébergement (CPH) pour une durée minimum de trois mois au terme desquels, à l’échelle municipale, des comités d’accueil se chargent d’accompagner leurs démarches quotidiennes. Dans un même temps, de nombreuses mesures facilitent leur mise au travail. Sur le terrain juridique, les conditions d’obtention de leur carte de travail provisoire et renouvelable n’obéissent pas à la procédure habituelle. Alors que les demandeurs d’asile en sont privés jusqu’à ce que le titre de réfugié politique leur soit délivré, la politique des quotas offre aux réfugiés du Sud-Est de l’Asie une autorisation de travail immédiate. De plus, tandis que les migrants – réfugiés ou non – sont, à cette époque, dans l’obligation d’être titulaires d’un contrat de travail d’une durée d’un an pour obtenir une carte de travail (non provisoire), un contrat de trois mois, même à temps partiel, suffit aux réfugiés asiatiques. Des cellules de l’Agence nationale pour l’emploi (ANPE) leur sont également réservées et des mesures incitatives, notamment financières, sont prises à l’égard des employeurs pour favoriser leur embauche. Tous ces dispositifs objectifs s’accompagnent par ailleurs de discours compassionnels et bienveillants, nettement distincts de ceux, plus stigmatisants, qui traitent des autres étrangers à l’heure où l’immigration de travail vient d’être suspendue.

Les boat people 11 ont ainsi fait l’objet d’un traitement d’exception. Le caractère exceptionnel de leur prise en charge est plus remarquable encore lorsque l’on observe ses instigateurs.

La droite mobilisée

Si l’accueil des réfugiés de l’Asie du Sud-Est est atypique du fait de ses modalités pratiques, il l’est aussi de par les caractéristiques sociales et politiques des acteurs qui, en France, se mobilisent dans sa mise en œuvre. La défense des étrangers est le terrain de prédilection des associations et des municipalités placées à la gauche du jeu politique. Dans le cas des boat people pourtant, c’est toute la droite qui se mobilise. Comment expliquer un tel glissement ?

Seul le contexte sociopolitique de l’époque permet de comprendre comment s’est structuré l’espace des prises de position vis-à-vis de ces réfugiés et comment un objet de lutte traditionnellement acquis à « la gauche » a momentanément pu devenir une préoccupation majeure de « la droite ».

Au milieu des années soixante-dix, les tensions de la Guerre froide sont encore très prégnantes et le clivage gauche/droite demeure structuré et structurant. Ce qui est défendu par les partisans de l’un de ces camps politiques, ne peut que difficilement l’être par les partisans de l’autre. Chacun a ses propres domaines d’intervention et le soutien des étrangers est alors clairement identifié comme étant du ressort de la gauche. Pourtant, lorsque les caméras françaises rendent publiques les images des atrocités commises par les Khmers rouges ou celles des réfugiés regroupés dans des camps de fortune, les militants français investis à gauche et à l’extrême gauche de l’espace politique ne réagissent pas ou peu 12. À cette époque, beaucoup d’hommes et de femmes considèrent le communisme comme un modèle politique porteur d’équité, de justice et d’espoir. Ils peinent donc à admettre et à condamner les erreurs, voire les ignominies, commises par les gouvernements d’Asie du Sud-Est qui se revendiquent de cette couleur politique. Ils craignent de devoir ainsi « hurler avec les loups 13 », conforter leurs adversaires politiques, et ils se refusent à discréditer leurs propres idéaux 14. La plupart des militants de gauche se garderont donc d’intervenir aux côtés des réfugiés du Sud-Est de l’Asie aussi longtemps qu’ils le pourront ? ; ils laisseront le champ libre à la droite.

La mobilisation du gouvernement dirigé par Valéry Giscard d’Estaing et des municipalités de droite n’est donc pas seulement imputable à un élan de générosité ou d’humanisme. Elle est rendue possible par la place que la gauche laisse vacante. Cependant, cette place aurait pu rester inoccupée. Les militants de droite n’étaient pas forcés de se préoccuper du sort des réfugiés du Sud-Est asiatique. Mais d’autres enjeux nationaux et internationaux, plus proches de leurs préoccupations traditionnelles, les incitent à s’emparer de la cause des boat people.

En période de conflit latent entre les pays communistes et les gouvernements occidentaux, et tandis que les États-Unis sortent tout juste de la guerre du Vietnam, la mobilisation du gouvernement français permet d’abord de réaffirmer l’adhésion française au bloc de l’Ouest et de redéfinir ainsi les alliances et les mésalliances françaises au sein du jeu politique et économique international. Cette prise de position est d’autant plus « rentable », politiquement parlant, que l’accueil des boat people prête aux libéraux un caractère philanthropique traditionnellement associé à la gauche. En effet, non seulement les atrocités perpétuées par les Khmers rouges donnent raison aux défenseurs du libéralisme profondément anticommunistes, mais de plus, l’accueil des réfugiés du Sud-Est asiatique, incarnations vivantes des méfaits du communisme, porte les pays libéraux au rang de bienfaiteurs. Cette image est d’autant plus importante pour la France qu’elle redore son blason de pays de droits de l’Homme, entaché par le souvenir des guerres de décolonisation.

Une exception qui confirme la règle

La mobilisation autour des réfugiés cambodgiens, laotiens et vietnamiens est exceptionnelle à plus d’un titre. Non seulement les modalités d’accueil des réfugiés du Sud-Est asiatique ne sont « pas réellement basée(s) sur l’interprétation classique de la convention de Genève, mais sur la volonté de l’État 15 », mais de plus, la nébuleuse d’acteurs impliqués dans cet accueil ne fait pas partie des défenseurs traditionnels des étrangers. Ce premier constat ne doit néanmoins pas dissimuler le second. L’exemple des réfugiés du Sud-Est asiatique permet aussi de montrer qu’une nouvelle fois le sort des étrangers est étroitement lié aux intérêts nationaux et ce, quels que soient le statut juridique de ces étrangers ou les raisons de leur venue 16.

Par ailleurs, l’accueil, basé sur la mobilisation gouvernementale, dont ont bénéficié les réfugiés du Sud-Est de l’Asie a eu de nombreuses incidences. Outre qu’il a facilité leurs premiers pas en France, il a participé à modeler le regard porté sur eux et à légitimer leur arrivée en France. La qualité de cet accueil semble avoir été perçue comme ajustée à la qualité intrinsèque des étrangers auxquels il était destiné. Ce constat rappelle, in fine, l’importance des politiques d’accueil et des discours qui accompagnent l’arrivée des nouveaux migrants.



1 Karine Meslin, Les Réfugiés cambodgiens des Pays de la Loire, ethnographie d’une immigration de « bonne réputation », thèse de doctorat en sociologie, 2004.

2 L’Angkar signifie « organisation » et est le nom donné à celle que les Khmers rouges mettent en œuvre de 1975 à 1979.

3 Jean-Pierre Hassoun, Hmongs du Laos en France, PUF, 1997.

4 Gérard Noiriel, Le Creuset français, histoire de l’immigration, xixe-xxe siècles, Seuil, 1988.

5 Des réticences à l’encontre des réfugiés du Sud-Est de l’Asie se feront parfois jour au sein de certaines usines notamment. Mais ces réticences seront relativement faibles au regard de celles qui concernent alors les autres étrangers, et au regard de celles qui, depuis le milieu des années 1980, concernent les autres réfugiés.

6 Le parcours migratoire des Cambodgiens est considéré comme emblématique du parcours de l’ensemble des réfugiés du Sud-Est de l’Asie, du fait des conditions précipitées de leur départ et de leurs modalités spécifiques d’accueil en France.

7 Au milieu des années 1970, le Cambodge compte 7,7 millions d’habitants.

8 La mobilisation ne se limite effectivement pas à l’échelle française. Elle s’étend à de nombreux pays occidentaux non communistes. Pour la première fois, des pays d’accueil anticipent la gestion de réfugiés et le font en coopérant de manière internationale. À cet égard, une première conférence internationale se déroule à Genève en 1979, qui sera suivie d’une seconde, en 1989. Durant ces conférences, des directives communes sont édifiées. Elles visent à organiser collectivement la situation des réfugiés du Cambodge, du Vietnam et du Laos qui ne cessent d’affluer hors des frontières de leurs pays et que les pays voisins refoulent.

9 Le terme de demandeur d’asile ne s’est d’ailleurs pas encore substitué à celui de réfugié.

10 Jusqu’au début des années 1970, la responsabilité de l’État, chargé d’assurer la sécurité des réfugiés, et celle des associations, responsables de leur accueil, sont séparées. Puis, en 1973, au moment de la venue des réfugiés du Chili, un premier glissement s’effectue et ces associations passent sous la responsabilité de l’État. La création de l’aide sociale pour les réfugiés est entérinée, mais seulement à titre provisoire et à l’instigation des associations. C’est l’arrivée continue des réfugiés de l’Asie du Sud-Est à partir de 1975 qui, à la demande de l’État, provoquera son institutionnalisation.

11 Le terme « boat people » concerne au premier chef les réfugiés vietnamiens qui tentaient de s’éloigner de leur pays, entassés sur des bateaux de fortune. Très rapidement cependant, il est utilisé pour désigner l’ensemble des réfugiés du Sud-Est asiatique en fuite et que les Occidentaux ne distinguent que rarement les uns des autres.

12 Pour exemple, on peut retenir le cas de Jean-Paul Sartre qui, en 1979, se déplace à l’Élysée avec d’autres intellectuels français pour plaider en faveur des boat people. Lors de son intervention, cet intellectuel, clairement identifié à la gauche de l’échiquier politique national, reconnaît que le gouvernement français a déjà beaucoup fait pour les réfugiés de l’ex-Indochine, mais que cela n’est plus suffisant. Il appelle donc à secourir les réfugiés en plus grand nombre. Mais il se refuse à critiquer les pratiques des gouvernements communistes « indochinois » et prétend que les réfugiés fuient parce que « le système communiste ne convient pas à tout le monde », (Archives de l’INA).

13 Jean Lacouture, Survive le peuple cambodgien !, Seuil, 1978, p. 14.

14 Les militants et les partisans de gauche qui seront les plus prompts à prendre le parti de ces réfugiés déclencheront parfois de véritables conflits au sein de leurs rangs.

15 Luc Legoux, « La crise de l’asile politique en France », Centre français sur la population et le développement, 1995, p. 160.

16 Gérard Noiriel, « Représentations nationales et catégories sociales. L’exemple des réfugiés politiques », Genèses, n° 26, 1997, p. 25-54.

Bidonvilles de Nanterre : une destruction en trompe-l’œil (1971)

Muriel Cohen Docteure en histoire contemporaine, chercheuse associée au Centre d’histoire du xxe siècle (UMR 8058), université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

[Plein droit n° 88, mars 2011]

C’est en 1971 que les derniers bidonvilles de Nanterre ont été rasés. Si leur destruction a été médiatisée, les protestations des habitants face aux conditions de relogement qu’on leur a imposées, n’ont, elles, laissé que peu de traces.

L’extension des bidonvilles de Nanterre, qui ont accueilli, à partir du milieu des années 1950, des Algériens, puis dans la décennie suivante des Marocains, des Portugais, ainsi que quelques Italiens, s’inscrit dans le contexte de la grave crise du logement qui touche toute la France après la Seconde Guerre mondiale. En 1966, on recense ainsi 120 bidonvilles en Île-de-France, qui abritent 46 000 personnes. Plus de 14 000 se trouvent à Champigny (essentiellement des Portugais), 10 000 à Nanterre, dont 1 ?200 familles 1.

Plusieurs « résorptions » – pour reprendre le terme officiel – de ces formes

d’habitats précaires ont déjà eu lieu à Nanterre au début des années 1960, en pleine guerre d’Algérie : il s’agissait alors de lutter contre le développement du nationalisme qui trouvait dans les bidonvilles un terreau propice, mais aussi de dégager des terrains pour construire des HLM et autres équipements. Plus de 200 familles ont alors été relogées, certaines en cités de transit, d’autres en HLM, à Nanterre ou dans des communes voisines. Après l’indépendance algérienne, les pouvoirs publics se désintéressent des bidonvilles de Nanterre au profit de ceux de Champigny, dans le Val-de-Marne. Au milieu des années 1960, les « isolés » de Nanterre sont peu à peu relogés dans des foyers de travailleurs, mais les familles restent en bidonville. Certaines se relogent par elles-mêmes en achetant à plusieurs un pavillon plus ou moins délabré, ou une « clé » 2. D’autres demandent l’aide de leur employeur. Mais la plupart attendent, alors qu’elles ont fait une demande de HLM dès leur arrivée en France 3, et sont classées prioritaires sur les listes de relogement. En 1970, il reste 620 familles dans les baraques de Nanterre, réparties dans une dizaine de bidonvilles. Le plus vaste est celui de La Folie, puis viennent ceux de la rue des Prés, de l’avenue de la République, près de la faculté des lettres inaugurée en 1964, et des Pâquerettes. Au moment de la résorption, les familles du bidonville de La Folie – en face duquel la préfecture du nouveau département des Hauts-de-Seine est bâtie – y vivent en moyenne depuis sept ans.

Régulièrement dénoncé – en vain – par la presse depuis le début des années 1960, le scandale des bidonvilles rebondit à la fin des années 1960, dans le sillage de Mai 68. La mort par asphyxie de cinq travailleurs maliens dans un taudis d’Aubervilliers, le 1er janvier 1970, marque un tournant. Grâce à la mobilisation des associations de soutien aux travailleurs étrangers, notamment l’Association de solidarité avec les travailleurs immigrés (Asti) 4 de Nanterre, et de partis d’extrême gauche, la question du logement des immigrés devient un problème national. Le 10 juillet, la loi Vivien, du nom du secrétaire d’État au logement, « tendant à faciliter la suppression de l’habitat insalubre » est votée. La disparition des bidonvilles de Nanterre constitue un enjeu particulier car l’intense médiatisation dont ils ont fait l’objet depuis la manifestation du 17 octobre 1961 en a fait un symbole de la relégation des étrangers.

Tension

Le 13 août 1970, une réunion interministérielle est spécifiquement consacrée aux bidonvilles de Nanterre. Trois autres suivent, toujours sous la présidence de Robert-André Vivien. Le ministre de l’éducation nationale, Olivier Guichard, insiste pour que le bidonville de l’avenue de la République, qui jouxte la faculté, soit détruit en premier, car sa présence entretiendrait l’agitation gauchiste sur le campus. Selon le recteur de l’université, en effet, des adolescents, « nord-africains pour la plupart, constituent la troupe à tout faire des éléments perturbateurs… quand ils n’agissent pas pour leur propre compte ». Par ailleurs, certains bidonvilles sont situés dans le périmètre de l’établissement public d’aménagement de la Défense (Epad) qui, depuis le début des années 1960, cherche à récupérer ces terrains destinés au quartier d’affaires alors en construction.

L’opération globale de résorption des bidonvilles de Nanterre commence le 15 juin et s’achève le 13 juillet 1971. Dans l’intervalle, 347 familles sont relogées, pour la plupart en cités de transit [voir article p. 125]. À l’issue de l’opération, il ne reste qu’une centaine de familles à reloger à Nanterre, selon le compte rendu de Marc Roberrini, chargé de mission pour la résorption des bidonvilles de la région parisienne au sein du Service de liaison et de promotion des migrants (SLPM).

La préfecture craint que les opérations de destruction des bidonvilles et de relogement ne donnent lieu à des protestations. C’est pourquoi les services sociaux sont assistés par des policiers. À chaque opération, collaborent des conseillers sociaux membres du SLPM, des assistantes sociales de la mairie, des membres du service d’assistance technique (SAT) issus de l’armée et placés sous la tutelle de la préfecture de police 5 ainsi que la brigade « Z ». Cette dernière, chargée, depuis 1961, d’empêcher le développement des bidonvilles, est très mal vue des habitants en raison de la violence de certains agents. Des cars de police complètent ce dispositif répressif. Par ailleurs, les bidonvilles de Nanterre ayant valeur de symbole, plusieurs personnalités assistent aux opérations comme le vice-consul d’Algérie, Robert-André Vivien ou Jacques Chaban-Delmas, Premier ministre.

Dans quel climat se déroulent ces opérations ? La plupart des familles qui attendent depuis plusieurs années leur relogement en HLM n’ont jamais réellement osé protester publiquement contre leur situation, en dehors de quelques incursions dans le bureau de Marc Roberrini. Les conflits nés de la résorption du bidonville de l’avenue de la République, entre octobre 1970 et avril 1971, étaient restés limités à des revendications individuelles. Lors de la résorption globale des bidonvilles, en juin-juillet 1971, menée tambour battant, on retrouve les mêmes conflits ponctuels, et les mêmes armes administratives sont utilisées contre les protestataires. Aux Pâquerettes, le 5 juillet, une famille refuse de quitter sa baraque : elle est contrainte à partir et son taudis est détruit « sans brutalité mais avec fermeté », tandis que deux autres familles font l’objet de demandes de rapatriement. En revanche, la résorption du bidonville de La Folie donne lieu à des protestations collectives : les 128 familles qui y résident offrent un front relativement cohérent, qui tient à l’ancienneté de leur implantation et à la présence à leurs côtés de militants des droits des immigrés, en particulier l’Asti de Nanterre. Cette opération est donc plus conflictuelle que les précédentes, même si ces résistances sont largement minorées par l’administration. Les familles les plus audacieuses émettent plusieurs revendications collectives : elles veulent être relogées à Nanterre où elles travaillent et ont leurs repères ? ; elles refusent d’être relogées dans les vieilles cités de transit de la commune, construites au début des années 1960 et déjà très dégradées ? ; elles exigent surtout d’être toutes relogées.

Or, il apparaît qu’une trentaine de familles n’ont pas obtenu de « bon de relogement », faute d’un nombre suffisant de logements disponibles dans les nouvelles cités de transit. Elles envoient donc une lettre de protestation à Jacques Chaban-Delmas et se rendent en délégation à la préfecture de Paris et à celle des Hauts-de-Seine, « à l’instigation et sous la conduite de l’Asti locale et de quelques bonnes âmes de Nanterre » selon Marc Roberrini. Derrière l’ironie pointe l’agacement du fonctionnaire qui considère que les habitants des bidonvilles, incapables de telles initiatives, sont manipulés par des militants d’extrême gauche : « Pendant les quatre premières journées d’opérations, la pression des familles, de certaines d’entre elles du moins, fut extrêmement pesante ? ; les unes récusaient le relogement dans les cités anciennes, les autres celui qui était proposé ailleurs qu’à Nanterre, certaines jugeaient le départ en HLM encore lointain, beaucoup contestaient le choix fait, en excipant de leur ancienneté sur le bidonville alors que des considérations de volume de familles et de taille de logement avaient été déterminantes. À plusieurs reprises, on a retrouvé dans la bouche des contestataires des formules empruntées à d’autres ? ; un chef de famille a dit ‘‘c’est la masse qui est toujours écrasée’’ ». Plusieurs groupes assistent en effet aux résorptions et soutiennent les habitants – menacés d’expulsion en cas de protestation – dans leurs revendications : des « gauchistes » membres des comités Palestine, selon Marc Roberrini, mais surtout l’Asti de Nanterre, qui semble être sa bête noire : « Il apparaît, à mesure que la résorption s’achève, mais à mesure aussi que les cités de transit du Pont de Bezons et de la rue Gutenberg se terminent, que les dernières familles font preuve d’exigences ? ; sans pouvoir en rapporter la certitude, je pense qu’elles sont encouragées dans cette attitude par l’Asti. »

Selon Monique Hervo 6, qui assiste aux opérations, c’est l’action conjointe des familles et des militants lors d’une journée de manifestation, le 8 juillet, qui permet d’arracher à Marc Roberrini la promesse du relogement immédiat de l’ensemble des familles. Ces dernières se retrouvent néanmoins dans les cités de transit dégradées. Au bilan, seules trois d’entre elles ne sont pas relogées et restent sur le bidonville, avec la promesse écrite d’obtenir une HLM à Nanterre en septembre-octobre, un homme a dû renvoyer sa deuxième femme au Maroc avant d’obtenir un bon de relogement, et quatre familles ont préféré repartir en Algérie.

« Spectaculaire », mais inefficace

Dans son rapport final au préfet de la région parisienne, Marc Roberrini lui-même déplore le déroulement des opérations : « Il est certain que les résultats, non pas immédiats mais réels, eussent été meilleurs si, au lieu de s’étaler sur 30 jours, [elles] avaient pu s’échelonner sur 6 mois : la dissémination eut été plus simple, l’utilisation de logements HLM plus rationnelle et plus importante qu’elle n’a été. L’ensemble des opérations aurait perdu son caractère spectaculaire mais gagné en efficacité. » Il semble en effet que cette opération « éclair » et massive de résorption des bidonvilles de Nanterre tienne avant tout du coup médiatique. Presque un an après le vote de la loi Vivien, la disparition du symbole du « mal-logement » des étrangers doit en effet souligner l’efficacité du gouvernement. C’est ainsi que, le 29 juin, une équipe de télévision assiste à la visite de Jacques Chaban-Delmas à Nanterre 7. Le soir même, au journal télévisé de 20 heures, on peut voir le Premier ministre entouré d’enfants des bidonvilles qui découvrent la cité de transit neuve où ils vont être relogés, la cité Gutenberg, présentée à l’époque comme une cité modèle. Dans le bain de foule soigneusement mis en scène, on n’entend guère les protestations d’une partie des habitants. La suite du reportage montre Jacques Chaban-Delmas de retour à Matignon, confiant aux journalistes présents : « C’est une des meilleures matinées depuis que je suis Premier ministre. » La presse écrite reprend presque mot pour mot le contenu de la dépêche de l’agence United Press intitulée « La disparition des bidonvilles de Nanterre et de la Garenne ». L’Aurore, Paris-Jour, Combat, France-Soir, Le Monde, L’Humanité, Le Figaro, La Croix évoquent l’événement mais aucun quotidien ne semble avoir envoyé de reporters sur place. En fait, ceux-ci n’ont pas été conviés à la visite « impromptue » du chef du gouvernement, afin d’empêcher que les tensions qui entourent les résorptions ne soient rapportées par les médias. Les critiques lucides de Marc Roberrini – qui rejoignent d’ailleurs celles des associations de soutien aux immigrés – ne trouvent ainsi aucun écho.

La disparition soudaine des plus grands bidonvilles de Nanterre par le relogement des habitants en cité de transit ne fait que déplacer le problème en le dissimulant aux yeux d’une opinion qui ne tolère plus cet habitat insalubre. Les dysfonctionnements du système des cités de transit, qui tiennent à ce que le « transit » se prolonge dans la plupart des cas au-delà de deux ans, sont déjà dénoncés depuis longtemps, y compris au sein de l’administration. Un tract de l’Asti, diffusé à Nanterre fin 1972, résume le résultat de cette opération médiatique : « La politique de résorption a fait disparaître les bidonvilles trop voyants ou trop gênants en face de la préfecture ou des facultés. En disant qu’à Nanterre il n’y a plus de bidonvilles, le gouvernement prétend convaincre l’opinion que le problème du logement des immigrés est résolu. Or, d’une part, des centaines de personnes continuent à pourrir dans des îlots peu visibles ? ; d’autre part, on ne reloge pas les familles, on les déplace, sans tenir compte de leur avis, en exerçant des pressions policières ou des menaces d’expulsion sur ceux qui refusent d’être traités comme des bêtes, en les parquant dans des cités de transit, véritables ghettos souvent loin des centres, des écoles, et gérées par des gardiens qui ont appris à contrôler l’indigène en Indochine ou en Algérie 8. » La lettre adressée par un ancien habitant de La Folie à Marc Roberrini souligne bien les limites de cette opération : « Lorsque vous nous avez relogés, ma famille et moi, à la cité de Gennevilliers, vous nous avez assuré que c’était seulement à titre provisoire,

l’affaire de deux mois environ, et que nous serions ensuite relogés normalement. Or nous sommes là depuis le 13 juillet 1971, ce qui va faire bientôt neuf mois et nous ne vous avons plus revu. Je me permets donc de vous rappeler ce que vous aviez dit et de vous demander de bien vouloir prendre en considération notre demande de logement normal. » Cette famille, qui a passé douze ans au bidonville de La Folie, connaîtra plusieurs relogements successifs, toujours en cité de transit, jusqu’au début des années 1980.

Les mobilisations furent importantes pour éviter que les immigrés à reloger ne soient soumis à « trop » de violences policières et pour donner de meilleures conditions de vie à quelques familles. Mais les conditions globales de déménagement et de logement sont restées liées aux exigences et moyens de l’administration. Comme il était prévisible, la plupart des habitants des bidonvilles relogés en cités de transit se sont retrouvés bloqués dans cette nouvelle forme d’habitat précaire 9 qui s’est rapidement dégradé. De ce point de vue, la mobilisation fut donc un « échec ». Il faut attendre la mobilisation des adolescents de la cité de transit Gutenberg, à la suite de l’assassinat d’Abdennbi Guémiah, pour que ces familles soient finalement relogées en HLM, au milieu des années 1980 [voir article p. 125].



1 « Études statistiques sur le dénombrement, la situation familiale et la nationalité des personnes vivant en bidonville », 1966, Archives nationales, F1a 5116.

2 La « clé » est un droit d’entrée dans le logement qu’elles s’apprêtent à louer, équivalent à plusieurs mois de loyer.

3 Environ la moitié des familles des bidonvilles sont arrivées avant 1962 et avaient donc la nationalité française. À l’indépendance, la plupart choisirent la nationalité algérienne.

4 Les Asti sont des associations locales de solidarité avec les travailleurs immigrés, elles sont fédérées au sein de la Fasti.

5 Les SAT sont créés pendant la guerre d’Algérie. Ils jouent un rôle de surveillance politique sous couvert d’action sociale. Leur mission est reconduite après l’indépendance, auprès des immigrés issus de l’ex-empire colonial. Cf. Alexis Spire, Étrangers à la carte, Grasset, 2005, p. 206-210.

6 Monique Hervo est à l’origine de la création, en 1959, d’une antenne du Service civil international (SCI) au bidonville de La Folie. Après avoir quitté le SCI, Monique Hervo est restée avec son équipe dans le bidonville jusqu’en 1962, puis seule jusqu’en 1971. Elle a conservé de nombreuses notes et documents ayant trait à cette période, déposés à l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP). Voir Nanterre en guerre d’Algérie – Chronique du bidonville 1959-1962, Actes Sud, 2012. Lire également l’article p. 102 de cet ouvrage.

7 www.ina.fr/economie-et-societe/environnement-et-urbanisme/video/CAF97511603/jacques-chaban-delmas-dans-les-bidonvilles-de-nanterre.fr.html

8 Tract cité par le SLPM dans une note au préfet des Hauts-de-Seine du 18 février 1972.

9 Les habitants des cités de transit sont considérés comme des occupants provisoires et ne bénéficient pas de bail, ils sont expulsables à tout moment.

La grève des loyers dans les foyers Sonacotra : une lutte exemplaire (1974-1979)

Mireille Galano Sociologue

[Plein droit n° 53-54, juin 2002]

Ce sont des travailleurs immigrés qui ont déclenché et mené la plus grande lutte dans le secteur du logement en France, et peut-être en Europe. Cette lutte demeure unique par son ampleur, sa durée, ses revendications, et surtout l’organisation strictement autonome des immigrés qui mirent en place des formes originales de lutte.

En 1973, lorsque débute le mouvement de protestation au sein des foyers, plusieurs organismes géraient ce type d’habitat 1, mais le plus important de tous était et demeure la Société nationale de construction de logements pour les travailleurs (Sonacotra) avec 275 foyers répartis sur toute la France, hébergeant plus de 73 000 personnes. Cette société a connu, de 1975 à 1980, une grève des loyers qui demeure un mouvement exemplaire dans l’histoire des luttes des immigrés en France et qui réussit à mobiliser pendant plusieurs années des milliers de travailleurs représentant vingt-cinq nationalités.

La Sonacotra a été créée en 1956, durant la guerre d’Algérie, pour loger les travailleurs algériens. Si ses promoteurs la qualifiaient de « plan de Constantine bis » pour les Algériens en France, on pouvait surtout y discerner une opération destinée à mieux contrôler et encadrer les Algériens afin d’empêcher le prélèvement des cotisations du Front de libération nationale (FLN). Cette hypothèse reçut un début de confirmation lorsque cette société fut chargée de résorber le grand bidonville de Nanterre considéré comme un refuge de la Fédération de France du FLN. L’origine coloniale de la Sonacotra pèsera toujours sur ses orientations, sa gestion, son organisation.

Instrument de contrôle des Algériens, puis des immigrés dans leur ensemble, le logement en foyers est avant tout l’expression de la ségrégation dont les travailleurs étrangers font l’objet. Les foyers se présentent comme de grandes bâtisses généralement en zones périurbaines fortement industrialisées, à l’écart de l’ensemble de la population et des commerces, construites sur les terrains dédaignés par les promoteurs, mal desservis par les transports en commun. Dans chaque foyer, un « directeur » (selon la terminologie de la Sonacotra mais baptisé « gérant » par les « résidents » 2) vit sur place dans un logement de fonction et est chargé d’appliquer un règlement intérieur particulièrement draconien. Dans les années 1970, ces « directeurs » sont, dans leur grande majorité, des militaires à la retraite ayant généralement combattu en Algérie 3. Non seulement chacun d’entre eux élabore son propre règlement intérieur, mais une étude interne de la Sonacotra 4 a montré qu’ils l’appliquent toujours de façon plus répressive à l’égard des Algériens… Ainsi, d’une manière générale, les visites sont interdites, surtout les visites féminines, le « directeur » peut entrer dans les chambres de jour comme de nuit, le lit doit être fait le matin, etc.? ; mais ces règles, dans un même foyer, ne s’appliquent pas également à tous : les Algériens sont toujours les plus contrôlés…

En avril 1973, le Smic étant de 5,25 F de l’heure (910 F par mois pour 173 heures), 46 % des locataires de la Sonacotra gagnaient moins de 1 ?300 F par mois (moyenne d’ensemble : 1 ?389 F/mois) et étaient largement touchés par la crise économique. Les loyers de 180 F en moyenne (mais atteignant 235 F en région parisienne où les grèves furent massives) pèsent lourdement dans les budgets de ces travailleurs qui ont tous charge de famille au pays où ils envoient en moyenne 300 F par mois. En déficit, la Sonacotra multiplie les augmentations de loyers (deux par an). Lorsque la grève éclate, les loyers pratiqués sont tels que la plupart des résidents sont à l’extrême limite de leurs moyens financiers : 43 % d’entre eux déclarent avoir moins de 200 F d’argent de poche par mois.

Un logement ségrégatif

Le système de financement des foyers, qui fait appel aux Fonds d’aide sociale (FAS) et est complété par des emprunts, non seulement génère un logement ségrégatif mais fait peser de très lourdes charges financières sur la population la plus démunie. Ce type de logement présenté comme « social » par le gouvernement, destiné aux travailleurs dont les revenus sont les plus faibles, est construit avec des emprunts du Crédit foncier et non des emprunts de type HLM. Les salaires des « directeurs », qui ont un statut de cadre, alourdissent aussi les prix de journée.

Depuis plusieurs années, pour couvrir ces coûts, la Sonacotra procède à des hausses de prix de la « redevance », malgré le blocage des loyers institué entre 1971 et 1975, sous prétexte qu’il ne s’agit pas d’un loyer… Du fait de ces augmentations, le taux d’occupation des foyers commence à baisser à partir de 1973, les travailleurs ne pouvant supporter une telle charge. Mais la chute des recettes conduit la Sonacotra à poursuivre ses augmentations pour compenser le manque à gagner. Et la spirale s’amplifie, avec deux augmentations par an !

On a pu assister à de nombreux mouvements sporadiques : en 1969 dans les foyers de l’Assotraf de Saint-Denis, de Pierrefitte, en 1970 dans des foyers

d’Accueil et Promotion, de la Soundiata, en 1972 dans des foyers de l’AFRP, en 1973 et 1974 dans des foyers de l’Adef, dans une quinzaine de foyers de l’Aftam en 1975.

À la Sonacotra, les deux foyers de Bobigny se mettent en grève en 1973 à la suite d’une nouvelle augmentation de loyers. En 1974, une hausse générale des loyers de 9 % provoque une grève de près d’un an au foyer d’Aulnay-sous-Bois. Au cours de cette même année, des mouvements de grève ont touché les foyers de Gennevilliers, de La Courneuve, de Montreuil, de Saint-Denis, etc.

Des revendications convergentes

Jusqu’au début de l’année 1975, tous ces mouvements sont restés relativement isolés les uns des autres, mais les revendications convergent : baisse des loyers trop élevés par rapport aux équipements et services disponibles, mise en cause des règlements intérieurs, reconnaissance des comités de résidents et, dans de nombreux cas, départ des « gérants racistes ». Face à ces revendications, on trouve généralement le même type de réponse : intervention de la police dans les foyers, expulsion des résidents par voie de justice 5, procédures de saisies-arrêts sur salaires.

Le 31 janvier 1975, les résidents du foyer de Saint-Denis, avenue Romain Rolland, refusent de payer la nouvelle augmentation de 6,58 % prévue pour le 1er février qui porterait le loyer à 251,10 F (quasiment un quart du Smic de l’époque) et adressent leurs revendications à la Sonacotra. Le 29 avril, celle-ci répond en leur notifiant leur préavis d’expulsion. Ils ripostent alors par une triple action : information des 21 foyers de la Seine-Saint-Denis et des 14 du Val-de-Marne, assignation en référé de la Sonacotra le 23 mars et demande d’une double expertise : technique, d’une part, afin de juger si les cloisons séparant deux chambrettes sont suffisantes pour qu’il y ait réellement chambres individuelles, si des travaux d’isolation thermique et phonique sont nécessaires, si les conditions d’hygiène, de salubrité, de superficie minimales – compte tenu des normes de construction – sont respectées ? ; expertise comptable d’autre part, afin d’« évaluer si les sommes réclamées sont ou non supérieures aux dépenses réelles de fonctionnement du foyer et du bar, et si, par conséquent, la Sonacotra fait ou non des bénéfices 6 ».

Le foyer Romain-Rolland de Saint-Denis met ainsi en œuvre les modes d’action qui caractériseront cette longue grève : information et ouverture en direction des autres foyers par la tenue d’assemblées générales, mise en place de comités de locataires, recours à la justice afin qu’elle ordonne de véritables expertises des foyers et des comptes de la Sonacotra.

