Article extrait du Plein droit n° 90, octobre 2011
« Réfugiés clandestins »

Solidarité avec les travailleurs immigrés ?

Anne-Sophie Bruno

maîtresse de conférence, université Paris 13, CRESC-CRH
Dans les années soixante-dix, les mobilisations de femmes et d’étrangers mettent en lumière la question des conditions de travail. La CFDT, particulièrement représentative du syndicalisme de ces années-là, profite de ces luttes pour intégrer les travailleurs étrangers et leurs revendications. Mais les résolutions nationales peinent à dépasser le stade des... bonnes résolutions et ne parviennent pas à se concrétiser dans de véritables mobilisations. À qui la faute ?

Avec l’aimable autorisation de Génériques. Catalogue sur www.odysseo.org Les années 1970 voient se multiplier les mobilisations mettant en jeu des travailleurs immigrés. Aux côtés de conflits emblématiques comme celui de Peñarroya, des Câbles de Lyon ou de Girosteel se développent nombre de grèves d’OS de l’industrie, de saisonniers ou d’ouvriers du nettoyage.

Dans ces mobilisations, les questions de santé et de conditions de travail occupent une place centrale. Centrale pour les étrangers en lutte, où elles se mêlent à des revendications plus classiques, notamment salariales, et à des revendications spécifiques en termes de régularisation administrative, qui prennent une acuité particulière à mesure que l’évolution de la conjoncture économique s’accompagne de restrictions du droit au séjour et au travail. Mais ces mobilisations sont aussi centrales pour la société française, qui découvre la question des conditions de travail par le biais des mobilisations de femmes et d’étrangers : les luttes de ces catégories de main-d’œuvre, souvent jugées en marge du marché du travail, jouent en effet un rôle essentiel dans l’apparition et la popularisation du slogan « la santé n’est pas à vendre », et de son corollaire « la santé pour tous », caractéristiques des années soixante-dix. La CFDT, particulièrement représentative du syndicalisme né dans la mouvance de Mai 1968, se fait l’un des principaux défenseurs de ces revendications sur les conditions de travail. Il s’agit ici d’opérer un retour sur ce moment particulier et sur l’attitude adoptée par les organes confédéraux et fédéraux de la CFDT à l’égard de ces mobilisations. Celles-ci apparaissent en effet comme l’occasion pour l’organisation cédétiste de procéder à l’intégration syndicale des travailleurs étrangers et de leurs revendications.

Les mobilisations de travailleurs étrangers trouvent une certaine résonance dans le milieu syndical, qui crée des structures spécifiques pour s’adapter à ces mobilisations d’un genre nouveau. Au sein de la CFDT, cette tâche est confiée au Secrétariat national aux travailleurs immigrés, créé en 1966, mais dont l’activité se développe surtout à partir de la fin de l’année 1971 et débouche, en 1973, sur l’élaboration de la première plate-forme des revendications immigrées [1]. Ces initiatives s’inscrivent dans un contexte d’éclosion d’associations de soutien aux étrangers, comme le Gisti qui voit le jour en 1972, ou plus tard le Comede, créé par la Cimade en 1979. Elles ont pour point commun la volonté de constituer un vaste réseau permettant la circulation de l’information sur les travailleurs immigrés.

Caisse de résonance

À la CFDT, le Secrétariat confédéral aux travailleurs immigrés met en place, à partir de la fin 1971, une Commission nationale des travailleurs immigrés, qui réunit périodiquement les représentants « travailleurs immigrés » des différentes fédérations professionnelles et des unions départementales ou régionales. La constitution de ce réseau est destinée à faciliter l’élaboration d’un discours sur les conditions de travail des étrangers aussi proche que possible des réalités du terrain. Le Secrétariat confédéral aux travailleurs immigrés s’appuie ainsi sur les expériences dont lui font part les unions locales et les fédérations pour produire un ensemble de documents destinés aux travailleurs immigrés, qu’il s’agisse de tracts en langue étrangère ou d’un guide des droits des travailleurs étrangers, mais aussi aux militants français, notamment au moyen de tracts destinés à expliquer les revendications immigrées.

