Article extrait du Plein droit n° 55, décembre 2002
« Parcours, filières et trajectoires »

Les Portugais des Trente Glorieuses

Marie-Christine Volovitch-Tavares

Chercheur attaché au Centre d’histoire de l’Europe du vingtième siècle (CHEVS), Fondation nationale des sciences politiques.
Lors des mobilisations contre les lois Pasqua-Debré s’était constitué un Collectif portugais, et des dizaines de signatures d’immigrants portugais figuraient au bas des pétitions. Les histoires oubliées de ces clandestins des années soixante revinrent alors sur le devant de la scène grâce à de nombreux témoignages. Et on s’est souvenu des drames de l’immigration portugaise qui avaient marqué l’actualité de ces années-là.

Du milieu des années soixante au début de la décennie suivante, des centaines de milliers de Portugais avaient quitté clandestinement leur pays et étaient entrés en France dans une totale illégalité, après avoir franchi « a salto  » (en sautant) deux frontières, munis seulement, pour la plupart d’entre eux, d’un « passeport de lapin » comme on disait alors. Cette situation était tout à fait paradoxale, car le recrutement de travailleurs portugais était réclamé par les employeurs français et que, dans une certaine mesure, les pouvoirs publics étaient prêts à l’organiser légalement. Mais ils ne cessèrent de se heurter au refus des gouvernements portugais d’accorder des visas à leurs ressortissants.

L’émigration clandestine n’était pas une nouveauté dans la longue histoire de l’émigration portugaise. Au contraire, les départs illégaux étaient déjà une des composantes de l’émigration portugaise au XIXe siècle ; ils se faisaient alors essentiellement à destination du Brésil. Toutefois, c’est au cours des années soixante, et en direction de la France, que les départs clandestins prirent un caractère massif.

Dès 1947, la vieille dictature salazariste (1926-1974) avait renforcé son contrôle sur l’émigration en installant la Junta de Emigração (Junte de l’émigration). A partir de 1961, elle renforça les sanctions contre l’émigration illégale, alors même que les sorties clandestines s’amplifiaient sous le double choc des déséquilibres internes du pays et de son enlisement dans une longue guerre coloniale en Afrique (1961-1974). Bien qu’ayant signé, en 1963, un accord de main-d’œuvre avec la France, Lisbonne en freinait au maximum l’application en restreignant l’attribution des passeports. L’obtention d’un passeport d’émigrant était soumise à des démarches multiples et coûteuses ; il fallait, en particulier, présenter des cautions morales (et politiques), une « lettre d’appel », et justifier d’une scolarité primaire complète (ce qui était très rare dans les campagnes). Quant au passeport de touriste, il était exclu qu’on l’attribue aux petits paysans pauvres qui composaient la très grande majorité des candidats au départ. Le gouvernement salazariste, pris entre des exigences contradictoires, appliqua sa propre législation de façon inégale et arbitraire, afin de maintenir un climat de crainte, mais sans réussir à freiner efficacement l’émigration clandestine dont la croissance s’accéléra, pour culminer en 1969 et 1970. Il fallut attendre la mort de Salazar pour que le gouvernement portugais accepte de libérer l’émigration économique et signe, en 1971, un nouvel accord de main-d’œuvre avec la France. Cet accord, dont les termes furent respectés, ouvrit la voie à tous les accords ultérieurs.

Mais, pour les immigrés portugais en France, cet accord venait trop tard car la très grande majorité d’entre eux était déjà entrée en France, dans un contexte fortement marqué par la clandestinité. Parmi tous ces émigrés clandestins, il faut se souvenir des milliers de jeunes gens mobilisables qui quittèrent le Portugal pour ne pas participer aux guerres coloniales en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau. On estime qu’ils étaient environ 100 000 en France à la chute de la dictature. Parmi eux, on comptait seulement un petit nombre d’opposants déclarés à la dictature.

Pour tous les autres, cette guerre n’était tout simplement pas la leur. Les uns et les autres partirent clandestinement en profitant de la grande vague d’émigration illégale. Ainsi, presque le quart des Portugais régularisés en 1969 avait entre seize et vingt-trois ans. L’accord franco-portugais de 1971 sur l’émigration légale n’incluait évidemment pas les jeunes gens désireux d’échapper aux guerres coloniales et seule la Révolution du 25 avril 1974 permit un changement radical des conditions d’émigration pour tous.

