Édito extrait du Plein droit n° 99, décembre 2013
« Rom, n. et adj. : infra-étranger »

Quand l’indifférence tue

ÉDITO

Du 14 au 22 novembre 2013 s’est tenu le procès, devant le tribunal correctionnel de Paris, de l’incendie de l’hôtel Paris- Opéra qui a fait 24 morts et 50 blessés. Parmi ces victimes, des familles étrangères en situation administrative précaire (en cours d’instruction de leur demande d’asile ou de demande de régularisation), placées dans cet hôtel par le Samu social de Paris dans le cadre du dispositif d’hébergement d’urgence. Dans le prétoire, il n’y a pourtant que quatre prévenus : le veilleur de nuit, sa compagne d’alors dont le geste provoquera l’incendie – elle jette sous l’effet de la colère des vêtements sur des bougies allumées au sol – et les gérants de l’hôtel, parents du premier. Ils sont poursuivis pour homicide involontaire et risquent entre 3 et 5 ans de prison. Les peines encourues sont plus lourdes pour les gérants car il leur est reproché d’avoir manifestement dérogé à des règles de sécurité liées à la prévention du risque incendie. Le Samu social et les pouvoirs publics, ici la préfecture de police, sont les grands absents de ce procès.

Ce drame, jugé plus de huit années après les faits, interroge les conditions d’hébergement des familles précaires, souvent étrangères parce que leur situation ne leur permet justement pas de travailler ; il est le signe, si ce n’est d’un désintérêt, à tout le moins d’une insuffisance de prise en charge de la question du logement des migrant·e·s. C’est en ce sens que le procès était attendu du côté des associations. Pour les victimes aussi, il s’agissait, au-delà de la compréhension des faits, de dégager les vraies responsabilités dans cet incendie meurtrier. Ainsi selon maître Henri Leclerc, avocat de l’Association des victimes de l’incendie de l’hôtel Paris-Opéra (Avipo), les prévenus « sont bien entendu responsables, ce sont des marchands de sommeil. Mais la préfecture et le Samu social ont tout de même une responsabilité morale et politique importante. Il était possible d’éviter cette catastrophe et on ne l’a pas évitée ».

À défaut de place dans les centres d’hébergement d’urgence, le Samu social utilise des hôtels parisiens pour loger des couples avec des enfants. C’est une manne pour les hôteliers : cela leur permet d’obtenir un taux d’occupation atteignant les 100 % sans que les autorités compétentes soient toujours attentives aux conditions de sécurité et de salubrité des lieux. Ainsi le jour du drame, 57 personnes avaient été logées à l’hôtel par le Samu social. Si les premiers étages étaient réservés aux touristes, les autres étaient composés de chambres vétustes, prévues pour deux personnes, mais sur-occupées. Le Samu social payant pour chaque personne, il est alors tentant pour les hôteliers de se transformer en marchands de sommeil... La collectivité assume donc un système coûteux qui porte atteinte à la dignité d’hommes et de femmes déjà fragilisées par leur précarité.

Les expertises qui ont précédé le procès ont révélé, outre la sur-occupation des chambres, plusieurs manquements aux normes de sécurité, comme l’absence d’issues de secours ou le fait que le veilleur de nuit n’avait bénéficié d’aucune formation à la sécurité. La nuit de l’incendie, il n’avait pas su utiliser les extincteurs et n’avait pas songé à appeler immédiatement les pompiers, alors qu’il était sous l’emprise de l’alcool et de la drogue. Si, peu de temps avant les faits, une inspectrice « sécurité » de la préfecture avait visité les lieux, les témoignages mettent en évidence le peu d’attention portée aux personnes logées dans ce type d’hôtels et la façon dont certains gérants prennent soin de masquer la misère pour faire bonne impression [1]. C’est ce manque de vigilance et de suivi qui aurait dû être au cœur de ce procès et qui est reproché à la préfecture et au Samu social. C’est ce qui a amené le Gisti à suivre cette affaire dramatique de près [2], en aidant les victimes à se constituer en association et à se fédérer avec d’autres habitant·e·s d’hôtels sociaux et de logements insalubres. En dénonçant un système dans lequel on abuse de la vulnérabilité de personnes qui n’ont d’autre choix que d’accepter ces hébergements et où les pouvoirs publics concernés (préfecture, État, mais aussi Samu social...) n’assument pas pleinement les responsabilités qui sont les leurs, celles-ci n’étant pas égales par ailleurs.

À l’heure où nous publions cet éditorial, nous ignorons quelle sera l’issue du procès pénal pour lequel le Gisti a décidé de se porter partie civile [3]. Cette intervention s’inscrit dans la continuité de ce que nous avons toujours regretté, à savoir la dégradation importante de tous les aspects des conditions de vie des étrangers au seul motif de leur situation administrative. Elle participe aussi de notre action pour faire reconnaître les droits sociaux des étrangers, au rang desquels le droit à un hébergement digne [4].




Notes

[1Voir le témoignage de M. Adama Koné, « La mémoire meurtrie », Georges & Lorette, le magazine indépendant du 9e arrondissement, n° 2, novembre 2013.

[2Le 17 avril 2005, le Gisti, avec d’autres associations, publie un communiqué relayant l’appel à une veillée de solidarité aux côtés des victimes. Le 19 avril de la même année, plusieurs organisations, dont le Gisti, appellent au relogement et à la régularisation des survivants de l’hôtel Paris-Opéra et réclament une politique sociale de logement.

[3Le tribunal rendra sont jugement le 23 janvier 2014.

[4Merci à Delphine d’Allivy Kelly pour ses conclusions de partie civile pour le Gisti dans le procès correctionnel de l’incendie de hôtel Paris-Opéra.


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Dernier ajout : lundi 7 avril 2014, 21:05
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