En septembre 1975, la Sonacotra procède à une nouvelle augmentation générale des loyers. La grève s’étend rapidement 7. Le 21 septembre, les foyers en grève adoptent une plate-forme revendicative qui demeurera la base du mouvement. L’isolement des foyers a été rompu, les comités sont désormais regroupés dans le Comité de coordination constitué de délégués élus dans chaque foyer et qui se réunit tous les huit jours. Grâce à leur organisation, les résidents résisteront ainsi plusieurs années. Ils auront pourtant à affronter et surmonter des difficultés énormes : problème de communication (pas de téléphone dans les foyers et encore moins de portables !), éloignement des foyers dispersés dans des banlieues mal desservies, problème de langue (vingt-cinq nationalités sont concernées), manque de temps et de disponibilité (à la différence des travailleurs en grève sur leur lieu de travail). Face à eux, un puissant organisme disposant d’importants moyens matériels et financiers et de l’appui du gouvernement, des préfectures et de l’appareil policier…

Préserver l’autonomie de la lutte

Isolés dans les foyers au début de la lutte, les grévistes rassemblent 4 000 personnes le 24 mars 1976, lors du premier grand meeting à la Mutualité. La Sonacotra commet alors une erreur stratégique en faisant expulser du territoire seize délégués, en avril 1976. Nombre de délégués sont contraints d’entrer dans la clandestinité mais, le 24 avril, une manifestation contre les expulsions rassemble 25 000 personnes à Paris. De leur côté, les avocats des résidents obtiennent un sursis du Conseil d’État et on assiste au retour triomphal des expulsés accueillis par des milliers de manifestants à Orly 8 !

La poursuite et la popularisation de la lutte reposent sur le Comité de coordination qui a su préserver son entière autonomie tout en appuyant son action sur divers comités de soutien locaux et a mis en place une structure originale : la commission juridique et technique.

Dès le début de son action, le foyer Romain-Rolland de Saint-Denis s’était adressé à la justice avec l’aide d’un seul avocat, Christian Bourguet 9. Patrick Mony, qui travaillait à la Cimade à Saint-Denis, fut très vite en relation avec les délégués du foyer qui lui firent rencontrer leur avocat, et le Comité de coordination fut domicilié quelque temps à la Cimade de Saint-Denis. Le secteur « migrants » de cette association était dirigé par André Legouy qui faisait partie d’un certain Gisti… Il faut souligner que, dès 1972, une des premières notes du Gisti était consacrée aux foyers 10 et tentait de faire le point sur le statut absolument dérogatoire de ce type de logement. Christian Bourguet fut très vite rejoint par Arlette Grunstein, avocate, qui sera présidente du Gisti de 1978 à 1985. Les procédures devenant de plus en plus nombreuses, Arlette Grunstein mobilise nombre d’avocats du Gisti (ou proches de celui-ci). Afin d’étayer les dossiers des avocats, des architectes, des experts-comptables, des économistes, des sociologues rejoignent la commission juridique et technique mettant leurs compétences professionnelles au service du Comité de coordination.

En 1979, la Sonacotra obtient des saisies-arrêts sur salaires (cinq ans d’impayés) qui seront cassées par la suite par les tribunaux, puis des expulsions par voie judiciaire : 3 000 résidents se retrouvent à la rue et, de juin à octobre, 200 résidents du foyer de Garges-les-Gonesses campent devant le foyer après leur expulsion. En octobre, la police charge et détruit le campement de Garges ainsi que celui de Nanterre, mettant fin à cette longue lutte.

La grève des loyers dans les foyers d’immigrés demeure le seul exemple de lutte de grande ampleur et d’une telle durée conduite dans le secteur du logement. L’attitude plus que réservée des syndicats sera largement conditionnée par leur méfiance envers le caractère novateur du mouvement et surtout envers le type d’organisation autonome qu’il parviendra à se donner. Or, la forme de logement en foyer est directement liée aux conditions d’exploitation des immigrés : la conception même du foyer relève de la situation globale des immigrés en France : travailleurs occupant des emplois sous-qualifiés, donc sous-payés, rejetés à la périphérie des villes, isolés du reste de la population, coupés des leurs puisque ce « logement » leur interdit de faire venir leur famille, et dont l’unique fonction devait se résumer à travailler et à reconstituer vaille que vaille leur force de travail. Dans cette réalité, la très forte liaison entre emploi et logement rend particulièrement incohérente l’attitude des syndicats qui n’ont pas alors perçu la dimension réelle du conflit.



1 L’Association pour le développement des foyers du bâtiment et des métaux (Adef) avec 50 foyers, l’Association pour l’accueil et la formation des travailleurs migrants (Aftam) avec 39 foyers, l’Association des foyers de la région parisienne (AFRP) avec 20 foyers, l’Association pour l’aide aux travailleurs africains (Assotraf), Soundiata…

2 Le vocabulaire eut une grande place dans cette lutte : les immigrés revendiquent le titre de « locataire » mais pour la Sonacotra ce sont des « résidents » qui ne paient pas un « loyer » mais une « redevance », il n’y a ni « contrat » ni « convention » entre bailleur et locataire mais un « règlement intérieur » imposé par la Sonacotra.

3 En 1972, sur 151 responsables de foyers, 144 avaient un passé militaire dont 138 dans un pays d’Afrique ? ; sur 7 civils, 3 avaient eu une expérience professionnelle au Maghreb (2 y étaient nés). Dans un procès-verbal du comité d’entreprise du 18 janvier 1973, on peut lire : « […] M. Claudius Petit [alors président de la Sonacotra] rappelle que le fait d’avoir confié la gestion des foyers-hôtels à d’anciens militaires, qui ont l’habitude des hommes, (sic) a facilité la bonne gestion de ceux-ci, en particulier à des époques difficiles (indépendance de l’Algérie, événements de Mai 68…). »

4 Mireille Ginésy-Galano, « Les immigrés hors la cité – Le système d’encadrement dans les foyers (1973-1982) », L’Harmattan/CIEMM, 1984, 396 p.

5 En 1974, expulsion de 15 résidents du foyer Sonacotra d’Aulnay-sous-Bois. Dans le procès-verbal de la réunion du comité d’entreprise du 4 décembre 1974, on peut lire cette déclaration de la direction de la Sonacotra : « L’affaire d’Aulnay-sous-Bois constituera un précédent encore que, s’il est possible de se débarrasser d’une poignée de grévistes, le problème sera autrement difficile quand il s’agira d’une centaine de ressortissants noirs comme à Saint-Denis et de plus de 300 à Montreuil. » Considérations prémonitoires…

6 Comité de coordination des foyers en grève. Conférence de presse du 14 juin 1976.

7 De 4 foyers touchés par la grève en novembre 1974, on passe à 20 en septembre 1975, puis à 63 en mars 1976.

8 « Vingt ans après – Entretien avec Assane Ba », Vacarme, été 2001, n° 16.

9 Voir « Deux parcours d’avocats », propos recueillis par Liora Israël, Plein droit, n° 53-54, mars 2002, www.gisti.org/doc/plein-droit/53-54/parcours.html

10 « La réglementation des foyers », Gisti, juin 1972.

Cités de transit : en finir avec un provisoire qui dure ! (1982-1985)

Mogniss H. Abdallah Journaliste, agence IM’média

[Plein droit n° 68, avril 2006]

Pour résorber les bidonvilles et permettre aux familles immigrées de s’adapter au logement social, l’État a institué, en 1970, des cités de transit, censées être provisoires, mais qui ont perduré. Au début des années 1980, les jeunes de la cité Gutenberg à Nanterre se mobilisent pour en finir avec cet habitat ségrégatif.

À la cité Gutenberg de Nanterre, le 23 octobre 1982, il fait déjà nuit. Abdennbi Guémiah traverse le terrain vague pour rentrer chez lui après la prière du soir à la mosquée. Soudain, plusieurs coups de feu éclatent. Touché, le jeune homme s’effondre. Il mourra quelques jours après. Dans la cité, c’est l’émoi. L’homme qui a tiré au fusil 22 long rifle est un pavillonnaire voisin, disant avoir été importuné par des jets de cailloux lancés par des gamins.

Les centaines de personnes qui se rassemblent spontanément à l’annonce du décès tant redouté se recueillent pour rendre hommage au garçon disparu. « Plutôt que de te porter des fleurs, nous allons continuer ton combat », promettent ses amis. Solennellement, poussés par les mères, ils décrètent aussitôt une grève générale et définitive des loyers jusqu’au relogement de sa famille et de tous les habitants de la cité. Le gardien, un ancien Français d’Algérie, est viré, son local occupé. Ce lieu deviendra le centre névralgique du nouveau Comité des résidents des cités de transit, qui va articuler demande de justice pour Abdennbi et pour toutes les familles de victimes de crimes racistes ou sécuritaires, et droit à un logement décent pour les habitants de toutes les cités de transit. Le 10 novembre, alors qu’une marche silencieuse va réunir deux mille personnes dans les rues de Nanterre, le secrétaire d’État aux immigrés, François Autain, se rend à la cité en compagnie du préfet des Hauts-de-Seine et du maire de Nanterre. Il prend acte de la mobilisation des habitants, s’engage de manière volontariste, lors d’une conférence de presse sur place, à tous les reloger dans un délai de dix-huit mois à deux ans, et annonce la nomination du prêtre François Lefort au poste de chargé de mission pour la résorption des cités de transit et pour la question des jeunes immigrés. Les résidents, qui acceptent de déléguer deux représentants pour participer aux différentes commissions mises en place, mettent cependant les pouvoirs publics en garde : pas question d’autogérer l’« aménagement de la misère » 1.

Abdennbi, lycéen marocain, dix-neuf ans, était le trésorier de l’association Gutenberg, constituée un an auparavant avec l’appui de l’équipe de prévention du Petit Nanterre, pour s’occuper des jeunes et du relogement. Le droit d’association pour les étrangers venait alors juste d’être rétabli. La cité Gutenberg est une des quatre cités de transit de Nanterre (avec André-Doucet, le Pont de Bezons et les Grands Prés) auxquelles il faudrait ajouter les cités d’urgence comme les Marguerites, ou encore les Potagers. Près de 4 500 personnes vivent ainsi en « transit ».

Inaugurée en 1971 par le premier ministre, Jacques Chaban-Delmas, qui avait alors évoqué « le plus beau jour de ma vie » en accompagnant les 130 familles dans leurs nouveaux baraquements flambant neuf, la cité était censée participer de sa « nouvelle société ». C’était l’ère des grands travaux, déjà amorcée par la construction de l’université Paris 10 et de la préfecture sur l’emplacement même des anciens bidonvilles de La Folie. Le nouveau quartier d’affaires de la Défense sort de terre. La politique affichée : résorption de l’habitat insalubre par un relogement rapide et décent. Dans ce cadre, le transit ne devrait être que très provisoire, d’une durée de deux ans par famille tout au plus. Un objectif d’emblée contredit par l’expérience des premières cités, plus petites, des Grands Prés et d’André-Doucet : construites en 1960 et 1962, elles n’ont pas connu une telle rotation. La durée minimum de séjour est alors déjà de sept à huit ans, la majorité des familles étant fixée là, dans un environnement qui se dégrade très rapidement, sans aucune perspective d’en sortir. Toutefois, ces deux cités, gérées par le Centre de transits familiaux (Cetrafa, association loi 1901 dont les administrateurs sont nommés par les pouvoirs publics), ont préexisté à la loi du 10 juillet 1970 fixant le statut des cités de transit.

Improbable mission « socio-éducative »

D’après les textes 2, « la cité de transit est destinée aux seules familles pour lesquelles se présentent des difficultés d’insertion sociale et qui, dès lors, risqueraient d’être "rejetées" par les populations résidant habituellement en logement social ». En somme, les pouvoirs publics auraient imaginé un type d’habitat spécifique et ségrégué pour protéger les familles du « rejet ». Et, comme pour se prémunir de toute critique sur le risque de généralisation de ce type de ségrégation « positive », ils insistent sur le fait que « le recours à la formule du transit n’aura qu’une application limitée, une grande partie des familles pouvant être relogée directement en habitat définitif ». Le message se veut ici résolument optimiste sur l’« aptitude » de la majorité des familles à intégrer le logement social de droit commun, directement, ou sur la « capacité » des autres à « évoluer » rapidement. Le vocabulaire employé, dans sa bienveillance même, relève de la gestion coloniale. « La mission de la cité est avant tout de contribuer à la promotion de ses habitants et à leur insertion dans la vie sociale. Toute la gestion d’une cité de transit sera donc orientée en ce sens et présentera en conséquence des caractères spécifiques […] et sera le lieu d’une action socio-éducative particulière […] pour faciliter l’adaptation au logement (éducation ménagère, travail en liaison avec le gérant). Cette action socio-éducative devra en outre s’appliquer dans tous les domaines où une amélioration des conditions de vie est possible : santé, vie culturelle, emploi, etc. »

Mais, au-delà des déclarations de principe, la réalité parle d’elle-même : les familles des bidonvilles ont été presque systématiquement transférées dans les cités de transit, situées à l’écart de la ville et de sa vie sociale. Selon un rapport de l’Association de solidarité avec les travailleurs immigrés (Asti) de Nanterre, il n’y a quasiment pas eu d’examen de cas individuels, aucune action socio-éducative n’a eu lieu à André-Doucet ou aux Grands Prés. Le centre social, un temps institué à la cité Gutenberg, a été réduit à la présence d’une assistante sociale et d’une monitrice d’enseignement ménager 3 !

Des habitants sans droits

Les cités de transit se « bidonvillisent » : un entretien défaillant, de la boue partout, pas d’écoulement des eaux, des murs éventrés, des incendies à répétition. Les enfants qui grandissent là deviennent la cible d’un contrôle policier constant, et beaucoup seront expulsés de France à la fin des années 1970. Le gardien, lui, partage son temps entre la dénonciation des habitants, jeunes et parents, à la police ou au consulat, et la perception d’une « indemnité d’occupation » pour le compte de la Cetrafa. Or, si les résidents ont signé un engagement de payer cette redevance, dont le montant s’apparente à un loyer mensuel, ils n’ont pas le statut de locataire, ni les droits y afférents. Ils n’ont même pas de « droit au maintien dans les lieux » 4. Que dire alors du droit au relogement !

Dans un contexte de dégradation continuelle des conditions de vie, la prise de conscience de cette situation de non-droit va provoquer les premiers mouvements de grève des loyers, aidés par un collectif de soutien et par le Comité de coordination des foyers Sonacotra en lutte (la Sonacotra, associée à la résorption des bidonvilles, gère aussi des logements familiaux et plusieurs cités de transit). Les troupes de théâtre Al Assifa et la Kahina viendront animer des journées portes ouvertes avec des spectacles militants. Cependant, la peur de l’administration prédomine chez des parents qui ne veulent pas d’histoires. D’autant qu’ils ont intériorisé l’idée que le relogement en HLM, ce n’est pas pour eux, pauvres et immigrés ! Une émission de télévision, datant déjà du 14 mars 1960, résume à la perfection cette idée. Ce jour-là, Pierre Desgraupes de Cinq colonnes à la une présente un couple d’Algériens bien français, les Zaïd, travaillant tous les deux, parfaitement assimilés au mode de vie en HLM, conversant amicalement avec le journaliste dans un langage châtié à propos de la liberté dont ils jouissent en France. Ils tournent le dos à leur « culture d’origine », et aux images des misérables habitants du bidonville, méfiants et tristes, présentées dans le même reportage 5.

Au début des années 1980, des jeunes arrivés à l’âge de se prendre eux-mêmes en charge, voire de former leur propre ménage, envisagent de quitter la cité de transit, dont ils ne supportent plus la logique d’enfermement 6. Parmi eux, les aînés, tiraillés entre leur allégeance aux parents, leur culpabilité de grands frères ou sœurs d’un côté, et leur désir d’autonomie, pour mener leur vie comme ils l’entendent, de l’autre. Ils collaborent certes avec les indéfectibles avocats des habitants, dont Jean-Marcel Cheyron et Jean-Pierre Choquet, aux démarches juridiques pour le relogement de leur famille, mais ils cherchent pour eux-mêmes à trouver une petite piaule ailleurs en ville 7.

Ces jeunes adultes ont développé de nouveaux modes de socialisation au contact des mouvements lycéens et des coordinations nationales ? ; ils ont croisé les étudiants de la fac à proximité, fréquenté les cafés et les « espaces libérés » comme la Maison peinte ? ; ils ont circulé avec la pièce de théâtre Week-end à Nanterre ou avec des groupes de musique, s’intéressent au cinéma, etc. Ils soutiennent les mobilisations contre les crimes racistes qui prennent une ampleur nationale, participent aussi aux réseaux de solidarité avec les expulsés du territoire, dont beaucoup sont revenus après l’engagement du président Mitterrand, nouvellement élu, d’abroger les expulsions de jeunes. À Nanterre, ils supportent d’autant plus mal les campagnes sécuritaires qui stigmatisent le retour des délinquants, en particulier celle lancée par la municipalité (communiste) en avril 1982. Pour y répondre, un rassemblement-concert Rock against Police est organisé le 8 mai. Annoncé cité Gutenberg, il se tient finalement dans un hangar de la papeterie d’en face. Certains jeunes se montrent alors soupçonneux à l’égard des nombreux visiteurs extérieurs à la cité, laissant transparaître ainsi un clivage entre ceux qui y vivent en vase clos et s’accommodent de mesures de gestion centrées sur de petites améliorations au quotidien, et ceux qui réclament un relogement immédiat et toute leur place dans la ville.

La remobilisation générale au lendemain de la mort d’Abdennbi Guémiah bénéficiera néanmoins de ces prédispositions à l’ouverture, au redéploiement. Mme Guémiah participe avec Mme Hachichi, mère du jeune Wahid tué à Lyon en octobre 1982, au lancement de l’Association nationale des familles des victimes des crimes racistes ou sécuritaires, plus connue sous l’appellation médiatique des « Folles de la place Vendôme ». Et l’organisation de Forums Justice à Marseille, Vaulx-en-Velin et Nanterre durant l’automne 1983 permettra à la Marche pour l’égalité et contre le racisme [voir article p. 161] de se réapproprier pleinement la revendication de « Justice pour tous » lors de son arrivée à Paris le 3 décembre.

Sur le front du relogement, le Comité des résidents intègre des acteurs d’autres cités, ce qui lui permet d’avoir une vision plus globale. Il alterne pragmatisme et coups de gueule spectaculaires. Il obtient rapidement l’inscription des familles, jusqu’ici considérées comme des « nomades » dépendant de la préfecture, sur le fichier des mal-logés de la mairie de Nanterre. Premier signe de rupture avec la logique des « quotas » d’étrangers et de fichiers spécifiques des migrants ? Le Comité refuse en tout cas catégoriquement de cautionner le retour à l’« enquête de sociabilité » qui prétend juger de l’aptitude des uns et des autres à vivre en logement social normal. Il réclame le droit, pour les familles, d’obtenir un relogement décent dans la commune ou le quartier de leur choix, et procède à son propre recensement – rendu public – des desirata des résidents.

Cette enquête au cas par cas met en valeur la diversité des situations (familles nombreuses, jeunes ménages, mères célibataires, etc.) pour mieux déterminer le type de d’habitat souhaité (taille, pavillon, appartement en cité HLM ou quartier ancien, etc.). Le Comité adresse ensuite une liste de vingt-six familles dont au moins un membre travaille dans une entreprise de la ville. La mairie avait préalablement indiqué que ces dernières étaient prioritaires. La voilà donc au pied du mur. Pour se faire bien comprendre, les habitants s’invitent dans la campagne électorale pour les municipales de mars 1983 : des jeunes tentent de s’inscrire sur les listes électorales, le comité de quartier du Chemin de l’île est investi, et le maire, Yves Saudmont, est invité à la journée portes ouvertes organisée à Gutenberg le 5 février 1983. Devant deux mille personnes circonspectes, il annonce implicitement qu’il contribuera au relogement.

Relogement et justice… enfin !

Des réunions « techniques » se tiennent en préfecture sous les auspices du directeur de cabinet de François Autain, en présence de la Cetrafa et de délégués des résidents. La préfecture annonce une augmentation de son contingent de réservations obligatoires, qui passe de 7,5 à 15 %, et évoque l’achat de pavillons dans différentes villes du département. Mais la situation s’aggrave brusquement : le 14 février 1983, un brigadier tire sur Nacer M’Raïdi, un jeune circulant en mobylette sans casque, devant une cité de transit à Châtenay-Malabry. En l’apprenant, les jeunes de l’association Gutenberg, qui mènent, en parallèle au Comité, des activités périscolaires ou de loisirs, sabordent ces dernières. Priorité absolue aux questions de police, de justice et de relogement.

À la suite d’un article très alarmiste du Monde, daté du 3 mars 1983, l’Élysée commande en urgence un nouveau rapport à François Lefort. Le 24 avril, un incendie à la cité des Côtes d’Auty à Colombes provoque deux autres morts et quatre blessés graves. L’exaspération monte encore d’un cran. Les ministres Roger Quilliot (logement) et Georgina Dufoix (famille et solidarité nationale) adoptent alors un plan d’urgence global pour les vingt-neuf cités construites sur le modèle du collège d’enseignement secondaire Édouard-Pailleron (ossature métallique avec panneaux hautement combustibles 8). Les 500 familles concernées (maghrébines, portugaises, yougoslaves, françaises aussi) doivent être relogées avant l’automne suivant, sans porter atteinte à l’échéancier mis au point pour les autres cités. La réquisition de 40 pavillons, neufs ou anciens, est mise en application dans plusieurs villes du département, malgré les protestations de certains maires de droite, à Rueil-Malmaison ou à Suresnes, les familles emménageant parfois sous la protection de la police ! Surprises par la qualité des propositions, elles les acceptent le plus souvent, quitte à remettre en cause leurs desirata initiaux. Les pouvoirs publics réussissent ainsi à contourner une fixation à caractère communautaire par une grande dispersion des relogements.

Le Comité, lui, se restructure en Coordination des comités et associations des cités de transit du Nord-Ouest parisien (Nanterre, Colombes, Gennevilliers, Châtenay-Malabry, Houilles, etc.). Cette coordination permet d’empêcher l’opposition entre familles, qui se voient parfois proposer un même logement par des services désorganisés et, surtout, elle se montre intransigeante sur les logements-relais et autres solutions provisoires consistant à déplacer les familles d’une cité à l’autre en attendant mieux. Même s’ils savent bien qu’ils pallient en partie les carences des pouvoirs publics et qu’ils ne sont pas associés de plein droit à toutes les instances réelles de décision – comme les commissions départementales d’attribution de logements –, les animateurs du mouvement ne lâchent rien. Le chargé de mission François Lefort, qui a tenté de doubler des jeunes trop autonomes et imprévisibles en montant une association parallèle, a, lui, fini par démissionner.

L’association Gutenberg signe pour sa part un protocole d’accord avec le Pact-Arim 9 pour la prospection et la réhabilitation de logements vacants, puis, dans la perspective de mieux contrôler le processus pratique de relogement, crée une Scop (société coopérative ouvrière de production), Transit Services. Jusqu’à dix jeunes des cités y travailleront, au côté d’un ex-métallo licencié de la fonderie Montupet, comme déménageurs, rénovateurs d’appartements ou… démolisseurs de cités de transit 10 !

En effet, après bien des reports, le processus de relogement arrive enfin à son terme. Le 1er février 1985, jour du procès du meurtrier d’Abdennbi devant les assises des Hauts-de-Seine (il sera condamné à douze ans de réclusion criminelle), la dernière famille quitte la cité Gutenberg, réduite à néant. Pour ses ex-habitants, il faudra désormais répondre à un nouveau défi : celui de la dispersion.



1 Cf. « L’hommage à Abdennbi Guémiah », in Sans Frontière, numéro spécial novembre 1982 ? ; et G 125, le journal de l’association Gutenberg, février 1983.

2 Circulaire du 19 avril 1972 relative aux cités de transit, publiée au JO du 20 juillet 1972.

3 « 1960-1980 : 20 années de transit à Nanterre », document Asti, 1981.

4 Circulaire du 19 avril 1972, op. cit.

5 Cf. le décryptage de « Gennevilliers bidonville » par Édouard Mills-Affif, in Filmer les immigrés, éd. De Boeck/INA, Bruxelles, 2004.

6 Cf. Claude Liscia et Françoise Orlic, « Les Cités de transit : un grand renfermement », Les Temps Modernes, 1974, et Cimade informations, 1977.

7 Cf. entretien avec « Moha l’anti-transit », in Mogniss H. Abdallah, Jeunes Immigrés Hors les Murs, éd. EDI, 1982.

8 Le 6 février 1973, un incendie détruisait en partie le CES Édouard-Pailleron à Paris, provoquant la mort de 20 personnes.

9 Organisme de lutte contre les taudis et d’aide aux sans-logis et aux mal-logés.

10 Cf. Samir Abdallah, « Cités de transit – l’heure de vérité : l’Après-transit », in Bulletin de l’agence IM’média, mai-juin 1984.

Abroger la double peine (1989-1992)

Mogniss H. Abdallah Journaliste, agence IM’média

[Plein droit n° 56, mars 2003]

Des comités anti-expulsion des années 1970 au Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB), les combats contre la double peine n’ont pas cessé. Pourtant, la double peine existe toujours, symbole d’une véritable discrimination institutionnelle à l’égard des non-nationaux.

À la fin des années 1970, les expulsions de jeunes issus de l’immigration de nationalité étrangère se multiplient. La société française n’a pas encore pris conscience du caractère familial et pérenne de l’immigration, mais les enfants devenus grands sont déjà souvent stigmatisés comme chômeurs indésirables et délinquants. Beaucoup de jeunes expulsés résistent, individuellement ou collectivement. Des comités anti-expulsion se constituent autour d’eux avec les familles et des amis, parfois rejoints par des personnalités ou des militants d’associations antiracistes. De jeunes expulsés qui se considèrent chez eux en France se maintiennent sur le territoire ou reviennent clandestinement. Quelques-uns obtiennent l’annulation de leur expulsion. Mais la situation d’expulsé en sursis peut durer des années (certains ne sont toujours pas régularisés). D’autres s’enferment sur eux-mêmes ou craquent. En 1980, Ali, de Colombes, s’immole gare Saint-Lazare, à une heure de grande affluence. Ces drames provoquent un début de prise de conscience, et des réseaux informels de jeunes immigrés commencent à se constituer.

C’est dans ce contexte que des hommes d’Église, comme François Lefort à Nanterre ou Christian Delorme et Jean Costil à Lyon, tentent d’attirer l’attention de l’opinion publique et des pouvoirs publics sur la situation des jeunes expulsés. En 1981, la grève de la faim à Lyon de Delorme, Costil et Hamid Boukhrouma propulse la question sur le devant de la scène, en pleine période électorale. Le ministre de l’intérieur Christian Bonnet décide de suspendre les expulsions la veille de la victoire de François Mitterrand, puis le nouveau gouvernement socialiste s’engage à faire revenir les expulsés au sein de leur famille. La loi du 29 octobre 1981 définit des « catégories protégées » de l’éloignement parmi lesquelles les mineurs – protégés en toutes circonstances –, les étrangers nés en France, ceux arrivés avant l’âge de dix ans ou qui résident en France depuis plus de quinze ans ? ; l’éloignement reste cependant possible en cas d’urgence absolue, c’est-à-dire s’il y a « nécessité impérieuse pour la sûreté de l’État ou pour la sécurité publique », ou en cas de condamnation à une peine égale ou supérieure à un an de prison ferme.

1983 - 1989 : de la remise en cause des « catégories protégées » à l’oubli des expulsés

Mais sous la pression de syndicats de policiers qui, notamment aux Minguettes (dans la banlieue de Lyon), dénoncent l’arrêt des expulsions de délinquants, la gauche de gouvernement revient peu à peu sur les dispositions qu’elle avait prises et qui sont jugées « excessivement protectrices ». Avec l’adoption de la loi du 17 juillet 1984, elle avalise la possibilité d’expulser pour « récidive » les « délinquants d’habitude ». Dans les coulisses du pouvoir, il se dit que l’opération de régularisation et l’arrêt des expulsions ont été des erreurs, susceptibles de coûter cher à la gauche lors des prochaines consultations électorales.

La droite revenue au pouvoir aura les coudées franches. Malgré la grève de la faim de Djida Tazdaït et de Nacer Zaïr des JALB (Jeunes Arabes de Lyon et banlieue), en juin 1986, pour « le maintien des catégories protégées et des garanties judiciaires », soutenue par le réseau national « J’y suis, j’y reste », malgré l’intervention de Mgr Decourtray et du pape auprès de la « deuxième droite » incarnée par Philippe Séguin alors aux affaires sociales, le ministre de l’intérieur Charles Pasqua renoue avec les expulsions médiatisées à grande échelle 1. Il fera même usage de l’article 10 de l’accord franco-algérien du 27 décembre 1968 qui permettait d’expulser des jeunes de nationalité algérienne « oisifs de leur propre fait depuis plus de six mois ». La gauche et les associations, elles, se remobilisent contre « les expulsions arbitraires » et constituent le Collectif des 120 qui se réunit régulièrement à la Ligue des droits de l’Homme. Le rétablissement de dispositions législatives plus favorables est à l’ordre du jour, et le président de la République déclare, le 9 janvier 1989, à la Sorbonne, que les étrangers condamnés ne doivent pas subir par l’expulsion « une exclusion supplémentaire ».

La loi Joxe du 2 août 1989, brocardée comme « la loi des associations », restaure en partie les garanties contre l’expulsion des personnes ayant des attaches personnelles ou familiales en France. Elle abandonne pourtant à leur sort les nombreux « expulsés Pasqua », et ne revient ni sur l’expulsion en « urgence absolue » ni sur le caractère définitif de certaines interdictions du territoire prononcées par des juges en vertu de la loi du 31 décembre 1970, articles L. 627 et L. 630-1 du code de la santé publique en matière d’infraction à la législation sur les stupéfiants. Ce « bannissement à vie », aggravé par la loi du 31 décembre 1987 (dite « loi Chalandon ») stipulant que le relèvement de l’interdiction définitive du territoire français (IDTF) est impossible, avait commencé à faire débat. Le Collectif des 120 se dissout, et on entend ici ou là des affirmations selon lesquelles « on ne peut quand même pas défendre des drogués et des violeurs » ou que, de toute façon, la question des expulsés est un problème « résiduel » amené à se tarir tout seul dans la mesure où les jeunes issus de l’immigration ont vocation à devenir français. Un profond et amer sentiment d’abandon se diffuse alors parmi les personnes directement concernées. Elles ressentent la hagra, mélange d’indifférence, de mépris et d’injustice.

Le Comité national contre la double peine

Début 1990, plusieurs expulsables sortis de prison font le tour des associations à la recherche de soutiens, mais on leur fait comprendre que leurs cas sont indéfendables ou, à tout le moins, que les associations ne sont pas compétentes en la matière. Ils se mettent alors en tête de se défendre eux-mêmes. Mohamed Hocine, des Mureaux, jeune de nationalité algérienne né en France, et Boualem, de Melun, père d’enfants français, tous deux touchés par ce qu’ils appellent une « double peine », se mobilisent aux côtés des militants de Résistance des banlieues, un collectif inter-villes de la banlieue de Paris animé entre autres par des acteurs de la Marche pour l’égalité de 1983 ou de Convergence 84. Ces derniers, qui ont aussi participé en 1989 à la campagne de Djida Tazdaït pour son élection au Parlement européen (sur la liste des Verts), mettent à profit les réseaux tissés pendant le « mouvement beur » et une certaine expertise juridique.

Ils se retrouvent dans la capitale, place de la Réunion, où ils fraternisent avec les mal-logés en lutte et avec des militants des squats. Ils trouvent là les conditions (hébergement, nourriture, etc.) pour vivre dans une clandestinité relative – ils sont sous le coup d’un arrêté d’expulsion – tout en s’exprimant publiquement à visage découvert. Ils interviennent aussi dans l’émission de radio Parloir Libre, très écoutée par les détenus. Pour répondre à l’afflux de cas particuliers qui leur parviennent en retour, ils décident de créer le Comité national contre la double peine (CNCDP) et, quelque temps après, l’Association de soutien aux expulsés et à leur famille (Asef). D’emblée, l’objectif est de donner une dimension collective aux démarches de recours, à la fois pour mutualiser les frais engagés jusque-là à titre individuel et pour poser la question de la double peine sur le terrain politique. Les discussions – animées ! – avec le Mrap, Mémoire Fertile, la Cimade, la Fasti et le Gisti permettent de constituer, le 13 juin 1990, un Collectif des associations contre la double peine autour d’une plate-forme commune. Celle-ci demande des modifications législatives pour rendre inexpulsables les étrangers titulaires d’une carte de résident : abrogation de l’article 26 de l’ordonnance du 2 novembre 1945 sur l’« urgence absolue » et de la loi Chalandon, abrogation des expulsions antérieures et mise en place d’une grâce collective pour les personnes appartenant aux « catégories protégées » sous le coup d’une interdiction du territoire français (ITF).

Une campagne d’interpellation pugnace des associations institutionnalisées faisant la politique de l’autruche par rapport à la double peine est lancée avec, en particulier, l’occupation de SOS-Racisme. Le Comité fait aussi une irruption spectaculaire à la tribune officielle des assises « Banlieue 89 » à Bron (Rhône). Simultanément, il dépose au ministère de l’intérieur les premiers dossiers sous forme de « fiches techniques » et reçoit ses premières réponses positives : des assignations à résidence avec droit au travail, quelques abrogations ou grâces, ainsi que l’engagement de petites subventions pour tenir une permanence juridique à l’Asef. En un an, plus de mille dossiers sont traités par un petit groupe renforcé avec l’arrivée de nouveaux « double peine » comme Alberto, grand malade 2, ou Fatiha Damiche, femme de détenu, qui se révéleront de redoutables « juristes de terrain ».

Des rencontres ont lieu à plusieurs reprises avec le ministre de la justice, Henri Nallet, le directeur des libertés publiques ou le Haut Conseil à l’intégration (HCI). En dépit d’une réelle volonté d’aborder la double peine sur le fond, les interlocuteurs du Comité font preuve de frilosité politique en opposant constamment le contexte politique marqué par la hantise du Front national. Pour le HCI, la modification souhaitée de la loi « est juridiquement, techniquement facile », mais « associer, politiquement, les trois mots de drogue, d’étrangers et d’indulgence (ou de laxisme), dans le contexte actuel, comporte des risques, notamment médiatiques, qu’il faut peser avec une balance d’apothicaire 3 ».