Les besoins de la France

En France, l’appel à la main-d’œuvre portugaise avait été envisagé dès la fin de la Grande Guerre, sur le mode des accords signés alors avec l’Italie ou la Pologne. Dès la Libération, l’émigration vers la France avait repris légalement (par contrats individuels) mais aussi illégalement, les dirigeants portugais, afin de préserver certains équilibres économiques et sociaux, refusant toujours de signer un accord de main-d’œuvre.

Face aux entraves mises par Lisbonne, les gouvernements français réagirent par étapes. Jusqu’en 1963, alors que les entrées illégales restaient minoritaires, les régularisations furent limitées et, de temps en temps, quelques immigrés illégaux étaient renvoyés. Mais, lorsqu’il s’avéra que l’accord signé en 1963 ne fonctionnait pas, les régularisations se multiplièrent jusqu’à devenir la règle, au point que les Portugais ne furent pas atteints par les premières mesures de restriction de l’immigration de 1968.

Ainsi, leurs entrées culminèrent, comme nous l’avons vu, en 1969 et 1970, entrées massivement irrégulières puisque sur les 120 000 immigrés portugais arrivés en France chacune de ces années-là, seuls 8 000 entrèrent dans des conditions légales. La demande massive de travailleurs portugais par les entreprises françaises a permis à de nombreux travailleurs sans qualification et sans instruction de trouver du travail et de faire venir leur famille. Mais ils durent se « débrouiller » entre ce qui était légal et ce qui était possible et, de ce fait, se replier sur le recours à leurs compatriotes (famille, voisins de village, mais aussi passeurs, logeurs…).

Quant aux jeunes gens en âge d’être mobilisés, le gouvernement français les accepta dans la masse des immigrés portugais, tout en maintenant une surveillance policière sur les opposants politiques. La situation devint plus complexe au début des années soixante-dix. En effet, l’opposition à la dictature et les critiques de la guerre coloniale s’amplifiaient au Portugal, amenant des jeunes de plus en plus nombreux en France. Or, à partir de 1972, les effets convergents des circulaires Marcellin et Fontanet et du ralentissement de l’immigration portugaise rendirent plus difficile leur immersion dans la masse de leurs compatriotes. Pourtant, très peu d’entre eux firent une demande d’asile, même parmi les exilés politiques. On savait d’ailleurs que la France accordait peu le statut de réfugié aux Portugais d’une manière générale, et presque jamais à ceux qui avaient refusé le service militaire.

Des villages vidés de leurs habitants

Après le pic migratoire de 1969- 1970, l’immigration portugaise chuta rapidement (les départs du Portugal avaient été si massifs qu’ils avaient vidé de nombreux villages). Après la signature de l’accord de 1971 puis la chute de la dictature portugaise, en 1974, la conjoncture portugaise s’était modifiée. Mais la situation avait changé en France aussi, et celle des Portugais s’était rapprochée de celle des autres immigrés. A partir du début des années soixante-dix, les régularisations furent plus difficilement accordées tant aux travailleurs qu’à leurs familles. Ainsi, du fait, cette fois-ci, des restrictions françaises, des Portugais rejoignirent l’ensemble des immigrés sans-papiers et fournirent 10 % des régularisés de 1981/82. Leur situation évolua après l’entrée du Portugal dans la CEE, en 1986, mais ils durent encore attendre 1992 pour que la liberté totale de circulation leur soit applicable.

En passant de 50 000 en 1962 à 750 000 en 1975, les Portugais étaient devenus le groupe national le plus nombreux en France. Cet accroissement spectaculaire s’était déroulé dans des conditions d’illégalité massive pour des milliers d’hommes, de femmes, parfois d’enfants, qui se lancèrent dans l’aventure difficile d’une émigration clandestine.

Jusqu’au début des années soixante-dix, les chemins de l’émigration portugaise furent balisés par des réseaux clandestins. Ils s’organisaient à travers toute une chaîne de passeurs portugais, espagnols et français. C’étaient souvent d’anciens contrebandiers qui « prenaient en charge », depuis l’intérieur du Portugal jusqu’en France, les candidats à l’émigration illégale. Les voyages prirent les formes les plus diverses. Parfois, les clandestins marchaient depuis le Portugal jusqu’à la frontière française. Le plus souvent, les traversées combinaient plusieurs moyens de transport (trains, camions, mais aussi taxis, sans compter le passage en bateau à la frontière nord entre le Portugal et la Galice espagnole).

