Article extrait du Plein droit n° 120, mars 2019
« Mayotte à la dérive »

Les « décasages », une vindicte populaire tolérée

Myriam Hachimi Alaoui, Élise Lemercier et Élise Palomares

Sociologue, université du Havre / sociologues, université de Rouen
Les conflits entre les habitants des îles des Comores s’inscrivent dans une longue histoire marquée par la colonisation, la partition politique des années 1970 et la départementalisation de Mayotte en 2011. En 2016, le rejet de l’immigration venant des autres îles a pris la forme de grandes opérations de « décasages » planifiées et publiquement assumées. Visant des personnes installées de longue date à Mayotte et parfois en situation régulière, elles ont entraîné, au-delà de la perte du logement, la destruction des solidarités familiales, la déscolarisation des enfants et la déstabilisation de la situation administrative.

Les thématiques du péril démographique régulièrement avancées dans les débats publics qui se sont focalisés autour de la maternité de Mamoudzou révèlent les enjeux, voire l’obsession, que cristallise la nationalité française à Mayotte, cette île de l’archipel des Comores devenue département français en 2011. La focalisation sur l’immigration clandestine est allée en grandissant à mesure que l’horizon de la départementalisation s’approchait et s’est accrue depuis sa mise en place. Elle a contribué à amplifier l’hostilité d’une partie de la population mahoraise à l’égard de celles et ceux en provenance des îles voisines (Grande Comore, Anjouan et Mohéli). Les démonstrations publiques d’un rejet de l’immigration ne sont pas nouvelles. Elles avaient abouti à la création du « visa Balladur », en 1995, dont les conditions d’obtention toujours plus difficiles conduisent des femmes et des hommes des îles voisines, souvent des cousin·es, des oncles ou des tantes venues rejoindre leur famille, à tenter des traversées improbables sur des embarcations de fortune, faisant du lagon de Mayotte une frontière mortelle.

Au début de l’année 2016, ces manifestations d’hostilité, récurrentes depuis les années 2000, ont pris la forme d’opérations de « décasages ». Les habitant·es de certains villages de l’île organisent des expulsions de leurs voisin·es au nom de la « lutte contre l’immigration clandestine » et de « l’éradication de logements illégaux et insalubres ». À partir d’une enquête ethnographique, cet article confronte ces discours publics à la diversité des expériences et des parcours de personnes « décasées ». Nous retracerons les parcours de trois d’entre elles, Chaïma, Maïssane et Omar, choisies précisément parce qu’elles étaient installées de longue date à Mayotte et en situation régulière. Elles se sont retrouvées en grande vulnérabilité à la suite de ces événements, y compris sur le plan juridique  ; recourant à des ressources familiales, sociales et associatives, elles ont néanmoins développé des résistances et des formes de contestations qu’elles continuent de payer au prix fort.

Les « décasages  » de 2016 ne constituent pas un phénomène inédit. Néanmoins, ils ont pris une ampleur nouvelle, tant par le nombre de personnes et de villages concernés que par le caractère organisé, planifié et annoncé publiquement de ces opérations. Dans chaque village, le profil des personnes à « décaser » a fait l’objet de négociations et, parfois même, a donné lieu à l’établissement de listes nominatives. Les affiches indiquaient le jour prévu pour l’expulsion collective, mais les propriétaires mahorais avaient bien souvent reçu au préalable des courriers les invitant à ne pas renouveler la « location » de leur bien à des « Comoriens ». Rappelons qu’à Mayotte, les transactions se réalisent principalement de gré à gré, y compris lorsque l’on dispose d’un titre de séjour. La signature d’un bail étant une pratique rare, peu de personnes « décasées » disposent d’une preuve écrite attestant d’un contrat les liant au propriétaire de leur logement.

Chaïma, de l’ancrage à l’errance

Née à Anjouan, Chaïma est arrivée à Mayotte à l’âge de 7 ans dans une commune du nord de l’île où domine le kibushi, une variante dialectale du malgache de Madagascar. À présent, elle parle couramment cette langue, ainsi que le shimaoré et le shinzduani. Sans titre de séjour, ses parents la confient, avec ses frères et sœurs, à un oncle paternel qui dispose d’une carte de séjour de 10 ans. Moyennant rémunération, il fait les démarches pour leurs papiers, mais inégalement selon les enfants. Alors que Chaïma est scolarisée en quatrième, ses parents sont expulsés vers Anjouan  ; sa sœur et elle partent vivre chez une tante qu’elle décrit comme hostile. Pour s’extraire de ce qu’elle qualifie d’« enfer », Chaïma n’a d’autre choix que de se marier. Elle poursuit néanmoins ses études jusqu’à l’obtention d’un CAP de commerce qui lui permet, avec le concours d’une avocate, de se voir délivrer un titre de séjour au nom de l’ancienneté de son installation à Mayotte, justifiée par ses certificats de scolarité.