Le Comité considère, lui, que des modifications législatives techniques et partielles adoptées en catimini ne seraient pas mises en application par les préfets et les juges. Il préconise au contraire une large campagne publique afin d’expliquer pourquoi il faut abolir définitivement le principe même de la double peine. « Y’en a marre d’en avoir marre ! » scandent plus de cinq cents personnes lors d’une rencontre nationale des « double peine » le 14 décembre 1991 à la Bourse du travail de Saint-Denis. Une grève de la faim collective y est décidée. Philippe Marchand, ministre de l’intérieur, annonce alors aux futurs grévistes sur un plateau de télévision : « la double peine, c’est fini ! » La loi Sapin, adoptée le 31 décembre 1989, rend effectivement inexpulsables certaines « catégories protégées », se mettant ainsi en conformité avec l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’Homme relatif au respect de la vie privée et familiale, et ouvre la possibilité de faire une demande de relevé d’ITF auprès du tribunal qui l’a prononcée. Elle permet aussi de revenir sur des arrêtés d’expulsion antérieurs. Mais elle ne remet pas en cause le principe même de la double peine laissé au pouvoir d’appréciation des juges. Les expulsions restent d’actualité selon la gravité des infractions commises ou en vertu de l’article 26, l’« urgence absolue » étant de plus en plus invoquée pour contourner les garanties inscrites dans la loi. Et elle n’offre aucune garantie quant à l’abrogation des arrêtés d’expulsion Pasqua et le retour des expulsés au sein de leur famille avec délivrance automatique des papiers de plein droit 4.

2 janvier - 22 février 1992 : une grève de la faim nationale

Le 2 janvier 1992, dix-neuf personnes entament donc une grève de la faim dans les locaux de la Cimade à Paris. Cinq Lyonnais passent plusieurs jours avec eux, puis sept « double peine » se mettent en grève à Lyon avec les JALB, du 14 janvier au 8 février. La députée européenne Djida Tazdaït elle-même suit le jeûne. À Lille, vingt et une personnes observent un jeûne de solidarité les 22 et 23 janvier. À la prison de Fresnes, Ahmed Boukechiche, un Algérien sous le coup d’une expulsion en urgence absolue, cesse de s’alimenter dès le début du mouvement. D’autres prisonniers suivront, parmi lesquels soixante femmes de la maison d’arrêt de Fleury. Les femmes, concubines, mères, sœurs ou filles des expulsés montent en première ligne. Avec l’opération « Drapeau blanc des femmes de la double peine », elles multiplient les actions pour affirmer leur solidarité avec les grévistes emprisonnés soumis à l’isolement, se rendent à l’Élysée pour appuyer une demande de grâce collective, et occupent le siège du Parti socialiste. L’apparition au grand jour des femmes et des proches modifiera l’image publique des « double peine » : il ne s’agit plus de quelques jeunes délinquants marginaux, mais de personnes d’âge mûr et de familles entières dont la vie se trouve brisée.

Les grévistes de la faim, quant à eux, ne tiennent plus en place. Ils ne supportent pas de rester allongés sur leur matelas, à voir le défilé des soutiens. Ils sortent de l’église réformée des Batignolles, où ils ont transféré leur QG, pour participer en groupe à des actions de rue. Des observateurs en tireront la conclusion que leur grève de la faim est un simulacre. Qu’importe. Le 1er février, ils manifestent place Saint-Augustin, revêtus d’une camisole de bagnards, sous le mot d’ordre : « On se rend ou rendez-nous nos papiers ! » Certains grévistes sont portés sur des brancards. Le 9, ils se présentent au tribunal de Créteil pour soutenir un des leurs, Hocine Elab, qui comparaît pour refus d’embarquer. Et le 16 février, ils manifestent avec plusieurs centaines de personnes en direction du commissariat de police de Barbès (18e arrondissement de Paris). Puisqu’ils sont considérés comme des délinquants en situation irrégulière, trois délégués des grévistes demandent au commissaire qui les reçoit de les arrêter sur-le-champ. Ils ressortent du commissariat libres, provoquant l’hilarité générale.

Quelque temps après, un motard apporte un pli du ministère qui annonce l’abrogation des arrêtés d’expulsion de plusieurs grévistes, ou des assignations à résidence. Il y a aussi quelques refus. Au 52e jour, la grève est arrêtée sur ce résultat mitigé.

Par la suite, le Comité obtiendra, à force d’obstination, quelques centaines de régularisations avec restitution des papiers. Mais la double peine existe encore, et de nombreux étrangers censés faire partie des « catégories protégées » sont toujours menacés d’expulsion faute de régularisation définitive 5. Contrairement à une idée fort répandue, ces militants ne se focalisent pas exclusivement sur la double peine. Ils se battent aussi, et avant tout, sur les différents fronts de la hagra en banlieue (discriminations en matière de logement, violences policières, droit à la santé, au travail ou à la scolarité, etc.). Au point, trop souvent, de négliger leur situation personnelle. Cette implication, juridique et politique, les amènera, trois ans plus tard, à la création du MIB, Mouvement de l’immigration et des banlieues. Cependant, pour le Comité national contre la double peine et le MIB, la double peine reste emblématique d’une discrimination institutionnelle flagrante à l’égard des non-nationaux que seule une détermination politique forte pourra abolir.



Une peine . /

Campagne nationale contre la double peine – La plate-forme

Les associations et les personnes, réunies dans la Campagne nationale contre la double peine, réclament :

  • La suspension de l’exécution de toutes les mesures d’éloignement prises à l’encontre des catégories protégées et plus précisément leur assignation à résidence avec droit au travail tant pour les personnes condamnées à une peine d’interdiction du territoire français, afin de leur permettre d’obtenir un relèvement de cette mesure devant les tribunaux, que pour les personnes frappées par une mesure d’expulsion dans l’attente de l’abrogation de celle-ci.
  • La modification de l’article 26 de l’ordonnance du 02/11/1945 de telle sorte que ne puissent être expulsés les étrangers ayant en France leurs attaches personnelles ou familiales.
  • La modification de l’article 23 de l’ordonnance du 02/11/1945 de façon à rendre l’expulsion exceptionnelle.
  • La modification de l’article 24 de l’ordonnance du 2/11/1945 : l’avis défavorable de la Commission d’expulsion de l’étranger, qui doit être consultée dans tous les cas, doit rendre l’expulsion impossible.
  • Un débat parlementaire, sur la base des constatations de la commission Chanet, qui devrait déboucher sur la suppression de la peine d’interdiction du territoire français. Étrangers et Français doivent encourir strictement les mêmes peines, pour respecter le principe d’égalité dans le traitement pénal de la délinquance.



Premières organisations associées :

Action des chrétiens pour l’abolition de la torture et des exécutions capitales (ACAT), Agir ensemble pour les droits de l’homme, Cimade, Emmaüs France, Fasti, France-Libertés, Genepi (sous réserve), Gisti, Ligue des droits de l’homme, Mrap, Service national de la pastorale des migrants, Sud Ptt, Syndicat des avocats de France, Syndicat de la magistrature...



1 Cent un Maliens sont ainsi expulsés par charter le 18 octobre 1986.

2 Le CNCDP participe à la création en septembre 1991 du Collectif contre l’expulsion des grands malades avec Act-Up.

3 HCI, Note sur les aspects juridiques de la double peine, 1er juillet 1991.

4 Le 22 janvier 1992, une circulaire d’application de la loi Sapin est adressée aux parquets afin de pouvoir relever, au cas par cas, les mesures d’ITF des personnes antérieurement touchées.

5 Cf. Stéphane Maugendre, « Une réforme de dupes », Plein droit, n° 59-60, mars 2004. Cet article met en garde contre les effets d’annonce de Nicolas Sarkozy quant à la « suppression » de la double peine. Voir aussi la campagne « Une peine . / » (2001-2002) sur le site du Gisti www.gisti.org/actions/2001 et encadré page suivante.

Chronique d’une lutte inachevée : les sans-papiers lillois (1996-2013)

Saïd Bouamama Chargé de recherches à l’IFAR (Intervention, formation, action recherche) de Lille et membre du FUIQP 59/62 (Front uni des immigrations et quartiers populaires)

La lutte des sans-papiers de Lille, née dans la foulée de l’évacuation de l’église Saint-Bernard à Paris, a réussi, malgré la précarité de ses acteurs et les difficultés et contradictions rencontrées, à s’inscrire dans la durée et dans la lutte des sans-papiers au niveau national.

Le comité des sans-papiers du Nord-Pas-de-Calais (CSP 59) est un des plus anciens de France. Né à la suite d’une grève de la faim de « parents étrangers d’enfants français » en juin 1996, il est le résultat des contradictions rencontrées au cours de cette action dans un contexte national marqué par l’occupation puis l’évacuation brutale de l’église Saint-Bernard. Si quinze grèves de la faim ont eu lieu depuis, il est réducteur de limiter l’action des sans-papiers lillois à cette forme de lutte. Manifestations hebdomadaires, participations actives aux autres mouvements sociaux, occupations de divers espaces et bâtiments, marches régionales, nationales et européennes, mise en place d’un groupe de recherche et publications de documents, d’informations et d’analyses, etc., caractérisent la vie du comité. La longue durée d’action du CSP 59 permet de tirer quelques leçons et de souligner les difficultés récurrentes pour construire un mouvement social avec des personnes dont la caractéristique première est la précarité absolue.

Le retour de la droite au pouvoir en mars 1993, avec, en matière d’immigration, la figure emblématique de Charles Pasqua, se réalise dans un contexte idéologique de progression des thèmes de l’extrême droite sur les questions de la sécurité et de l’immigration. La traduction législative de cette victoire est rapide avec la promulgation de lois restreignant de manière drastique les quelques droits arrachés par les luttes de la période antérieure : réforme du code de la nationalité avec la loi Méhaignerie de juillet 1993 1, seconde loi Pasqua d‘août 1993. Deux éléments du contexte national contribuent au déclenchement de la grève de la faim lilloise.

Le premier est la situation faite aux parents étrangers d’enfants français par la modification introduite par la loi Pasqua ?qui, en subordonnant la délivrance d’un titre de séjour pour cette catégorie de personnes à leur situation de séjour régulier, alors qu’elles ne peuvent être éloignées du territoire, crée de fait une catégorie de sans-papiers « ni expulsables, ni régularisables ». 

Le 11 avril 1995, six parents étrangers d’enfants français déclenchent une grève de la faim dans les locaux de la Cimade à Paris. Ils sont régularisés et une circulaire demande aux préfets d’examiner favorablement les dossiers similaires. Dans les faits, les services préfectoraux n’appliquent pas la circulaire. Dans le Nord-Pas-de-Calais, ce sont 235 situations qui sont connues et qui sont dans cette situation de blocage.

Le second élément de contexte est l’occupation de l’église Saint-Ambroise, le 18 mars 1996. Cette sortie de l’ombre des sans-papiers parisiens accélère la décision des sans-papiers lillois d’entamer une grève de la faim.

Comme à l’échelon national, tout le monde est surpris. L’initiative s’enracine dans les réseaux communautaires et a été décidée en toute indépendance. Ce n’est qu’une fois les locaux de la Maison de la nature et de l’environnement (MNE) occupés que se met en place un « comité pour la régularisation des parents étrangers d’enfants français » regroupant trois catégories de militants : des sans-papiers, des membres d’associations antiracistes et démocratiques françaises et des militants d’associations issues de l’immigration. L’inscription de la grève de la faim dans la durée conduit à une multiplication des déclarations de soutien de la part d’organisations multiples et de personnalités locales. Le premier résultat de la lutte est de rendre visible une situation qui ne l’était pas à l’échelle de la région. Cette visibilité attire vers les locaux où se déroule la grève de la faim une multitude de sans-papiers relevant de catégories juridiques diverses. L’afflux de ces sans-papiers n’est pas sans provoquer des tensions parmi les militants et les associations regroupés dans le comité d’organisation. Elles portent sur la maîtrise de la lutte et sur ses représentants d’une part, et sur le devenir du comité d’autre part. Une fois les familles des grévistes de la faim régularisées, se pose en effet la question de la défense de tous ceux qui ont afflué vers la MNE. La question de l’organisation autonome est posée.

Ces contradictions locales sont confortées par l’évolution de la lutte des occupants de Saint-Ambroise. Les 294 occupants sont en effet expulsés de l’église et débute alors une longue errance qui les mène au siège de la LCR, puis de l’association Droits Devant !!, puis à la Cartoucherie de Vincennes, puis aux entrepôts de la SNCF rue Pajol, dans le 11e arrondissement et enfin à l’occupation de l’église Saint-Bernard, le 28 juin 1996. La brutale expulsion de cette église, le 23 août 1996, et le mouvement de solidarité qu’elle suscite accélèrent, à Lille, le débat sur une organisation autonome des sans-papiers. Un appel à sortir de l’ombre est lancé le jour même du « coup de hache » de Saint-Bernard. Il débouche sur la création du comité des sans-papiers de Lille ?qui ne prend son nom définitif de CSP 59 qu’en 1998 pour être plus représentatif des sans-papiers qui le composent.

Ces éléments historiques sont nécessaires pour saisir les règles d’organisation qui caractérisent le CSP 59. Si le CSP comprend parmi ses membres des immigrés ayant un titre de séjour et des Français, le droit de vote en assemblée générale est strictement réservé aux sans-papiers. La question de l’autonomie s’est imposée au cours de la première grève de la faim comme une nécessité incontournable.

Quinze grèves de la faim

Contrainte par l’ampleur de la mobilisation de céder aux revendications et de régulariser les grévistes de la faim et leurs familles, la préfecture est inquiète du nouveau poids et de la légitimité acquise par le CSP. Les sans-papiers affluent en masse au comité. Les assemblées générales et les manifestations hebdomadaires sont de plus en plus impressionnantes. Dans un scénario qui se reproduit, chaque concession arrachée par la lutte à la préfecture est suivie d’une réaffirmation autoritaire sous la forme d’une multiplication des contrôles d’identité et des arrestations. De surcroît, certains fonctionnaires préfectoraux multiplient les provocations sous la forme de propos méprisants et humiliants. La seconde grève de la faim se déclenche le 10 octobre 1996 en réaction à ces arrestations et à ces comportements. Elle est suspendue le 5 novembre sur la base d’un engagement préfectoral à réexaminer, avant le 13 janvier, les dossiers déposés par le CSP et d’un moratoire sur les expulsions. Le non-respect de cette promesse et la reprise des expulsions déclenchent une troisième grève de la faim, le 14 janvier 1997.

À la suite de cette troisième grève de la faim, les sans-papiers lillois s’invitent dans la campagne des législatives de 1997. Autour du slogan « on est chez nous », les sans-papiers du CSP se définissent comme citoyens en dépit de leur statut de sujets de non-droit. Ils participent à chaque meeting électoral des candidats de gauche du département pour mettre en avant deux revendications : l’abrogation des lois Pasqua et la régularisation globale des sans-papiers. Une fois au pouvoir, le nouveau gouvernement de gauche s’empresse d’enterrer sa promesse d’abroger les lois Pasqua. La circulaire Chevènement de juin 1997 a de surcroît suscité beaucoup d’espoir et ce sont près de 100 000 sans-papiers qui se font connaître auprès des services préfectoraux. Après six mois d’attente, seuls 80 000 d’entre eux reçoivent comme titre de séjour une carte temporaire ou, pire encore, une simple convocation. La circulaire a en outre permis une opération de fichage sans précédent. Dans la foulée est publié le projet de loi Chevènement avec, pour caractéristique centrale, la remise en cause de la carte de dix ans. Le 17 novembre 1997, 27 sans-papiers parmi les laissés-pour-compte de la circulaire enclenchent une nouvelle grève de la faim, la quatrième.

À la différence des grèves précédentes, la construction d’un mouvement de soutien est plus longue et plus laborieuse. Certains soutiens des grèves précédentes ne veulent pas gêner le gouvernement de gauche et appellent les sans-papiers à la modération. La grève est particulièrement longue et l’alerte sur les séquelles possibles en matière de santé est lancée publiquement par un collectif de treize médecins volontaires assurant le suivi quotidien des grévistes de la faim. La saisine par le CSP de Jean-Marie Delarue, directeur des libertés publiques au ministère de l’intérieur, pour qu’il se constitue en médiateur, permet de déboucher sur un compromis basé sur des critères de régularisation élargis. Très vite cependant les refus de régularisation reprennent, les contrôles et les expulsions se multiplient. Le scénario déjà connu sous la droite se reproduit avec le gouvernement de gauche : les accords conclus au moment de la mobilisation de l’opinion publique en soutien aux grévistes de la faim sont bafoués dès que ce soutien prend fin. Ce scénario, visant à tester la capacité de mobilisation du CSP, à jouer l’usure et les divisions internes, conduit à quinze grèves de la faim de 1996 à aujourd’hui.

Bataille pour un local

La question du local est, après celle de la visibilité (mais aussi en lien avec elle), la seconde en importance pour la construction d’un rapport de force. Elle est posée très tôt au sein du CSP pour plusieurs raisons. La première raison est liée à la mise en place de permanences juridiques nécessitant un lieu décent pour l’accueil des sans-papiers. La démarche première du sans-papiers est généralement individuelle et non collective. Il espère pouvoir s’en sortir personnellement et multiplie les contacts auprès d’associations et de personnalités. Ce n’est qu’après avoir frappé sans succès à toutes les portes que la question de la lutte s’impose à lui. Les permanences juridiques du CSP ont dès lors été mises en place avec deux objectifs : accompagner juridiquement les sans-papiers dans leurs démarches administratives et, dans le même temps, les conscientiser sur la nécessité de s’organiser. Dans ce cadre, le local est une aide à sortir de l’isolement.

La seconde raison est liée à l’inscription dans la durée du CSP. Celle-ci suppose la mise en place d’un espace de débats, de confrontations et de décisions. Si le CSP a pu mener des assemblées générales regroupant plusieurs centaines de personnes dans la rue ou sur des places, un tel fonctionnement n’est pas durablement tenable, surtout en hiver. Très vite, la question du local débouche sur celle de l’occupation. La Maison de la nature et de l’environnement est ainsi occupée pendant dix mois. La menace d’évacuation du lieu par Pierre Mauroy, le maire de Lille, est l’occasion d’un premier bras de fer avec la municipalité qui avait soutenu l’occupation dans l’attente de trouver un autre local pour le CSP tant que la droite était au pouvoir. Le prétexte invoqué dans un courrier daté du 5 septembre 1997 est un véritable exemple de langue de bois : les modes d’action du CSP étaient critiquables mais compréhensibles lorsque la droite était au pouvoir ? ; aujourd’hui, grâce à la circulaire Chevènement, les choses sont réglées et la municipalité « ne peut pas accepter qu’un local municipal soit transformé en lieu d’hébergement permanent pour des immigrés en situation irrégulière 2 ».

La guerre d’usure déclenchée par la municipalité (accès bloqué au local, fermeture des portes à 21 heures, menaces d’intervention, multiplication des contrôles aux alentours du local, campagne de presse, etc.) reçoit pour réponse l’appel à organiser une « guérilla urbaine pacifique » sous la forme de manifestations quotidiennes pouvant donner lieu à des occupations sur l’ensemble de la ville. La mobilisation réussit effectivement et contraint Pierre Mauroy à proposer, le 7 octobre 1997, la mise à disposition d’un local dans une partie du pavillon Denis-Cordonnier appartenant au centre hospitalier régional (CHR) sur la base d’une convention de mise à disposition signée par le Mrap et la LDH. Le transfert de la MNE au CHR est l’occasion d’une large manifestation festive. Pour la première fois, les sans-papiers disposent d’un local entièrement autonome.

Ce lieu devient rapidement un point de regroupement militant où s’organisent de nombreuses activités : projection de films, séminaires de formation pour les militants du CSP, débats, etc. Dans un contexte de durcissement national, il apparaît comme une incohérence qu’il faut faire disparaître. Le 17 novembre 1999, Pierre Mauroy autorise l’expulsion du pavillon. Un tract du CSP de cette date titre : « Annonce d’un coup de hache au CHR ». Une grève de la faim est immédiatement décidée. C’est la première qui ne porte pas sur l’exigence de régularisation. L’expulsion a lieu le 19 novembre et est effectivement brutale. Cette fois-ci, ce sont les grévistes de la faim qui commencent un parcours d’errance avec occupations successives suivies d’expulsions rapides : occupation de l’église de Wazemmes, de la fac de droit, de l’hôtel Ibis, etc. L’action permanente du CSP mobilise un nombre impressionnant de policiers, de CRS, de gardes mobiles. La ville est quasiment en état de siège. Il faudra attendre l’accueil à la Bourse du travail par des syndicats de la CGT pour que cesse l’errance des grévistes de la faim. La « guérilla urbaine pacifique » prend fin avec l’accord conclu par les collectivités territoriales (conseil régional, conseil général et mairie) de mettre à disposition du CSP un local permanent en passant un contrat avec une association créée pour cet unique but (l’Association Immigration et droits des migrants). Ce local, situé rue Bernos, est jusqu’à aujourd’hui celui du CSP.

En dépit de succès indéniables, le CSP 59 est confronté à des difficultés politiques récurrentes. Sans être exhaustif, citons-en quelques-unes.

La répression se perfectionne. La répétition des grèves de la faim a permis aux services préfectoraux d’accumuler savoirs et savoir-faire pour contrecarrer ce type de mouvement. Chaque nouvelle grève est l’occasion d’expérimenter l’efficacité de nouvelles méthodes : éparpillement des grévistes de la faim dans différents hôpitaux de la région afin de les isoler les uns des autres, communication régulière à la presse, mobilisation d’associations pour prendre position contre le CSP, campagne de rumeurs sur la véracité de la grève de la faim, division des grévistes en proposant la régularisation d’une partie d’entre eux sur la base de tel ou tel critère, etc. Il en découle des grèves de la faim de plus en plus longues, productrices d’une tension extrême pour les militants du CSP et leurs soutiens. Chaque période succédant à une grève de la faim est ainsi marquée par une difficulté à maintenir la mobilisation, alors même que la préfecture utilise cette démobilisation pour ne pas respecter les accords éventuels.

Les militants et les dirigeants changent. Une autre difficulté est liée à la régularisation des membres du bureau du CSP. Si on ne peut que se réjouir de ces régularisations, elles confrontent cependant le comité au renouvellement de ses dirigeants. Le groupe de recherche du CSP a ainsi mis en évidence, dans ses travaux sur le devenir des anciens sans-papiers, plusieurs aspects importants : la plupart des membres du bureau se sont formés (à la prise de parole, à l’animation de groupe, à la négociation, etc.) au sein du CSP ? ; pour la majorité, la régularisation a signifié un changement de priorité dans leur quotidien, les empêchant de consacrer autant de temps que par le passé au CSP ? ; ils sont également nombreux à réinvestir leur savoir-faire militant dans d’autres espaces (associatif, syndical, etc.). Si le CSP contribue ainsi à former des militants pour d’autres causes, il est également confronté à la nécessité de renouveler ses responsables très régulièrement.

L’équilibre entre suivi juridique et militantisme collectif est fragile. Comme la plupart des autres collectifs, le CSP 59 a refusé de choisir entre ces deux formes d’action et tente de les articuler. Nous sommes cependant en présence de deux mouvements aux fondements contradictoires : le premier s’inscrit dans une démarche individuelle alors que le second est à fondement collectif ? ; le premier exprime des revendications autour de situations spécifiques (parents d’enfants français, possession d’un travail, etc.) alors que le second suppose une mise en avant des points transversaux recoupant les différentes situations individuelles, etc. Régulièrement, ces deux modes d’actions peuvent entrer en contradiction et soulèvent des débats qui peuvent être houleux.

Construire un mouvement social durable de contestation au niveau local avec une population caractérisée par la précarité absolue est une tâche complexe et jamais assurée définitivement. Les difficultés et contradictions rencontrées soulignent la nécessité d’un écho national aux luttes locales. Sans celui-ci, les efforts locaux sont confrontés à des contradictions, des incohérences, des insuffisances de points d’appui et de ressources... En dépit de ces faiblesses importantes, le mouvement des sans-papiers reste le mouvement de précaires le plus durable des dernières décennies.



1 En 1993, après la victoire de la droite aux législatives, la loi du 22 juillet 1993, dite « loi Méhaignerie », adoptée parallèlement à la loi Pasqua du 24 août, restreint l’accès à la nationalité par le droit du sol : les personnes nées en France de deux parents étrangers, qui acquéraient jusque-là la nationalité française sans formalité à leur majorité, doivent désormais manifester la volonté de devenir françaises entre seize et vingt et un ans. Et les parents ne peuvent plus, comme auparavant, réclamer la nationalité française pour leur enfant né en France pendant sa minorité.

2 Courrier de Pierre Mauroy, maire de Lille, daté du 5 septembre 1997.

V. Le Racisme ne passera pas !

D’une génération à l’autre, les mobilisations contre les violences racistes sapent un des fondements mêmes du racisme : l’injonction faite à « l’autre » de se ranger et de se taire.

Le racisme est souvent décrié comme une « opinion personnelle » xénophobe, moralement insupportable, en rupture avec le « pacte républicain ». Depuis la loi du 1er juillet 1972 relative à la lutte contre le racisme, il constitue un délit. Cependant, le risque de sanctions pénales n’intimide guère. Au contraire, il divise. L’été 1973 va ainsi être marqué dans tout le midi de la France par des incitations publiques à la haine d’une rare violence, émanant de journalistes et d’hommes politiques surtout de droite ou d’extrême-droite. S’ensuit une série de « ratonnades » et de meurtres visant en particulier les Algériens. Au début de 1980, à Bondy (Seine-Saint-Denis), les agressions ciblant cette fois les enfants d’immigrés se multiplient alors que les négociations franco-algériennes sur le retour des travailleurs immigrés et de leur famille piétinent.

Mais les immigrés et leurs enfants ripostent. En septembre 1973, un appel à la « grève générale contre le racisme » est lancé à Marseille et s’étend à plusieurs villes du pays. Durant l’été 1980, des jeunes de cités lancent des groupes de défense antifascistes en banlieue parisienne.

La Marche pour l’égalité et contre le racisme, après les violences policières et les meurtres de l’été 1983, constituera l’apogée de ces mobilisations pour « le droit à la vie », pour dire aussi : « On est ici chez nous », et que la France doit reconnaître sa réalité pluri-ethnique et pluri-culturelle.

D’une génération à l’autre, ces mouvements sapent ainsi un des fondements même du racisme : l’injonction, pour « l’autre », à se ranger et à se taire. Le racisme devient alors synonyme d’inégalité de traitement entre Français et immigrés, entre « bons » et « mauvais » Français. En réclamant, place Vendôme, en 1982, la fin de l’impunité et une justice égale pour tous, au-delà des responsabilités individuelles c’est aussi ce racisme institutionnalisé que remettent en cause les familles des victimes des crimes racistes ou sécuritaires.

Le MTA et la « grève générale contre le racisme » de 1973

Abdellali Hajjat Sociologue, maître de conférences en science politique à l’université Paris-Ouest Nanterre et membre de l’Institut des sciences sociales du politique

[Plein droit n° 67, décembre 2005]

Été 1973 : une vague de crimes racistes déferle sur Marseille. Pour s’y opposer, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) déclenche début septembre à Marseille la « grève générale contre le racisme ». Cette forme d’action autonome inédite s’étendra à d’autres villes et interrogera la place des travailleurs arabes dans le mouvement ouvrier français.

Fondé lors de la Conférence nationale des travailleurs arabes des 17 et 18 juin 1972 à Paris, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) est composé d’étudiant·e·s et d’ouvriers immigrés (Tunisie, Maroc, Algérie, Liban, Syrie) affirmant leur appartenance à la nation arabe, issus des comités de soutien à la révolution palestinienne (dits comités Palestine, nés en septembre 1970). Ils sont très proches des maoïstes de la Gauche prolétarienne (GP) ou de la gauche chrétienne, et certains militent dans l’Union nationale des comités de lutte d’atelier (UNCLA). Le passage d’une action collective concentrée sur la cause palestinienne à la dénonciation de la « réaction arabe » du Maghreb et à une mobilisation sur de multiples « fronts de l’immigration » (bidonvilles, racisme, foyers, papiers, luttes ouvrières), est justifié à l’époque par la volonté de se battre pour satisfaire les besoins de l’immigration maghrébine en France. Les militants du MTA sont parmi les premiers à penser la nécessité du combat pour l’amélioration de la condition des immigrés sur le territoire français. Alors que pour la plupart des autres militants arabes, le problème ne se pose même pas (leur priorité est la révolution dans le monde arabe), ils ont pris conscience du besoin d’organisation des immigrés maghrébins.

Ainsi, l’émergence des luttes « autonomes » de l’immigration au début des années 1970 signifie le début du déclin du « mythe du retour » et l’enracinement des immigrés maghrébins en France. Cette vérité, très peu explicitée dans le cercle des familles, est contenue implicitement dans toutes les revendications pour l’amélioration des conditions de vie, de travail et d’existence des immigrés maghrébins. Par ailleurs, ces mobilisations sont le signe d’une volonté d’émancipation de l’encadrement social et politique des immigrés, incarné par le mode de gestion de la main-d’œuvre immigrée mené conjointement par l’État, le patronat, certains syndicats français et les gouvernements maghrébins (représentés en France par leurs « amicales ») 1.

1973 : un été sanglant

Parmi les nombreuses préoccupations des immigrés maghrébins en France, la crainte du racisme est omniprésente. Quelques années après la fin de la guerre d’Algérie, le racisme anti-arabe reste ancré dans les structures sociales françaises. La vie des « Arabes » est menacée par un racisme banalisé et légitimé dans la société française, notamment par une partie de la presse. Pendant l’affaire Djilali Ben Ali 2 et l’affaire Mohammed Diab 3, les militant·e·s du MTA en formation dénoncent avec vigueur les crimes racistes et mobilisent tout leur savoir-faire politique pour toucher l’opinion publique française.

L’été 1973 est une des périodes les plus « sanglantes » pour l’immigration maghrébine, endeuillant des dizaines de familles. L’atmosphère est particulièrement tendue dans le sud de la France, où l’on retrouve les plus fervents nostalgiques de l’Algérie française et les anciens de l’Organisation de l’armée secrète (OAS). Le 12 juin, à la suite d’une manifestation de travailleurs agricoles sans papiers, on assiste à une véritable « ratonnade » : des travailleurs tunisiens sans papiers sont poursuivis dans les rues de Grasse (Alpes-Maritimes) et des pétitions circulent pour demander leur expulsion de la ville. Le 25 août 1973, un traminot de Marseille, Émile Gerlache, est assassiné par un ressortissant algérien déséquilibré, Salah Bougrine. Ce fait divers va être l’occasion d’un véritable déchaînement de haine anti-arabe pendant une semaine, durant laquelle on compte sept morts à Marseille. Le quotidien Le Méridional, dans son édition du 26 août, souffle sur la braise. En clamant « Nous en avons assez ! », en accusant les Algériens de tous les maux, il se montre compréhensif à l’égard des « citoyens [qui] risquent d’avoir recours à des actes de justice directe ».

Dans la nuit du 28 au 29 août, un commando jette un cocktail Molotov dans les bâtiments d’une entreprise de nettoyage des chantiers navals de La Ciotat, tandis que Lhadj Lounès est tué par balles à Marseille. Le 31 août, 1 ?500 ouvriers des chantiers navals de La Ciotat déclenchent spontanément une grève contre les attentats racistes, malgré les consignes de l’Amicale des Algériens en Europe. Le lendemain, un cortège funèbre à la mémoire de Lhadj Lounès traverse Marseille, du bidonville de la Calade au port de la Joliette. Au terme de la marche, le MTA de Marseille lance le mot d’ordre d’une « grève générale contre le racisme » de vingt-quatre heures, pour le 3 septembre 1973. Le jour dit, près de 30 000 ouvriers 4 de la région marseillaise cessent le travail : 100 % des travailleurs des chantiers navals et des employés municipaux de La Ciotat, 70 % des travailleurs de Marseille et 100 % à Aix-en-Provence 5. Grâce à la mobilisation de tous les comités locaux du MTA, les grèves contre le racisme se propagent à travers toute la France : le 4 septembre à Toulon (un meeting réunit 2 000 personnes le 7), le 14 à Paris, le 17 à Toulouse, le 25 à Mulhouse, etc.

Retour sur la grève de Paris

Les militants parisiens du MTA réagissent immédiatement à l’appel à la grève contre le racisme. Les contacts avec Marseille sont quotidiens et ils publient, dès le mardi 4 septembre, un tract de soutien. D’autres militants l’apprennent par la une du Monde. Le 8 septembre, le MTA tient une réunion à l’église Saint-Joseph, dans le 11e arrondissement (Paris). On y annonce que la grève aura lieu le 14, que le mouvement doit s’étendre aux usines, aux chantiers, et que les commerçants arabes vont être invités à populariser l’appel. La préfecture de police de Paris suit avec attention le déroulement de la mobilisation. Elle rend compte au jour le jour de tous les développements de la grève, en réussissant à obtenir des informations internes aux réunions de préparation. Pour les agents de police, « ce genre de manifestation est sans précédent dans la région parisienne mais l’exemple récent de la grève du 3 septembre dans les Bouches-du-Rhône, à l’appel du [MTA], nous montre que le thème de cette démonstration n’est pas sans impact sur la masse musulmane » 6. Les militants du MTA impriment et distribuent plus de 80 000 tracts dans les arrondissements parisiens et dans les banlieues à forte présence maghrébine (18e et 20e arrondissements de Paris, Ivry, Saint-Denis) ainsi qu’à la porte des grands établissements industriels comme Renault à Boulogne-Billancourt.

Le travail de terrain des militants consiste à convaincre les travailleurs arabes de ne pas se rendre au travail le 14 septembre. Ils sont confrontés à l’hostilité de l’Amicale algérienne qui fait savoir qu’elle désapprouve la grève, mais elle envoie dans le même temps des émissaires qui laissent entendre qu’elle ne s’y oppose pas. Cette position reflète son inquiétude et son embarras face à un mouvement qui lui échappe complètement et qui pourrait avoir du succès. Quant aux syndicats, leur position est elle aussi ambiguë. L’Union locale CGT de Paris affirme, dans un communiqué, « qu’elle appelle toutes ses organisations, ses militants et les travailleurs à combattre avec vigueur toutes les campagnes et manifestations racistes… Les organisations CGT de la région parisienne feront tout pour que cette solidarité s’exprime notamment vendredi 14 septembre, en multipliant les initiatives dans les entreprises pour qu’ensemble Français et immigrés soient rassemblés dans un même combat » 7. Il ne s’agit pas d’un soutien direct à l’initiative du MTA, parce que le fait de l’encourager risquerait de voir le mouvement lui échapper, mais le freiner explicitement l’exposerait aux critiques de collusion avec le gouvernement français.