Les passages des deux frontières s’effectuaient habituellement à pied, ce qui se révélait particulièrement dangereux pour la traversée des Pyrénées qui se faisait en toute saison. Ces voyages amenaient souvent les clandestins à séjourner dans des granges ou des maisons abandonnées, mal nourris, presque toujours dans l’ignorance de ce qui les attendait, se déplaçant entassés dans des voitures (voir encadré). Le plus souvent, ils étaient coincés dans des camions de marchandises, ballottés « comme des animaux » pendant des centaines voire des milliers de kilomètres, parfois jusqu’à l’étouffement.

Des accidents émaillaient ces voyages épuisants, en particulier durant la traversée de l’Espagne franquiste (qui, jusqu’au milieu des années soixante, chercha à limiter les passages des Portugais). La traversée des Pyrénées resta longtemps dangereuse, surtout à l’époque des contrôles de la Guardia Civil espagnole, au point que certains passeurs abandonnèrent des gens en pleine montagne. Parfois, il s’agissait « seulement » pour les clandestins qui traversaient en train, de descendre à chacune des frontières et de rejoindre le train de l’autre côté.

D’Aveiro à Champigny



En 1964, dans la région d’Aveiro, mes « rabatteurs » cherchaient à attirer les jeunes gens… Comme on ne pouvait pas avoir de passeport, on est partis clandestinement. Le passage coûtait 12000 escudos, auxquels on devait en ajouter 2 000. C’était une somme très importante pour l’époque et ce sont mes parents qui m’ont fait l’avance. J’étais dans un groupe d’une quarantaine de jeunes émigrants, dont trois jeunes femmes. Le voyage a duré cinq jours, et ce fut un véritable cauchemar. Sept taxis nous ont conduits à la frontière espagnole. La traversée de l’Espagne se fit dans des conditions totalement inhumaines, dans des voitures (des Citroën DS) dont on avait enlevé les sièges arrière et où ils nous ont entassés. C’est difficile à croire, mais nous étions quatorze dans une voiture, et seuls ceux qui étaient à côté du chauffeur pouvaient respirer librement. Puis on nous a entassés dans un camion à bestiaux dont nous devions sortir le moins possible. C’était horrible... On nous nourrissait seulement de pommes de terre cuites et de chocolat. Nous avons traversé les Pyrénées à pied, en file indienne, angoissés à l’idée de perdre la file. Arrivés en France, on nous a mis dans le train jusqu’à Paris… (où) un chauffeur de taxi nous a pris à trois et nous a amenés à Champigny…

Témoignage de José Pinho da Costa, in M.C. Volovitch-Tavares, Portugais à Champigny, le temps des baraques, Autrement , 1995, p.40.

Heureusement, les voyages « a salto » ne furent pas tous dramatiques, et la plupart des émigrants clandestins arrivèrent à bon port avec l’aide de passeurs ayant accompli leur très rémunératrice mission. A l’inverse, et jusque dans les années soixante-dix, certains réseaux abusèrent de la confiance de celles et ceux qu’ils « encadraient ». Quoi qu’il en soit, tous les clandestins vécurent des moments difficiles dont ils se souviennent encore très clairement, et cet éprouvant voyage déboucha presque toujours sur de nouvelles difficultés. Ainsi, les bidonvilles furent souvent le point de chute, au moins provisoire, des réseaux. De plus, de nombreux clandestins ignorèrent pendant quelque temps leurs possibilités de régularisation et, parfois plus longtemps encore, leurs droits de salariés.

Une photo déchirée

Le prix des passages était élevé. Souvent, seule une partie était payée avant le départ, le solde étant versé lorsque le voyage était terminé. Un moyen très fréquemment utilisé, pour ce faire, consistait à déchirer une photo en deux, le clandestin laissant une partie à ses proches et n’envoyant l’autre partie qu’à son arrivée. Il était fréquent que la famille se cotise pour payer le passage. Ces sommes relativement importantes (étant donné la faiblesse des revenus et surtout le manque d’argent liquide dans les campagnes) furent pourtant remboursées assez rapidement. Les Portugais, vite embauchés, travaillèrent très durement, et les différences de salaire entre le Portugal et la France contribuèrent à ce que ces dettes ne pèsent pas trop longtemps. Le prix des passages baissa à la fin des années soixante, lorsque l’Espagne ne fut plus un obstacle et que les régularisations devinrent la règle.

