Article extrait du Plein droit n° 124, mars 2020
« Traduire l’exil »

Traduire l’exil : l’enjeu central des langues

Alexandra Galitzine-Loumpet et Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky

anthropologues (UMR CESSMA, Inalco, Liminal ICM)
Préfecture boulevard Ney, septembre 2017. Deux personnes face-à-face dans un box, trois voix (l’agent, le demandeur d’asile tchadien, l’interprète sur haut-parleur), trois langues : le français et l’arabe à l’oral, l’italien à l’écrit. Le demandeur d’asile répond aux questions, tente d’expliquer que l’Italie, où il a déposé ses empreintes, ne veut pas de lui, qu’il a été refoulé plusieurs fois entre Turin et la France, qu’il en a la preuve écrite.

– Agent (en français, à l’interprète, regardant son écran) : « Pour l’instant, il aura une attestation d’un mois, rien d’autre. »

– Demandeur (en arabe à l’interprète) : « J’ai le papier de l’Italie, j’ai rien d’autre. »

– Voix de l’interprète (échange en arabe avec le demandeur, puis en français à l’agent) « Donc d’accord, pas de problème pour lui, par contre, il dit qu’il vous a donné les documents de l’Italie. »

– Agent (en français, pour l’interprète) : « Ah mais non, c’est écrit en italien, moi je lis pas l’italien donc je… »

– Demandeur (l’interrompant et montrant le document) : « Italien ! italien ! »

– Agent (s’adressant en français à l’interprète, regardant toujours l’écran) : « … En tout cas pour l’instant c’est la procédure Dublin, c’est comme ça, il peut rien faire pour l’instant […] je ne peux rien faire pour lui »

Extrait du documentaire En transit, de Raphaël Girardot et Vincent Gaullier, Iskra 2019, 120-124 mn.


Au cœur de l’accueil et de l’asile se déploie la question des langues, ce qu’elles impliquent en termes de communication réussie, faussée ou impossible, à l’oral ou à l’écrit. Cette reconnaissance de la centralité de la langue dans les contextes migratoires peine à se faire et la mise en place de financements adéquats pour une traduction et une interprétation professionnelles demeure extrêmement limitée. Ainsi, malgré l’obligation légale de mener la procédure d’accueil et d’asile dans une langue « que le demandeur comprend ou dont il est raisonnable de penser qu’il la comprend » [1], les déficits de traduction constatés sont nombreux. Structurels, conjoncturels ou contextuels, les cas [2] où la langue cristallise le malentendu, empêche l’accès aux droits et oriente le destin des êtres, se multiplient. En l’absence d’un interprète, l’interaction est réduite au strict minimum, voire impossible ; en sa présence, la compréhension n’est pas nécessairement garantie et, dépend de circonstances extérieures au seul message. Paradoxe ? Non. Plusieurs niveaux d’analyse spécifient les enjeux complexes de l’interprétariat et de la traduction en situation de demande d’asile.