L’implication des militants connus des habitants des quartiers arabes joue un rôle primordial dans la réussite de la mobilisation à Paris. C’est le cas d’Abderrazak. Depuis 1968, il est exilé en France et vit dans une chambre rue de l’Orient, la « rue des Tunisiens » à Belleville. Il s’est très bien intégré dans le quartier, notamment parce qu’il sait lire et écrire : « On m’appréciait parce que j’étais très utile aux gens, pour leur lire leurs papiers, pour leur écrire, pour leur monter leur dossier, etc. 8 » Il bénéficie aussi d’une bonne réputation, celle d’un jeune étudiant sans histoires. Il participe en « électron libre » aux comités de soutien des grèves de la faim de sans-papiers, mais la grève du 14 septembre va être le « déclic » de son engagement dans le MTA. Les militants comme Abderrazak ont contribué à gagner la confiance des habitants grâce à leur ancrage dans le quartier de Belleville.

Les petits commerçants étaient très réticents à fermer le jour de la grève : peur de l’agitation, peur des représailles des amicales, mais « une fois […] qu’un ou deux commerçants en sont convaincus et […] ferment, les autres suivent 9 ». L’activisme parisien est renforcé par l’arrivée de militants du MTA de Marseille, forts de l’expérience de la grève réussie quelques jours auparavant. Le mercredi 12 septembre, dans les locaux de la paroisse Saint-Joseph, à Belleville, le MTA et le CDVDTI 10 organisent une réunion consacrée aux moyens d’assurer le succès de la grève, en présence de deux cent cinquante personnes, en majorité d’origine maghrébine. La séance démarre par une petite représentation théâtrale, puis on parle de l’organisation pour faire suivre le mot d’ordre de grève. Il s’agit de convaincre les travailleurs arabes aux portes des usines ou devant les bouches de métro (un piquet de grève est organisé au métro Barbès), en leur offrant un tract écrit en français et en arabe : « Dans la région parisienne, le vendredi 14 septembre sera pour nous une grande journée à la mémoire des victimes du racisme et une journée de lutte pour notre dignité et nos droits. Nous appelons tous nos frères arabes à se mettre en grève pendant vingt-quatre heures pour protester contre le racisme et avertir tous les racistes que nous ne nous laisserons pas faire .11 » Il est précisé dans l’appel que leur « lutte est celle de tous les travailleurs de ce pays, Français ou immigrés » 12. Le MTA appelle aussi à un rassemblement devant la mosquée de Paris.

« Les Arabes arrêtent la France ! »

Pour mesurer le succès de la grève, des militants du MTA se sont déplacés pour recueillir les informations, centralisées dans un local porte de Clichy. S’ils ne peuvent pas constituer des preuves indiscutables de la mobilisation (les militants ont souvent tendance à exagérer leur capacité de mobilisation), les chiffres rassemblés par le MTA donnent des indications sur l’impact du MTA usine par usine. Pour la police, la grève du 14 septembre et le rassemblement devant la mosquée de Paris n’ont recueilli qu’un « succès extrêmement limité 13 ». D’après ses chiffres, la grève a été « diversement suivie » selon les chantiers et les usines ? ; dans la banlieue parisienne, « l’isolement relatif des travailleurs nord-africains semble avoir permis aux mots d’ordre d’intimidation d’avoir un peu plus d’effet », notamment avec les « pourcentages considérables » sur des grands chantiers tel celui de Roissy-en-France (1 ?700 grévistes sur 2 000 ouvriers) ? ; le succès de la grève chez les commerçants arabes est expliqué par le fait qu’il s’agit d’une « cible facile et permanente », qu’ils se sont montrés « très sensibles aux injonctions très impératives dont ils ont fait l’objet et qui leur intimaient de fermer les portes de leurs magasins ». Le rassemblement devant la mosquée de Paris réunit plus de 3 000 manifestants (1 000 selon la police).

Au regard des chiffres enregistrés par le MTA et la police, on peut souligner un succès relatif en termes quantitatifs. Contrairement à ce qu’affirme le MTA, la grève n’était pas générale. Un militant ouvrier de la région parisienne se souvient : « Faut être vraiment honnête. Il y avait l’appel, mais pour dire qu’on a réussi à faire la grève générale en France, c’est pas vrai […] mais il y avait l’idée […] Nous [n’étions] pas implantés sur le terrain. Nous [étions] quelques militants distribués un peu partout. On a voulu développer cette idée, par la presse si tu veux, au sein des travailleurs immigrés ou arabes surtout, pour secouer la population. 14 »

La perception de la grève n’est pas la même pour les militants de Barbès et de Belleville, quartiers dans lesquels les commerces et cafés ont largement suivi le mot d’ordre : « On savait qu’il y avait un raz le bol […] mais c’est vrai que ça a dépassé nos espoirs. 15 » La grève générale a, en effet, une immense portée symbolique, car il s’agit de la première tentative d’organiser et de coordonner des grèves autonomes pour protester, non seulement contre les conditions de travail, mais contre ce qui se passe à l’extérieur de l’usine. L’objectif est de faire pression sur la société française pour arrêter les crimes en lui envoyant un message clair : « Vous allez voir de vos propres yeux que vous avez besoin de nous […]. Ou vous prenez une décision politique pour dire : arrêtez, ces gens-là, ils y sont pour rien, arrêtez vos conneries, ou voilà vos usines ne marchent plus. 16 » Les grèves visent à mettre en lumière la vulnérabilité de l’économie française, qui dépend étroitement de la main-d’œuvre étrangère pour son bon fonctionnement. On peut aussi interpréter le mouvement comme un signal d’alarme adressé au gouvernement algérien et à son amicale, accusés de ne pas protéger leurs ressortissants en France : « C’est à partir de là que le gouvernement algérien a pris conscience de la gravité du problème : arrêt de l’immigration officielle et passage obligé par l’Office national de la main-d’œuvre algérienne (Onamo). » En effet, le 20 septembre, le gouvernement algérien décide de suspendre immédiatement l’émigration algérienne en France. Le MTA publie alors un communiqué élogieux : « Le MTA salue la décision du Conseil de la révolution algérienne de suspendre l’immigration tant que la sécurité et la dignité des travailleurs arabes en France ne sera pas assurée. Il rappelle que cette décision traduit l’émotion et la préoccupation du peuple algérien sur la situation lors des événements racistes qui se sont produits. […] Cela suite au mouvement de grève générale de l’ensemble des travailleurs arabes, pour défendre leur vie et leur dignité, mouvement qui a obligé toutes les instances à prendre leurs responsabilités. »

Une grève de division de la classe ouvrière ?

La forme de la grève, en particulier l’appel uniquement adressé aux travailleurs arabes, a suscité énormément de critiques. Durant les réunions de préparation de la grève, des immigrés d’Afrique noire ont dénoncé l’exclusivisme de l’appel : les Antillais et les Africains sont autant victimes du racisme que les Arabes, ils ne voyaient donc pas pourquoi l’appel était si restrictif. Si l’assemblée a applaudi, le MTA n’a pas modifié son choix politique. Le rassemblement devant la mosquée a réuni quelques Africains, mais issus plus des milieux intellectuels que de la classe ouvrière. Même pour les organisations d’extrême gauche et le Centre d’études et d’initiatives de solidarité internationale (Cedetim), « le risque d’une coupure entre les immigrés et la classe ouvrière française existe, et toute forme de lutte contre le racisme ou de soutien à ces luttes doit en tenir compte » 17. Une partie des ouvriers français a participé à la grève du 14 septembre, mais seulement pendant une heure et demie ou deux, donc de manière limitée. L’impact de la grève rend finalement compte de la capacité de mobilisation du MTA parmi les travailleurs arabes. On se rend compte que son implantation est principalement située dans les 18e, 19e et 20e arrondissements de Paris, et que l’audience dans la banlieue parisienne reste limitée.

Quel est le bilan politique des grèves ? Le MTA trouve l’occasion de le tirer le 9 mars 1974, au moment d’une réunion de coordination des militants du MTA à Grenoble. Ils constatent un des effets pervers de l’appel, illustré par le cas du Nord. Le MTA du Nord est implanté dans l’usine Thomson de Lille, dans les mines de Douai et dans les quartiers arabes roubaisiens et lillois, où il a mobilisé pour les grèves générales. À Lille, le MTA rassemble des immigrés de toutes les nationalités (Africains, Maghrébins, etc.), mais les militants constatent que la rupture entre Français et immigrés s’est creusée. Si elle n’était pas « aiguë » lors de la première grève, la division s’est accentuée à partir des « campagnes d’intoxication racistes » sur la crise pétrolière. Un des signes de cette division est que les ouvriers français quittent volontairement la CFDT de Thomson au fur et à mesure que les immigrés y entrent. Même constat à Douai : « La liaison naturelle des mineurs immigrés et français a été posée par la grève anti-raciste. »

Cet exemple illustre toute l’ambiguïté de la question de l’autonomie. S’agit-il d’une volonté de se séparer de la classe ouvrière, et plus généralement de la société française ? En fait, le terme d’autonomie a été très utilisé, mais finalement très peu défini par les militants eux-mêmes. Cependant, le mouvement de syndicalisation des militants ouvriers du MTA à la CFDT (qui était le syndicat le moins hostile au MTA) montre toute la difficulté de tenir à la fois la revendication d’unité entre travailleurs français et immigrés, et la volonté de prise en compte des besoins spécifiques de la condition d’immigré.

1972-1975 : la mobilisation contre les circulaires Marcellin-Fontanet

La « grève générale contre le racisme » de septembre 1973 se déroule dans une période marquée par une forte mobilisation contre les circulaires Marcellin-Fontanet. Ces circulaires, du nom des ministres de l’intérieur et du travail de l’époque, entrées en vigueur en 1972, tendent à unifier les procédures de délivrance des titres de travail et de séjour sous l’égide des services de police, et les subordonnent à la présentation d’un contrat de travail et d’une attestation de logement fournis par l’employeur. De fait, elles constituent les prémisses d’une nouvelle politique de contrôle des flux migratoires, déterminée par les besoins du marché du travail et par la situation du chômage.

Le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) et le Comité de défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés (CDVDTI), omniprésents dans la mobilisation contre ces circulaires, décident de « bombarder l’opinion publique et les moyens d’information » pour faire connaître leur analyse et leurs revendications : ils dénoncent ces « circulaires [qui] interdisent de changer de patron », et réclament « la carte de travail, valable dans tous les départements, sans contrat d’esclavage qui lie le travailleur immigré sans papiers à un seul patron, et que seul le patron peut rompre ».

Entre fin 1972 et début 1975, une vingtaine de grèves de la faim sont menées à travers la France, essentiellement par des Tunisiens rejoints par des Marocains, des Mauriciens, des Pakistanais, des Yougoslaves et des Turcs. Le mouvement est aussi ponctué par de multiples manifestations, un grand meeting salle de la Mutualité à Paris, des occupations de directions départementales du travail, et s’étend à des grèves d’usine comme à Margoline (Nanterre) alliant augmentation des salaires, conditions de travail et régularisation des sans-papiers. Le 14 juillet 1973, le nouveau ministre du travail, Georges Gorse, suspend provisoirement la circulaire Fontanet et prend des mesures qui permettent la régularisation de 35 000 personnes entre juin et septembre 1973. Enfin, le 13 janvier 1975, le Conseil d’État saisi d’une requête du Gisti et de M. Da Silva, militant portugais CFDT à Renault-Billancourt, annule plusieurs dispositions des circulaires Marcellin-Fontanet (dont l’attestation-logement et le contrat de travail à durée déterminée substitué à la carte de travail pour la première année de séjour d’un étranger).



1 Cet article est issu d’un mémoire de DEA de Sciences Sociales (ENS/EHESS), intitulé Éléments pour une sociologie historique du MTA (1970-1976), sous la direction de Stéphane Beaud.

2 Djilali Ben Ali, jeune Algérien de quinze ans, est assassiné le 27 octobre 1971 dans le quartier de la Goutte d’Or à Paris, par le concubin de la concierge de l’immeuble où il habitait. C’est le point de départ d’un grand mouvement anti-raciste qui culmine avec une manifestation de 3 000 personnes, sans précédent depuis le 17 octobre 1961 à Paris.

3 Le 29 novembre 1972, Mohammed Diab est assassiné dans le commissariat de Versailles, par le sous-brigadier Marquet. À la suite de cette affaire, plusieurs organisations, en lien avec le MTA, créent le Comité de défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés (CDVDTI) dont l’objectif est de soutenir toutes les luttes des travailleurs immigrés (contre le racisme, pour la carte de travail, etc.).

4 Selon Témoignage Chrétien. 18 000 selon L’Aurore.

5 Chiffres donnés par le Comité de défense de la vie et des droits des travailleurs immigrés dans son « Appel à tous les frères travailleurs arabes », tract de soutien à la grève du MTA de Paris, 4 septembre 1973, BDIC [Mfc 218/8].

6 Note de la préfecture de police de Paris (ci-après NPPP), 11 septembre 1973.

7 Cité dans la NPPP, 12 septembre 1973.

8 Entretien avec Abderrazak, Paris, 14 juin 2005.

9 Ibid.

10 Voir note 3.

11 NPPP, 15 septembre 1973.

12 Entretien avec Mohammed, banlieue parisienne, 9 avril 2005.

13 Entretien avec Thérèse, Paris, 9 mai 2005.

14 Entretien avec Heddi, Paris, 6 avril 2005.

15 Entretien avec Abderrazak, Paris, 14 juin 2005.

16 Cité dans La Voix des Travailleurs Arabes, octobre 1973. À la suite de l’attentat du mystérieux « Club Charles-Martel » contre le consulat d’Algérie à Marseille le 14 décembre 1973 (quatre morts et vingt blessés), le MTA lance à nouveau un mot d’ordre de grève contre le racisme le 17.

17 Cedetim, Les Immigrés, Stock, 1975, p. 276.

La « rumeur de Bondy » (1980)

Mogniss H. Abdallah Journaliste, agence IM’média

[Plein droit n° 85, juin 2010]

L’agression, le 30 mai 1980, d’un jeune dans une cité de Bondy et les multiples attaques racistes qui ont suivi sèment la panique. Dans un climat anti-immigrés – montée du Front national, projet gouvernemental de renvoi massif des Algériens – les jeunes vont se défendre, suscitant de nouvelles solidarités.

Le 30 mai 1980, peu avant minuit, un commando armé fait une descente cité Delattre de Tassigny à Bondy, en Seine-Saint-Denis, et pourchasse un petit groupe de jeunes – dont quatre Arabes et un Français blanc – aux cris de « Vive la France libre » et « À bas les immigrés ». Mohamed Messaoudi, dix-neuf ans, a le dos tailladé à coups de rasoir. Pour le soigner, il faudra plus de cinquante points de suture. Après cette attaque enfle ce que les médias appelleront la « rumeur de Bondy » : une série d’agressions avérées accompagnée d’extrapolations qui, commencée au printemps, se prolongera tout l’été 1980 sur fond de psychose collective. Pendant ce temps, le secrétaire d’État chargé des travailleurs manuels et immigrés, Lionel Stoléru, négocie un accord franco-algérien pour le retour « volontaire » de 35 000 travailleurs immigrés par an.

Les assaillants de Bondy avaient-ils le crâne rasé, portaient-ils treillis et rangers, et ont-ils tracé une croix gammée dans le dos de la victime ? Les hommes qui, deux jours plus tard, lancent des cocktails Molotov dans une cage d’escalier de la même cité Delattre, provoquant un début d’incendie, étaient-ils eux aussi des nervis fascistes ? Le préfet récuse jusqu’à l’implication même de tels acteurs. « Ces affaires récentes ne veulent pas dire du tout que des groupes fascistes sévissent chez nous ? ; c’est simplement le fait de jeunes délinquants. » Le commissariat de police et la mairie socialiste persistent, dans un bel unanimisme, à n’y voir que « règlements de compte », « rivalités amoureuses entre bandes » ou « affrontements entre "punks" et "rockers" ». « Marcel », un inspecteur de police local, abonde en ce sens : « Les mêmes qui leur tapent dessus, aux bougnoules, ils sont pas plus fascistes que moi, c’est un déguisement. Les bandes de jeunes nazis c’est de la blague. Ils ne savent même pas ce que c’est d’être nazi. 1 » Pour appuyer ces dénégations, on invoque la présence de jeunes Arabes dans les deux groupes antagonistes. On présuppose ainsi la composition exclusivement « blanche » des nouveaux groupuscules fascisants qui veulent faire parler d’eux, dont la Fédération d’action nationale européenne (Fane), le Parti des forces nouvelles (PFN) ou le Front de la jeunesse 93 (FJ 93).

Pendant ce temps, les agressions continuent et des inscriptions murales donnent le ton : « Un bon Arabe est un Arabe mort ». Dans la nuit du 2 au 3 juin, deux militants de la Fane sont arrêtés à Clichy-sous-Bois avec, dans leur voiture, cocktails Molotov et barres de fer. Interrogés par la police, ils revendiquent leur appartenance au groupe et surtout leur intention de « casser du Nord-Africain ». Leur libération suivie de condamnations à des peines de sursis donne une impression d’impunité. Le 8 juin, des coups de feu sont tirés à partir d’une voiture contre un groupe de quatre jeunes, cité Blanqui à Bondy. La volonté de tuer ne fait plus de doute. La « rumeur de Bondy » se répand alors, mélangeant le vrai et le faux, et sème une panique contagieuse. Dès lors, les jeunes pensent à se défendre, voire à riposter. « La peur des immigrés fait peur aux Français, qui à leur tour craignent d’être agressés par les Arabes qui se vengeraient 2. »

« Tenir tête aux racistes »

Le 12 juin, de nouveaux coups de feu sont tirés à partir d’une voiture sur un groupe de jeunes au centre commercial d’Aulnay-sous-Bois. Aussitôt, deux voitures se mettent en chasse pour retrouver les tireurs. Six des jeunes poursuivants tombent sur la police qui les arrête pour port d’armes. Ils seront incarcérés à Fleury pendant deux mois. Un comité se monte pour demander leur libération. Le lendemain de l’arrestation, plusieurs centaines de jeunes se rassemblent à La Courneuve et lancent leur mot d’ordre : « Le fasciste ça s’écrase ! Fafs, on ne vous attend pas, on vous cherche ! », bombé sur les murs des cités et repris dans les manifs. On dénonce aussi le « deux poids, deux mesures » de la justice qui libère les militants de la Fane et emprisonne les jeunes antifascistes.

Pour faire la part des choses, une commission d’enquête indépendante, composée notamment d’associations (Accueil & Promotion, Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples-Mrap, etc.), du collectif SOS Refoulement et du journal Banlieue d’Banlieue, est mise en place. Après vérification, beaucoup de rumeurs se révéleront infondées : il n’y a eu ni femme enceinte violée puis éventrée à La Courneuve ni contrôle par les « fafs » des papiers d’identité des élèves étrangers aux portes d’un collège de Bobigny. Et personne n’a trouvé la tête d’un Noir dans une poubelle. De même, un démenti formel est apporté à l’affabulation selon laquelle des Arabes rôdent autour des écoles pour « scalper les enfants ».

Cependant, la contre-enquête confirme la multiplication des attaques et leur caractère ciblé dans plusieurs villes du département contre les élèves arabes à la sortie des écoles, les jeunes immigrés dans leurs cités, ou encore contre les femmes, notamment algériennes. Il y a bien là une cohérence d’ensemble qui met en évidence un changement de cible : en 1978-79, une série d’attentats revendiqués par des groupes d’extrême droite visait les foyers de travailleurs immigrés en grève ? ; à partir de 1980, jeunes et familles désormais sont aussi visés.

La commission indépendante relève aussi plusieurs agressions contre des représentations de l’État algérien (consulat d’Aubervilliers), des mairies communistes, ainsi que des descentes contre les Juifs dans le quartier du Marais à Paris, et un attentat à la bombe le 26 juin contre le siège du Mrap, attribué à la Fane 3.

Mais quel est, fondamentalement, l’objectif de cette campagne de menaces et d’intimidations et qui est derrière ? Empêcher le « vivre ensemble » dans les écoles en suscitant la séparation entre élèves français et immigrés ? Empêcher les adolescents français et immigrés qui se côtoient en classe de se fréquenter dans les cités ? Épurer les cités ou, à défaut, les dresser les unes contre les autres ? Inciter les immigrés à « rentrer chez eux » ?

Dubitatif face aux conclusions des « enquêteurs improvisés » sans grands moyens de Banlieue d’Banlieue, le journaliste Nicolas Beau du Monde est orienté vers la cité de l’Ermitage par des lascars de Bondy. Ils y désignent une poignée de résidents effectuant des rondes de nuit comme étant, selon eux, à l’origine des troubles. Le responsable local du PFN jure qu’il n’a rien, vraiment rien, contre les immigrés : « Je suis simplement partisan d’une limitation à 5 % de l’immigration en Seine-Saint-Denis, contre plus de 16 % maintenant 4. » L’origine scolaire de « la rumeur » serait basée sur le même type d’argument, explique à son corps défendant un inspecteur d’académie : les enfants d’immigrés « représentent 25 % de la population scolaire du département ? ; au collège Garcia-Lorca de Saint-Denis le pourcentage dépasse 50 % et au collège de Clichy-sous-Bois, il y a vingt-deux nationalités 5 ».

Brandir de telles déclinaisons du fameux « seuil de tolérance » n’a, en la période, rien d’innocent. On retrouve là les mêmes préoccupations que celles du gouvernement et du patronat. Ainsi, le CNPF 6, en rupture avec sa réputation de « laisser-faire », a-t-il préconisé de réduire le nombre de travailleurs immigrés d’un million entre 1977 et 1985. Le secrétaire d’État Lionel Stoléru, quant à lui, a pour projet de réduire l’immigration de moitié à l’orée de 1990. Mais les mesures qu’il préconise échouent l’une après l’autre : ses projets de loi sont abandonnés, sa circulaire prévoyant de suspendre pour trois ans l’immigration familiale est récusée par le Conseil d’État, et son « million du retour », au 1er janvier 1980, n’a touché que… 2 ?512 Algériens. On est loin, très loin, des 500 000 départs escomptés en 1979.

Pourtant, l’administration a multiplié tracasseries et restrictions au séjour pour inciter les Algériens, son véritable cœur de cible, à déguerpir. Le renouvellement du certificat de résidence suscite de vives craintes et dépend de négociations plus globales en cours depuis 1978 avec l’État algérien. En attendant, les immigrés algériens ont vu à deux reprises leur carte provisoirement renouvelée pour une durée d’un an (au lieu des dix ans de plein droit prévus dans l’accord bilatéral de 1968). De surcroît, on leur délivre le plus souvent des récépissés de trois mois renouvelables, sous prétexte de problèmes techniques de confection des nouvelles cartes informatisées. Par ailleurs, une énième circulaire Stoléru en date du 10 juin 1980 tend à conditionner le renouvellement à la situation de l’emploi. Quant aux jeunes, passé l’âge de seize ans, ils ne savent plus trop s’ils sont algériens ou français. Bref, précarité et insécurité sont devenues le lot quotidien des immigrés, comme le résume Slimane Azem dans sa célèbre chanson La Résidence : « Faut pas prévoir à l’avance avant d’avoir la réponse/Avant d’avoir la réponse au sujet d’la résidence/Toujours des conversations, le chômage, l’immigration/Après les négociations, on attend qu’on nous annonce/On attend qu’on nous annonce, chaque fois ça recommence. » Son alter ego Salah Saadaoui s’insurge lui en feignant de plier bagages : « Les racistes c’est des mahbûls/Je fais mon déménagement !/On me dira plus jamais bicot, bougnoule/va-t’en rentre chez toi. »

Échec du « retour aidé » pour les Algériens

En mai 1980, Lionel Stoléru se rend à nouveau à Alger pour accélérer les négociations. La série d’agressions anti-immigrés coïncide avec cette relance en vue de la signature d’un accord. On ne peut donc écarter l’hypothèse d’une campagne d’intimidation délibérée pour mettre le gouvernement sous pression. Stoléru tentera bien la posture « antiraciste » en se rendant le 17 juin chez Mohamed Messaoudi à Bondy, et constatera de visu que la victime avait bien le dos zébré. Il confirme ainsi devant la presse la thèse de l’agression. En revanche, l’accord franco-algérien, finalement conclu le 18 septembre, introduit à nouveau l’idée du retour aidé de 105 000 travailleurs algériens et leur famille sur trois ans. « Il répond enfin au bon sens économique de soulager le marché du travail en permettant des substitutions de chômeurs (français et étrangers) aux postes de travail volontairement libérés. » Une précision qui fait étrangement écho à l’affiche du Front national clamant : « Un million de chômeurs = un million d’immigrés en trop » 7…

Par ailleurs, dans la perspective des élections présidentielles qui se profilent en 1981, l’extrême droite entend contester à la gauche sa suprématie dans un de ses bastions fragilisé par la crise économique et la désindustrialisation, en s’appuyant sur l’exaspération de la France des « beaufs ». Elle se veut l’expression politique en devenir de groupes issus de la société civile comme le Comité de défense des Français, instigateur en sous-main d’une première agression d’envergure contre les lycéens enfants d’immigrés à Chelles (Seine-et-Marne), début mars 1980.

Les groupuscules fascistes radicaux, bras armé de cette politique de reconquête, intègrent à cette fin des éléments issus des quartiers populaires. Les fachos ne sont plus seulement des fils de bonne famille du Raincy, étudiants en droit à Assas. Si les « électoraux » draguent le Français ordinaire, les « radicaux » recrutent des paumés dans les foyers de jeunes travailleurs, infiltrent des groupes de zonards et montent des embrouilles dans lesquelles il y a parfois des immigrés des deux côtés.

Les jeunes immigrés, ils les connaissent pour avoir été à l’école ensemble, ou encore parce qu’ils vivent dans la même rue, voire le même immeuble. C’est le cas, par exemple, du colleur d’affiches du Front national qui, le 23 août 1980 à Bondy, tire une balle dans le dos d’Arezki Saadi, un étudiant en maths avec lequel il avait déjà eu maille à partir. À nouveau, on parle de vengeance personnelle. Pourtant, la police trouvera chez lui un petit arsenal. Et son propre frère témoignera, lors d’une réunion de la commission d’enquête indépendante, pour confirmer que l’agresseur en mal d’action avait reçu pour consigne, par la section locale FN, de participer à la « chasse anti-immigrés ».

Depuis le début de la « rumeur de Bondy », les jeunes des cités se sont armés de bric et de broc. Des groupes d’autodéfense patrouillent pour assurer la sécurité, de Bondy à La Courneuve, en passant par les cités de Stains ou de Saint-Denis. Les médias ont vite fait de folkloriser cette défense civile à l’armement hétéroclite et aux motivations souvent confuses. D’autres expriment la crainte d’une guerre privée entre jeunes et fachos sur le mode viril du genre « On est pas des bouffons ». Toujours la théorie de la rivalité entre bandes qui semblent rejouer Les Guerriers de la Nuit, le film culte de Walter Hill. Bien sûr, il y a des rockers, des Arabes, des Antillais, des Gitans et des Français blancs. Justement. Il n’y a pas eu un réflexe de repli frileux sur sa cité ou sa communauté, ou du moins pas seulement. Des groupes se font et se défont par affinités, et la cité Delattre à Bondy devient un lieu de « rencard » où, jusque tard la nuit, on discute des événements du jour.

On se méfie des intrus, en même temps on fait connaissance avec les gars des autres cités de Bondy-Nord et d’ailleurs. Les idées fusent. « Et si on organisait dans la cité un Rock against Fascism » sur le modèle du concert Rock against Police annoncé par Libé à La Courneuve ? Les conversations se politisent au contact d’autres réalités rapportées par ceux de Nanterre ou de Vitry-sur-Seine, qui évoquent des mobilisations contre les expulsions, les crimes racistes ou sécuritaires, ou encore le quadrillage policier des cités. On parle aussi des « stages Barre » et des « formations bidon », des grèves dans les lycées techniques, etc. Mais la priorité des priorités reste l’autodéfense contre les « fafs ». Durant tout l’été 1980, les gars courseront colleurs d’affiches du FN et distributeurs de tracts louches sur les marchés.

Indéniablement, le recours à l’autodéfense collective a joué pour endiguer l’offensive « fasciste » sur les cités, sans pour autant isoler les jeunes. Au contraire. Et cela malgré ceux qui ont tout fait pour les dissuader de s’auto-organiser, de la police aux mairies, du PCF à une partie de l’extrême gauche.

Des parents fiers de leurs enfants

À Aulnay, le PC dénonce « quelques personnages à la recherche de solutions individuelles ». La presse communiste locale s’en prend à des « autonomes téléguidés par Bonnet », le ministre de l’intérieur. À Bondy, la police use de pédagogie plus fine sur fond de consensus social local pour expliquer que les gens n’ont pas le droit de se défendre par eux-mêmes. Force doit rester à la police républicaine. Et face aux accusations d’inertie, le commissaire lui-même affirmera aux jeunes que des « contacts » ont été pris avec des intermédiaires pour « arrêter les dégâts ». Il n’en faudra pas plus pour réveiller le soupçon de connivence entre la police et l’extrême droite. L’actualité va d’ailleurs confirmer la présence de policiers au sein de groupuscules néonazis, avec l’affaire Durand, du nom d’un inspecteur des RG démasqué comme un idéologue membre dirigeant de la Fane. Le 3 septembre 1980, cette organisation sera dissoute par le conseil des ministres.

Des maoïstes font la morale aux jeunes qui « réagissent parfois maladroitement et concourent à leur propre isolement, sinon à la dégradation des rapports sociaux d’ensemble dans les cités ». Rien que ça ! En réalité, dans les cités, les jeunes « qui ont tenu tête aux racistes » se voient encouragés par les pères, fiers de leurs enfants. Dans le bus, à la sortie des écoles, les gars discutent d’entraide avec les mères et les grandes sœurs, accompagnent les petits à l’école. De vieux prolos les invitent à casser la croûte avec eux au café, et d’anciens résistants communistes les encouragent. Les lascars apprécient ces signes de solidarité, préfigurant de nouvelles relations sociales avec leur environnement. Et ils n’ont cure des menaces selon lesquelles, s’ils persistent dans l’autodéfense, eux et leur famille risquent l’expulsion du logement, voire du territoire. Beaucoup des jeunes immigrés n’imaginaient même pas qu’ils puissent être un jour expulsés. Une aberration, tant ils considèrent qu’en se mobilisant, ils défendent leur « chez eux ».

Dans la mémoire collective, l’attentat du 3 octobre 1980 contre la synagogue de la rue Copernic – quatre morts et des dizaines de blessés –, ou encore l’affaire du bulldozer de Vitry en fin d’année, supplanteront les ratonnades de Bondy, curieusement ignorées par les études sur l’histoire de cette période. Néanmoins, les convergences esquissées à Bondy ont contribué à l’émergence publique des nouvelles générations issues de l’immigration. Et la ville en restera un des épicentres fournissant, à l’instar de Djamel Kelfaoui 8, des cadres associatifs qui joueront un rôle stimulant dans le mouvement pour l’égalité et contre le racisme des années 1980.



1 Le Matin, 23 juin 1980.

2 Farid Aïchoune, « Rumeur ou tumeur ? » in journal Sans Frontière, 24 juin 1980.

3 Le Mrap s’est porté partie civile contre ce groupe pour incitation à la haine raciale et a demandé sa dissolution en vertu de l’application de « sa » loi antiraciste du 1er juillet 1972.

4 Le Monde, 8-9 juin 1980.

5 Le Monde, 15-16 juin 1980.

6 Le CNPF (Conseil national du patronat français) a été renommé Medef (Mouvement des entreprises de France) en 1998.

7 Affiche éditée par le Front national pour les élections législatives de mars 1978.

8 Djamel Kelfaoui, animateur de l’association SOS ça Bouge et du festival Y’a de la banlieue dans l’air à Bondy, était aussi une figure des Marches de 1983 à 1985 et de réseaux nationaux (Mémoire Fertile, MIB). Devenu réalisateur, il décède le 22 mai 2009 à Laghouat (Algérie), à la suite d’une violente altercation avec un officier de l’armée.

1983 : la Marche pour l’égalité et contre le racisme

Mogniss H. Abdallah Journaliste, agence IM’média

[Plein droit n° 55, décembre 2002]

Le 3 décembre 1983 à Paris, cent mille personnes environ accueillent la Marche pour l’égalité et contre le racisme dans une ambiance de fête. Partie de Marseille le 15 octobre 1983 dans l’indifférence, la Marche s’est peu à peu transformée en événement culturel et politique majeur.

À l’origine de la Marche, il y a les événements dans la ZUP des Minguettes, à Vénissieux (Rhône). Depuis l’été 1981, les affrontements entre les jeunes et la police dans les banlieues de l’Est lyonnais, médiatisés à travers les fameux « rodéos » automobiles, prennent un tournant politique. En effet, la droite, encore sous le coup de sa déroute électorale de 1981, a décidé de relever la tête en attaquant le gouvernement sur la question de l’immigration et de la sécurité.

Dans les banlieues ouvrières, à Lyon comme ailleurs, la crise, avec son lot de licenciements et de fermetures d’usines, aggrave les tensions. Le tissu social se délite de jour en jour avec le départ de nombreux habitants (sur 9 200 logements aux Minguettes, 2 000 à 3 000 étaient vides en 1983). Alors, les lascars « rouillent » au bas des tours, ils occupent caves ou appartements vides, et se débrouillent pour vivre. Le chômage s’installe dans les têtes et dans la vie. À défaut de travail, ils trouvent d’autres sources de revenus, plus ou moins licites. Cependant, le marché de la drogue (dure) n’a pas encore totalement envahi les cités lyonnaises.

La police rôde, à la recherche de jeunes issus de l’immigration qu’elle considère avant tout comme des « délinquants étrangers ». Mais, à la veille des élections présidentielles de 1981, une grève de la faim menée par le prêtre Christian Delorme, le pasteur Jean Costil et Hamid Boukhrouma, immigré algérien en sursis d’expulsion, avait débouché sur une suspension des expulsions des jeunes. Et de nouvelles dispositions législatives protègent désormais les étrangers arrivés avant l’âge de dix ans, y compris ceux qui ont été coupables de petits délits 1. Or, l’idée que ces derniers ne puissent plus être expulsés choque la base policière. Qu’à cela ne tienne : un processus policier et médiatique de criminalisation du mode de vie des jeunes tend à faire l’amalgame entre révolte sociale, petite délinquance parfois crapuleuse et grand banditisme pour faire pression sur les décideurs politiques, accusés de laxisme vis-à-vis de l’instauration de « sanctuaires de hors-la-loi » et autres « zones interdites ».