Pour expliquer l’ampleur de l’émigration clandestine portugaise, il faut tenir compte du tissu de complicités au Portugal qui permit son développement et, en particulier, du fait que les départs provenaient massivement de zones rurales. Les émigrants purent s’appuyer sur les solidarités familiales et villageoises traditionnelles, parfois aussi sur le soutien de certains curés (le clergé catholique portugais, devant l’ampleur de cette émigration, plaida progressivement pour sa libéralisation).

Dans les villages qui connurent des départs massifs, presque toutes les familles étaient concernées par l’émigration de leurs proches, ce qui multipliait les complicités. Il fallait cependant rétribuer parfois certaines d’entre elles. De son côté, le gouvernement n’appliqua pas toujours la loi dans toute sa rigueur, car le développement de l’émigration permettait de soulager les campagnes et apportait au pays les économies des émigrants.

En France, les réseaux de passeurs s’articulaient sur des guides, des chauffeurs de voitures, de taxis et de camions. Les solidarités humanistes et militantes se mirent en place progressivement en liaison avec les conditions de travail et de logement des immigrés portugais, que leurs conditions d’entrée en France avaient contribué à tenir en marge de la société française dont ils ignoraient tout.

C’est au milieu des années soixante que le scandale des conditions d’immigration des Portugais et de leur installation dans des bidonvilles commencèrent à émouvoir l’opinion française. Jusqu’alors seuls des secteurs syndicaux et caritatifs (des curés français) avaient pris conscience de l’arrivée de ces hommes et ces femmes, au terme de voyages parfois dignes d’une période de guerre. De nombreux articles de presse, du Figaro à l’Humanité, de l’Aurore à La Croix et au Monde, ainsi que des enquêtes plus poussées (Hommes et Migrations à partir de 1965, Esprit en 1966) présentèrent ces nouveaux « soutiers » de la croissance et les drames de leurs voyages clandestins.

Ces enquêtes et témoignages furent relayés par des émissions de radio et de télévision et par la sortie, en 1967, du long métrage de C. de Chalonge, O Salto, salué par les communistes et primé par un jury catholique. Ce film, documentaire un peu romancé, révélait au grand public les voyages clandestins « a salto ». Ces drames de la grande époque de l’immigration portugaise en France furent évoqués jusqu’au début des années soixante-dix, dans des films militants (tel Étranges étrangers), et diverses recherches (le livre de J. Minces, Les travailleurs immigrés en France, commence par le long témoignage d’un jeune Portugais).

Leur situation de migrants doublement illégaux a marqué de nombreux immigrés portugais. Après leur voyage clandestin, nombre d’entre eux ont été maintenus un certain temps dans l’ignorance de la société d’arrivée, à la merci de réseaux de logeurs et d’intermédiaires divers souvent liés aux réseaux de passeurs. Cette ignorance s’est prolongée après la régularisation administrative de leur séjour, faute de mesures d’accueil suffisantes, tant au niveau du logement que du travail. C’est ainsi que certains se sont repliés longtemps dans des bidonvilles.

Hier comme aujourd’hui, on constate donc combien de difficiles conditions d’arrivée fragilisent et marginalisent les populations qui les ont affrontées, et peuvent encourager le repli entre compatriotes. ;

Bibliographie



– Numéro spécial d’Esprit (avril 1966)

– Hommes et Migrations, en particulier les n° 105, s/d (1965), n° 733 (avril 1968) et le n° 796 (octobre 1970).

– « Le Portugal entre émigration et immigration », Migrance n° 15, ed. Mémoire-Génériques, 3° trim.1999.

– M.C. Volovitch-Tavares « Portugais à Champigny, le temps des baraques », Autrement, n° 86, 1995.

Deux films récents (disponibles aussi en cassette) : Les gens des baraques, de Robert Bozzi et La photo déchirée , une émigration clandestine, de José Vieira.



[retour en haut de page]

Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 14:58
URL de cette page : https://www.gisti.org/spip.php?article4199