En 2016, lorsque les « décasages » se multiplient à Mayotte, Chaïma vit avec son mari et leurs quatre enfants dans un village où ils se sont installés 9 ans auparavant, à proximité du lieu où elle a grandi. Lorsqu’elle prend connaissance à la télévision des premiers « décasages » dans le sud de l’île, elle croit être protégée par la régularité de son séjour et par le caractère licite et ancien de son installation. Ainsi, elle ne s’inquiète pas jusqu’au jour où les groupes de « décaseurs » se présentent devant sa porte à 5h30 en vociférant : « Allez, sortez de chez vous, allez chez vous, vous n’avez pas honte ! [...] Tu quittes ici sinon on va tout dévaster chez toi ! ». Elle attrape rapidement quelques affaires et sort de chez elle pour se réfugier chez sa sœur. La propriétaire du logement de sa sœur, affolée de voir arriver une « décasée » sur sa propriété, lui refuse le droit de l’accueillir en la menaçant d’expulsion à son tour.

Quelle que soit leur situation au regard du code de l’entrée et du séjour des étrangers, nombreux sont les « décasés » qui se voient ainsi refouler de chez leurs proches, qui peuvent eux-mêmes être victimes d’opérations de « décasage ». Des campements de fortune se forment au bord des routes et les forces de l’ordre y interviennent régulièrement, effectuant un tri entre les personnes en situation régulière – laissées sur place – et celles qui, sans papiers, font l’objet d’une procédure d’expulsion du territoire.

Après ce « décasage », Chaïma et sa famille, comme bon nombre de « décasés » détenteurs d’un titre de séjour ne bénéficient, dans un premier temps, d’aucune prise en charge par les pouvoirs publics. Un camp d’urgence est un temps envisagé mais les mobilisations des habitants empêchent son installation. Des personnes « décasées », sans solution alternative s’installent sur la place de la République à Mamoudzou, où s’est organisé un comité de soutien à l’initiative d’associations comoriennes de Mayotte et de militants pour les droits de l’Homme. Alors qu’une procédure dénonçant ces pratiques liberticides est engagée auprès du tribunal administratif, un couple gestionnaire d’un gîte en construction se propose d’accueillir des familles durant le Ramadan, d’abord gracieusement, puis avec l’aide de l’État. Une partie des personnes « décasées », non expulsables et sans autre solution de logement, y est hébergée du 22 juin au 21 octobre 2016. Les conditions de vie y sont dures : pas d’eau potable pas d’électricité, pas d’autorisation de se réunir ni d’accueillir des personnes extérieures. Résider dans ce gîte ne permet pas d’obtenir une domiciliation, indispensable pour renouveler ses papiers. Malgré une tentative d’intercession de la Cimade, la préfecture campe sur son refus de reconnaître le gîte comme un domicile, mais admet néanmoins que ce refus fragilise la situation administrative des personnes. Aucune association n’a toutefois été autorisée à assurer un service de domiciliation, au nom du « contexte de renforcement de la surveillance des frontières » et les centres communaux d’action sociale (CCAS) ont refusé leur domiciliation au prétexte que le lien des personnes avec la commune serait trop récent.

Depuis l’époque du comité de la place de la République, Chaïma a noué des liens avec des militants, notamment mzungu [blancs], des associations nationales, du fait de sa maîtrise du français et de son aisance relationnelle. Sa position sociale, singulière parmi les « décasé·es », et les ressources politiques qui en découlent sont rapidement identifiées dans le gîte, où elle offre ses services à la propriétaire. En octobre 2016, elle est parmi les dernières à le quitter, avec pour unique option un hébergement collectif durant 15 jours.