L’argument de l’affaiblissement de l’autorité de l’État fait mouche auprès du ministre de tutelle des policiers, Gaston Defferre, mais aussi auprès du ministre de la défense Charles Hernu. Ce dernier, par ailleurs maire de Villeurbanne dans l’Est lyonnais, n’a pas hésité à y détruire la cité Olivier de Serres. Dès 1982, Gaston Defferre s’oppose au ministre de la justice Robert Badinter et à ses velléités d’exercer un contrôle sur la police. À l’occasion des débats parlementaires autour de son projet de loi pour renforcer les contrôles d’identité, le ministre de l’intérieur stigmatise la dangerosité d’enfants qui « parfois à l’âge de six ans et, en tout cas, couramment à dix ans » volent et cassent. Aussi préconise-t-il le principe du « choc salutaire », c’est-à-dire de la prison pour traiter la petite délinquance – une idée importée des États-Unis en 1976 par Alain Peyrefitte – ainsi que la répression d’« illégalismes populaires » jusque-là tolérés. Enfin, il avance la notion de « lieux déterminés » à surveiller, voire à pacifier (Le Monde, 15 juin 1982). Par ailleurs, il ne veut pas entendre parler d’« une commission qui serait chargée d’examiner les litiges mettant en cause la police ». La police doit avoir le mot de la fin…

SOS Avenir Minguettes

Au lendemain des élections municipales de mars 1983 marquées par une surenchère raciste et sécuritaire qui fait le lit d’un Front national devenu pour la première fois une force politique nationale, le meurtrier du jeune Ahmed Boutelja de Bron (Est lyonnais) jusque-là en détention préventive est remis en liberté (son procès n’aura lieu qu’en 1985). Peu après, une imposante descente de police aux Minguettes pour une histoire de recel se transforme en affrontement collectif. Le 21 mars, le local des jeunes de la tour 10 du quartier Monmousseau est retourné sens dessus dessous, des mères de famille sont molestées.

Ces violences mettent le feu aux poudres. Les policiers sont obligés de battre en retraite. Les jours suivants, leurs syndicats se lancent dans une virulente campagne publique, saisissent le pouvoir central et menacent le pouvoir d’« actes d’indiscipline » (demandes de mutation en masse, dépôt des armes, etc.). Ils exigent « la reprise des expulsions et des peines exemplaires pour les meneurs et leurs complices, des opérations systématiques de police avec de nombreux effectifs équipés de moyens pour le maintien de l’ordre », ainsi que « le quadrillage de la commune ».

Dans ce contexte, une douzaine de jeunes décident d’une grève de la faim pour interpeller les pouvoirs publics sur une situation qui peut dégénérer à tout moment. Ils créent l’association SOS Avenir Minguettes et formulent une série de revendications concernant la police ou la justice (arrêt de l’intimidation policière permanente et des poursuites judiciaires consécutives aux événements du 21 mars 1983, création d’une commission d’enquête indépendante sur les « contentieux » avec certains policiers), et réclament la participation à la réhabilitation de la ZUP (embauche sur le chantier, relogement des familles dites « lourdes », etc.). Si les pouvoirs publics acceptent la négociation, après la médiation active de Christian Delorme, le « curé des Minguettes », il est selon eux impossible de répondre favorablement aux demandes qui concernent le volet police-justice. Néanmoins, ils proposent à Christian Delorme et à Toumi Djaïdja, jeune président de SOS Avenir Minguettes, de participer à la nouvelle commission communale de prévention de la délinquance, où ils ne pourront émettre leur avis qu’à titre consultatif. Mais les policiers refusent de s’asseoir à la même table que des « délinquants ».

Sur le terrain, les incidents se multiplient. Dans la nuit du 19 au 20 juin, à quelques jours de la destruction spectaculaire d’une première tour à Monmousseau, la police effectue une descente brutale dans la cafétéria d’un petit centre commercial et arrête Kamel, un des grévistes de la faim 2. Le 20 juin 1983, un policier tire sur Toumi Djaïdja, le blessant grièvement au ventre.

Pendant ce temps, éclate « l’été meurtrier » : aux quatre coins de la France, les crimes racistes se multiplient. L’émoi est à son comble avec la mort du petit Toufik, neuf ans, abattu d’un coup de 22 long rifle le 9 juillet par un ouvrier irascible à La Courneuve.

S’adresser à la France entière

Sur son lit d’hôpital, Toumi se demande quoi faire pour sortir de l’isolement et de la haine réciproque. Lors d’une discussion avec Christian Delorme, surgit alors l’idée de « s’adresser à la France entière par une grande Marche », comme celles de Gandhi ou de Martin Luther King. L’idée séduit d’emblée les jeunes, qui veulent démarrer la Marche sans attendre. Christian Delorme leur demande un peu de patience. Une initiative d’une telle ampleur, ça s’organise. Les jeunes acceptent à contrecœur et délèguent l’organisation à la Cimade de Lyon, ainsi qu’au MAN (Mouvement pour une alternative non-violente). Christian Delorme et le pasteur Jean Costil obtiendront l’appui des réseaux chrétiens, humanistes et antiracistes qui avaient permis à leur grève de la faim d’avril 1981 contre les expulsions d’aboutir. Le soutien des protestants, bien représentés au gouvernement, sera aussi particulièrement important pour la suite.

Des collectifs d’accueil se constituent dans plusieurs villes, avant et surtout pendant la Marche. On y trouve les associations de solidarité avec les travailleurs immigrés, les organisations politiques et syndicales, mais aussi beaucoup d’individus « inorganisés », souvent très jeunes, qui affluent, donnant des airs de happening improvisé et « affinitaire » à bien des étapes. Parmi les marcheurs, beaucoup se présentent comme de jeunes Arabes, et arborent le keffieh palestinien. De fait, leur nouvelle communauté d’expérience transcende les frontières entre deuxième génération d’immigrés de nationalité française ou étrangère et enfants de harkis, entre communautés, entre filles et garçons. Si la présence des filles d’immigrés a été remarquée, on n’a sans doute pas assez relevé que la dynamique interculturelle de la Marche est aussi passée par une recomposition intra-communautaire (une meilleure prise en compte de cet aspect aurait sans doute aidé à dépasser le clivage ouverture interculturelle/repli communautaire qui hypothèquera l’après-Marche et l’avenir du mouvement beur).

À Paris, le Collectif Jeunes, qui centralise l’accueil sur la capitale, s’autonomise par rapport au cartel d’organisations de soutien et se transforme en « parlement beur ». Les militants antiracistes, davantage habitués à la figure traditionnelle du travailleur immigré, sont médusés par le débarquement inattendu de ces enfants d’immigrés à la verve bien française. Ils passent le relais, tout en s’interrogeant sur leur place dans un tel mouvement. Cette cure de jouvence in situ du sérail antiraciste va permettre à la Marche et aux collectifs de se dégager des logiques d’appareils et des rhétoriques idéologiques.

Ce sont donc les marcheurs qui décident et qui prennent la parole à chaque étape, davantage sur le mode affectif que politique. Craignant le risque de « récupération », ils interdisent banderoles et slogans jugés trop polémiques. Pour rassembler large, la Marche adopte d’ailleurs un profil revendicatif discret, dans l’espoir de voir la « France profonde » fraterniser avec la jeunesse issue de l’immigration ou des cités maudites.

Les médias, progressivement séduits par cette image positive, généreuse et œcuménique, en rajouteront. Ils portent aux nues des « apôtres de la non-

violence », une terminologie quasi biblique dont les marcheurs ne seront pas dupes, comme le laissera entendre Bouzid Kara, un de leurs porte-parole, dans son livre La Marche, traversée de la France profonde (éditions Sindbad, 1984). Le père Christian Delorme semble davantage dans son rôle lorsqu’il évoque son souci de l’unanimité ou la « fraternité vécue » comme une valeur essentielle de la République… et de sa foi chrétienne. Son « âme missionnaire » et sa « stratégie des coulisses » du pouvoir sont contestées par certaines associations autonomes de jeunes issus de l’immigration, qui interpellent parfois rudement les marcheurs. Ces derniers, interloqués, feront le dos rond pour parachever leur périple, mais ils resteront en contact par la suite avec les partisans de l’auto-organisation.

Ceci étant, la critique dite radicale de la Marche, formulée de l’extérieur, incantatoire et abstraite, paraît plutôt démobilisatrice et en décalage complet par rapport à l’énergie et à la capacité d’initiative forte manifestées par la Marche. Sous une référence plutôt confuse à la « non-violence », les marcheurs expérimentent en réalité de nouvelles voies pour sortir d’une révolte épidermique et défensive. Ils s’affirment dorénavant comme acteurs citoyens dans l’espace public.

De fait, il y aura plusieurs marches dans la Marche, avec des préoccupations différentes. Il s’agit alors de se côtoyer sans s’exclure, mais aussi sans éviter le débat contradictoire.

Exorciser le syndrome de Dreux

La recherche d’un consensus moral fait passer au second plan par exemple les revendications premières autour de la police et la justice, trop conflictuelles, rappelées néanmoins par des Forums Justice organisés dans la même période par des associations autonomes à Vaulx-en-Velin, Nanterre, Marseille et Levallois. Et la réalité se chargera de rattraper la Marche : la mort de Habib Grimzi, un jeune Algérien défenestré dans le train Bordeaux-Vintimille, ainsi que de nouvelles exactions policières aux Minguettes, vont doper sa dimension revendicative.

À l’arrivée, les jeunes et les familles défileront aux côtés des marcheurs avec les portraits des victimes des crimes racistes et sécuritaires, en scandant « Égalité des droits, justice pour tous ».

L’interpellation morale de la société civile a aussi pour certains comme objectif de provoquer un examen de conscience du pays, un sursaut civique afin d’exorciser le syndrome de Dreux – où la droite traditionnelle, alliée au FN, a remporté la mairie lors d’une municipale partielle, en septembre 1983. Le front républicain, au-delà des clivages gauche-droite, est déjà en gestation. À l’arrivée, le gouvernement et des élus républicains des deux bords rejoignent en fanfare les marcheurs. Georgina Dufoix, secrétaire d’État à la famille, à la population et aux travailleurs immigrés, assure que de nouvelles mesures contre le racisme vont être prises. Le président Mitterrand reçoit une délégation de marcheurs et, sur le perron de l’Élysée, Toumi Djaïdja annonce la promesse de la création prochaine d’une carte unique de dix ans pour les étrangers (en remplacement des cartes de séjour et de travail), et « des mesures de principe pour que justice soit rendue aux jeunes victimes et à leur famille » (limitation des ventes d’armes, possibilité pour les associations de quartier de se constituer partie civile dans les affaires de crimes racistes, etc.). En outre, le développement social des quartiers sera désormais considéré comme une priorité nationale.

Dans la foulée, une multitude d’associations de jeunes vont surgir. Après la reconnaissance publique du phénomène « beur », c’est la course à la représentativité et aux fonds publics. Mais un mois seulement après l’euphorie de la Marche, les affrontements raciaux entre grévistes et non-grévistes à Talbot-Poissy [voir article p. 92] sonnent déjà le glas de l’idylle. Les marcheurs soutiennent les travailleurs immigrés licenciés, signifiant par là même leur refus de jouer la division entre les enfants, accueillis à bras ouverts au sein de la République, et les parents OS virés par milliers des usines. Ils feront, après le succès symbolique de la Marche, un retour sur eux-mêmes et sur leur situation sociale. Et là, tout reste à faire… d’autant que, sur le terrain, le message politique du 3 décembre 1983 ne passe toujours pas. Ainsi, Toumi Djaïdja, figure emblématique de la Marche, comparaîtra-t-il en octobre 1984 devant le tribunal correctionnel de Saint-Étienne pour des faits allégués de petite délinquance commis en… 1982. « Défavorablement connu des services de police et de justice », « meneur vedette des Minguettes », il sera condamné pour l’exemple à quinze mois fermes et arrêté à la barre. C’est en prison, isolé, qu’il apprendra les pérégrinations d’une nouvelle marche à mobylette, Convergence 84, et le lancement, sponsorisé par l’État et les médias, de SOS-Racisme. « Touche pas à mon pote », qu’ils disaient… À Noël, il bénéficiera cependant d’une grâce présidentielle.



1 La suspension des expulsions de jeunes fut d’abord décidée par le ministre de l’intérieur Christian Bonnet pour permettre l’arrêt de la grève de la faim. Puis la loi du 29 octobre 1981 sur l’entrée et le séjour des étrangers introduisit, parmi les catégories d’étrangers non expulsables, les mineurs de moins de dix-huit ans et les étrangers nés en France ou arrivés avant l’âge de dix ans, sauf en cas de menace grave à l’ordre public ou de condamnation à une peine au moins égale à un an de prison ferme.

2 Cf. Minguettes 1983, paix sociale ou pacification ?, documentaire, Agence IM’média, 1983 [disponible sur YouTube].

Les mères de la place Vendôme (1982-1986)

Mogniss H. Abdallah Journaliste, agence IM’média

[Plein droit n° 72, mars 2007]

En 1983, quelques familles de victimes de crimes racistes ou sécuritaires fondent une association nationale. Elles seront par la suite plusieurs dizaines à se rassembler place Vendôme pour alerter l’opinion et interpeller le pouvoir sur l’impunité et « la justice à deux vitesses ». Et, à force de persévérance, obtiendront parfois une victoire symbolique.

Le 21 mars 1984, à l’occasion de la journée internationale contre le racisme, quatorze familles de victimes de crimes racistes ou sécuritaires se sont donné rendez-vous devant le ministère de la justice place Vendôme à Paris, avec l’espoir de rencontrer le garde des Sceaux, Robert Badinter. Quelque deux cents personnes les accompagnent, parmi lesquelles des membres des associations ou collectifs qui ont participé à la Marche pour l’égalité trois mois auparavant, et quelques artistes qui ont lancé un appel public au ministre de la justice pour qu’il accueille en personne les familles. Douze d’entre elles seront reçues, mais par son directeur de cabinet. Une délégation sera également reçue à l’Élysée. Pendant ces entretiens, des manifestants entament une ronde autour de la place Vendôme pour faire partager à l’opinion publique l’émotion des familles.

« Monsieur Mitterrand, Monsieur Badinter, faites que ces tirs cessent, parce qu’à chaque fenêtre, je vois un 22 long rifle », répète Madame Hachichi, la mère de Wahid, un lycéen de dix-huit ans tué le soir du 28 octobre 1982 dans le centre-ville de Lyon. Son meurtrier, Nicolas Bardelli, affirme avoir tiré depuis sa fenêtre au jugé pour faire fuir des jeunes qui rôdaient autour de sa BMW. La presse régionale titre le lendemain sur un « drame de l’autodéfense » et sur « la vie brisée de Nicolas Bardelli ». L’oncle de Wahid, Naguib Allam, refuse cette inversion des rôles, où le coupable est métamorphosé en victime. Et il s’étonne des appels à ne pas réagir : « Éducateurs, adjoints, consul, etc., même des jeunes issus de notre propre communauté nous demandent de ne pas élargir le fossé entre Français et immigrés… Si un gars perd son frère et qu’il continue à réagir comme avant, c’est ça qui me ferait peur. 1 » Il engage un méticuleux travail de contre-enquête, et se dévouera sans compter pour réhabiliter la mémoire de Wahid. Au début, seul avec quelques amis de son quartier des Escarmeaux à Vaulx-en-Velin, il crée Wahid Association. Mais savoir le meurtrier libéré, six mois après les faits, devient insupportable pour toute la famille qui décide de sortir de l’abattement et de rejoindre l’action publique. Des contacts sont établis avec d’autres familles, en banlieue lyonnaise et ailleurs en France.

Nous sommes alors en pleine campagne électorale pour les municipales de mars 1983, marquées par une surenchère sécuritaire. Dès la rentrée 1982, à Bron (Est lyonnais), des élus d’une droite revancharde s’affichent avec la toute nouvelle association Sécurité individuelle pour tous. Ils alimentent un climat d’affrontement entre rapatriés, sud-européens et maghrébins, dont la cohabitation au sein des mêmes cités est parfois difficile. Le 28 septembre 1982, la tension endémique tourne au drame : Ahmed Boutelja, Algérien de 25 ans, est tué à la cité de transit Saint-Jean, à la suite d’un énième conflit de voisinage. Son meurtrier, également habitant de la cité, a tiré pas moins de douze balles. Il avait la réputation d’être membre d’un groupe de « légitime défense » surnommé Cobra (un groupe OAS du même nom a existé pendant la guerre d’Algérie). D’après les jeunes, qui se constituent en comité, il disait souvent : « Un jour ou l’autre, je tuerai un Arabe. 2 » Son geste était, hélas, prévisible. Mais leur sentiment d’exaspération va aller crescendo. Quelques semaines après, l’inspecteur de police chargé de l’enquête blesse grièvement un Arabe lors d’une rixe et bénéficie d’une libération conditionnelle ? ; 150 policiers manifestent dans la rue en sa faveur. Le meurtrier de Wahid est lui aussi libéré le 16 mars 1983. Trois jours auparavant, la campagne pour les municipales s’est terminée par un autre meurtre, cette fois à Marseille : une bombe explose à proximité de la cité de La Cayolle, tuant un petit Gitan.

Les Forums Justice ou comment « dépasser les pleurs »

À travers le pays, la colère gronde contre la répétition du même scénario : violence des discours sécuritaires incitant à la chasse aux délinquants, amalgame délinquance-immigrés, zèle policier, complaisance des médias, indulgence à l’égard des meurtriers, atermoiements de la gauche au pouvoir. Alors que la plupart des meurtriers sont libérés, simultanément, des jeunes sont lourdement condamnés. En réaction à cette banalisation des crimes et à une « justice à deux vitesses », des manifestations de solidarité ont lieu ici et là.

Les préparatifs de la Marche pour l’égalité et contre le racisme, qui partira symboliquement le 15 octobre 1983 de la cité de La Cayolle à Marseille, indiquent combien est prégnante dans les cités la question des meurtres racistes ou sécuritaires, ainsi que celle des violences policières. Cependant, face à la volonté des initiateurs de la Marche de privilégier un message consensuel qui tend à minorer les réalités trop conflictuelles, plusieurs groupes décident de se coordonner au niveau national de manière autonome pour organiser simultanément des Forums Justice.

La veille de son étape lyonnaise, le 28 octobre, Wahid Association accueille un groupe de marcheurs pour un forum à Vaulx-en-Velin. Ils écouteront avec un grand respect les mères, les sœurs, les frères et les amis de victimes, dont certains sont venus de Marseille ou de Nanterre. Debout ensemble à la tribune, les intervenants donnent une visibilité nouvelle à ce qui n’apparaît désormais plus comme une simple accumulation de « faits divers ». Les mères, submergées par l’émotion, communiquent douleur et quête de justice. Impunité et inaction deviennent d’autant plus intolérables. Le temps est venu de « dépasser les pleurs », à la fois par l’entraide entre les familles, par le suivi des dossiers judiciaires et par l’interpellation des pouvoirs publics à tous les échelons. C’est ainsi que se concrétise l’idée de constituer une association nationale des familles.

À Marseille, l’Association des femmes maghrébines en action organise un autre Forum Justice le 24 novembre. Il y sera discuté des procès à venir, dont celui du CRS qui, lors d’un contrôle d’identité dans les Quartiers Nord, le 18 octobre 1980, a tué Lahouari Benmohamed. L’affaire, qui avait provoqué une très vive émotion, a poussé des jeunes de la cité des Flamants à créer une pièce de théâtre emblématique, Yaoulidi (Mon fils). « Pour nous, c’est faire revivre Lahouari à chaque fois que l’on joue. 3 » Sur le plan judiciaire, l’action vise à renvoyer le meurtrier aux assises pour homicide volontaire. Maître Gilbert Collard, avocat de la famille, plaidera en ce sens, mais n’évoque plus le crime raciste. Ce choix, mal accepté, témoigne d’un certain malaise dans les relations entre les avocats et le public. Le besoin d’une meilleure coordination entre les campagnes publiques et le suivi spécifiquement judiciaire des dossiers se fait ressentir dans la plupart des affaires.

Le 6 novembre 1983, à Nanterre, l’association Gutenberg organise, au cœur même de la cité de transit où est mort Abdennbi Guémiah, un hommage à ce lycéen d’origine marocaine tué à coup de fusil par un pavillonnaire voisin [voir article p. 125]. 1 500 personnes sont présentes, parmi lesquelles plusieurs familles de victimes, ainsi que des représentants du Syndicat des avocats de France et du Syndicat de la magistrature. Maître Jean-Pierre Choquet, un proche depuis des années, s’adresse à l’auditoire comme un « porte-voix » de la famille devant la justice. Il précise qu’en aucun cas, il n’entend se substituer à elle. Parties civiles, les parents, frères et sœurs d’Abdennbi « savent absolument tout ce qu’il y a dans le dossier, c’est notre façon de travailler, de les associer au procès qui est en cours ». Après les précautions d’usage pour ne pas enfreindre les règles professionnelles, il insiste pour qu’ils ne restent pas de simples spectateurs. Il y a des moyens d’intervenir dans le cours même du suivi du dossier. Des pièces tendant à salir la réputation de la cité et de ses habitants, présentées par la défense du meurtrier, ont ainsi été récusées.

Pour autant, les avocats ne partagent pas forcément toutes les options du « mouvement Gutenberg », ce qui ne leur est d’ailleurs pas demandé. L’association de son côté déclare son intention de se porter elle-même partie civile, rappelant qu’Abdennbi en était trésorier et membre fondateur. L’objectif consiste alors à conquérir un nouveau droit : celui pour les associations de se constituer partie civile dans les affaires de crimes racistes ou sécuritaires.

Jusqu’ici exprimée à la marge, la question des violences policières et des crimes racistes rattrape la Marche pour l’égalité. Aux Minguettes, d’où tout est parti [voir article p. 161], des CRS tabassent cinq jeunes le 21 novembre. Mais c’est surtout la défenestration de Habib Grimzi par des légionnaires dans le train Bordeaux-Vintimille, la nuit du 14 au 15 novembre 1983, qui va provoquer l’indignation nationale. Les marcheurs vont dès lors mettre au centre de leurs revendications le mot d’ordre de justice pour tous. À la veille de leur arrivée à Paris, ils se rendent à un forum organisé à Levallois par le Collectif Jeunes. Le lendemain, les familles des victimes forment les premiers rangs du défilé, suivies par près de 100 000 personnes. Georgina Dufoix, secrétaire d’État à la famille, à la population et aux travailleurs immigrés, promet alors au nom du gouvernement des modifications législatives pour sanctionner les crimes racistes. Elle parle aussi d’interdire la vente libre d’armes et elle s’engage à ce que les services de l’État concernés étudient les dossiers judiciaires qui lui seront présentés.

Pas de circonstances atténuantes pour les « tontons flingueurs » !

Après le « coup de cœur pour les Beurs », les promesses tardent cependant à se traduire en actes. Pour « ne pas désespérer Manufrance », principal producteur français d’armes de chasse en faillite, le gouvernement se contentera d’interdire la vente libre de fusils à plus de dix coups ! Exit donc la réponse favorable à la revendication de « désarmer les beaufs ». Quid des projets de modifier la loi de 1972 afin d’y inclure les crimes racistes ? Le débat public sur la question est lui aussi édulcoré, un doute est même émis sur l’ampleur réelle du phénomène. Certains demandent de faire la part des choses entre crimes racistes et règlements de compte entre Maghrébins, ou encore de comparer ces meurtres avec le nombre de Français tués dans la même période ! Un comble, d’autant plus malvenu que la campagne voulue par les familles insiste justement sur le refus de focaliser l’attention de manière exclusive sur les motivations xénophobes, et qu’elle récuse tout « repli communautaire ». Parmi les quarante familles désormais regroupées par l’association, se côtoient des Arabes, des Noirs antillais ou africains, des Espagnols et des Portugais, des Gitans, mais aussi des Français dits « de souche ». Lors d’un deuxième rassemblement place Vendôme, le 27 octobre 1984, elles insisteront sur la dimension sécuritaire qui caractérise la majorité des cas réunis. S’il paraît acquis que la motivation raciste sera tôt ou tard considérée comme une circonstance aggravante, l’association se bat aussi contre la banalisation de l’idéologie sécuritaire qui fait du « sentiment d’insécurité » une circonstance atténuante pour les « tontons flingueurs ».

En associant les dimensions raciste et sécuritaire sans les confondre, elle entend alerter sur le risque de hiérarchisation des crimes : d’un côté, les plus odieuses agressions racistes revendiquées comme telles, lourdement sanctionnées, les autres types d’agressions étant de leur côté traités avec plus d’indulgence. Or, derrière cette bipolarisation se profile un dessein politique : faire porter toute la responsabilité du racisme sur l’extrême droite.

Entre 1985 et 1986, une série de procès va confirmer cette tendance, alors qu’une mesure législative prise le 3 janvier 1985, passée inaperçue, permet enfin aux associations de se constituer partie civile dans les affaires de crimes racistes. Il leur faut néanmoins cinq ans d’existence préalable, ce qui de fait exclut les associations récentes, au profit des institutions traditionnelles de l’antiracisme. De plus, l’accord des familles n’est pas nécessaire. Ainsi, le Mrap se constitue-t-il partie civile au procès, en septembre 1985, d’un « nazi solitaire », électeur du FN, meurtrier de deux ouvriers turcs à Chateaubriand. Le procureur évoque en ce personnage « notre honte à tous ». Verdict des assises de Nantes : la perpétuité. Et en janvier 1986, les trois légionnaires qui avaient tué Habib Grimzi dans le Bordeaux-Vintimille comparaissent devant les assises à Montauban. Verdict : quatorze ans de réclusion criminelle pour l’un, perpétuité pour les deux autres.

Le temps des procès : une justice inégale

L’association Gutenberg et l’Association nationale des familles ne pourront pas, elles, se constituer parties civiles lors du procès du meurtrier d’Abdennbi Guémiah qui s’ouvre fin janvier 1985 devant les assises des Hauts-de-Seine à Nanterre. Cependant, elles seront indirectement représentées par la famille, qui saura tout au long des audiences faire prévaloir ses prérogatives comme partie civile, avec une prestance très digne. Et c’est le président de la cour lui-même qui citera en référence les principales actions publiques des mères de famille, signifiant avec bienveillance à la salle qu’il a bien reçu « le message des amis d’Abdennbi ». L’avocate générale rendra quant à elle un hommage appuyé à la victime. Elle évoquera l’inquiétude grandissante devant la « folie meurtrière » et l’attente de justice par la société. Au terme du procès, la cour condamne le meurtrier à douze ans de réclusion. Le public, médusé, retiendra surtout le volontarisme inhabituel des juges pour que justice soit rendue avec le respect dû aux victimes.

Il en ira tout autrement début décembre 1985 à Lyon, lors du procès du meurtrier d’Ahmed Boutelja. L’ambiance est à l’intimidation tant dans le prétoire qu’autour du palais de justice où est déployé un impressionnant dispositif policier. Le président et l’avocat général rudoient la famille par des interrogatoires infantilisants, les antécédents judiciaires de la victime et des témoins des parties civiles sont complaisamment déballés. Madame Boutelja, d’habitude si loquace, se tait, consternée. À l’énoncé du verdict – cinq ans de prison dont un avec sursis pour homicide volontaire –, l’épouse d’Ahmed Boutelja crie à l’injustice. Le président ordonne alors son évacuation « par la force s’il le faut ». Ce faisant, il provoque une violente charge policière : le père est matraqué, la mère jetée à terre, même le portrait d’Ahmed est jeté à bas, piétiné. Des gaz lacrymogènes sont lancés dans la salle des pas perdus et les chiens démuselés lâchés sur les gens qui tentent de s’interposer pour protéger la famille. On relèvera plusieurs blessés. Avec la famille, ils réclameront réparation du préjudice moral et physique subi et, le 7 décembre, le palais de justice sera occupé en signe de protestation.

Le procès dans les mêmes lieux, le 17 février 1986, du meurtrier de Wahid Hachichi se déroulera sous haute tension. Si les débats dans l’enceinte judiciaire déçoivent, le visage souriant de Wahid Hachichi, nous faisant un signe amical de la main restera gravé dans les mémoires. Tout comme l’interrogation, obsédante, relayée par les médias et une imposante campagne d’affichage : « Que vaut la vie de Wahid ? »

La plupart des mères de la place Vendôme, découragées, se retireront de la scène publique. Les groupes qui les ont accompagnées mettront en place une coordination pour prendre le relais. L’expérience acquise sera ainsi mise à profit dans de nouvelles affaires, et d’autres familles vont se rassembler à leur tour, à l’instar de celles de Malik Oussekine et d’Abdel Benyahia, tous deux tués par des policiers dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986, l’un rue Monsieur-le-Prince à Paris, l’autre aux Quatre Chemins à Pantin/Aubervilliers. À Lyon aussi, une importante mobilisation se développera autour de la famille de Nordine Mechta, un jeune Algérien poignardé à mort par des videurs de boîte de nuit, fin septembre 1985. Les Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue (JALB) suivront l’affaire de bout en bout. Et, dans la perspective du procès en mai 1988, ils négocieront avec les services de police et le parquet les conditions de son déroulement, mis sous « surveillance civique » par des « casques blancs ». Comme à Nanterre, il est demandé en contrepartie de ne pas manifester sur la place publique, afin de garantir la sérénité de la justice. Le président de la cour d’assises, André Cerdini, remarqué lors du fameux procès de Klaus Barbie au printemps 1987, conduira, de concert avec l’avocat général, les débats à charge contre l’« ordre » des videurs, confrontés à l’« insupportable défi de l’égalité ». Maître Garaud, chef de file du mouvement « légitime défense » et avocat des videurs, en perd son sang-froid. Il se lance dans une diatribe pitoyable contre le procureur, les JALB et les « casques blancs ». Il sent qu’il a perdu la partie, un peu à l’image de la figure déclinante des « tontons-flingueurs ».



1 Sans Frontière, n° été 1983.

2 Cf. tribune « Pour la vérité », in journal Sans Frontière, spécial rentrée 1982.

3 Djamel Bara, « Les Flamants au bout du canon du CRS Taillefer », bulletin agence IM’média, décembre 1983. Cf. aussi Chérif Chikh et Ahcène Zehraoui, Le Théâtre beur, éd. Arcantère, 1984.

VI. Travail en miettes

Ces Bécassine du xxe siècle se sont battues et ont gagné, contribuant, à leur façon, au combat général contre le travail à temps partiel subi, le sale boulot « racialisé » et le travail en miettes.

Si nombre des mouvements sociaux conduits par des étrangères et des étrangers portent sur le droit au séjour, diverses luttes ont aussi et avant tout posé la question des droits en tant que travailleurs, exploités à l’instar de l’ensemble des travailleurs précaires, mais tout particulièrement parce qu’étrangers, c’est-à-dire susceptibles d’être facilement congédiés et donc plus démunis face aux abus du patronat.

Ce chapitre retrace quatre luttes menées par des travailleurs et des travailleuses immigrées en 1980 (ouvriers de la confection dans le Sentier à Paris, employés dans le nettoyage du métro, saisonniers agricoles dans le Loiret, femmes de chambre du groupe hôtelier Accor) et le mouvement, né au début des années 1990, des médecins étrangers ou à diplôme étranger.

Chacun de ces mouvements présente des caractéristiques distinctes, liées au secteur d’activité, aux possibilités de créer un rapport de forces décisif. Cependant, les cinq exemples illustrent des problèmes communs à toute lutte de travailleuses et travailleurs étrangers.

La première des difficultés auxquelles se trouvent confrontés ces mouvements est l’absence de lieux de travail communs, nécessaires tant pour tenir des assemblées générales ou organiser la lutte que simplement pour se rencontrer, découvrir la similitude des conditions de travail, envisager une action commune. Dans la confection, les ouvriers passent d’ateliers en ateliers, d’un employeur à un autre ? ; les nettoyeurs du métro sont affectés successivement à différents chantiers par plusieurs sous-traitants de la RATP ? ; les saisonniers sont dispersés dans des serres ou des champs éloignés les uns des autres ? ; les femmes de chambre sont envoyées par le sous-traitant Arcade sur différents lieux de travail ? ; les médecins étrangers exercent dans tous les hôpitaux de France.

Chacune de ces luttes a également été traversée par des difficultés organisationnelles – rivalités entre syndicats, multiplication des structures de défense – qui posent une question majeure : l’objectif est-il avant tout d’obtenir la régularisation de personnes au titre du travail, ou bien de revendiquer l’égalité de traitement entre tous les travailleurs, étrangers comme nationaux ?

« French confection » : le Sentier (1980)

Marie-Noëlle Thibault, propos recueillis par Mireille Galano, sociologue, et Alexis Spire, directeur de recherche au CNRS

[Plein droit n° 55, décembre 2002]

Février 1980 : les travailleurs du quartier du Sentier à Paris, originaires de Turquie, mènent une grève de la faim qui va durer vingt-deux jours. L’implication de bout en bout de la CFDT dans ce conflit en fait un cas unique dans l’histoire du syndicalisme français.

Responsable de l’Union départementale (UD) CFDT de Paris au moment où se déclenche la grève des travailleurs de la confection dans le quartier du Sentier à Paris, Marie-Noëlle Thibault évoque ici l’« aventure » qu’a représenté cet engagement syndical.

Marie-Noëlle Thibault : La lutte des sans-papiers du Sentier a posé la question des travailleurs immigrés dans des termes exceptionnels, qui ne furent malheureusement jamais repris par les syndicats. En outre, cette lutte a été victorieuse à 100 %, alors qu’on était sous le régime des lois Barre-Bonnet-Stoléru 1. Après l’arrêt de l’immigration, en 1974, il y a eu un durcissement très fort de la politique d’immigration et, en 1980, on assistait à une véritable chasse à l’immigré clandestin 2.

Il y avait en gros deux types de travailleurs clandestins : ceux qui étaient entrés individuellement pour venir chercher du travail et le gros du travail clandestin organisé par le patronat. Dans cette configuration, la répression policière n’avait qu’une fonction : empêcher les gens de revendiquer sans qu’il soit question d’expulser les clandestins.

Pour nous, c’était clair : nous avons considéré les clandestins avec lesquels nous étions en lutte, non comme des individus mais comme des travailleurs. À partir de là, nous avons refusé les critères de régularisation proposés comme la date d’arrivée en France ou la durée de présence sur le territoire ? ; on a posé le travail comme seul critère, dans l’objectif de faire sortir le travail de la clandestinité. Mais ça n’a jamais été repris par les syndicats…

À l’époque, nous savions très bien qu’il y avait des clandestins en masse dans la confection, le bâtiment, les saisonniers agricoles, le bûcheronnage et parmi les emplois domestiques.