Le premier niveau s’intéresse au rapport hiérarchique entre les langues : l’étranger « doit demander l’hospitalité dans une langue qui par définition n’est pas la sienne, celle que lui impose le maître de maison, l’hôte, le roi, le seigneur, le pouvoir, la nation, l’État, le père, etc. » [3]. La langue de l’accueil est toujours langue « de souveraineté  » [4] quand celle des nouveaux arrivés reste étrangère ou «  rare  ». Plusieurs faits découlent de ce rapport dissymétrique, rejoué par la position et l’autorité des locuteurs. D’une part, le choix des langues traduites depuis et vers le français, à l’oral comme à l’écrit, dépend de données à la fois objectives (fréquence des traductions, disponibilités des interprètes, etc.) et subjectives. Les premières sont globalisantes et normatives : fondées sur le nombre de locuteurs réel ou présumé, mais aussi sur une gestion de la pénurie des interprètes, elles favorisent des langues au détriment d’autres considérées comme minoritaires (le soussou, l’oromo), les langues des capitales ou des régions frontalières au détriment d’autres provinces, ou encore, selon les cas, le pashto ou le dari pour les ressortissants afghans. L’usage de langues véhiculaires ou tierces paraît également aléatoire, à l’instar de l’arabe (souvent maghrébin) pour s’adresser aux Somaliens qui comprennent parfois mieux l’anglais. Par ailleurs, dans les centres d’hébergement d’urgence, gérés par des associations mandatées dont le budget dévolu à la traduction est notoirement insuffisant, ces choix déterminent des stratégies de recrutement de salariés locuteurs ou de recours à des bénévoles « traduisants » [5] sans statut ni formation. Enfin, le temps d’adaptation des structures d’accueil aux changements de pays de provenance des demandeurs d’asile (par exemple le nombre croissant de russophones) met en évidence les carences, parfois maladroitement palliées par différents visuels d’orientation et d’information (panneaux, signalétiques, affichettes, etc.). Ces relations entre langue d’accueil et langue de demande intègrent également des géographies mentales, des imaginaires construisant les représentations des langues-cultures.

Les constructions subjectives des langues constituent à ce titre un des plus importants angles morts des politiques de traduction, sur lesquelles reviennent plusieurs contributions de ce numéro. L’exemple de l’arabe est ici encore probant, tant il s’inscrit dans les impensés hérités de l’histoire coloniale française. Or s’il existe une unicité de l’arabe littéraire, tel n’est pas le cas des nombreuses formes dialectales parlées, au point que le dialecte marocain n’est souvent pas compris au Soudan, ou que les termes employés par un interprète s’exprimant en arabe algérien peuvent entraîner de graves malentendus [6]. La confusion entre anglais et pidgin, ou le peu de place accordé aux langues vernaculaires, s’inscrivent également dans une perspective post-coloniale. Ainsi de cet exilé nigérian considéré comme parlant anglais, mais qui s’exprime en pidgin et en yoruba et demande un interprète en yoruba que les services de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii) ne peuvent lui accorder dans le centre [7]. À ce stade de son parcours, il est envoyé dans un Pradha et s’inquiète de savoir s’il s’agit d’un centre (center) ou d’une maison (house). L’agent de l’Ofii, dont l’anglais est médiocre, traduit délibérément par home cette nouvelle adresse pour le convaincre de s’y rendre, alors qu’il le sait « dubliné » et expulsable.

Intertexte et interactions

Limitée par l’urgence ou la situation de vulnérabilité, l’efficacité de la traduction apparaît ainsi souvent masquée par son apparente exécution. L’usage extensif de l’outil Google translate signale a contrario les limites de ces représentations de la traduction : dans un centre d’hébergement d’urgence parisien, le panneau d’accueil comportait le mot « Bienvenue » traduit en persan grâce à cet « outil linguistique » qui l’avait transformé en « Venu bien » ; dans un autre centre, le panneau « cuisine », lieu surinvesti d’attentes et d’affects, affichait le mot sous sa forme verbale. Erreurs bénignes, sans commune mesure avec celles de sites web institutionnels, mais répétitives, constantes, contrevenant à leur insu aux dispositifs de l’accueil. Au-delà de l’intention politique proclamée, du développement d’une jurisprudence sur le droit des usagers des services publics et de la mise en place de nouvelles mesures, la représentation de la langue et la traduction cosmétique ne suffisent ni à la traduction ni à l’accueil. Elles engendrent plutôt, comme l’analysent Yasmine Bouagga et Naoual Mahroug pour la plateforme téléphonique de l’Ofii [8], de réelles difficultés d’accès et de compréhension, spécialement angoissantes pour les demandeurs d’asile.