À chaque étape de son parcours, elle fait face à des insultes, des menaces et des mesures de rétorsion. Alors qu’elle réside dans un hébergement d’urgence, un chantage de la préfecture quant au possible retrait de son titre de séjour l’atteint tout particulièrement : « On me dit : Madame si tu ne quittes pas ce logement de suite, tu n’auras plus de papiers, et là on ne va pas vous expulser pour aller chez vous, puisque ça fait plus de treize ans que vous êtes sur le territoire, on n’a pas le droit de vous expulser mais on a le droit de retirer votre titre. »

Faute de moyens et stigmatisée par son statut de « décasée », elle ne trouve pas de logement à louer. En quête d’un emploi, elle survit avec des bons alimentaires. Quant à son mari, il retrouve des petits boulots informels en retournant dans leur village de première installation à Mayotte, ce que Chaïma refuse catégoriquement de faire. Grâce à son réseau, ils retrouveront un logement plus stable à proximité de Mamoudzou. Dans l’intervalle, ses enfants sont partis vivre chez sa belle-mère pour y être scolarisés.

Maïssane et Omar, le droit et ses limites pour résister

Lorsque nous la rencontrons pour la première fois, Maïssane est à Mayotte depuis 14 ans. Avec son frère, Omar, plus récemment installé à Mayotte, ils ont l’habitude de témoigner auprès des journalistes et des dessinateurs de presse. Ils se présentent comme « faisant du bruit » et Maïssane précise d’ailleurs que c’est ce qui leur vaut tant d’ennuis à présent avec l’État français, les Mahorais mais aussi les Comoriens.

Sur le plan administratif, leur situation était stable avant les « décasages ». L’un et l’autre sont mariés religieusement avec des personnes titulaires d’un titre de séjour et leurs enfants disposent d’un titre d’identité républicain. Omar nous explique : « J’avais tout, sécurité sociale, j’avais un compte… j’avais déjà passé le code. Je l’ai eu… Tout dans le bon chemin. » Pour Maïssane, la voie de la stabilisation de sa situation sociale avait été plus longue. Outre l’épreuve douloureuse de deux traversées – dont une où elle a failli mourir avec sa fille aînée –, elle a connu ce qu’elle nomme « la galère » : manger dans les poubelles, vivre dans une case en taule sans eau ni électricité, travailler chaque jour de 5 heures à 17 heures pour moins de 100 euros par mois… Ayant été peu instruite en Grande Comore, elle comprend le français, sans toutefois le maîtriser à son arrivée à Mayotte. Elle entend parler d’un couple de mzungu qui cherche une femme de ménage. Auprès d’eux, puis d’autres mzungu pour qui elle travaillera, elle apprend à maîtriser le français et accède progressivement à une meilleure situation professionnelle. Chaque mois, elle envoie de l’argent à sa famille, permettant ainsi à son frère, Omar, de poursuivre ses études pour devenir ingénieur. Lorsqu’il tombe malade, sa famille décide de l’envoyer à Mayotte pour le faire soigner. Après 15 jours de clandestinité, il obtient un récépissé puis un titre de séjour pour cause de maladie.

Lorsque les « décasages » débutent dans le village de Maïssane, elle a déjà connu des conflits avec ses précédents propriétaires et été contrainte de quitter rapidement deux de ses logements précédents, alors qu’elle disposait d’un bail formel pour l’un d’entre eux. En 2016, lorsque sa propriétaire vient exiger qu’elle s’en aille, elle tente de négocier un délai, percevant la dimension raciste du ciblage des Comoriens :

« Écoute, une fois que j’aurai une maison, je quitte ta maison. Mais pour l’instant, c’est une maladie. Parce qu’il n’y a pas qu’ici, c’est tout le sud qui ne veut plus des Comoriens. Mais là, mes filles sont à l’école. Et je ne peux pas les déscolariser parce que je ne peux pas trouver une maison là. […] Parce que Mayotte manifeste contre les Comoriens ».

Lors des précédents conflits locatifs, Maïssane n’avait pas fait valoir ses droits. Mais cette fois-ci, les « décasages » sont collectifs et d’une ampleur jamais atteinte sur l’île. Depuis quelques semaines, elle accueille d’ailleurs Omar et sa famille, expulsés d’un village voisin. Ensemble, ils comprennent qu’ils ne retrouveront pas un logement suffisamment stable et formalisé pour inscrire leurs enfants à l’école. Outre l’accès à l’instruction, l’école est une condition déterminante de l’accès à la nationalité française des enfants d’étrangers nés à Mayotte. Si les certificats scolaires sont nécessaires pour les enfants comme pour les parents, pour attester de leur présence sur le territoire, les seconds doivent aussi prouver leur investissement dans l’éducation des enfants par les factures de collation ou de fournitures scolaires.