Nous pensions que si on régularisait les individus, sans régulariser le travail, dans les six mois qui suivaient, de nouveaux clandestins viendraient remplacer les régularisés. C’est ce qui s’est passé pour le Sentier où, maintenant, ce sont des Chinois. En 1981, avec l’arrivée de Mitterrand, on avait mis la question à l’ordre du jour mais les socialistes ne se sont pas donné la peine de consulter les gens qui avaient été impliqués dans la bagarre du Sentier. À l’époque, la lutte était très connue, mais la régularisation générale de 1981-1982 n’a absolument pas tenu compte de cette analyse. La lutte a changé beaucoup de choses dans le Sentier où pas mal d’ateliers ont été régularisés, mais ça n’a pas eu la portée que ça aurait pu avoir : l’idée d’une régularisation qui soit fondée sur d’autres critères que la date d’entrée n’a finalement jamais été retenue.

Mais les régularisations qui ont eu lieu dans le Sentier se sont quand même faites sur cette base ?

M.-N. T. : Le critère de la date d’entrée a été maintenu par Stoléru jusqu’au bout, mais il a été fictif. Quand on a négocié avec Stoléru, nous avons dit : « Le critère, c’est le poste de travail. » On nous a répondu : « C’est impossible, puisque ces postes de travail sont clandestins. »

Quand ça a démarré, personne ne connaissait le Sentier, nous pas plus que les Turcs qui ont déclenché l’affaire. C’est un milieu très hiérarchisé, avec deux mondes radicalement différents, y compris au niveau des communautés « ethniques ». Il y a d’abord ceux qu’on appelle les fabricants, qui sont en fait des négociants qui choisissent des modèles, répartissent les commandes dans les ateliers, et qui appartiennent le plus souvent à la communauté des Juifs d’Afrique du Nord. Il y a ensuite les ateliers au sein desquels il y a les chefs d’atelier et les travailleurs clandestins. Les chefs d’ateliers ont généralement été eux-mêmes travailleurs clandestins avant d’être régularisés. À l’époque où j’étais permanente syndicale, les chefs d’ateliers étaient souvent yougoslaves, c’est-à-dire de la génération d’immigrés arrivés avant les Turcs, et maintenant, les chefs d’ateliers sont turcs…

Un jour, à l’automne 1979, on voit débarquer à l’UD de Paris trois Turcs, dont un seul parlait bien le français, et qui nous disent : « On représente les travailleurs turcs clandestins du Sentier, on va déclencher une grève de la faim. Est-ce que vous nous soutenez ? » C’était une aventure énorme. On a commencé par poser des questions : « Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? » C’était des Turcs qui n’étaient pas ouvriers dans le Sentier, qui étaient plus ou moins étudiants, ils avaient émigré en France à cause de la répression politique en Turquie et vivotaient en France en faisant des tas de petits métiers. C’était des militants politiques turcs d’un groupe qui s’appelait « Dev Yol ». Ils se déclaraient proches du MIR (mouvement de la gauche révolutionnaire chilienne) qui, à l’époque, n’existait plus. Ils se disaient marxistes mais pas communistes orthodoxes et ils n’étaient par sur une ligne terroriste, ce qui était important pour nous. On a donc accepté de discuter.

Avez-vous informé la confédération ?

M.-N. T. : Non, j’étais secrétaire de l’UD de Paris et on avait une grande tradition d’autonomie, qui est bien morte depuis… À l’époque, la CFDT était une drôle de chose. Elle ne ressemblait pas du tout à la CFDT d’aujourd’hui, elle n’était pas normalisée. Il me paraissait plus logique qu’ils aillent voir la CGT : il y avait un permanent turc à la CGT et la centrale syndicale turque, DISK, avait des liens très étroits avec la CGT. Mais la réponse de l’UD-CGT a été claire : « Nous ne syndiquons pas les sans-papiers. »

Ils viennent donc à la CFDT. Et là, on leur demande : « Qu’est-ce que vous voulez faire ? Combien de travailleurs sont-ils ? » Ils disent : « Entre 20 000 et 40 000. » En réalité, ils étaient 10 ou 11 000 au maximum. Eux ne travaillaient pas dans le Sentier, mais ils y avaient des relations, des cousins… Ils nous ont expliqué qu’ils avaient pris contact avec Michel Honorin, documentariste à la télévision, et lui avaient proposé de le piloter dans les ateliers du Sentier. Honorin a réalisé French confection et eux avaient prévu de déclencher une grève de la faim dès la sortie de ce documentaire. Ils étaient entre 20 et 30 à vouloir la faire, avec le slogan « Carte de séjour, carte de travail ». L’articulation avec la projection du documentaire French confection nous semblait une bonne idée, mais la grève de la faim, franchement, on n’était pas favorables, mais on n’avait pas de contre-proposition à faire. On a négocié avec eux et on leur a dit : « Grève de la faim, d’accord, mais on essaye d’en faire un mouvement collectif. Dès qu’on sent qu’un mouvement de masse démarre, la grève de la faim s’arrête. »

Ils se sont engagés là-dessus. Ils étaient gonflés parce qu’ils ne contrôlaient rien du tout, et nous non plus. De plus, ils étaient très peu à parler français. On n’avait qu’un seul interprète, un étudiant. Une sacrée aventure ! Quand la grève de la faim a commencé, les Turcs du Sentier sont venus en masse pour nous soutenir. French confection a eu beaucoup d’impact ? ; ça a sidéré les gens de voir les conditions de travail dans le Sentier. Toute la presse en a parlé… On a mis immédiatement dans le coup le syndicat Hacuitex 3. Les deux structures qui ont porté l’affaire ont donc été l’UD de Paris et le syndicat Hacuitex. Notre objectif n’était pas la régularisation des vingt-trois grévistes de la faim mais la régularisation de tous les Turcs du Sentier.

Le problème des autres nationalités n’était pas posé ?

M.-N. T. : Ça s’est posé après. Nous, on ne savait même pas qu’il y avait d’autres travailleurs que les Turcs. C’est Stoléru qui nous a dit : « Si je régularise les Turcs, il faut que je régularise les autres ! » (Rires.)

On a progressé dans la connaissance du milieu de la confection. On s’est aperçu que le Sentier ne fonctionnait pas comme on croyait. C’était la fabrique éclatée de Marx, c’est-à-dire qu’il y avait une très grande quantité d’ateliers ? ; chaque atelier, pris séparément, est extrêmement fragile – ça ouvre, ça ferme, ça bouge tout le temps – mais la branche prise dans son ensemble, est très concentrée sur le plan géographique, et ce sont les mêmes travailleurs qui passent d’un atelier à l’autre. D’où la nécessité absolue de raisonner, sur le plan de la structure syndicale, par branches et non par ateliers, car ça change sans arrêt. On avait donc mis en place des formes d’organisation syndicale sur la base de la rue, avec des délégués de rue, ce qui était déjà une forme plus stable.

Il faut savoir aussi que les salaires n’étaient pas bas. C’était très irrégulier mais les salaires étaient même très élevés. À l’époque, en pleine saison, les gars gagnaient plus d’une brique. Mais, du jour au lendemain, ça ferme et on n’a plus rien. Ils dormaient sur place, pour ne pas perdre de temps à se déplacer, parce qu’ils étaient tous payés à la pièce.

Une fois qu’on a bien compris le mécanisme, on s’est dit, il y a deux clés : la première, c’est d’essayer de négocier une stabilisation des salaires, ce qui ne correspond pas nécessairement à la stabilisation du travail, dans la mesure où la branche est extraordinairement flexible. La confection dépend des salons. Il y a des pointes de très forte activité et des mortes saisons. Notre politique a été de dire : « On ne cherche pas à modifier ça, on accepte les nécessités de la branche mais on ne veut pas que ce soient les travailleurs qui en fassent les frais. Donc, on veut négocier des garanties sur l’année sans empêcher la flexibilité de la branche. »

Notre deuxième objectif était d’entraîner les donneurs d’ordre dans la négociation. Dans le Sentier, il n’y avait pas que la robe à trois sous. Il y avait de très beaux vêtements de cuir, des produits de très haute qualité. Il est bien évident que le type qui fait le manteau prêt-à-porter Saint-Laurent ne gagne pas trois francs six sous. La différence entre le salaire et la vente du produit était toujours aussi forte, mais les gars étaient payés correctement.

Avez-vous pensé à mobiliser les inspecteurs du travail ?

M.-N. T. : On a beaucoup discuté avec les inspecteurs du travail, mais ils savaient que s’ils mettaient le nez dans un atelier, immédiatement l’atelier serait fermé. Aucune des conditions de travail n’était respectée et ils étaient très conscients de la situation.

On a donc senti qu’il se passait quelque chose et on a commencé à syndiquer immédiatement les gens qui passaient. On leur a dit : « La CFDT ne soutient pas quelque chose d’extérieur ? ; vous entrez dans la CFDT et c’est notre lutte mais vous avez votre structure à vous. » On a ouvert une permanence qui a fonctionné tous les jours. Stoléru venait de lancer une campagne sur la revalorisation du travail manuel. Les grandes journées de cette campagne avaient lieu pendant notre bagarre. Il est arrivé un dimanche matin en voulant faire le malin avec des radios, pour un entretien avec les grévistes de la faim. Il a dit qu’il était prêt à négocier. Le secrétaire général de l’Union régionale parisienne a alors dit, devant les radios : « Je suis de la CFDT et nous négocions avec vous quand vous voulez. » Ils ont pris rendez-vous et la négociation a commencé comme ça avec un représentant des Turcs et trois représentants de la CFDT, dix à quinze jours après le début de la grève de la faim.

On avait des réunions très régulières, tous les soirs, avec les Turcs qui ont lancé l’affaire. Au bout d’une semaine, la salle où ils étaient ne désemplissait pas. Il y avait de l’animation : le film d’Honorin en permanence, des expositions de robes avec les prix de revient et les prix de vente… On a alors organisé un meeting à la Bourse du travail, appelé conjointement par la CFDT et les grévistes de la faim. Il y avait un tract en français d’un côté et en turc de l’autre et l’information circulait à toute vitesse. Je me souviens très bien d’être descendue de l’UD à la Bourse du travail en me préparant mentalement à un échec. On rentre dans la salle : elle était comble ! Ça a été un choc incroyable !

J’ai le souvenir d’une assemblée très masculine. À un moment donné, tous se lèvent et commencent à crier quelque chose. On se dit, ça y est, on va se faire lyncher ! En fait, ils criaient : « Ci, If, Di, Ti ». À la sortie : un millier d’adhérents ! Nous étions sidérés ! À partir de ce moment-là, la rumeur a commencé à circuler dans le Sentier que la carte syndicale équivalait à une carte d’identité, ce qui n’était absolument pas vrai, si ce n’est qu’à partir du moment où les négociations ont commencé, des gars ont passé des barrages de police avec leur carte syndicale. C’était leur premier « papier d’identité français » !

Stoléru, assez vite, en voyant la mobilisation, a accepté de négocier sur les critères de régularisation. Il nous donnait comme critère l’entrée en 1976. On était à ce moment-là en mars 1980. On aurait pu se mettre à négocier sur ce critère de date. Mais on a dit : « Ce qu’on veut c’est sortir le travail de la clandestinité, qu’ils soient régularisés sur la base de leur présence à un poste de travail. » Stoléru objectait : « Aucun patron ne va leur faire de contrat de travail puisqu’on n’a pas le droit de faire de contrat de travail à des clandestins. »

On a proposé de régulariser sur la base de promesse d’embauche signée par un patron qui donnait l’adresse de l’atelier et la description du poste de travail. Stoléru, dans un premier temps, a refusé et il a ouvert un bureau de régularisation à l’ONI 4, sur son critère à lui : la date d’arrivée en France. Nous avons lancé un boycott du bureau et personne ne s’est présenté ! Un vrai succès ! Alors, Stoléru a craqué et la négociation a commencé sur nos bases. On a dit à Stoléru : « Vous allez ouvrir un bureau de régularisation, c’est normal que ce soit l’administration qui le fasse, mais on va ouvrir, à côté de votre bureau, c’est-à-dire dans les mêmes locaux, un bureau syndical pour contrôler. » Là, il a refusé : « C’est contraire à la tradition française », ce qui est vrai. Alors on a dit : « On ouvre un bureau syndical et on fait passer le mot d’ordre dans le Sentier. » À l’époque, on avait 10 000 syndiqués et, à mon avis, il devait y avoir environ 11 000 personnes dans la confection. On gérait tous les conflits du travail, dès qu’il y avait un conflit entre un employeur et un gars, ils venaient nous voir. Tous les Turcs du Sentier étaient syndiqués à la CFDT. Comme l’administration ne voulait pas qu’on soit présents, on a dit aux gars : « N’y allez pas sans garantie. » Il y avait des conditions très précises pour que le dossier soit accepté : il fallait que la promesse d’embauche soit faite dans les normes, que l’inspection du travail ait validé l’atelier et que la DASS ait validé le logement. On a fait une pression folle sur les représentants de la DASS et sur les inspecteurs du travail. Il n’y avait pas de visite de logement sans nous. Une fois la promesse d’embauche validée par ces deux administrations, la régularisation était acquise. Nous, on a dit aux gars : « Vous passez d’abord par le bureau syndical, rue de Dunkerque. » On faisait un double et quand le dossier était complet, on donnait le feu vert. Deux fois l’administration a perdu le dossier, heureusement qu’on avait un double !

Quand on a obtenu la proposition de Stoléru sur nos bases, à partir du boycott de l’ONI, on n’a pas pris seuls la décision, on a fait une assemblée générale au siège des fédérations CFDT, avec tous les délégués de rue. C’est l’assemblée générale qui a voté l’acceptation. Ensuite, la régularisation a pris plusieurs mois…



[[Bilan de la lutte

Une note de l’ONI établit le nombre de régularisations de travailleurs de la confection à 9 ?322 à la date du 30 mai 1980. Auraient été concernés 2 ?991 Turcs, 2 ?125 Yougoslaves, 1 ?181 Mauriciens (cette note mentionne 34 nationalités mais les Algériens étaient exclus en vertu des accords franco-algériens). Peu à peu la mémoire collective a accrédité le nombre de 40 000 régularisés à la suite de la grève de la faim. En réalité, le nombre réel n’a jamais été connu.



1 Lionel Stoléru, secrétaire d’État chargé des immigrés, et Christian Bonnet, ministre de l’intérieur dans le gouvernement de Raymond Barre, ont mené, à partir de 1980, une politique d’extrême rigueur à l’égard des immigrés.

2 À cette époque, le terme « clandestin » était communément employé malgré sa connotation péjorative.

3 Branche professionnelle Habillement, cuir, textile de la CFDT.

4 Office national d’immigration devenu aujourd’hui Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii).

Les nettoyeurs du métro contre la sous-traitance (1980)

Marthe Gravier, ex-secrétaire générale de la CFDT-RATP et Marie-Noëlle Thibault, ex-secrétaire générale de l’Union départementale de Paris de la CFDT

[Plein droit n° 93, juin 2012]

Au printemps de l’année 1980, les travailleurs étrangers employés par des entreprises sous-traitantes de la RATP pour nettoyer le métro parisien vont mener une grève de quarante jours pour obtenir de meilleures conditions de travail. Cette main-d’œuvre originaire d’Afrique va jouer l’unité syndicale pour faire aboutir ses revendications.

La grève des nettoyeurs du métro parisien, au printemps 1980, mérite d’être racontée, analysée, même trente ans après, car ce fut un combat victorieux (autant qu’un combat syndical peut l’être ? ; les victoires syndicales sont toujours provisoires), et parce qu’elle portait sur une question centrale, difficile à appréhender pour une organisation syndicale, celle de la sous-traitance. La récente grève des agents de sûreté dans les aéroports de Paris 1 a bien montré la complexité et la difficulté du problème.

Les nettoyeurs du métro parisien, en 1980, c’étaient 1 ?800 travailleurs immigrés mal payés, méprisés, répartis au sein de multiples sociétés différentes. Après quarante jours de grève, entre le 20 mars et le 30 avril, ils ont gagné sur les salaires, la convention collective, le maintien de l’emploi, et ont obtenu l’engagement du donneur d’ordres (la RATP) dans le protocole de fin de grève. Un conte de fées ? Non. Un combat syndical bien mené.

L’histoire commence en 1977. Les 1 ?800 travailleurs qui, chaque jour, nettoient le métro parisien et les trains sont, à cette date, répartis au sein de six sociétés de nettoyage et extrêmement peu syndiqués. Quelques-uns, salariés de trois sociétés distinctes, viennent voir des militants de la CFDT-RATP dans le but de se syndiquer 2. Ils veulent se battre pour leurs salaires, souvent inférieurs au Smic. Les militants CFDT de la RATP, qui ne connaissent rien à leur situation, les affilient au Syndicat des services puisqu’ils ne relèvent pas du statut RATP. Mais ces militants décident aussi, dès le début, d’assurer un suivi syndical puisque tous sont employés sur le même lieu de travail. Cette décision sera capitale. C’est un peu comme si, dans la grève évoquée plus haut, les syndicats des pilotes d’avion s’étaient impliqués dans la syndicalisation des travailleurs de la sécurité des aéroports.

Le syndicat RATP enregistre les adhésions, aide à l’organisation de l’élection des délégués du personnel, répertorie les problèmes de salaires les plus évidents, organise des assemblées générales de syndiqués, toutes sociétés confondues, à la Bourse du travail, en s’assurant que seuls les nettoyeurs y participent, pour éviter toute forme de parasitage politique 3, ce qui, en 1977, n’allait pas de soi. Une grève est décidée en assemblée générale. Les objectifs sont limités : pas de salaires en dessous du Smic et versement de primes. Au cours de la grève, la syndicalisation s’étend à l’ensemble des sociétés de nettoyage. La grève dure trois semaines. Et c’est un succès, même si les résultats peuvent paraître minces pour un conflit aussi long : application de la convention collective (annexe spécifique au nettoyage du métro de la convention collective de la manutention ferroviaire) et augmentation de salaire de 150 francs. La crédibilité de la CFDT est établie, la confiance réciproque s’installe.

L’unité des travailleurs

À partir de ce moment-là, et pendant trois ans, le syndicat RATP va travailler d’arrache-pied dans trois directions. Il va d’abord s’attacher à consolider la structure syndicale et former les syndiqués.

Les nettoyeurs sont désormais syndiqués directement au syndicat RATP. C’est l’unité des travailleurs dans une structure syndicale unique, contre la politique patronale de division et d’atomisation. Des délégués du personnel sont élus dans chaque établissement, et des militants du syndicat RATP les accompagnent dans toutes leurs rencontres avec les patrons du nettoyage. Toutes les semaines, une formation est proposée dans laquelle des militants du syndicat, aidés par un étudiant tunisien, expliquent comment lire une feuille de paye, ce qu’est la sécurité sociale ou le 1 % logement. Des assemblées des délégués, communes à toutes les entreprises, sont organisées très régulièrement. Tous les délégués n’y viennent pas à chaque fois, mais ces assemblées constituent désormais un lieu stable où discuter et échanger quand le besoin s’en fait sentir. Des habitudes se créent.

De 1977 à 1980, la situation se caractérise par des conflits locaux qui éclatent en permanence sur des problèmes propres à chaque entreprise. La CFDT-RATP va les suivre à chaque fois. Des conflits apparaissent entre des contremaîtres et des ouvriers, les patrons utilisant fréquemment des contremaîtres maghrébins pour commander des travailleurs du sud du Sahel 4. Ces conflits prennent très vite des connotations racistes, et il faut intervenir, les gérer les uns après les autres, avec diplomatie, pour éviter qu’ils ne dégénèrent.

D’autres conflits éclatent pour exiger des salaires au Smic. À l’occasion de l’un d’entre eux, le patron d’une société de nettoyage exige que la grève soit votée à bulletins secrets, avec la présence d’un observateur patronal. Le vote a lieu et la grève est votée à une écrasante majorité.

De même, apparaissent des conflits autour de l’application de la convention collective de la manutention ferroviaire qui est, en principe, celle qui régit le nettoyage du métro, mais qui n’est ni connue ni appliquée. Le syndicat aide les délégués à identifier les questions relevant des conditions de travail (vestiaires très malsains, véritables « trous à rats », absence de vêtements de travail et de gants alors que les travailleurs manipulent en permanence des produits agressifs, etc.) et à faire intervenir l’inspection du travail.

Enfin, un travail de fond est entrepris avec les délégués sur la question de la sous-traitance.

La réponse de la RATP à la grève de 1977 a en effet été de multiplier le nombre d’entreprises sous-traitantes. Au renouvellement des marchés, douze entreprises se partagent désormais les chantiers. Lorsque des sociétés nouvelles arrivent sur le marché, une disposition du code du travail (article L. 122-12) les oblige à reprendre les travailleurs présents sur les chantiers. Mais, à chaque fois qu’ils changent d’entreprise, les travailleurs perdent leur ancienneté et leurs droits à des primes. Le syndicat explique inlassablement que ce mécanisme est un des moyens utilisés pour maintenir de très bas salaires. Et il s’efforce de populariser l’idée que le véritable employeur des nettoyeurs, c’est la RATP qui dicte sa politique aux entreprises de nettoyage à travers sa politique des marchés.

Ce travail, poursuivi chaque jour pendant trois ans, amène une syndicalisation massive, dans un milieu où l’adhésion au syndicat est conçue et vécue comme une démarche collective plus que comme un acte individuel. Le syndicat CFDT-RATP, peu habitué à de tels flux – parfois cinquante ou soixante personnes arrivent ensemble pour se syndiquer – a même du mal à les gérer.

D’abord les salaires

Le 18 mars 1980 se tient une assemblée de délégués. En suivant de façon attentive la situation dans l’ensemble des entreprises, les responsables du syndicat comprennent que les patrons envisagent de supprimer des postes ? ; ils ont déjà suspendu une tournée de nettoyage par jour, passant de quatre à trois. Des machines plus perfectionnées sont introduites un peu partout. L’objectif est clair : réduire le nombre de travailleurs. Il est difficile de se donner comme objectif le maintien de l’emploi. En effet, si les patrons publient des listes de licenciés, ceux qui n’y figureront pas seront pratiquement impossibles à mobiliser.

Lors de cette assemblée de délégués, un groupe d’une dizaine de travailleurs maliens est présent. Ils annoncent leur volonté de faire grève sur la question des salaires. La grève commencerait deux jours plus tard. Le syndicat constate alors que les salaires constituent le seul objectif sur lequel on puisse obtenir l’unité de tous. Au syndicat reviendra donc la tâche de lier les deux revendications, celle de l’emploi et celle des salaires.

Autre inquiétude : la grève pourra-t-elle tenir ? Elle commence le 20 mars. Dès les premiers jours, elle est générale et très structurée : les délégués du personnel y jouent un rôle important. C’est le résultat de trois ans de travail d’organisation. Piquets de grève sur les grands chantiers, dans les grosses stations de métro et dans les ateliers, auxquels les permanents CFDT participent car il faut éviter les heurts avec les quelques non-grévistes qui peuvent très vite devenir extrêmement violents. Assemblée générale des grévistes tous les matins à la Bourse du travail et comité de grève, qui regroupe tous les délégués du personnel tous les soirs pour faire le point et préparer l’assemblée générale du lendemain. C’est dans ces instances que sont mises au point les revendications et que sont suivies les négociations. Au bout de trois ou quatre jours, il est clair que la mobilisation est très forte. En face, les sociétés de nettoyage la sous-estiment sans doute car si elles acceptent de parler salaires, elles bloquent complètement sur la question de l’emploi, comme sur l’engagement de la RATP dans la négociation. Donc aucune proposition n’est faite sur les structures de sous-traitance. Le syndicat RATP élabore un dossier de presse très complet qui est envoyé à tous les médias. Il ne sera pas immédiatement relayé, mais aura un impact important quand la grève dépassera le simple cadre d’un conflit interne à une entreprise pour aller sur le terrain politique.

La grève se durcit et la situation devient de plus en plus tendue quand les stations de métro deviennent de véritables poubelles. Les politiques s’intéressent alors à la grève, en particulier Jacques Chirac, maire de Paris. On parle de danger sanitaire pour la population qui prend le métro, on s’interroge sur le droit des nettoyeurs à faire courir de tels risques aux honnêtes citoyens ? ; le pendant du discours actuel sur la « prise en otage de la population » et le « droit à la circulation » brandi contre les grèves de travailleurs des transports. Les sociétés de nettoyage font appel à des travailleurs extérieurs. Et, bientôt, le gouvernement envoie les CRS pour dégager les piquets de grève. Il faut passer à la vitesse supérieure.

C’est alors que le dossier de presse commence à être repris par les médias, ce qui permet que ne soient pas développés uniquement les arguments des patrons. Le syndicat RATP, de son côté, fait appel à la solidarité de toute la confédération, qui se mobilise, depuis les divers syndicats parisiens jusqu’au secrétaire général, Edmond Maire, en passant par la Fédération des transports qui joue un rôle important dans le conflit : la convention collective de la manutention ferroviaire – à laquelle les nettoyeurs sont rattachés – dépendant de son secteur, elle est associée à toutes les négociations.

La solidarité pour tenir

La solidarité joue pour tenir les piquets de grève sur tous les grands chantiers, d’abord pendant la journée, mais aussi pendant la nuit, pendant toutes les nuits. Les militants CFDT qui viennent en renfort reçoivent la consigne de ne jamais laisser les grévistes seuls face à la police. Si les forces de l’ordre « embarquent » ceux qui tiennent un piquet de grève, les militants doivent « se faire embarquer » avec eux et ne pas les quitter jusqu’à leur libération. Le Premier ministre de l’époque, Raymond Barre, est l’initiateur des lois d’exception anti-immigrés (les lois Barre-Bonnet-Stoléru 5) ? ; le contexte politique est donc très difficile. Il est également difficile de maintenir le contrôle total du syndicat sur les « renforts », le risque de noyautages politiques, avec toutes les dérives qu’ils impliquent, est très élevé. Mais le syndicat, à force de travail et de présence, y parvient. Durant toute la grève, il n’y aura aucun incident notable.

La solidarité matérielle se manifeste aussi. Une grève longue, cela veut dire une situation matérielle très difficile et beaucoup de souffrances pour des travailleurs qui n’ont pas de réserves financières. À un moment, certains ne viennent plus aux piquets de grève ou aux assemblées générales parce qu’ils n’ont plus de quoi manger. La solidarité prend d’abord une forme spontanée, artisanale et concrète d’apport de nourriture. Mais la situation devient rapidement ingérable. Il est donc fait appel à la solidarité financière. Beaucoup d’argent arrive par le biais de la CFDT et, aux environs du 20 avril, le syndicat RATP commence à le distribuer aux grévistes.

En même temps, des courriers sont envoyés dans toutes les mairies des villes où résident des grévistes, pour demander aux maires d’accorder des délais de paiement des loyers et la gratuité des cantines scolaires pour les enfants. Dans la plupart des cas, les réponses sont favorables. Contre toute attente, la situation matérielle des grévistes va plutôt en s’améliorant, la grève ne fléchit pas, le métro n’est toujours pas nettoyé et la solidarité augmente au sein de la population.

Dans la journée du 30 avril, les responsables des différentes sociétés contactent le syndicat et ouvrent des négociations. Elles se concluent dans la nuit. Sur les salaires, d’abord. La base de l’accord est le respect de la convention collective de la manutention ferroviaire pour tous les salariés, ce qui entraîne un relèvement des plus bas salaires. Mais cet accord implique surtout que, désormais, les nettoyeurs seront affectés à un chantier et ne seront plus déplacés en permanence. Chaque transfert entraînant un changement d’employeur et donc la perte de tout droit à l’ancienneté, aux primes, des complications sur les congés, etc. Dorénavant, les nettoyeurs voient leur situation se stabiliser. Ils obtiennent également des vêtements de travail et des gants, et des engagements sur l’amélioration des vestiaires.

Enfin, l’emploi est garanti pour tous sous une forme très originale. Il n’y a aucun licenciement, mais les patrons réduisent le volume de l’emploi pour tenir compte de la réduction du nombre de nettoyages des stations et de l’apparition de nouvelles machines : tous les travailleurs qui le souhaitent obtiennent le droit de rentrer chez eux six mois tous les deux ans, dont un mois payé au titre des congés payés, et ont la garantie de retrouver leur poste de travail à leur retour. Les volontaires peuvent ainsi conserver des liens forts avec leur famille et leur pays, tout en gagnant de l’argent en France. Cette clause, très inhabituelle dans les négociations syndicales des années 1970, ouvre des perspectives sur une autre politique de l’immigration, la régulation du travail saisonnier, l’immigration légale et temporaire, des pistes dont on ne reparlera plus par la suite. La question commence tout juste à être évoquée de nouveau aujourd’hui, mais plus par des sociologues et des économistes que par des politiques ou des syndicalistes.

Comme le demandait le syndicat, le protocole d’accord est signé par les douze patrons du nettoyage et par un représentant de la RATP. Celle-ci s’engage à ne plus jouer à la baisse et à tenir compte des niveaux de salaire des ouvriers dans la passation des marchés.

Pour tous les grévistes, c’est la victoire. Ils peuvent reprendre le travail, mais il faut, auparavant, remettre le réseau en état. Le syndicat CFDT-RATP conseille aux patrons de laisser faire les ouvriers. C’est ce qui se passe. Autour de leurs délégués, tous s’emploient à nettoyer stations et trains.

Le protocole d’accord contenait un avenant que le syndicat s’était engagé à tenir secret. Ce qu’il a fait. Aujourd’hui, trente ans après, les entreprises ont changé, les travailleurs et les syndicats aussi, les auteures de ce récit pensent donc pouvoir le rendre public : les quarante jours de grève ont été intégralement payés.

Cette grève des nettoyeurs de la RATP est très caractéristique des très nombreux conflits sociaux des années 1970. La combativité était grande, le militantisme aussi. Il ne faut pas s’y tromper : derrière une grève de ce type, ce sont des dizaines de militants acharnés, sur le terrain chaque jour, voire chaque nuit. Ce qui les a tenus debout, c’est le sentiment que l’organisation du travail et les formes de l’exploitation des travailleurs étaient en train de changer, sous leurs yeux, sous leurs pas, et qu’à force de travail, d’imagination et de réflexion collective, les travailleurs allaient avoir leur mot à dire dans ces changements. Toutes ces luttes étaient porteuses d’avenir. Un avenir qui n’est pas advenu.



1 Débutée le 16 décembre 2011 pour obtenir une revalorisation des salaires et une amélioration des conditions de travail, cette grève a duré onze jours, perturbant sérieusement le trafic aéroportuaire.

2 Une première tentative de syndicalisation à la CGT n’aboutit pas. Si la CGT est majoritaire chez les employés statutaires, il en est tout autrement parmi la main-d’œuvre immigrée, employée par les entreprises sous-traitantes. Tous les grévistes se syndiqueront ensemble à la CFDT.

3 À cette époque, il s’agit d’empêcher les groupes d’extrême gauche de venir recruter parmi les grévistes pour éviter toute forme de récupération.

4 Les nettoyeurs étaient, à parts égales, maghrébins (essentiellement algériens et tunisiens) et subsahariens (sénégalais, mauritaniens, maliens, originaires de la région du fleuve Sénégal). Ces derniers, surtout employés la nuit, n’en étaient pas à leur premier mouvement de grève puisqu’ils avaient participé à la lutte des foyers Sonacotra [voir article p. 120].

5 Lionel Stoléru, secrétaire d’État chargé des immigrés, et Christian Bonnet, ministre de l’intérieur du gouvernement de Raymond Barre, ont mené, à partir des années 1980, une politique d’une extrême rigueur à l’égard des immigrés que d’aucuns ont qualifiée de « chasse aux immigrés clandestins ».

Maraîchage : « Non aux contrats bidon ! » (1980)

Frédéric Decosse Sociologue, chercheur à l’Iris – chercheur associé au Cemca (Mexico)

[Plein droit n° 94, octobre 2012]

Avril 1980 : les travailleurs agricoles saisonniers marocains du Loiret se mobilisent pour réclamer le droit au séjour et au travail permanent. Soutenus par la CGT, ils mènent une grève pendant près d’un mois. Le mouvement s’éteint à la suite des divergences syndicales, mais il aura permis que les saisonniers soient pris en compte lors de la grande régularisation de 1981-1982.

« Frères immigrés qui travaillez en usine ou dans le bâtiment, notre lutte à nous ouvriers agricoles, c’est aussi la vôtre. Il n’y a qu’un seul patron et qu’une seule lutte 1. »

Plus qu’une histoire « officielle », ce qui suit est la reconstitution d’un fragment oublié des luttes de l’immigration, à savoir la grève menée par les saisonniers marocains sous contrat ONI 2 (Office national d’immigration) dans le Loiret au printemps 1980. Rivalités entre soutiens qui interdisent toute convergence entre le mouvement des Marocains et celui des sans-papiers turcs, bilan apparemment mitigé en termes d’avancées professionnelles et de titres de séjour obtenus à l’issue du conflit…, cette mobilisation n’est pas à proprement parler « exemplaire ». C’est sans doute ce qui explique qu’elle n’ait pas laissé de traces dans la mémoire collective. Mais c’est aussi là l’intérêt d’un objet historique dont l’analyse met au jour les rapports complexes que les syndicats français entretiennent avec le phénomène migratoire, a fortiori en période de chômage massif et de montée des discours et politiques xénophobes.

Fin des années 1970. La mise en place de l’aide au retour (le « million de Stoléru ») 3 prolonge la petite phrase de Chirac : « Un pays dans lequel il y a près d’un million de chômeurs, mais où il y a deux millions d’immigrés, n’est pas un pays dans lequel le problème de l’emploi est insoluble. » Cette équation, reprise deux ans plus tard par le Front national, constitue l’expression la plus nue de l’utilitarisme migratoire qui s’impose alors et culmine avec la loi Bonnet autorisant, à partir de janvier 1980, l’expulsion de l’étranger pour motif d’entrée et de séjour irréguliers, ainsi que sa détention préalable pendant sept jours. Parallèlement, les luttes de l’immigration se multiplient. Dans les foyers, l’autonomie s’affirme comme un trait marquant de l’action collective, tandis que, dans les entreprises, les syndicats restent incontournables. Les travailleurs migrants sont de ce fait une ressource dans la compétition que se livrent les centrales entre elles. Car, au moment où le mouvement des saisonniers est lancé dans le Loiret, l’« unité d’action », qui avait tant bien que mal prévalu entre la CGT et la CFDT depuis 1966, est remise en cause. En juillet 1979, la CFDT entérine la reconversion des bassins sidérurgiques de Longwy et Denain, synonyme de plus de 15 000 licenciements. La base ouvrière cégétiste perçoit ce geste comme une « trahison », un ressenti dont il faut tenir compte pour comprendre les rivalités syndicales lors du conflit de l’Orléanais en 1980.