Pour la CFDT, l’attention portée aux luttes de travailleurs étrangers s’opère de façon presque naturelle, s’insérant dans la stratégie syndicale défendue alors par la Confédération. Le soutien aux travailleurs immigrés apparaît en effet comme l’une des facettes de l’impératif de syndicalisation de « l’autre classe ouvrière », préoccupation centrale de l’organisation cédétiste depuis le début des années 1960 [2]. Par cette volonté d’intégrer les marges de la classe ouvrière, la centrale syndicale entend à la fois affirmer la nécessité de s’adapter aux évolutions du capitalisme, mais aussi marquer sa différence par rapport à sa grande concurrente, la CGT, dont le succès s’est fondé sur la syndicalisation du cœur de la classe ouvrière, incarné par la figure de l’ouvrier qualifié. Cette position particulière dans le paysage syndical français constitue ainsi un atout pour la Confédération qui tire partie de l’argument de la nouveauté pour attirer au syndicalisme des catégories de main-d’œuvre, et des secteurs d’activité, jusque-là restés en marge du mouvement syndical. La CFDT peut également faire valoir son attachement à une stratégie syndicale fondée sur le primat donné à l’action locale, par le biais des sections syndicales d’entreprise, qui gardent un large pouvoir d’initiative dans la conduite des grèves.

Si tous ces éléments constituent autant d’arguments dont la Confédération réussit à se prévaloir pour gagner à elle les travailleurs étrangers en lutte [3], l’ensemble de ces initiatives bute cependant très vite sur une difficulté récurrente : comment rendre compte de ces mobilisations sans enfermer la réflexion dans un discours sur les seuls étrangers, centrés sur des revendications spécifiques, comme la question du logement ou des papiers d’identité ? Tout au long des années 1970, les responsables CFDT insistent sur la nécessité de faire de la question immigrée une caisse de résonance pour des revendications plus générales sur le fonctionnement du marché du travail. « En mettant l’accent sur les travailleurs les plus scandaleusement exploités, qu’ils soient immigrés, gens de maison, salariés agricoles ou manœuvres, nous agissons pour l’ensemble des travailleurs, y compris les moins défavorisés. [4] » Ces résolutions semblent toutefois être restées largement lettre morte.

La CFDT échoue à mettre en place un véritable discours d’ensemble sur la situation des travailleurs étrangers. L’impression qui ressort de la consultation des archives fédérales et confédérales est celle d’un immense gouffre entre les mobilisations locales de travailleurs étrangers, qui mettent en jeu nombre de militants cédétistes, et le travail réalisé au sein du Secrétariat confédéral aux travailleurs immigrés. Le Secrétariat peine en effet à faire remonter et à articuler, au sein de la Commission nationale des travailleurs immigrés, les revendications sur les conditions de travail des étrangers et la plate-forme des revendications immigrées qu’il élabore reste cantonnée au niveau des idées générales, sans relais réel sur le terrain et sans qu’on y trouve trace des mobilisations concrètes, pourtant nombreuses dans tous les secteurs d’activité.

Ces difficultés s’expliquent tout d’abord par l’absence, au sein de la Commission, d’un certain nombre d’acteurs centraux, comme la fédération de la chimie et, dans une moindre mesure, celle du bâtiment. Dans les travaux de la Commission nationale, l’Union des fédérations de la construction et du bois reste en effet largement en retrait, alors qu’elle couvre le principal secteur d’emploi des étrangers. Le bureau exécutif de l’Union a certes décidé, en mars 1972, de mettre en place une commission fédérale des travailleurs immigrés. Mais, dès la première réunion prévue en octobre, l’affaire est mal engagée puisqu’au terme de deux relances, seules deux régions ont désigné leurs délégués [5]. Malgré ces difficultés initiales, la commission fédérale se réunit à intervalles réguliers de fin 1972 à fin 1974.

Les débats mettent toutefois au jour d’importantes tensions internes, dont les résolutions adoptées en 1973 témoignent. La majorité des représentants du bâtiment fait alors preuve d’une certaine méfiance à l’égard de la main-d’œuvre étrangère, n’excluant pas le principe d’une fermeture des frontières en cas de retournement de la conjoncture. Ces réticences à se saisir de la question immigrée reflètent les difficultés d’implantation de la CFDT dans le gros œuvre et les travaux publics, où les travailleurs étrangers sont majoritairement concentrés et où la mobilité des travailleurs, au gré des chantiers, se révèle peu favorable à la syndicalisation. Le fonctionnement de la commission immigrés du bâtiment est également mis à mal par la crise, qui provoque le départ des membres de la commission, dont une grande partie a quitté la France ou a changé de secteur d’activité [6]. Faute de renouvellement des membres, la commission cesse ses activités à la fin de l’année 1974. Ces dissensions sur la question immigrée ne sont pas propres à la fédération du bâtiment mais émaillent toutes les discussions de la Commission nationale.