Consciente des effets durables pour l’insertion sociale de sa famille, Maïssane refuse de quitter son logement et de revenir à la situation sociale vécue durant ses premières années à Mayotte.

Dispersion

De fait, ces « décasages » d’ampleur collective affectent non seulement les possibilités objectives de retrouver un logement, mais également celles d’une promotion sociale pour elle et ses enfants, projet pour lequel elle a tant sacrifié depuis son départ de Grande Comore. Elle réalise que la négociation ne sera pas possible avec les « décaseurs », car Omar et elles sont isolés, sans soutien de poids parmi les Mahorais ou les Comoriens non « décasés » :

« Ils [les « décaseurs »] ne sont pas venus vers moi dialoguer à l’amiable. La seule chose qu’ils ont faite, c’est qu’ils ont pris les Comoriens en chantage : "Si vous ne la faites pas partir de ce village, le prochain décasage, c’est à vous." »

C’est donc auprès des mzungu qu’elle recherche du soutien, notamment les gendarmes qu’elle côtoie dans son commerce et qui, à titre individuel, lui offrent parfois une aide. Mais Omar et Maïssane déchantent quand l’un d’eux leur suggère de quitter les lieux car ils ont pour consigne de ne pas intervenir lors du « décasage ». Par l’intermédiaire d’un client, Maïssane obtient le soutien d’un membre de la Cimade. Avec le concours d’une avocate, elle porte plainte. Elle a d’ailleurs récemment gagné son procès, sans toutefois obtenir la mise en œuvre des décisions de justice. En effet, la situation sociale et administrative de Maïssane et Omar s’est considérablement dégradée : ils ont été contraints de quitter le village et ils ont perdu leur travail. Omar n’est pas parvenu à faire renouveler son titre de séjour après le vol de ses papiers. Lorsqu’il nous raconte son histoire un an plus tard, l’émotion est encore vive en énumérant tout ce qu’il a perdu. Il nous explique avoir pensé à aller porter plainte, comptant notamment sur un enregistrement vidéo, mais s’être ravisé au dernier moment.

Peu de temps après, à la préfecture, ses demandes de renouvellement lui sont refusées faute d’un certificat médical du spécialiste non disponible à Mayotte.

Les membres de leurs familles quittent peu à peu l’île. Les enfants nés en France disposent en tant que mineurs étrangers d’un titre d’identité républicain qui leur permet de quitter Mayotte avec l’un de leurs parents. La fille aînée de Maïssane, née dans l’Union des Comores, possède une carte de libre circulation. Pour qu’elle puisse quitter Mayotte, Maïssane va solliciter l’aide d’un fonctionnaire métropolitain de sa connaissance. Il héberge encore actuellement sa fille. Maïssane, quant à elle, reste à Mayotte pour faire valoir ses droits, et probablement pour ne pas y laisser son frère tout seul. Il est à présent le seul clandestin de la famille, dans l’impossibilité de migrer vers la métropole. Les « décasages » ont ainsi renforcé la dispersion de cette famille entre Mayotte, La Réunion, Paris et le sud de la France.

Les « décasages » ont affecté une grande diversité de personnes désignées comme Comoriennes. Avec ou sans papiers, expulsables ou non du territoire français, ces hommes et ces femmes ont perdu, avec leur logement, leurs ancrages locaux permettant l’affiliation sociale (travail formel et informel, entraide, sociabilité, citoyenneté locale…) et la domiciliation autorisant l’accès aux droits, à la scolarisation et à l’obtention de titres de séjour. Associées aux expulsions du territoire visant les personnes en situation irrégulière, les conséquences sont nombreuses : personnes dans l’errance, familles dispersées, solidarités familiales cassées, scolarisation des enfants interrompue et perte de l’accès à un titre de séjour et aux droits sociaux.

À rebours de l’objectif proclamé de « lutte contre l’immigration clandestine », les parcours retracés dans cet article montrent que ces opérations de « décasage » ont aussi concerné des personnes en situation régulière ou tout près de régulariser leur séjour, voire d’obtenir la nationalité française. La vindicte populaire ciblant les personnes originaires « des autres îles », combinée à la gestion publique locale des événements, a dans certains cas produit une prophétie autoréalisatrice, fragilisant certain·es au point qu’elles et ils (re)deviennent des sans-papiers.



Article extrait du n°120

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Dernier ajout : lundi 8 avril 2019, 12:51
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