La grève du Loiret n’est pas la première action collective des saisonniers étrangers contre le statut ONI. Soutenus par des militants du Mouvement des travailleurs arabes (MTA), ils ont déjà mené plusieurs actions en 1974-1975 (grèves de la faim, occupation de la Ligue arabe et de l’ONI) pour revendiquer la « carte de séjour et de travail » et la fin des « statuts spéciaux ». L’élément déclencheur de cette mobilisation est la suppression de la procédure administrative de « permanisation », permettant à un saisonnier sous contrat ONI de basculer sur un statut de séjour et de travail plus permanent. Alors que, jusqu’en juillet 1974, ces contrats servaient ainsi parfois de porte d’entrée « légale » sur le territoire, ils se transforment alors en un statut-prison dont les migrants ne peuvent s’extraire qu’à travers l’action collective.

Le conflit qui secoue le Loiret ne bénéficie cependant d’aucun acquis de cette précédente mobilisation, en raison de la dispersion des lieux de contestation et du renouvellement des soutiens. C’est là d’ailleurs une constante dans l’histoire des luttes des saisonniers ONI, puis OMI, qui, faute de disposer d’une mémoire protestataire collective, sont condamnés à réinventer chaque fois le rapport de forces susceptible de faire aboutir leurs revendications. Les luttes de l’immigration de l’époque vont toutefois constituer pour eux une source d’inspiration. Le conflit de la sidérurgie (1979-1980), la grève de la faim des ouvriers de la confection du Sentier (février-mars 1980) [voir article p. 178] et le débrayage des nettoyeurs du métro (mars 1980) [voir article p.184] sont des éléments qui vont indirectement jouer un rôle dans le déclenchement, mi-avril, du conflit du maraîchage.

Stratégies de clientèle

Avril 1980. Soutenus par la CFDT, les sans-papiers turcs, employés en masse dans l’agriculture du Loiret, revendiquent leur régularisation et établissent localement un rapport de forces avec l’administration sur la question du séjour des travailleurs agricoles étrangers, ce qui aide les travailleurs marocains saisonniers à poser leurs revendications. Ce second mouvement s’inscrit dans le prolongement de la grève de la faim menée quelques semaines plus tôt par les Turcs du Sentier, également appuyée par la CFDT. Dans le bras de fer avec le gouvernement engagé par la CFDT sur la question du travail au noir et de la régularisation des sans-papiers, l’agriculture orléanaise est appelée à constituer un nouveau foyer de contestation.

Alors qu’en 1974-1975, sans-papiers et saisonniers ONI étaient associés dans la lutte, précaires marocains et « clandestins » turcs mènent deux batailles séparées en 1980. Si la CGT et la CFDT s’opposent toutes deux au durcissement de la législation relative aux étrangers, sur le terrain, les mobilisations des ouvriers agricoles du Loiret sont prisonnières de leurs stratégies de clientèle. Sans vouloir nier l’existence d’une réelle éthique de conviction chez les militants de base, il est frappant de constater que le nombre d’adhésions engrangées et les résultats aux élections professionnelles suivantes sont mis en avant par les syndicats lorsqu’ils font le bilan de la lutte. Tandis que la CFDT s’enorgueillit d’avoir recueilli 3 000 cartes supplémentaires dans le Sentier, la CGT souligne de son côté que « 300 adhésions, ça compte » et reconnaît que les saisonniers marocains « ont permis de gagner des sièges aux prud’hommes et ont donc fait la différence ».

Comme lors de la grève de la faim du Sentier, la mobilisation du Loiret se structure sur la base d’un collectif autonome. L’émergence d’un « leader » en la personne de M. Echahbouni (surnommé « Moustapha CGT » par ses collègues) joue un rôle important dans la formation du collectif de grévistes et l’intermédiation avec la CGT, alors qu’il n’a « pas d’expérience syndicale, ni au Maroc ni en France ». S’il est composé exclusivement de saisonniers agricoles, le premier cercle se forme cependant en dehors des « fermes », la précarité statutaire et la dispersion spatiale rendant difficile toute organisation sur les lieux de travail. L’éclatement du collectif représente d’ailleurs un élément qui rompt avec le schéma protestataire « classique » des grèves d’OS, une spécificité de la mobilisation en milieu rural qui oblige les migrants à faire des lieux de vie et de sociabilité des espaces d’organisation.

Dimanche 20 avril 1980. M. Echahbouni et ses deux collègues de travail interpellent leurs compatriotes sur le marché. Une majorité de travailleurs consultés accepte de se réunir l’après-midi même au foyer Aftam de Saint-Jean-Le-Blanc qui héberge des Marocains originaires du Rif avec lesquels les saisonniers des « fermes » environnantes ont, pour certains, des relations de parenté. Quelques heures plus tard, 120 personnes sont ainsi rassemblées dans la salle commune du foyer de l’Île-de-Corse. Si M. Echahbouni est mandaté pour « tâter le terrain » auprès des organisations susceptibles de soutenir leur future mobilisation, le choix de la CGT s’impose rapidement car le syndicat a soutenu la lutte menée quelque temps auparavant par les résidents du foyer contre la hausse des loyers. En outre, l’Union locale organise deux jours plus tard un « meeting de solidarité et de lutte français-immigrés contre les lois Bonnet-Stoléru » auquel se rend une délégation de saisonniers. « Nous y sommes allés en masse pour réclamer un soutien, ce qui fut accordé », résume M. Echahbouni.

Forts de ce soutien, les saisonniers cherchent alors à élargir le groupe des travailleurs mobilisés. Car si les serristes des alentours d’Orléans sont les plus gros employeurs de main-d’œuvre, les maraîchers de plein champ de l’est du département emploient aussi des travailleurs saisonniers. C’est l’un des objectifs de la manifestation organisée le dimanche suivant à Jargeau. Pour le syndicat, l’événement a une double portée, comme le perçoit immédiatement un gréviste : « Si la CGT accepte de nous aider, c’est pour concurrencer la CFDT ? ; elle nous a fait croire que nous allions manifester notre solidarité avec les Turcs et en fait, elle nous a amenés à Jargeau pour démontrer qu’elle a aussi "ses petits immigrés". » Alors que les sans-papiers turcs sont rassemblés sous la halle du village, les saisonniers maghrébins défilent sur le mail, chacun scandant, non sans ironie, « Immigrés, solidarité ! ». Finalement, seule la délégation CGT, flanquée d’élus communistes, est reçue en mairie.

Le lendemain, la CGT dépose en préfecture une liste de 167 travailleurs saisonniers à régulariser. Si, de son côté, la CFDT est également engagée au niveau national dans une démarche de régularisation au cas par cas, elle refuse toutefois, dans un premier temps, la proposition de la préfecture de laisser à la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) le soin de recenser à la fois les sans-papiers turcs et les besoins des producteurs, ainsi que de centraliser les demandes de régularisation sur la base d’une promesse d’embauche. Cette orientation commune vers une résolution au cas par cas des deux conflits avance toutefois cachée sous le masque discursif de la recherche d’une hypothétique « solution globale » à laquelle chaque syndicat accuse l’autre d’avoir renoncé.

« Ça allait vite l’expulsion à l’époque »

Dimanche 5 mai. De 200 à 300 « contrats ONI » organisent une manifestation dans les rues d’Orléans aux cris de « Non aux contrats bidon ! » et votent la grève reconductible au cours d’une assemblée générale organisée dans la foulée à la Bourse du travail. C’est un tournant dans le mouvement, qui se déplace alors sur le terrain de la production à un moment où la saison bat son plein. Les revendications vont au-delà de la « simple » délivrance de cartes de séjour : requalification en CDI, meilleures conditions de travail, de logement, etc. La réaction du patronat est violente. Le 6 au petit matin, un serriste demande l’intervention des gendarmes qui entrent dans les chambres des grévistes, fouillent leurs effets personnels et les somment de reprendre le travail. Quatre grévistes, ayant semble-t-il répondu aux provocations patronales, écopent de un à trois mois de prison et risquent donc l’expulsion. M. Echahbouni est particulièrement visé : « Un jour on a vu arriver deux Marocains dans une grosse voiture. On leur a envoyé les flics du coin qui les ont contrôlés et les gars leur ont alors sorti leur carte de l’ambassade du Maroc. Une autre fois, j’ai été convoqué au commissariat. J’y suis allé avec des militants de la CGT. À l’intérieur il n’y avait que des flics en civil. Le commissaire m’a montré une lettre du préfet me donnant vingt-quatre heures pour quitter le territoire. Quand j’ai refusé de signer, il m’a dit : "C’est pas grave. Je t’attraperai dehors un de ces jours". C’est sûr que si j’y étais allé tout seul, ils m’auraient expulsé directement au Maroc. Ça allait vite l’expulsion à l’époque. »

Face à la répression, la lutte se déploie sur deux plans : un volet juridique tout d’abord, consistant en deux dépôts de plainte relatifs aux agressions subies et aux violations du droit du travail (insalubrité des logements, non-majoration des heures supplémentaires, non-paiement de la prime d’ancienneté et du repos compensateur, remboursement illégal de la taxe d’introduction ONI, retenues indues sur salaire, etc.), ainsi qu’en l’organisation de la défense des grévistes incarcérés ? ; un volet politique ensuite, afin d’amplifier et de médiatiser la lutte, par le biais de manifestations quotidiennes. M. Echahbouni se souvient : « On faisait des réunions à la CGT, on s’organisait. Il y avait des relais dans chaque zone, des types qui comprenaient un peu ce que c’était un syndicat, à quoi ça servait. […] On faisait des tracts en français et en arabe. On allait sur les marchés, sur les exploitations le soir […] On a bénéficié d’un soutien sans faille de la CGT. Ça ne veut pas dire qu’il n’y avait pas de réflexions par ci par là, des gens qui pensaient que le syndicat en faisait un peu beaucoup pour les saisonniers, mais bon, globalement, on a été appuyés à fond. […] La CGT nous apportait une expérience de la lutte, des connaissances en termes de droit et puis surtout mettait le conflit en lumière. Sinon, on aurait été la proie de la police tant marocaine que française. »

Un « coup de poignard dans le dos des travailleurs »

Avec la médiation des services départementaux de l’inspection du travail, les négociations débouchent sur de timides avancées comme la revalorisation des salaires conventionnels, ainsi que des engagements sur le paiement des heures supplémentaires et sur l’application du droit du travail. Sur la question du passage en CDI en vue d’une « permanisation », l’administration s’en remet aux employeurs. Alors que la CGT juge ces avancées insuffisantes et reconduit la grève, la CFDT signe, le 14 mai, un protocole d’accord avec la FNSEA et la préfecture, prévoyant la création d’une commission tripartite chargée d’étudier les demandes individuelles de régularisation des Turcs « travaillant depuis longtemps dans l’agriculture du Loiret » et bénéficiant d’un contrat de travail de douze mois. La CGT dénonce un « coup de poignard planté dans le dos des travailleurs ». La situation au niveau local n’évoluera plus. L’administration du travail et la préfecture reconnaissent, certes, que les contrats saisonniers sont utilisés dans le cadre de cultures permanentes pour remplir des tâches non saisonnières, mais elles se déclarent incompétentes pour requalifier les CDD en CDI en lieu et place du conseil des prud’hommes, ainsi que pour obliger les employeurs à demander la « permanisation » de leurs salariés.

Le conflit s’enlise malgré la radicalisation des modes d’action. À la suite des manifestations, les grévistes occupent les bureaux de la main-d’œuvre et de l’inspection du travail. Le 27 mai, après trois semaines de grève, la CGT organise un dernier baroud d’honneur. Environ 200 saisonniers manifestent à Paris devant le secrétariat d’État aux travailleurs manuels. Reçue par un collaborateur de Stoléru, la délégation réclame la délivrance d’une carte de séjour d’un an et la transformation des contrats ONI en CDI. Le surlendemain, alors qu’à Orléans les grévistes ont de nouveau investi les locaux de l’administration départementale du travail pour maintenir la pression, le secrétariat d’État aux travailleurs manuels réaffirme le principe d’examen au cas par cas des demandes de permanisation exceptionnelle déposées par les employeurs et s’engage simplement à en assurer le suivi. Cette fin de non-recevoir sonne le glas de la grève. La reprise du travail est votée le 30 mai.

Si peu de choses ont été immédiatement acquises, les conséquences de la grève dans le temps en font toutefois un mouvement unique en son genre. Sur le plan des conditions de travail tout d’abord, le rapport de forces a permis une renégociation de la convention collective et certains gros patrons ont été condamnés par le conseil des prud’hommes. Pour l’accès au séjour « permanent », la question est plus délicate, car il existe peu de données fiables quant au nombre réel de grévistes ayant obtenu un titre de séjour. Un tract de l’UL-CGT de janvier 1982 affirme que « la permanisation touchera plus d’une centaine de travailleurs du maraîchage » et que « sur 115 dossiers déposés, 53 sont d’ores et déjà acceptés ». De son côté, M. Echahbouni, qui tenait alors une permanence à la CGT et qui accompagnait ses camarades en préfecture, se souvient que « comme ils avaient toutes les preuves nécessaires (contrats de travail, fiches de paie), ils ont pu avoir leurs papiers quand les socialistes sont arrivés au pouvoir. Presque tous les grévistes ont été régularisés d’une façon ou d’une autre ».

La régularisation exceptionnelle de 1981-1982 a en effet ouvert deux voies d’accès au séjour. La première 4, classique, s’adresse aux sans-papiers munis d’un contrat de travail (M. Echahbouni obtiendra ainsi ses papiers grâce à une promesse d’embauche dégotée par la CGT dans les Bouches-du-Rhône). La seconde, plus inhabituelle et à ce jour inédite, s’adresse aux saisonniers et rétablit exceptionnellement la procédure de « permanisation » supprimée en 1974. La mise en place de cette seconde procédure découle directement de la mobilisation qui a secoué le Loiret un an et demi plus tôt, comme le laisse entrevoir l’exposé des motifs qui stipule que « du fait du caractère quasi permanent du travail effectué en France depuis plusieurs années par certains immigrés sous couvert de travail saisonnier, il apparaît équitable de permettre à ceux-ci d’échapper à la situation précaire qui est la leur » 5. Sur l’ensemble du territoire, elle permettra la délivrance de quelque 6 ?500 titres de séjour.



1 Tract CGT-FSM rédigé en arabe « On est tous concernés par la lutte des ouvriers agricoles marocains qui défendent leur dignité ! », juin 1980. Archives personnelles de M. Echahbouni. Traduction K. Kajja.

2 Office national d’immigration, devenu Office des migrations internationales (OMI) en 1988, puis Agence nationale de l’accueil des étrangers et des migrations (Anaem) en 2005, et Office français d’immigration et d’intégration (Ofii) en 2009.

3 En 1977, Lionel Stoléru, secrétaire d’État chargé des travailleurs manuels a mis en place un dispositif proposant 10 000 francs aux travailleurs étrangers volontaires pour quitter le territoire français et s’engageant à ne plus y revenir.

4 Circulaire du 11 août 1981 relative à la régularisation de la situation de certains étrangers, JORF, 25 septembre 1981.

5 Circulaire du 20 novembre 1981 relative aux travailleurs saisonniers étrangers, JORF, 15 janvier 1982.

« Frotter, toujours frotter, c’est fini, il faut payer » (2002)

Mogniss H. Abdallah Journaliste, agence IM’média

[Plein droit n° 87, décembre 2010]

Le 7 mars 2002, des femmes de chambre d’Arcade, sous-traitant du groupe hôtelier Accor, se lancent dans une grève illimitée. Jonglant avec les chiffres, les « mamas » africaines font valoir leurs revendications : baisse des cadences de travail, paiement de toutes les heures effectuées, alignement sur les salaires des autres femmes de ménage du groupe. Une lutte qui ouvrira la voie au combat général contre le travail en miettes.

À peine les voyageurs descendus du train, des équipes montent avec sacs poubelles, balais et serpillières dans les wagons pour les nettoyer avec dextérité. Il en va de même chaque jour dans les bureaux après le départ des employés, ainsi que dans les hôtels où les clients ne croisent les femmes de ménage que furtivement. Un évitement organisé qui semble fait pour rendre ces travailleurs « invisibles ». C’est souvent à l’occasion d’une grève « improbable » que le grand public découvre leur existence individuelle ou collective et leurs exécrables conditions de travail. Ce fut le cas pour les éboueurs africains à Paris en mai 1968, en pleine bourrasque étudiante, ou encore pour les nettoyeurs du métro au printemps 1980 [voir article p. 184], en pleine campagne pour la « revalorisation du travail manuel » : le gouvernement envisageait alors de substituer des travailleurs français aux immigrés et tentait une requalification toute sémantique des postes de travail : le balayeur se métamorphosait ainsi en « technicien de surface ». Dans les années 2000, des femmes de ménage en très grande majorité immigrées vont à leur tour faire parler d’elles par des mouvements de grève atypiques, et révéler la féminisation accrue de ce secteur du nettoyage 1.

Le 7 mars 2002, des femmes de chambre d’Arcade, sous-traitant du groupe hôtelier Accor, se lancent dans une grève illimitée. D’habitude réputées pour leur absence de « culture salariale », des « mamas » africaines en boubous donnent le tournis en jonglant avec des chiffres et force détails relatifs à leur exploitation. « On sait quand on commence, jamais quand on finit ! » ; « On n’a pas de salaire fixe, on ne sait pas combien on gagne à la fin du mois, parce qu’un jour c’est 6 heures, un autre c’est 3 heures. Et il n’y a pas de jours fixes », s’insurgent-elles, exigeant pêle-mêle le paiement immédiat des heures réellement travaillées, les primes dues qui manquent sur les fiches de paie, une baisse des cadences, un local, etc. Estimant qu’elles effectuent un plein-temps « caché », elles réclament d’être payées huit heures par jour, soit l’équivalent d’un temps mensuel plein. Revendications moins anecdotiques qu’il n’y paraît. En effet, outre le temps partiel contraint qui caractérise de plus en plus le travail des femmes en général, elles subissent de plein fouet une gestion fort pernicieuse des variations d’activité dans l’hôtellerie où, à la différence des bureaux dont la surface à nettoyer reste stable, le nombre de chambres et donc la charge de travail changent tout le temps en fonction du taux d’occupation. Au jour le jour, la « gouvernante » (chef d’équipe) leur donne donc le nombre de chambres à remiser, qui peut varier de dix à trente, selon un mode de calcul basé sur une moyenne de dix-sept minutes par chambre. Elles sont donc payées à la pièce (ou à la tâche) et non en fonction des heures figurant sur leurs contrats. Comme elles n’arrivent pas à tenir la cadence, soit elles font des heures supplémentaires non payées pour finir le quota de chambres qui leur a été assigné, soit on convertit les chambres non nettoyées en heures d’absence décomptées du salaire ! À cela s’ajoute l’inégalité entre les femmes de chambre d’Arcade et les « filles » employées directement par Accor. Bien qu’elles effectuent côte à côte le même travail, la différence de traitement est par trop flagrante : les salariées d’Arcade doivent faire 4 à 5 chambres de l’heure, celles d’Accor ont un quota fixe de 2,5 par heure soit 20 chambres en huit heures. Les payes varient de 610 à 1 ?220 euros ? ; les unes sont obligées de se cacher dans les toilettes des clients pour boire ou manger, les autres ont une pause déjeuner, etc. D’où un sentiment de « surexploitation » très fort parmi les femmes d’Arcade, vécu comme une humiliation permanente alimentée par le harcèlement de la « gouvernante » qui n’a de cesse de surveiller et de pousser à l’augmentation des cadences.

Derrière ses airs de « petit chef », elle est le pivot d’un système où coexistent, comme l’explique la sociologue Isabelle Puech, « différents niveaux d’exploitation salariale qui se structurent notamment autour de l’origine ethnique » : les « filles », plus jeunes, davantage au contact des clients, souvent d’origine espagnole ou portugaise, et les femmes de ménage africaines, plus âgées, pour la plupart arrivées en France au début des années quatre-vingt dans le cadre du regroupement familial et exerçant là leur premier métier salarié, à des postes « invisibles » (chambres, toilettes, locaux vides, etc.). L’incapacité de ces dernières à lire ou à comprendre leur contrat de travail serait l’un des principaux critères d’embauche chez Arcade. Quant à l’irrégularité du séjour, elle ne poserait guère de soucis. « Tu ramènes les papiers de ta grand-mère, ils vont t’embaucher ! » rigolent-elles. Toutes racontent les conditions d’embauche, le bouche à oreille, les candidatures spontanées, l’entretien initial au cours duquel mieux vaut paraître ignare, la condescendance affichée d’emblée, puis la brusque prise de fonction, la formation sur le tas et la découverte de la pénibilité du travail, l’absence de repos et déjà les premiers accidents, les soucis de santé (maux de dos, de reins, insomnie, fausses couches, etc.).

Une partie craque et disparaît du jour au lendemain, la majorité continue de longues années en serrant les poings. Certaines complètent ce travail par un deuxième boulot ailleurs, dans des bureaux en nocturne par exemple. Leur paie cumulée, aussi minime soit-elle, ne constitue pas comme on le dit un « salaire d’appoint » mais bien plus le revenu principal pour des mères seules ou avec des maris en situation précaire, et des aînées qui envoient de l’argent aux parents au pays.

« Même travail = même salaire ! »

Pour résister à la pression, il leur faut avant tout sortir de l’isolement sur leur lieu de travail et s’unir là où une gestion très individualisée du personnel rend difficile toute démarche collective. Au départ, elles ne se connaissent pas ou peu entre elles, et c’est avec une poignée de copines qu’elles se risquent à des protestations spontanées, sporadiques. Elles se rapprochent aussi des syndicats, dont la CFDT. La fin des années quatre-vingt-dix a bruissé d’initiatives de convergences entre chômeurs, travailleurs précaires et salariés garantis, sans-papiers et mal-logés. Parmi les femmes de chambre, il y a des Maliennes, Sénégalaises ou Mauritaniennes mal-logées, des sans-papiers aussi. Plusieurs hôtels du groupe Accor à Paris ont d’ailleurs été la cible d’actions coups de poing pour dénoncer sa collaboration avec la politique d’expulsions du gouvernement (location d’une aile de l’hôtel Ibis de Roissy, réservation de billets de train pour la rétention et l’acheminement des expulsés). Le nouveau syndicat Sud-Rail tente, lui, de développer une section nettoyage et aide déjà des travailleurs immigrés, hommes et femmes, qui lavent et briquent les trains pour la sous-traitance 2.

Mayant Faty, Sénégalaise, venue en 1981 rejoindre son mari, lui-même agent de nettoyage anti-graffiti à la SNCF, a commencé chez Arcade en 1989 « pour avoir un logement plus grand », et fut en 1992 parmi les « Maliens de Vincennes » mal-logés. Après dix ans de labeur, cette femme de chambre capte l’esprit de révolte ambiant, fait valoir son aspiration à la dignité, au respect. « Moi je gueule, on me paie, alors pourquoi pas les autres ? » Sud lui propose de devenir déléguée au comité d’entreprise d’Arcade. Dans un premier temps, elle hésite, considérant ne pas pouvoir défendre ses collègues correctement dans la mesure où elle ne sait pas encore bien lire et écrire. Puis elle se reprend : « Même si tu ne sais pas lire ni écrire, même si tu n’es pas capable de préparer un papier avant de parler aux gens, tout est écrit dans ton cœur. Donc il suffit de commencer et ça part tout seul ! »

Une fois élue déléguée en février 2001, Mayant Faty voit son contrat passer à temps plein (sept heures par jour), sans augmentation de sa charge de travail. Ce favoritisme douteux lui « met les boules ». Elle redouble d’ardeur dans sa volonté d’agir afin d’obtenir l’égalité pour toutes et tous. Sur son temps de délégation syndicale, elle entreprend la tournée des hôtels. Puis, avec des copines dispersées sur trois ou quatre sites différents, elle déclenche la grève. Seules trente-cinq personnes suivent, sur les 3 ?500 salariés d’Arcade, dont 800 dans l’hôtellerie. Sans grand impact sur les lieux de travail.

Les grévistes, épaulées par des syndicalistes et un collectif de solidarité, privilégient alors des actions d’éclat, interpellant directement la direction d’Arcade, mais aussi le donneur d’ordres, Accor. À la suite d’un saccage, huit femmes se retrouvent licenciées pour « faute lourde » et sous le coup d’une plainte pour « dégradations ». À cela s’ajoutent des pressions familiales. « Mon mari m’a beaucoup engueulée », raconte Gnima Seydi, une des licenciées déterminée à « ne plus se laisser faire ». Malgré quelques défections, le mouvement s’installe dans la durée et suscite l’attention de plusieurs médias, généralistes ou militants, qui dressent des portraits empathiques des grévistes et présentent avec clarté leurs revendications.

Le groupe Accor, une multinationale de 3 ?700 hôtels (Mercure, Novotel, Ibis, Formule 1, etc.) dans 90 pays, très à cheval sur son image de marque, s’inquiète de la mauvaise publicité occasionnée. Il prétend d’abord ne pas pouvoir s’immiscer dans la gestion du personnel de ses sous-traitants, ce qui serait considéré comme un « délit de marchandage ». Assez vite pourtant, il reçoit les grévistes afin de « rechercher ensemble les modalités de fin de conflit » 3. Mais le collectif de solidarité insiste : il veut des engagements publics précis. Interpellé lors d’une assemblée générale des actionnaires, le PDG Jean-Marc Espalioux déclare que si le recours à la sous-traitance est « inévitable », il se dit prêt à engager une réflexion sur la question, qui pourrait aboutir à la « réinternalisation » des femmes de chambre. Ces dernières pourraient alors travailler non plus pour des entreprises sous-traitantes, mais directement « en interne » pour le groupe Accor 4. Et le 3 décembre 2002, Accor adopte une charte sur « l’orientation des conditions de recours à des entreprises extérieures de nettoyage ». Des avancées de principe qui feront dire à des syndicalistes de Sud, déjà exténués : « Sur le fond du problème, on a gagné. 5 » Et il faut bien savoir terminer une grève…

Automne 2002 : l’action persiste autour des revendications des 22 femmes encore en grève. Des opérations conjointes avec des salariés du McDo de Strasbourg-Saint-Denis à Paris bloquent l’accès à des restaurants et à des hôtels. José Bové vient apporter un mouton pour un méchoui de solidarité. Les femmes, elles, préparent des repas qui alimentent la caisse leur permettant de tenir, avec environ 100 € chacune par semaine. Mais c’est avec soulagement qu’elles accueillent un projet de protocole d’accord soumis par Arcade. Celui-ci prévoit une baisse des cadences, l’augmentation des heures incluses dans les contrats à 130 heures par mois, la réintégration des licenciées, une indemnité de 4 000 euros pour chacune, et l’abandon de toutes les poursuites en justice. Une clause de confidentialité maintient une relative opacité autour de cet accord, réservé semble-t-il aux seules grévistes, empêchant une extension à l’ensemble des salariés. « Victoire » ? Syndicalistes et soutiens se montrent mitigés. Certes, les avancées sont indéniables, mais ces propositions ne retiennent pas le principe « Même travail = même salaire ». Elles n’alignent pas les cadences sur celles d’Accor et sont encore en deçà d’un vrai temps complet. Mais pas question de se substituer aux grévistes, qui discutent aussi beaucoup entre elles et décident, le 24 février 2003, en toute autonomie, d’accepter. Des moments de démocratie directe filmés avec tendresse par Ivora Cusack et Zaléa TV, restitués dans le documentaire Remue-ménage dans la sous-traitance sans éluder les hésitations et la distance – parfois même la gêne – entre femmes africaines, syndicalistes et soutiens 6.

Constatant qu’Arcade traîne des pieds pour l’application pratique de l’accord et que les conditions de travail des nouvelles employées tendent à empirer, Mayant Faty repart au front. Elle s’attire les foudres de la direction, qui la licencie le 11 mai 2004 pour « dépassement de ses heures de délégation syndicale ». S’ouvre alors un cycle de mobilisations pour sa réintégration, élargi à la question de la sous-traitance du nettoyage en général. Les recours juridiques ne donnent rien. Mais dix-huit mois durant, le collectif de solidarité reconstitué avec des militants diversifiés (AC !, Coordination des travailleurs précaires, syndicalistes Sud, CNT et CGT, inorganisés, etc.) manifeste chaque semaine devant Arcade avant d’aller bivouaquer pacifiquement dans le hall d’un hôtel du groupe Accor choisi un peu au hasard des convergences de l’instant, occasionnant des haltes inopinées devant des fast-foods en grève (« Nos enfants aussi travaillent là », dit Mayant Faty) ou d’autres hôtels touchés par un « mouvement social ». À bout, Arcade finit par proposer, en novembre 2005, une transaction financière, elle aussi confidentielle, à « la femme de ménage la plus célèbre de France ».

« Nettoyage = esclavage ! » ?

Le groupe Accor en retrouve-t-il son sourire publicitaire ? Pas sûr. Il a beau prétendre internaliser une partie du personnel de nettoyage 7 et changer de sous-traitants, les mots d’ordre popularisés par les grévistes d’Arcade retentiront à nouveau ici et là. « Frotter, frotter c’est fini, il faut payer » scandent ainsi une poignée de nouvelles grévistes en décembre 2006 au Novotel de la porte de Bagnolet, tambourinant sur leur éternel seau plastique tout en esquissant un pas de danse. Au bout d’une semaine, elles obtiennent satisfaction. D’une certaine manière, il y a eu transmission d’expérience : la lutte paie. Et s’avère formatrice : pendant la lutte, des « anciennes » ont appris à lire et à écrire et se sont initiées au droit du travail, notamment au sein du réseau Stop précarité. Une réplique militante, en quelque sorte, à la formation sur le tas.

Dans le nettoyage, les salarié·e·s ne bénéficient pas d’une réelle identité professionnelle, les savoir-faire et les techniques ne sont pas reconnus. La représentation du travail des femmes de ménage (et de certains hommes) n’a pas tout à fait rompu avec la sphère de la « domesticité », activité réputée gratuite et d’essence féminine. La place grandissante dévolue aux services aux particuliers (nounous, aides aux personnes malades ou âgées, etc.), en partie pour pallier les politiques néolibérales de réduction des services publics, ne va certainement pas réduire ce processus réservant aux étrangères les tâches considérées comme dégradantes, autrefois réservées aux « bonnes à tout faire » 8. D’où la fortune du slogan « Nettoyage = esclavage ». Excessif ? Peut-être. Il n’en demeure pas moins que les contrats de travail des femmes de chambre d’Arcade mentionnent la qualification « agent de service ». Étymologiquement, le mot « service » vient du latin servitium, qui veut dire esclavage, asservissement. La généalogie du mot renvoie au domestique qui, sous la Révolution française, n’a pas le droit de vote parce qu’il n’est pas autonome 9.

Pour leur part, les salariées immigrées du nettoyage ne tracent pas toujours une frontière nette entre activités salariées et tâches ménagères à la maison, vécues comme une source d’exploitation supplémentaire. En revanche, nombre d’entre elles perçoivent les services à la personne comme une pépinière de « vrais » métiers qualifiants (auxiliaires puéricultrices, infirmières, sages-femmes, etc.) et comme un levier de promotion sociale donnant accès à une formation professionnelle, non exempte toutefois de préjugés culturalistes. Dès qu’une opportunité se présente, elles la saisissent. Cela a été le cas pour des anciennes d’Arcade ainsi que pour des femmes de ménage lors de la « première vague » de grèves des travailleurs sans papiers, en 2008. Au bout de six mois de grève – elle aussi archi-minoritaire – avec occupation des locaux de la société Ma Net à Paris, les sept grévistes ont été régularisées. Il leur a fallu une promesse d’embauche et/ou un contrat de travail à temps complet. Ces Bécassine du xxe siècle, prétendument sottes, arriérées et sans bouche, se sont battues pour cela, et elles ont gagné, contribuant ainsi, à leur façon, au combat général contre le travail à temps partiel subi, le sale boulot « racialisé » et le travail en miettes.



1 À l’orée 2000, les trois quarts des agents d’entretien sont des femmes, majoritairement venues d’Afrique noire. 50 % des femmes immigrées étrangères (contre 14 % des femmes en général) travaillent dans la catégorie des « services divers » (hôtellerie, restauration, nettoyage de locaux, assistantes maternelles, gardiennes d’immeuble, coiffeuses, etc.). Cf. Isabelle Puech. in « Femmes et immigrées : corvéables à merci », Travail, genre et sociétés 2006/2, n° 16, La Découverte, 2006.

2 Cf. La Délégation, de Christophe Cordier, 35 minutes, printemps 2000, prod. Ateliers Varan.

3 Cf. L’Humanité, 22 avril 2002.

4 L’internalisation des femmes de chambre sera de fait, au-delà de ce groupe, une revendication constante qui aboutit parfois. Ainsi, en septembre 2013, à Suresnes (Hauts-de-Seine), une vingtaine de femmes de chambre et de gouvernantes en grève obtiendront leur intégration dans le groupe Louvres Hôtels, propriétaire des hôtels Campanile et Première classe dans lesquels elles travaillent (voir Libération du 4 septembre 2013, « À Suresnes, la lutte des femmes finit par payer », par Amandine Cailhol). Au même moment, les femmes de chambre et équipiers du palace Park Hyatt, place Vendôme à Paris se sont mis en grève pour réclamer un treizième mois et l’intégration au personnel de l’établissement (voir L’Humanité du 12 septembre 2013).

5 Christian Chedouba in « 27 femmes de ménage contre une multinationale », de Sonia Chikh et Jérôme Polidor, septembre 2002, www.lamare.org/83

6 Une nouvelle version de Remue-ménage dans la sous-traitance, 70 mn, est sorti fin 2010 en DVD multilingues. Cf. http://remue-menage.360etmemeplus.org

7 Cf. par exemple Cathy Kopp, DRH du groupe in Libération, 11 août 2004.

8 Une femme immigrée étrangère sur cinq travaille dans le secteur des services aux particuliers, selon l’Insee (chiffres 2 ?001 à partir du recensement de 1999).

9 Geneviève Fraisse in « Service ou servitude », L’Humanité, 16 octobre 2010.

Médecins étrangers : sortir de l’invisibilité (1995-2010)

Cyril Wolmark Maître de conférences à Paris-Ouest Nanterre La Défense

[Plein droit n° 92, mars 2012]

Numerus clausus et dégradation des conditions de travail en milieu hospitalier ont conduit à ouvrir grand les portes des hôpitaux aux médecins étrangers ou à diplôme étranger. Malgré leur statut subalterne, leur arrivée a déclenché la fronde. Retour sur quinze années de lutte pour un accès plein et entier à l’exercice de la médecine.