Les questions de structure syndicale expliquent pour une bonne part les difficultés à faire des mobilisations d’étrangers un tremplin pour une réflexion générale sur les conditions de travail. Ainsi, la plate-forme confédérale sur les conditions de travail des OS ne dit pas un mot des étrangers. Pour un militant de l’Isère, plus que d’un problème immigré, il s’agit d’un problème syndical. « Dans beaucoup de boîtes, on touche pas les manœuvres, les OS et on dit – c’est un problème immigré. Mais les Français dans le même cas, les touche-t-on davantage, quand on a des responsables régionaux qui sont souvent des professionnels, des employés ? [7] » Dans le cas des étrangers, ce problème général de syndicalisation des ouvriers non qualifiés est en outre aggravé par un long passé de restrictions des droits syndicaux, qui n’a pris fin qu’en 1972 [8]. Cet héritage est sans doute pour beaucoup dans la distinction qui s’observe entre les sections syndicales implantées de longue date, où la coexistence entre militants français et étrangers est délicate, et les sections récentes, dont l’implantation s’est faite avec l’appui de militants étrangers.

Tous ces facteurs structurels contribuent à déstabiliser le Secrétariat confédéral aux travailleurs immigrés. Selon le raisonnement d’un membre de la Commission nationale, la création de ces structures avait moins pour objectif de consacrer la prise en charge des conditions de travail des étrangers que d’essayer de résoudre les tensions internes nées de la multiplication des mobilisations de travailleurs étrangers [9]. De ce point de vue, on peut conclure à un échec du Secrétariat, qui n’est pas parvenu à résoudre les conflits, et partant, à intégrer les revendications des travailleurs étrangers dans les revendications générales de la confédération. On ne saurait toutefois en conclure à un échec généralisé de la prise en compte des revendications immigrées.

Échec national, succès locaux

Il existe en effet des exceptions à ce tableau d’ensemble. C’est notamment le cas de la mobilisation des travailleurs immigrés de Peñarroya, dont l’action conduit à la fin des années 1970 à une redéfinition des normes d’exposition au plomb [10]. Dans ce mouvement, la CFDT apparaît toutefois comme très rapidement en retrait par rapport aux groupes d’extrême gauche qui conduisent la mobilisation jusqu’à son terme, au-delà de la sphère de l’entreprise. À ce titre, Peñarroya peut apparaître comme l’exemple même de mobilisation dont la CFDT cherche à se démarquer, à mesure que la stratégie du recentrage aboutit à prendre ses distances avec les mouvements gauchistes.

La Confédération joue en revanche un rôle plus déterminant dans les mobilisations des nettoyeurs du métro parisien qui s’échelonnent de 1977 à 1980 [11]. La grève des nettoyeurs du métro parisien de 1977 constitue l’un des rares moments où les structures cédétistes parviennent à surmonter les difficultés pour élaborer un discours syndical global sur les conditions de travail et la main-d’œuvre immigrée. Elle est en effet l’occasion pour l’union départementale parisienne de relancer l’activité de sa commission travailleurs immigrés, en déclin depuis 1975 ; pour le syndicat CFDT de l’entreprise, elle est l’occasion de réfléchir aux effets de la sous-traitance et conduit à une transformation du syndicat, désormais ouvert à tous les salariés travaillant pour la RATP, qu’ils soient statutaires ou employés par des sous-traitants. La question des conditions de travail des étrangers se trouve ainsi replacée dans une analyse du système socio-économique d’ensemble, dont l’essor de la sous-traitance est une caractéristique nouvelle. Cette réflexion d’ensemble, menée à partir d’un cas concret, débouche sur une victoire des ouvriers nettoyeurs du métro, le protocole d’accord étant signé par les entreprises du nettoyage, mais aussi par la Régie. Dans l’immédiat, ce discours ne trouve pas de relais au niveau confédéral et le mandat donné aux délégués de l’union départementale de Paris d’insister sur la prise en charge des travailleurs immigrés par l’organisation, et notamment des 200000 travailleurs des entreprises de nettoyage de la région parisienne [12], ne rencontre aucun écho lors des réunions de la Commission nationale.