Le troisième axe concerne les relations entre l’oral et l’écrit, entre une traduction écrite et l’interprétariat oral, et souligne le va-et-vient spécifique entre ces deux pratiques et compétences dans les situations migratoires. Si les documents, récépissés et récits d’asile déposés à l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) soulignent la performativité régalienne de l’écrit, qui s’impose en fin de processus à l’oralité, celle-ci demeure réversible, étroitement dépendante de la parole, successivement à charge ou à décharge selon les étapes et les lieux. Les points de tension mettent en confrontation différents types de documents et de régimes de preuve pour laquelle la qualité de la traduction et de l’interprétation sont cruciales en soi et dans le passage de l’un à l’autre – combien de demandeurs d’asile pourront-ils, comme le souligne M.A. dans son entretien [9], contester une interprétation inadéquate à l’Ofpra ? Encore s’agit-il là d’une confrontation entre un récit rédigé en amont, appris par le demandeur, et une traduction contestée dans l’instant. Le plus souvent toutefois, paroles et écrits entrent en relation de contiguïté immédiate, se légitimant ou se contredisant. C’est le cas des entretiens à l’Ofii ou à la préfecture, comme le montre un extrait de la pièce Tout se joue à l’audience (reproduit dans ce numéro de Plein droit), dans lequel la parole de l’exilé, insérée entre deux écrits, devient inintelligible. Le demandeur d’asile qui ne parle pas la langue du pays d’accueil, l’agent de la préfecture qui ne sait et ne veut pas lire l’italien et l’interprète présent par sa seule voix apparaissent comme autant de figures d’une situation bloquée – et absurde.

D’autres exemples d’interactions bricolées peuvent être évoqués. Dans les entretiens déclaratifs d’entrée au centre de premier accueil de la porte de la Chapelle, effectués le plus souvent sans interprète, le jeu de questions-réponses était réduit à une sorte de sabir minimal (When bye bye Afghanistan ? ou Tarik bye bye Soudan [10]). Des règlements intérieurs, à signer par les nouveaux hébergés, étaient présentés en sept langues, mais rarement lus, tous les exilés ne sachant pas lire, a fortiori dans la traduction présentée. L’entretien, réalisé par des travailleurs sociaux à un rythme soutenu, semblait pourtant mieux compris que les traductions écrites, réalisées par Google translate ou par des traducteurs et, selon les langues, fréquemment erronées ou inadaptées.

L’inadéquation du niveau de langue constitue le quatrième élément à souligner. En effet, il ne s’agit pas seulement de traduire, comme l’analyse Pauline Doyen pour l’initiative militante du Guide de la demandeuse et du demandeur d’asile à Paris (Watizat) [11], mais d’adapter le niveau de langue au public cible. L’état des lieux des supports d’information pour les exilés révèle l’inadéquation de la traduction littérale juridique mais aussi l’obsolescence des données. Dans la plupart des cas, les demandeurs d’asile ne sont pas familiers des institutions françaises ni du dispositif de l’asile, différent dans chaque pays européen. Pour être efficiente, une traduction suppose un important travail de médiation et de vérification avec les acteurs concernés – y compris les exilés – et des modalités repensées de transcription de l’oral à l’écrit, y compris par la création de codes couleurs et par l’explication orale du Guide lors de sa distribution.

Les nécessaires bricolages, adaptations, créations langagières montrent à quel point ce contexte de traduction peut être un soutien ou, à l’inverse, un appauvrissement selon les situations et la nature de l’information à demander ou à transmettre. Au-delà des erreurs et de l’inadéquation du niveau de langue employé, l’absence de mise à jour sur la règlementation en matière d’asile interroge autant une éthique de la traduction dans certains documents qu’une volonté politique.

