Article extrait du Plein droit n° 2, février 1988
« Logement : pourquoi des ghettos ? »

Les voies de la ségrégation

Les difficultés de cohabitation, souvent invoquées comme explication des phénomènes de ségrégation, ne sont qu’une conséquence du mauvais fonctionnement du marché du logement. À la demande dynamique des immigrés correspond une offre trop rigide et mal adaptée.

La poursuite des regroupements familiaux, même si ceux-ci ont tendance à être moins nombreux, a pour effet de faire passer les immigrés de logements d’isolés (studio ou chambre) à des logements plus vastes de type familial. Le regroupement familial transforme subitement un ménage constitué par un isolé en un ménage constitué de près de trois personnes en moyenne (en 1985, 19 099 familles regroupées ont entraîné l’installation en France de 32 512 personnes, et pour 1986, l’estimation était de 16 200 familles regroupées, entraînant l’installation de 28 000 personnes).

Les immigrés présentent des caractéristiques démographiques qui les dirigent vers des logements rares quand il s’agit de familles nombreuses (F5 ou F6), ou très recherchés par les Français quand il s’agit d’isolés (studios, Fl, chambres) avec des passages possibles et rapides de l’une à l’autre de ces catégories.

La population immigrée continue à se concentrer principalement dans quatres régions : Ile-de-France, Rhône-Alpes, Provence-Alpes-Côte d’Azur, Nord-Pas-de-Calais, mais cependant sa mobilité reste dans l’ensemble supérieure à celle de la population française, surtout en ce qui concerne les vagues les plus récentes d’immigrants.

Enfin, et ce n’est pas du tout négligeable, la jeunesse de la population étrangère est un facteur de dynamisme futur dans la demande de logement. Au recensement de 1982, il y avait un million et demi de moins de 25 ans dans la population étrangère, soit 40 %. Or les jeunes issus de l’immigration ne sont pas disposés à accepter les mêmes conditions de logement que leurs parents : la plupart d’entre eux seront Français, mais la nationalité ne garantit pas nécessairement la fin des difficultés, comme on peut s’en rendre compte aujourd’hui avec les Français originaires des DOM-TOM.

Une offre trop rigide

De façon générale le parc immobilier français n’a pas connu une extension notable ces dernières années. D’une part on doit noter un ralentissement sensible de la construction, d’autre part les logements collectifs ont largement cédé la place aux logements individuels puisque ces derniers représentaient en 1985 64,86 % des mises en chantier, alors qu’en 1973 ils n’en représentaient que 44,24 %. Or les logements individuels concernent une clientèle attirée par le mode de vie pavillonnaire périurbain, dans laquelle on trouve encore assez peu d’étrangers, surtout originaires du Maghreb.

Les immigrés, nombreux dans le parc social, subissent la dégradation et les modifications affectant ce parc. Les organismes gestionnaires n’ont-ils pas de plus en plus tendance à appréhender leur parc de façon dualiste : d’un côté les immeubles dégradés dans lesquels souvent on maintient ou on renvoie les familles à problèmes – et les familles immigrées sont considérées dans de nombreux cas comme posant problème à la suite de généralisations hâtives – de l’autre un parc récent de bien meilleure qualité, dans lequel, semble-t-il, les immigrés sont peu nombreux, car leur présence risquerait, croit-on, d’indisposer les autres locataires.

Les immigrés encore nombreux dans les immeubles vétustes des centres-villes risquent de faire les frais de nouvelles opérations de réhabilitation. Bien des indices montrent que dans les années à venir les centres-villes vont redevenir attractifs, ce mouvement a d’ailleurs déjà commencé. Les réhabilitations des centres-villes ont donc toutes les chances de séduire une clientèle moyennement aisée et risquent de se traduire logiquement par un exode de la population immigrée, victime d’un rétrécissement supplémentaire de l’offre. Les isolés trouveront difficilement à se loger dans des foyers déjà densément peuplés, les familles se verront refuser l’accès au parc social ou au parc ancien de bonne qualité.

Le parc social des périphéries urbaines n’a plus la même place dans l’itinéraire du logé. Jusqu’aux années 60 il constituait souvent une phase transitoire dans un trajet résidentiel promotionnel, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Les catégories les mieux insérées socialement quittent massivement le parc social où on leur substitue des catégories moins bien insérées et rendues encore plus fragiles par l’aggravation de la crise. Les habitants n’ont plus de sentiment d’appropriation ou de responsabilité à l’égard d’un patrimoine en mauvais état. En même temps, tout en se sentant extérieurs, ils sont captifs n’ayant guère de possibilité de sortir « par le haut » du parc social.

Quelle cohabitation ?

C’est dans la période où se produisait cette dégradation (courant des années 70, début des années 80), et aussi à cause de cette dégradation qui libérait des logements occupés jusque-là par des catégories bien insérées socialement, que les immigrés ont assez massivement pénétré dans le parc social jusqu’au moment où on leur en a barré l’accès de façon implicite. Les immigrés, dans le parc social, renvoient une image contrastée à des populations françaises présumées sans grand avenir apparent : ils sont perçus à la fois comme des concurrents, dotés d’un plus grand dynamisme, et comme le stigmate patent d’une déchéance.

La présence des familles dans le parc social a été révélatrice de la sédentarisation de l’immigration. La population française n’a pas été suffisamment informée de cette sédentarisation et n’en a pas pris la mesure. Les médias ont aussi pesé sur les rapports concrets et quotidiens entre habitants d’une même cité ou d’un même quartier. Évoquant le « mal de vivre » des banlieues et mettant en avant la place des immigrés, ils ont contribué à détériorer des rapports de proximité en généralisant une image « immigrée » angoissante, si non négative, dans une atmosphère fortement marquée par des préoccupations sécuritaires.

Apparaît ici le risque d’une représentation des immigrés sur la base d’une « dangerosité ethnicisée ». Les immigrés vont susciter des fantasmes, leur seule présence est redoutée avant même qu’aient pu être concrètement examinés les inconvénients qu’on leur impute. Au-delà du logement, c’est leur place même dans la vie locale qui est en jeu. De ce fait, certains espaces deviennent marqués par une présence immigrée considérée comme dévalorisante. Les immigrés d’origine non-européenne vont alors être victimes d’un phénomène de rejet de la part aussi bien des organismes gestionnaires du parc social que des agents immobiliers, qui leur refuseront l’accès à tel ou tel logement pour ne pas indisposer leur clientèle. Cette discrimination ressentie à juste titre par ceux qui en sont victimes comme du racisme, ne procède même pas du soupçon d’insolvabilité : état du contentieux et enquêtes révèlent que, dans l’ensemble, les immigrés sont plutôt bons payeurs.



Article extrait du n°2

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Dernier ajout : mercredi 2 avril 2014, 14:57
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