À moyen terme, les solutions élaborées lors du conflit des nettoyeurs de la RATP constituent pourtant une référence de l’action syndicale. À la fin des années 1970 et au début des années 1980, le principe de l’unité de l’espace de travail et de l’égalité entre travailleurs, quels que soient le statut et l’entreprise de rattachement des salariés qui travaillent dans un même établissement, apparaît comme une revendication phare de la CFDT.

L’issue du conflit des nettoyeurs parisiens est ainsi symptomatique d’une évolution du discours de la Confédération à partir de 1977 : l’impératif de syndicalisation des travailleurs étrangers perd de sa visibilité, et c’est alors à une autre catégorie, celle des « hors-statut », qu’est confié le soin de réaliser l’objectif de syndicalisation de l’« autre classe ouvrière » et d’alimenter la réflexion sur les transformations du système économique. Le faible écho suscité par ce dossier au sein de la Confédération témoigne toutefois des mêmes difficultés de transformation des structures syndicales que celles à l’œuvre dans le soutien apporté aux luttes de travailleurs immigrés. À mesure que l’élan de Mai 1968 se fait plus lointain et à l’heure où les secteurs public et parapublic gagnent en importance au sein de la CFDT, les réflexions sur les travailleurs immigrés retombent alors dans une relative marginalité, et avec elles l’espoir d’intégrer durablement l’« autre classe ouvrière ».




Notes

[1Archives confédérales CFDT, Compte rendu de la réunion des 16 et 17 septembre 1977, bilan de l’action du Secrétariat aux travailleurs immigrés dressé par P. Evain, à l’occasion de son départ du Secrétariat.

[2Sur les évolutions de la stratégie cédétiste et des structures du syndicat des années 1960 à la fin des années 1970, voir notamment Guy Groux et René Mouriaux, La CFDT, Paris, Économica, 1989 ou Nicolas Defaud, La CFDT, 1968-1995 : De l’autogestion au syndicalisme de proposition, Paris, PFNSP, 2009.

[3Voir CFDT Île-de-France, Immigration. La capacité d’engagement de la CFDT Ile-de-France du début du XXe siècle à 1990, 2009.

[4Discours d’Edmond Maire à la Bourse du travail de Paris, 10 février 1972, La vie fédérale, 21 avril 1972, n° 187.

[5Lettre de la FNCB aux unions régionales, circulaire du 17 juillet 1972 et courrier de septembre 1972.

[6Note préparatoire au Conseil fédéral des 10-11 au 11 octobre 1974. Politique de l’immigration.

[7Correspondance du Secrétariat confédéral aux travailleurs immigrés avec la région Rhône-Alpes, UD Isère, Réunion du 25 novembre 1972.

[8La loi du 27 juin 1972 qui leur a ouvert l’accès aux fonctions de représentants du personnel subordonnait l’éligibilité à la condition de « savoir lire et écrire en français », condition assouplie par la loi du 11 juillet 1975 et finalement supprimée par la loi du 28 octobre 1982. Il faut attendre la loi de 1975 pour qu’ils puissent accéder aux fonctions d’administration ou de direction d’un syndicat — sous certaines conditions supprimées en 1982- et aux fonctions de délégué syndical, et qu’ils puissent participer à l’élection des conseils de prud’hommes. Cf. « Pas d’élus étrangers au conseil des prud’hommes », Plein droit, 82, octobre 2009, p. 32.

[9Travaux de la Commission nationale des travailleurs immigrés, réunion du 19 février 1972. « Il ne faut pas oublier que la Commission, d’une certaine manière, est l’expression d’un conflit. S’il n’y avait pas de conflit aux différents niveaux de l’organisation, il n’y aurait pas besoin de commission nationale ».

[10Voir les travaux de Laure Pitti sur la question, notamment « Peñarroya 1971-1979, « notre santé n’est pas à vendre ! » », Plein droit, n° 83, décembre 2009, ou « Experts « bruts » et médecins critiques. Ou comment la mise en débats des savoirs médicaux a modifié la définition du saturnisme en France durant les années 1970 », Politix, 2010, tome 23, n° 91, p. 103-132.

[11cf. numéro spécial de Paris Commune, bulletin mensuel d’information de l’union des syndicats CFDT de Paris, avril 1978.

[12Réunion préparatoire à la réunion nationale des travailleurs Immigrées, 8 avril 1977.


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Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 15:00
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