Arrière-plan culturel

L’efficacité de la traduction ou de l’interprétation rejoint ainsi la question centrale du sens, c’est-à-dire de l’effet des contextes socio-politiques et culturels des pays d’origine. Comment traduire « guichet unique », « préfecture », quand aucune administration équivalente n’existe dans le pays d’origine ? Ces questions se posent à tous les acteurs, des interprètes aux exilés, comme le soulignent Azita Bathaie, Bénédicte Parvaz Ahmad et Rohullah Sidiqullah [12]. Les malentendus « culturels » sont en effet multiples et touchent différents domaines, l’intime et le corps comme la parenté et le juridique. Alors que, par exemple, la relation entre le mariage et le nombre d’enfants est centrale dans certains contextes (Afghanistan, Pakistan) et ne peut être omise, elle l’est bien moins ailleurs (Cameroun, Congo). Et comment traduire, précisément, celui qui vous héberge lorsqu’il s’agit d’une connaissance et non pas d’un parent ? Les exemples sont nombreux, la plupart du temps fondés sur de réelles méconnaissances, que le manque de formation des assesseurs, agents ou officiers de protection ne permet pas de pallier. Mais l’incompréhension peut également provenir de questions orientées, de représentations stéréotypées et politiques, comme en attestent les questions sur l’islam [13] : comment restituer aujourd’hui la pluralité des significations de madrassa, les différentes connotations de djihad  ? Qu’ils se logent dans les mots, les expressions, les connotations ou les usages, ces malentendus mettent en cause l’hospitalité dans la langue, et amènent à rechercher les manières d’articuler, sans conflit, différents univers culturels et symboliques, celui de l’accueilli et celui de l’accueillant.

Au-delà, cet arrière-plan culturel interroge les profils des intervenants et les besoins en « interprétation », c’est-à-dire en médiation interculturelle. Celle-ci passe par la langue autant que par l’expérience, et nécessite une marge d’initiative du médiateur rarement accordée à l’interprète de service public.

Position, positionnement, professionnalisation

La position de l’interprète est au fondement d’une interaction réussie. Position et positionnement doivent être ici distingués : l’une – la position – concerne les attentes des parties en présence (demandeurs d’asile), agences spécialisées de traduction, institutions de l’asile ou ONG) envers une traduction neutre et bienveillante, l’autre – le positionnement – concerne la part personnelle de l’interprète.

Cette position est difficile à tenir en raison de l’injonction contradictoire, entre empathie et neutralité, faite à l’interprète. Elle fait également fi de sa subjectivité, mise à l’épreuve par la répétition de récits traumatiques. À l’Ofpra ou à la Cour nationale du droit d’asile (CNDA), l’interprète est celui qui reçoit en premier lieu, dans la langue même, la violence des parcours et des situations individuelles et, parfois, celle des situations d’entretien. Cette violence est redoublée, en miroir, lorsqu’il est lui-même réfugié [14]. Dans la situation trilogique de l’interprétariat, le positionnement de l’interprète, à la fois incontournable et discret, lui permet de soutenir le requérant et de faciliter la compréhension interculturelle.

Interprètes, avocats, assesseurs à la CNDA [15] évoquent sur ce point des engagements constructifs et efficaces, à l’instar des compléments de documentation effectués par des interprètes, à titre personnel, afin d’actualiser leurs connaissances ou de préciser les implications d’un mot. Dans d’autres cas, au contraire, traductions et commentaires s’avèrent ambigus et contestables pour les requérants, et le positionnement de l’interprète dicté par des oppositions sociales et religieuses ou des connivences politiques non déclarées. Si ces derniers cas sont relativement rares et les interprètes dépréciateurs connus, l’absence de contrôle et de sanctions reste problématique, justifiée par les délais ou commodément renvoyée aux officines de traduction, dont plusieurs exercent une situation de quasi-monopole pour certaines langues. Est-ce suffisant ? Les effets de ces traductions biaisées sont, comme on peut s’en douter, immenses. Ainsi à Calais, les rumeurs sur le positionnement de quelques interprètes érythréens ont poussé certains à ne pas déposer l’asile en France.