La médecine a été l’une des premières professions à imposer des restrictions d’accès aux étrangers. En 1892 est exigée la détention du diplôme français d’État de docteur en médecine. En 1933, la nationalité française devient une condition supplémentaire pour l’exercice de la médecine en France. Cette double barrière de nationalité posée à l’accès à l’exercice de la médecine va perdurer tout au long du xxe siècle. Elle n’empêchera pas les médecins étrangers et/ou à diplôme étranger de pratiquer leur art à l’hôpital, au bénéfice d’aménagements de procédure au demeurant fort limités. Il faudra en effet attendre les années 1980 pour voir évoluer tant les pratiques que les dispositifs juridiques de recrutement. La baisse du numerus clausus du concours de fin de première année, l’intensification et la dévalorisation du travail hospitalier laissent des postes vacants, réalloués aux médecins à diplôme étranger qui les occupent sous des statuts spécifiques : attachés associés, assistants associés (créés respectivement en 1981 et 1987) et, pour les médecins en formation, « faisant fonction d’interne » 1. Ces statuts n’accordent pas l’exercice plein et entier de la médecine : ces praticiens travaillent, théoriquement, sous la responsabilité d’un médecin dit senior même si, en réalité, ils font fonctionner les hôpitaux, notamment dans les spécialités et services délaissés.

En dépit de leur évidente utilité, la présence de médecins à diplôme étranger n’a jamais été considérée comme allant de soi par les médecins français 2. Pourtant le mouvement de lutte des médecins à diplôme étranger n’a pas été déclenché par une volonté de reconnaissance par leurs pairs, mais contre les premières attaques des pouvoirs publics. Un décret du 20 novembre 1991 cherche à réduire drastiquement la présence des « faisant fonction d’interne » dans les hôpitaux publics. Le mécanisme en trois temps du dispositif vaut la peine d’être rappelé car il sera souvent réutilisé : 1) les conditions de recrutement sont durcies, 2) ceux qui ne les remplissent pas peuvent demeurer en poste jusqu’à une date butoir (ici le 1er janvier 1994), 3) la date butoir est constamment repoussée en raison des « sérieux problèmes de fonctionnement » que la disparition de ces médecins occasionnerait 3. Vient ensuite une circulaire de 1993 réactivant un arrêté de 1989. Ces textes prévoient la division par trois de l’indemnité de garde des attachés associés, statut réservé aux médecins à diplôme étranger 4 ? ; cette circulaire demeurera toutefois lettre morte.

Les médecins à diplôme étranger entendent ainsi siffler les premières balles et une organisation de type syndical voit alors le jour à Rennes : le Comité des médecins à diplôme étranger (CMDE). Il s’agit vraisemblablement de la première organisation qui défende leurs intérêts. Créé au début des années 1990, le Comité dénonce les tentatives de discrimination salariale et revendique une intégration au corps médical de droit commun 5.

Peu de temps après, l’offensive se fait plus sévère : la loi du 4 février 1995 dite loi PAC crée, d’une part, un nouveau statut, celui de praticien adjoint contractuel (PAC). Pour en bénéficier, les médecins à diplôme étranger doivent réussir un examen, s’ils ont la chance d’en remplir les drastiques conditions d’accès. La loi interdit, d’autre part, tout recrutement de médecin à diplôme étranger qui n’a pas réussi cet examen, étant précisé que les sessions doivent se terminer en 1999. Dans les premiers mois de l’application de la loi, le renouvellement des contrats des médecins ne remplissant pas les conditions d’accès à l’examen semble largement compromis. On estime alors à plus de 4 000 (sur un total de 8 000) le nombre de médecins à diplôme étranger qui risquent de se voir interdits d’exercice soit à très court terme, soit à l’issue de la période d’examen. En raison de l’impossibilité de se passer d’eux pour faire fonctionner les hôpitaux publics, cette prévision ne sera pas réalisée. Néanmoins, les années 1996-1999 restent une période de précarité et d’incertitude sur le renouvellement des contrats. Du reste, certains médecins perdent leur emploi et, pour certains, leur titre de séjour.

Triptyque syndical

La situation provoquée par la loi du 4 février 1995 a conduit à une diversification de la représentation des intérêts des médecins. Schématiquement, trois organisations coexistent dans les premières années de lutte (1996-2000). Le CMDE, déjà évoqué et né avant la loi, porte des revendications assez radicales : intégration au corps des médecins de droit commun, refus du principe de « l’examen PAC », revalorisation de la carrière. Le Comité est très actif médiatiquement et juridiquement au moment de l’adoption de la « loi PAC ». Il introduit des recours contre les arrêtés et décrets d’application de la loi, en vain. Avec l’association des attachés associés, le CMDE organise une grève en octobre 1995. Si le mouvement est peu suivi, le recours à la grève est inédit ? ; il permettra l’ouverture de discussions avec le ministère de la santé.

Un autre collectif apparaît au cours de l’année 1997 : le collectif Metec (médecins étrangers à titre extracommunautaire). Le Metec (parfois écrit Metek ou Metecc selon les tracts et leur auteur) se crée à l’hôpital Marmottan à Paris. Marmottan est à l’époque une unité en pointe dans les traitements des toxicomanes, et son chef de service, le Pr. Olivenstein, une personnalité médiatique. La création du collectif répond à une double préoccupation : écarter la menace de congédiement qui pèse sur certains praticiens et éviter que des médecins algériens perdent leur titre de séjour alors que la guerre civile fait rage en Algérie. Des contacts sont pris avec le CMDE mais ils ne se concrétisent pas. Le collectif Metec a néanmoins des revendications assez proches de ce Comité : refus d’un examen humiliant pour des praticiens déjà en poste, intégration des médecins, reconnaissance de leur travail, égalité des droits. En revanche, la stratégie diffère un peu. Le Metec, tout en rappelant que la nouvelle loi s’inscrit dans une politique de démantèlement du service public hospitalier, en souligne aussi les accents xénophobes. La stratégie consiste à sortir la question des médecins à diplôme étranger du monde médical pour la porter sur le terrain des droits de l’Homme et de la discrimination.

Des liens sont noués avec différentes associations, notamment l’Association pour la protection du personnel médical réfugié en France (AMPSRF devenue depuis APSR) et le Gisti. Les associations contactées se rassemblent alors dans une Commission pour l’égalité des droits des médecins exerçant en France, regroupant notamment la Ligue des droits de l’Homme, Médecins du Monde, la Cimade et France Libertés. L’UFMIC-CGT est également partie prenante. Au titre des actions de la Commission, il faut mentionner un colloque à l’Assemblée nationale, en novembre 1998, au cours duquel, devant une salle comble, les aspirations des médecins à diplôme étranger et la position du ministère du travail du gouvernement Jospin 6 sont exprimées. La Commission parviendra à engager la discussion avec le ministère du travail et, indéniablement, la personnalité de certains de ses membres, tels que Joëlle Kaufmann, vice-présidente de la LDH et médecin, ou Marcel Legrain, fondateur de la néphrologie en France, lui a permis de se faire entendre et de porter certaines de ses revendications.

À côté du CMDE et du collectif Metec, naît un syndicalisme moins contestataire. En 1997, le Syndicat national des praticiens adjoints contractuels (SNPAC) se crée. Rappelons que le statut de praticien adjoint contractuel est inventé par la loi du 4 février 1995. Le syndicat entend l’améliorer et faciliter les passerelles vers des postes de « droit commun » à l’hôpital, notamment celui de praticien hospitalier (PH). L’acceptation d’une vérification des aptitudes imposée à des médecins déjà en poste constitue la divergence majeure entre le SNPAC et les autres. Pour le SNPAC, il n’est pas illogique de demander aux médecins à diplôme étranger d’attester leur compétence, alors que pour les autres syndicats, elle se prouve à la fois tous les jours et lors des renouvellements annuels des contrats les liant à l’hôpital.

L’organisation en triptyque des médecins à diplôme étranger, qui domine jusqu’aux années 2000, va se brouiller ensuite. Le CMDE perd peu à peu de son influence pour disparaître complètement vers 2002. Des associations plus catégorielles surgissent. Ainsi, sont représentés les médecins en attente d’autorisation d’exercice, les attachés associés, etc. Le collectif Metec s’institutionnalise en devenant un véritable syndicat : le Syndicat médical plus (SMplus) créé en 2000. Il sera ensuite intégré dans le Syndicat national des praticiens à diplôme hors de l’Union européenne (SNPADHUE) vers 2005, après deux années de sommeil. Des liens sont néanmoins noués entre le SMplus et les associations plus locales. C’est ainsi que le SMplus soutient la grève de la faim entamée par des membres du collectif des attachés associés en 2001 à l’hôpital Lariboisière. Le SNPAC, quant à lui, va se transformer pour devenir vers 2005 la Fédération des praticiens de santé (FPS).

Derrière les changements d’appellation, les créations, les fusions, les absorptions, les rapprochements, il reste en réalité deux orientations : l’une contestataire et mettant en avant des revendications tenant à la dignité et à l’égalité, incarnée par le SNPADHUE, l’autre plus proche de la négociation et du lobbying, représentée par la FPS. Ces deux courants sont désormais reconnus dans des commissions chargées de donner un avis avant la délivrance de l’autorisation ministérielle d’exercice de la médecine à des médecins à diplôme étranger. Cette reconnaissance ne s’est toutefois pas faite sur des bases très justes, le syndicat peu contestataire ayant gonflé les chiffres de ses adhérents sans que le ministère de la santé y trouve à redire 7.

L’activité syndicale a eu un poids non négligeable lors des discussions avec les ministères et avec l’Ordre des médecins. Mais les besoins de personnel médical, même en temps de réduction du service public de santé, sont restés importants. Les postes vacants ont bien souvent été comblés par les médecins à diplôme étranger sans que soient nécessairement respectées les règles et procédures de recrutement. La situation quotidienne a donc été largement régie par les pratiques locales dépendantes des directions d’hôpitaux et du poids des chefs de service. Un système de dérogation permanente et officieuse d’exercice hospitalier de la médecine en France par des praticiens diplômés à l’étranger a ainsi prospéré.

Principe de réalité

Ainsi, une loi du 27 juillet 1999, amendant le statut PAC, prend en compte les durées de service du médecin entre 1996 et 1999 pour l’accès à la médecine en France, alors même que le recrutement de médecins à diplôme étranger était interdit durant cette période. Cette bizarrerie juridique a du reste été répétée puisque la loi du 27 juillet 1999 interdisait tout nouveau recrutement après le 28 juillet et que les lois suivantes ont pris en compte les durées de service de médecins recrutés après 1999. Même s’il faut se méfier des chiffres souvent fondés sur des envois de questionnaires, une autre comparaison est étonnante. En 1995, à la veille de la première interdiction de recrutement des médecins à diplôme étranger, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees) estimait leur nombre à 7 ?500 8. Fin 2007, alors que le recrutement est juridiquement interdit depuis 1996 (sauf quelques centaines de places à partir de 2004), les médecins à diplôme étranger étaient près de 14 000 9 et plus de la moitié avaient été recrutés après 1999 10. Pourtant, une circulaire de la même année 11 proclamait que le principe de non-recrutement de personnel depuis 1999 « rest [ait] d’actualité et [devait] être scrupuleusement respecté ».

De cette rapide exploration des quinze dernières années de mouvement des médecins à diplôme étranger, on peut tirer quelques enseignements. D’abord, bon an mal an, la lutte des médecins à diplôme étranger a été victorieuse. Du risque d’exclusion de la moitié d’entre eux en 1995, l’autre moitié étant condamnée à un statut uniquement hospitalier, on est parvenu à une situation où la grande majorité a accédé à la plénitude d’exercice et où se dessine une perspective d’intégration de la totalité des médecins en poste. Un système de régularisation conduisant à l’accès à l’exercice plein et entier de la médecine a en effet été mis en place à partir de 2007, pour tous les médecins recrutés avant le 10 juin 2004, et la loi du 1er février 2012 permet un maintien en poste jusqu’en 2016 de tous les médecins recrutés avant 2010.

Plusieurs facteurs ont concouru à cette laborieuse victoire. Bien sûr, l’implacable nécessité de leur présence, une sorte de principe de réalité, a joué pour beaucoup dans leur maintien en poste. Mais d’autres éléments doivent être pris en compte. D’abord, un usage du droit assez intéressant. Au titre des revendications, le thème de la discrimination a très tôt été mis en avant par les syndicats de médecins à diplôme étranger. Ce thème a été indéniablement porteur. Cette revendication a conduit à la saisine de la Haute Autorité de lutte contre les discriminations (Halde) et à la délibération du 27 février 2006 qui a reconnu et dénoncé l’inégalité de traitement dont sont victimes ces médecins. La volonté de faire inscrire dans la loi, et non dans des circulaires, certains droits et certaines procédures est également remarquable. Le collectif Metec, à la suite de discussions avec les associations de défense des droits des étrangers, a revendiqué une régularisation des médecins ayant dix ans d’exercice, à l’instar de celle existant à l’époque pour les sans-papiers. Cette revendication a été prise en compte lors du vote d’une des lois relatives aux conditions imposées aux médecins à diplôme étranger pour l’exercice de leur art. On peut noter aussi la victoire remportée pour les médecins européens diplômés hors de la Communauté grâce à la pugnacité d’un militant, Pierre Vuarin, soutenant ces médecins. Se fondant sur l’arrêt Hocsman du 14 septembre 2000 de la Cour de justice des Communautés européennes, il a développé un argumentaire leur accordant l’exercice plein et entier de la médecine en France. Cette action a conduit, après la mise en place d’une cellule spécifique au ministère, à l’introduction, dans le code de la santé publique, de deux articles qui aménagent un dispositif particulier pour les médecins européens ayant un diplôme obtenu dans un État tiers. En revanche, l’utilisation des voies contentieuses a été plus parcimonieuse 12.

Surtout, il faut souligner que le processus d’organisation a largement contribué à la diffusion d’une image positive des médecins à diplôme étranger auprès de l’opinion. Ce faisant, ces médecins ont réussi à sortir d’un face-à-face déséquilibré avec leurs collègues à diplôme français qui, pour une partie, leur étaient hostiles 13, et avec leur ministère. L’existence de structures de défense des intérêts des médecins à diplôme étranger a permis finalement, indépendamment des rivalités et des dispersions syndicales, de sortir ces praticiens d’une invisibilité délétère.



1 Marc-Olivier Déplaude, « Une xénophobie d’État ? Les "médecins étrangers" en France (1945-2006) », Politix, 2011/3, n° 95, p. 207-231.

2 Sur le rôle des syndicats de médecins français à diplôme français, voir Déplaude, art. cit., p. 221 et s.

3 Alexis Dussol, « Clause de nationalité et médecine hospitalière », Revue de droit sanitaire et social, n° 2, 1996, p. 330-340. L’auteur est directeur d’hôpital.

4 Lucile Ettahiri, « Médecins étrangers : quel avenir en France ? », Plein droit n° 26, octobre-décembre 1994.

5 Lucile Ettahiri, art. cit.

6 Les actes du colloque n’ont pas été publiés. Une version numérique est accessible.

7 www.snpadhue.com/attachments/File/Archives_2009/A_VOUS_DE_JUGER_27_06_2008.pdf

8 Magali Coldefy, « 7 ?500 médecins à diplôme non européen dans les hôpitaux français en 1995 », Dossier Solidarité et Santé, Drees, n° 1, 1999, p. 49.

9 Plus de 7 ?500 médecins ayant accédé à la plénitude d’exercice (PAC et CSCT – certificat de synthèse clinique et thérapeutique) et 6 ?087 exerçant sous des statuts d’associés ou de faisant fonction d’interne. Sources : DHOS, Enquête sur les médecins à diplôme hors Union européenne, juin 2007, p. 5. Yves Lochard, Chrystel Meilland, Mouna Viprey, La Tête de l’emploi, Ires, 2006 (rapport pour la Dares), p. 51 et s.

10 Étude DHOS, p. 7.

11 Circulaire DHOS 2007/85 du 1er mars 2007.

12 Voir toutefois Conseil d’État, 6 juin 1997, CMDE et autres, n° 170316 ? ; Conseil d’État, 27 juin 2001, Gisti et autres, n° 223571.

13 Les principaux soutiens des médecins à diplôme étranger ont été les médecins et syndicats de médecins de disciplines souvent délaissées où ils travaillaient. Certains syndicats de disciplines symboliquement mieux placées sur l’échiquier médical ont en revanche pris publiquement position contre eux.

Parmi les luttes décrites dans cet ouvrage, certaines sont anciennes et remontent à l’immédiat après-guerre, voire à l’entre-deux-guerres ? ; quelques-unes sont récentes, parfois même non encore achevées, comme la mobilisation des sans-papiers lillois ? ; la plupart prennent place dans les années 1970 et 1980. Elles ont connu des audiences variables, elles ont été ou non couronnées de succès. L’ensemble ne prétend ni résumer les luttes des immigré·e·s des soixante dernières années ni en donner un aperçu représentatif. On n’y trouve en particulier pas trace, sauf de façon allusive et indirecte, à la lutte des « Saint-Bernard » de 1996, dont on peut penser qu’elle a marqué un tournant, ne serait-ce que par son caractère hypermédiatisé.

Mais au-delà du travail de mémoire, ces récits incitent à la réflexion. En les lisant, on est conduit à s’interroger sur ce qui a changé dans le paysage des luttes concernant l’immigration. Y a-t-il encore place, dans la société française actuelle, pour des mobilisations analogues, qu’il s’agisse des thématiques, des moyens d’action, des résultats obtenus ? Quel regard portera-t-on à cet égard, dans vingt ans, dans trente ans, sur les premières années du xxie siècle ?

Les thématiques autour desquelles se cristallisaient avant-hier et hier les revendications se sont transformées. La bataille pour l’égalité des droits entre nationaux et étrangers n’est certes pas gagnée, mais des progrès incontestables ont été accomplis, notamment en ce qui concerne les droits des travailleurs ou la protection sociale, voire même l’accès aux emplois dont beaucoup ont fini par s’ouvrir aux étrangers. Ces évolutions s’inscrivent dans le contexte d’une plus grande sensibilité à toutes les formes de discrimination. Elles ne concernent au demeurant que les étrangers qui sont « en règle » : les sans-papiers restent plus que jamais exclus de l’accès effectif à la plupart des droits, y compris de ceux dont ils disposent théoriquement.

L’ombre de la colonisation est toujours présente, comme l’a montré le long feuilleton du combat pour la décristallisation des pensions des anciens combattants. Mais elle pèse surtout sur le débat public et les enjeux de mémoire sans que ses liens immédiats avec la condition des personnes originaires de pays colonisés soient aisés à démêler d’autres facteurs de stigmatisation des étrangers.

Les grèves des travailleurs immigrés dans les usines, notamment dans le secteur automobile, longuement décrites dans cet ouvrage, appartiennent à un passé industriel manifestement révolu. En revanche, on peut voir dans la grève de plusieurs milliers de travailleurs sans papiers, lancée en 2008 avec le fort soutien de la CGT, l’écho, à trente ans de distance, de la lutte des sans-papiers du Sentier menée avec le soutien de la CFDT ? ; et la lutte des travailleurs saisonniers agricoles revendiquant un droit au séjour permanent est toujours d’actualité, comme en témoigne la création du Collectif de défense des travailleurs étrangers saisonniers dans l’agriculture (Codetras) en 2002. Parallèlement, de nouvelles formes d’exploitation sont apparues ou plus exactement mises sur le devant de la scène : « l’esclavage moderne », la traite des êtres humains, dont on ne parlait pas il y a vingt ou trente ans.

Bidonvilles, cités de transit, foyers : les luttes exemplaires menées sur ce terrain n’existent plus guère aujourd’hui que dans la mémoire de celles et ceux qui les ont menées ou accompagnées. L’actualité du logement, dans les années 2000, c’est l’évacuation forcée des terrains occupés par les Roms et autres étrangers les plus précarisés, ce sont les incendies qui ravagent des hôtels insalubres où l’on a entassé des familles immigrées pauvres ? ; ce sont tous ces mal-logés qui réclament à cor et à cri un toit décent en vertu du Dalo, ce nouveau « droit au logement opposable » bien chimérique, ou encore qui protestent contre les démolitions d’habitations dans les quartiers populaires.

La lutte contre le racisme, elle aussi, est toujours d’actualité, mais elle se déroule dans un contexte rendu plus complexe du fait que la cible privilégiée du racisme est désormais l’islam et que cette forme de rejet est légitimée par un discours public mettant l’accent sur le conflit supposé entre la religion musulmane et les « valeurs de la République ».

Qui se souvient des conditions dans lesquelles, en 1984, fut instaurée la carte de résident, un titre unique de séjour et de travail de dix ans, délivré et renouvelé de plein droit ? La « campagne pour la carte de dix ans », initiée par une poignée de militants du PSU, fut menée avec ténacité pendant plus de deux ans par un collectif d’associations et de syndicats avant de voir sa revendication emblématique transformée en promesse présidentielle, puis en disposition législative, grâce notamment au succès de la Marche pour l’égalité de 1983 qui l’avait relayée. Trente ans plus tard, que reste-t-il de cette mobilisation exemplaire ? Que reste-t-il, surtout, de cette grande avancée, après trente ans de réformes législatives ? Rien. La carte n’est plus attribuée « de plein droit » qu’à des catégories d’étrangers résiduelles ? ; pour l’immense majorité des autres, dotés de cartes de séjour d’un an, la précarité est redevenue la règle. Et tout le monde semble s’y être accoutumé, voire résigné. Car à la dégradation progressive des droits fait écho celle des revendications : comme assommé par les coups répétés portés, au fil des années et des alternances, aux acquis des années 1980, le monde militant bride ses mots d’ordre de peur de demander trop, dans une forme d’autocensure qui fait figure de renoncement. En 2014, réclamer le retour de la carte de résident telle qu’elle avait été conçue en 1984 apparaît à beaucoup comme réclamer la lune.

La revendication du droit de vote pour les résidents étrangers, portée depuis bientôt trente-cinq ans, n’a toujours pas abouti malgré les engagements solennels des uns et des autres. Elle continue à donner lieu à la signature de pétitions et à l’organisation, chaque année, d’une « votation citoyenne » : mais, au-delà de ce rite auquel nul n’ose renoncer, on ne constate aucun renouvellement des formes de mobilisation ni des forces qui réclament ce droit.

Qu’est-ce qui fait encore « courir les foules » ? Si l’on tente de dégager quelques luttes significatives, ces dernières années, est-ce qu’il ne faudrait pas constater justement qu’il n’y en a plus eu depuis les sans-papiers de Saint-Bernard, venant après la très forte mobilisation contre le projet de loi Debré qui a fait descendre des dizaines de milliers de personnes dans la rue sur le mot d’ordre : « non à la délation » ? Par la suite, la campagne sur les « délinquants de la solidarité » a mobilisé des foules… de signataires d’une pétition. Aujourd’hui, les sans-papiers ne font plus recette. Les Roms suscitent quelques soutiens très minoritaires, quelques communiqués ou tribunes de dénonciation. Aucune réelle mobilisation non plus autour des mineurs isolés, épaulés par des militants associatifs qui s’épuisent à se battre sans grand succès contre les départements qui refusent de les prendre en charge. Dans les centres de rétention administrative, des mouvements de révolte éclatent, rapidement circonscrits et réprimés. Ponctuellement, donc, des combats sont livrés. Mais il s’agit généralement de combats locaux dans lesquels la dimension humanitaire l’emporte souvent sur la dimension politique, d’actions de résistance visant à limiter la casse plutôt que d’actions offensives visant à faire triompher des revendications politiques. Par hypothèse moins visibles, sauf lorsque la presse s’en empare, ils sont de surcroît moins susceptibles d’avoir un effet d’entraînement qui pourrait susciter d’autres mobilisations.

Ce tarissement des luttes majeures va de pair avec un épuisement des formes classiques de mobilisation décrites dans ce livre, qui avaient notamment pour caractéristique d’être le plus souvent impulsées par les femmes et les hommes immigrés eux-mêmes. Les occupations de locaux publics ou privés ou d’églises ? Personne n’y prête plus attention, non plus du reste qu’à leur évacuation : elles échappent le plus souvent aux médias et même à ceux des militants qui ne sont pas physiquement sur les lieux. La grève de la faim ? On pourrait dire, de façon cynique, que là où il fallait vingt jours de jeûne pour émouvoir les foules et obliger les pouvoirs publics à réagir, il en faudrait quarante ou cinquante aujourd’hui. L’exemple du collectif des sans-papiers de Lille, rapporté dans cet ouvrage, où la grève de la faim semble s’inscrire dans les formes de négociation ritualisées avec la préfecture, reste à cet égard isolé. La grève ? Il y a eu, certes, celles des travailleurs sans papiers entre 2008 et 2010. Faute de résultats tangibles, ce mouvement, remarquable par la visibilité qu’il a donné au sous-salariat étranger, a fini par se déliter. Ce constat vaut pour l’ensemble du monde du travail où le recours à la grève se raréfie dans le secteur privé en même temps que la syndicalisation recule. Quant aux manifestations, elles sont considérées comme un succès par leurs organisateurs lorsqu’elles parviennent à réunir un millier de personnes. Pendant ce temps, les manifestations pro- et surtout anti-mariage pour tous font descendre dans la rue des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes.

La création du réseau RESF en 2004 a impulsé une forme de lutte inédite et efficace : inédite parce qu’elle ne mobilisait pas des militants mais de « simples » parents d’élèves et professeurs. S’agissant de familles, il était certes plus facile de susciter l’intérêt, l’émotion et la mobilisation, mais le fait est que le réseau a fonctionné de façon efficace. RESF a aussi su se servir de la presse pour construire une image positive de ces familles et faire admettre leur droit à rester en France, mais aussi pour légitimer les modes d’action des citoyens exemplaires sur lesquels s’appuie le réseau 1. Dix ans plus tard cependant, le modèle présente des signes d’usure, l’enthousiasme et la foi des débuts se sont parfois taris, les relais médiatiques se font de plus en plus rares, le rapport de forces avec les autorités n’est plus aussi souvent gagnant, la dynamique fonctionne au ralenti autour d’un noyau de militants motivés.

On peut aussi citer l’exemple du Calaisis où le soutien aux exilés des jungles ne se dément pas malgré la pression policière, et où il a donné naissance à des formes nouvelles de militance. À la réponse humanitaire apportée au début par de simples citoyens émus par la situation de ces migrants prêts à tout, y compris à vivre dans des conditions effroyables pendant de longs mois, dans l’espoir de pouvoir un jour franchir la Manche pour rejoindre l’Angleterre, s’est progressivement ajoutée une réflexion beaucoup plus large qui interroge la finalité des politiques migratoires menées en France et en Europe. Rencontres, réunions, formations, regroupement des ressources, échanges de compétences, de denrées ou de matériel sont autant de liens qui tissent, depuis le début des années 2000, un réseau de solidarité sans équivalent en France entre les habitants des différentes communes de la région. Aider les exilés, reconstruire les campements détruits sur ordre du préfet, collecter des vêtements et des couvertures, organiser des rencontres festives entre Érythréens, Afghans et Calaisiens, sont autant de façons pour les habitants et les militants de manifester leur solidarité, mais aussi de remettre en cause les dispositifs politiques et policiers qui sont à l’origine des situations qu’ils côtoient quotidiennement.

En dépit de ces quelques exemples de mobilisations originales, l’impression globale reste bien celle d’une baisse des exigences, d’un amoindrissement des capacités de revendication et de lutte. Une des causes se trouve sans doute dans un sentiment d’impuissance laissant penser que les combats sont voués à l’échec, qui refroidit la motivation des militants. Les combats décrits dans l’ouvrage n’ont pas tous été victorieux ? ; mais ceux qui les livraient partaient avec l’idée qu’ils pouvaient l’être, que le rapport de forces n’était pas nécessairement défavorable.

La question est alors de savoir à quoi tient ce rapport de forces défavorable qui dissuade de mener les combats et, lorsqu’ils sont engagés, qui fait qu’ils sont rarement victorieux. Parmi les causes avancées, certaines sont générales : elles tiennent au déclin du militantisme ou plus particulièrement des formes traditionnelles du militantisme, notamment sous l’influence des nouvelles technologies (il est tellement plus simple de pétitionner sur Internet que d’aller manifester…), et sans doute aussi à la « crise » qui engendre, en même temps que la crainte du lendemain, un repli individualiste et qui explique de la même façon le recul de la syndicalisation, de l’influence des syndicats et des luttes sociales. Mais d’autres causes sont spécifiques au champ de l’immigration. Il est évident que le consensus qui s’est mis en place et s’est progressivement renforcé au fil des années sur le caractère inéluctable de la « maîtrise des flux migratoires » et la répression de l’immigration dite clandestine est en grande partie responsable de ce découragement. Lorsque la droite est au pouvoir, quelques marges d’action sont encore possibles. Mais lorsque c’est la gauche qui gouverne et qu’elle pratique la même politique que la droite, il faudrait un mouvement social infiniment plus puissant qu’il ne l’est aujourd’hui pour avoir une chance d’infléchir la politique gouvernementale.

La tentation est forte, dans ces conditions, de se replier sur d’autres champs de bataille : les prétoires – ou d’en appeler à des autorités indépendantes dont on pense qu’elles seront mieux à même de faire pression sur le pouvoir. Le recours au juge, que ce soit au niveau national ou européen, peut s’inscrire dans une stratégie politique visant à dénoncer les textes attentatoires aux droits fondamentaux ou les pratiques illégales, puis à contraindre les gouvernements à modifier ces textes ou à mettre fin à ces pratiques, comme en témoignent les combats contentieux menés notamment à l’initiative du Gisti depuis le début des années 1970 2. Mais, de plus en plus fréquemment, la voie contentieuse apparaît comme le substitut d’un combat politique qu’on renonce à mener faute de combattants ou parce qu’on a conscience qu’il est voué à l’échec. Compter sur le juge ou sur le Défenseur des droits pour tenter de rétablir l’équilibre face au pouvoir, c’est bien signer un aveu de faiblesse. Ces institutions « indépendantes » ne sont du reste pas en mesure – à supposer qu’elles y soient enclines – de contenir une évolution qui fait consensus au sein de la classe politique comme dans de larges fractions de la population.

Lorsqu’un collectif d’ONG françaises, européennes et internationales porte plainte contre l’armée française pour avoir délibérément omis de porter secours à des migrants à la dérive en Méditerranée, provoquant ainsi la mort de soixante-trois personnes, il sait bien que les chances que cette plainte aboutisse sont minces. Mais quelle autre voie est-elle ouverte pour lutter contre une politique européenne meurtrière ?

Puisqu’on évoque l’Europe, un autre facteur explique la difficulté des mobilisations : le changement d’échelle des luttes à mener. La condition des étrangers en France n’est plus la seule source d’inquiétude : le sort des migrants qui tentent au risque de leur vie de parvenir jusqu’aux frontières de l’Europe est devenu aujourd’hui une préoccupation majeure pour les militants de la cause des étrangers et des droits de l’Homme en général. Or la mobilisation au niveau européen se heurte à des obstacles organisationnels considérables. Même si des efforts importants et couronnés de succès – on pense à Migreurop – ont été faits pour coordonner la lutte entre associations et ONG issues de différents pays, les répertoires d’action sont encore plus limités qu’au niveau national. Les grèves, les réunions, les manifestations sont à l’évidence bien plus difficiles à organiser au niveau international. Les forums sociaux, européens et mondiaux, ont permis au cours des années 2000 d’inscrire les luttes sociales à l’agenda international. Ils sont aujourd’hui moins dynamiques et peu relayés par les grands médias qui s’en étaient saisis comme d’une nouveauté sympathique. Et surtout : contre qui faut-il se battre, sur qui faut-il faire pression, alors que les instances décisionnelles sont tellement diffuses ?

Reste bien sûr la parole : dénoncer les méfaits de politiques absurdes, rappeler les principes et valeurs qu’elles foulent au pied, tenter de promouvoir des modèles radicalement différents… Mais avec quelle chance de convaincre, d’émouvoir, de faire réfléchir, d’entraîner ? Faire bouger le consensus qui s’est créé autour de discours et de politiques migratoires empreints de « fermeté » et de fermeture semble un bien fol espoir ! En tout cas dans l’immédiat, et même à court ou moyen terme.

Pourquoi dès lors continuer d’user de la parole ? N’est-ce pas « faire comme si » elle avait un pouvoir ? Se bercer d’illusion ?

On peut cependant renverser l’interrogation, et se demander : comment ne pas le faire ? Celles et ceux qui s’indignent aujourd’hui, manifestent de la solidarité avec des exilés ou des sans-papiers, s’obstinent à chercher des voies pour enrayer la machine, le font parce que cela a du sens à leurs yeux : pour qu’il ne soit pas dit que les politiques qui les écœurent se mènent avec leur accord et en leur nom.

Leurs expériences et leurs travaux peuvent sembler vains. Mais l’ensemble de ce corpus, textes, recueils de témoignages, livres noirs, analyses, films, émissions, etc., sont autant de graines semées, et finalement d’entreprises de déconstruction des idées toutes faites et des certitudes collectivement partagées. Qu’elles se heurtent aujourd’hui aux murs d’une conception du monde qui organise la barbarie n’empêche pas qu’elles constituent le terreau d’une prise de conscience à venir – ?qui sait.

Ce sera peut-être le noyé de trop en Méditerranée, la séparation d’un père et de ses enfants, l’insupportable condamnation à mort d’un demandeur d’asile renvoyé dans le pays qu’il avait fui, le énième incendie d’un lieu où des femmes et des hommes auront été maintenus enfermés juste parce que leur aura été refusé l’accès à un territoire… De simples faits divers ont ainsi renversé des dictatures et opéré un tournant radical dans l’évolution de sociétés installées depuis des décennies dans des systèmes qui paraissaient indéboulonnables.

Le tournant ne se produira peut-être jamais. Ou peut-être viendra-t-il d’un élément sans rapport direct avec les phénomènes migratoires. Un élément qu’aujourd’hui nous sommes incapables d’imaginer. Tout d’un coup ou peu à peu, les justifications des politiques de répression des migrants apparaîtront sans fondement.

Dans la mémoire des luttes, le germe des luttes de demain ?



1 Cf. Émilie Roche, « RESF et la construction médiatisée de la figure des parents d’enfants scolarisés », in Figures de l’étranger. Quelles représentations pour quelles politiques ?, Gisti, coll. Penser l’immigration autrement, avril 2013.

2 Voir les actes du colloque organisé par le Gisti pour le trentième anniversaire du « grand arrêt » Gisti : Défendre la cause des étrangers en justice, Dalloz-Gisti, 2009.

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Dernier ajout : lundi 23 décembre 2019, 22:56
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