Dans les contextes frontaliers, les difficultés de traduction semblent différentes. Comme l’analyse Daniela Trucco à Vintimille [16], la présence d’institutions et les lois émanant de deux pays distincts viennent augmenter les besoins en termes d’information et compliquent l’accès à l’accompagnement juridique. Surtout, le contexte du contrôle frontalier et de l’« urgence » renforce l’ambiguïté des positions des interprètes et médiateurs, à la fois progressivement professionnalisés et maintenus dans une situation précaire. Cette précarité semble redoubler celle des migrants en transit. La responsabilité des médiateurs et interprètes est pourtant directement engagée par les ONG. Les médiateurs eux-mêmes témoignent de leur culpabilité face à un rejet, qui s’exprime parfois dans leur difficulté à expliquer au demandeur d’asile les effets des politiques de contrôle migratoire.

La question des langues rejoint celles de la définition des besoins et de la professionnalisation, que ce soit aux frontières, dans les associations, ou plus généralement dans les structures ne disposant pas ou peu de ressources d’interprétation. De qui les différents centres et institutions ont-ils besoin : d’interprètes assermentés ou de médiateurs, ces derniers présents sur les lieux et exerçant des fonctions élargies, de la transmission d’information à la résolution de malentendus et de conflits ? Définir un profil de médiateur-pair intervenant en complément d’interprètes professionnels et valoriser des compétences acquises dans les campements et les centres par des personnels eux-mêmes réfugiés constitue, dans ce cadre, un enjeu important dont les différents bénéfices en termes interculturels et d’intégration ont fait l’objet d’études multiples [17] et amené à la création de formations diplômantes (voir encart p. 8).

Enfin, les questions de la langue et de l’interprétation – dans son sens de traduction située et socio-culturelle – ne sauraient être abordées sans mentionner les pratiques langagières des exilés. D’une part, parce que le rapport à la langue, la ou leurs langues, ou celle du pays d’accueil, a souvent été transformé par la violence psychique du parcours migratoire. L’exilé a parfois subi des violences qui l’ont atteint dans sa parole même ; parfois, il n’a pas été entendu dans sa langue dans le pays d’accueil – sa parole et sa langue se trouvent alors délégitimées – ; parfois, au contraire, il y a trouvé refuge, alors qu’une procédure d’asile trop longue a mis en suspens l’inscription dans la langue du pays hôte. Comment prendre en compte, également, le refus par un demandeur d’un interprète dans sa langue maternelle, pour des raisons d’insécurité politique ou de menace psychique ressenties ? La parole s’est trop souvent faite trompeuse lors de trajectoires mortifères et a perdu son rôle de mise en lien social. Elle a été pervertie par des négociations dangereuses tout au long du parcours ou rendue suspecte par les régimes de preuve du pays d’accueil. Ces stratégies de refus, d’évitement jusqu’au silence, participent aussi des pratiques langagières. Enfin, le contexte spécifique des politiques migratoires en France et à l’échelle européenne a façonné son propre vocabulaire. Composé d’acronymes diversement prononcés, mais aussi de mots empruntés d’une langue à l’autre, ou circulant entre les deux, ce lexique dit l’adaptation, le détournement, la résistance et la résilience, une puissance d’agir qui serait d’abord réappropriation de la puissance de nommer [18]. Il met également au jour un espace de circulation du langage entre exilés et soutiens ou aidants, espace liminal de rencontre, parfois fondé sur des malentendus, à l’instar du mot anglo-indien et colonial « jungle » qui désigne pourtant aujourd’hui une réalité et un état des politiques migratoires [19].

L’ensemble de ces éléments est évoqué dans ce dossier de Plein droit. Ce que ces approches suggèrent en filigrane, outre un accroissement et une meilleure formation des interprètes, c’est la nécessité d’introduire une éthique de la traduction et de l’interprétariat au-delà de la technicité que suppose la connaissance des langues et des contextes culturels, éthique étendue aux positionnements et aux situations de traduction plus ou moins formelles. L’interprétation implique de considérer ses risques et ses insuffisances, la médiation de prendre en compte une expérience des parcours migratoires et des contextes de provenance. Aux erreurs de traduction des institutions de l’asile qui engagent le destin des requérants, on préférera celles des exilés du centre d’accueil de jour du Secours Catholique de Calais – autour de la confusion entre « Willcome » et « Wellcome » – qui inscrivent l’espoir d’accueil au cœur de la langue.

*

Dans ce dossier, les contributeurs parlent et traduisent dans les langues suivantes (par ordre alphabétique) : anglais, arabe d’Irak, arabe soudanais, bengali, dari, français, kurde sorani, hindi, ourdou, pashto, portugais, russe, norvégien, tigré, tigrinya.




Notes

[1Ceseda, art. L. 741-1. Voir aussi La Charte de l’interprétariat de l’Ofpra

[2Notamment étudiés dans le cadre du programme de recherche interdisciplinaire Liminal (Linguistic and Intercultural Mediations in a context of International Migrations)

[3Jacques Derrida, De l’hospitalité, Calmann-Lévy, 1997, p. 21.

[4Naoual Mahroug et Yasmine Bouagga, « Demander l’asile dans sa langue », Plein droit n°124, mars 2020, p. 15.

[5Le néologisme « traduisant·e » recouvre l’ensemble des personnes et personnels en situation de traduction, généralement non professionnels et souvent issus de l’immigration (agents de sécurité et de propreté, salariés polyvalents, bénévoles – et parfois étudiants et chercheurs).

[6voir l’article « Tahrîl – transfert » sur le blog Azil

[7Le, ou plutôt les « yoruba » sont parlés par 30 millions de locuteurs au moins (langue maternelle ou seconde langue), principalement au Nigeria mais aussi au Bénin et au Togo.

[8Ces difficultés d’accès sont par ailleurs contraires au droit, comme viennent de le rappeler plusieurs associations, dont le Gisti, dans des actions contentieuses contre la plateforme Ofii

[9Lire « L’interprète a changé ma parole. À cause de lui, j’ai perdu deux ans et demi », témoignage de M. A. recueilli par Alexandra Galitzine et Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, Plein droit n°124, mars 2020, p. 10

[10Alexandra Galitzine-Loumpet, Marie-Caroline Saglio-Yatzimirsky, « Enjeux de langues et conjonctures en situation migratoire », in A. Castelain (dir.), Traduction et Migration, Enjeux éthiques et techniques, Presses de l’Inalco, 2019, p. 183-203.

[11Pauline Doyen, « Watizat ? Informer en contexte d’urgence », Plein droit n°124, mars 2020, p. 11.

[12Voir Azita Bathaie, Bénédicte Parvaz Ahmad et Rohullah Sidiqullah, « Bricolages langagiers », Plein droit n°124, mars 2020 p. 15.

[13voir « L’interprétariat à la Cour nationale du droit d’asile », Plein droit n°124, encart p. 28

[14Lire « « Quand c’est trop dur de traduire les récits des gens, je fais des pauses en travaillant dans le bâtiment », témoignage de Moayed Assaf, recueilli par Violaine Carrère, Plein droit n°124, mars 2020, p. 10

[15« L’interprétariat à la Cour nationale du droit d’asile », Plein droit n°124, mars 2020, p. 23

[16« À Vintimille, des médiateurs entre contrôle et solidarité », Plein droit n°124, mars 2020, p. 31

[17Margalit Cohen-Emerique, « La négociation interculturelle, phase essentielle de l’intégration des migrants : Médiations en tout genre », Hommes & migrations, n° 1208, 1997, p. 9-23.

[19Alexandra Galitzine-Loumpet, « Le livre de « la jungle de Calais » : imaginaires et désubjectivations », Journal des anthropologues, 2018/5 (Hors-série), p. 99 à 127.


Article extrait du n°124

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Dernier ajout : vendredi 3 avril 2020, 20:08
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