Article extrait du Plein droit n° 81, juillet 2009
« La police et les étrangers (1) »

Hommage à André Legouy

Défendre sans relâche les droits fondamentaux

Patrick Mony, ancien directeur du Gisti, était un ami très ancien et très proche d’André Legouy. Ils ont partagé ensemble de longues années de vie associative et de luttes en faveur des droits des étrangers. Avant d’évoquer les convictions d’André, ses fidélités, j’aimerais dire que pour moi il était un compagnon, un frère, un grand frère qui m’a beaucoup aidé dans ma vie militante et ma vie personnelle. Il a toujours été très présent dans les moments difficiles que j’ai traversés au niveau personnel et ses conseils, son amitié ont été d’un très grand réconfort. Nous parlions beaucoup et nous étions très proches. Les discussions que nous avions notamment sur l’évolution du Gisti, ses inquiétudes, nos désaccords parfois n’ont jamais remis en cause cette estime mutuelle, cette amitié profonde que nous avions l’un pour l’autre.

Quels sont les aspects fondamentaux de l’engagement d’André Legouy ?

Il me semble essentiel de commencer par la fidélité d’André au peuple algérien. C’est une des dimensions essentielles de sa personnalité et de son engagement. Les combats qu’il a menés en faveur des Algériens ont marqué son parcours et imprégné toutes les actions qu’il a engagées dans le domaine de l’immigration. En 1963, j’ai fait un premier séjour en Algérie et c’est là que j’ai connu la Cimade. À mon retour, j’ai participé à des réunions organisées par l’association et où se retrouvaient notamment des personnes qui avaient été solidaires de la lutte du peuple algérien pendant la guerre, notamment Elia Perroy et Robert Davezies. C’est dans ce cadre que j’ai fait la connaissance d’André. Quand je suis parti travailler en Algérie, en 1969, André était devenu responsable du service migrants de la Cimade. Nous étions en contact permanent et, à plusieurs reprises, il m’a invité à participer à des réunions qu’il animait et qui portaient en particulier sur l’immigration algérienne, massive en France à cette époque-là, après la guerre d’Algérie. Il est venu me voir en Algérie et nous avons pris de nombreux contacts ensemble avec des amis qu’il avait connus quand il était aumônier à Fresnes pour leur dire sa préoccupation de voir que les accords franco-algériens de 1968 n’étaient pas appliqués. Partageant ce même souci, le cardinal Duval lui a écrit, en 1979, pour lui faire part des conséquences dramatiques que cela avait pour les Algériens en France dont les titres de séjour étaient massivement remis en cause. Avec son accord, cette lettre a été rendue publique par le Gisti. André a maintenu cette proximité avec les Algériens, qu’ils soient là-bas ou ici quand il est arrivé au Gisti : manifestant un intérêt particulier pour les textes régissant l’immigration algérienne, il a toujours insisté pour que le Gisti publie des brochures sur le statut des Algériens.

Le second volet essentiel porte sur l’engagement d’André en faveur du droit d’association des immigrés. Animateur du Comité pour la reconnaissance du droit d’association pour les étrangers quand il était à la Cimade, il a poursuivi cette tâche au Gisti jusqu’en 1981, date à laquelle le droit d’association a enfin été reconnu. De la même façon, il a été à l’origine de la création de la Maison des travailleurs immigrés (la MTI), installée dans les locaux de la Cimade à Puteaux qui regroupait notamment des associations d’Algériens, de Marocains, de Sénégalais, de Tunisiens, d’Espagnols et de Portugais. Le but de cette maison était de permettre aux associations immigrées qui n’avaient pas droit à une existence légale, de disposer d’un lieu d’expression collective sous la couverture juridique de la Cimade. La MTI organisait tous les ans le festival culturel des immigrés qui permettait à ces derniers, à travers des manifestations culturelles, de faire connaître leurs revendications, dont le droit d’association a fait partie pendant des années. Une fois ce droit reconnu, la MTI est devenu le Conseil des associations immigrées en France (CAIF). Celui-ci a donc décidé de continuer la tradition et d’organiser un festival culturel mais cette fois sous sa propre responsabilité et sur la base de ses revendications. Cette volonté d’autonomie n’a pas été très bien reçue et le Gisti qui était présidé à l’époque par Arlette Grunstein et dont André était le directeur a été une des seules organisations à soutenir cette initiative.

Parallèlement à ces activités à la fois professionnelles et militantes, André avait un engagement syndical. Il a toujours pensé qu’il était extrêmement important que se développent les contacts et le travail en commun avec le monde syndical. Il pensait qu’il fallait convaincre les immigrés que le mouvement associatif ne pouvait porter seul leurs revendications et qu’ils devaient aussi se syndiquer. Adhérent lui-même de la CFDT, il a, pendant toutes les années qu’il a passées au Gisti, beaucoup cultivé les relations avec les responsables syndicaux des services migrants de la CGT et de la CFDT.

S’agissant du logement et plus particulièrement de la lutte des foyers Sonacotra, lutte emblématique des années 1970, quel a été le rôle d’André Legouy ?

Pendant toute la durée de cette lutte, de 1975 à 1979, le service migrants de la Cimade a été au cœur du soutien au comité de coordination des foyers. André, qui était directeur du service migrants de la Cimade, était aussi membre du Gisti. Il a donc mis en contact le comité de coordination des foyers avec les avocats membres du Gisti : Arlette Grunstein, présidente de l’association et Christian Bourguet deviendront ainsi une des chevilles ouvrières de la lutte. Et quand, en avril 1976, se produit l’expulsion de France des délégués de la coordination, André prend immédiatement contact avec Philippe Waquet pour que soit assurée leur défense devant le Conseil d’État. Celui-ci abrogera finalement les arrêtés d’expulsion. Le 17 avril 1976, Le Monde publiera « Le sens d’une lutte », tribune dans laquelle André soutient vigoureusement la revendication pour la dignité, l’égalité des droits dans le logement et la reconnaissance du statut de locataire.

Quand André est arrivé au Gisti, l’engagement de l’association en faveur des immigrés logés dans les foyers était pour lui une évidence. Le Gisti était très actif au sein de la commission technique du comité de coordination qui regroupait des architectes, des avocats, des médecins, des comptables qui se réunissaient régulièrement avec les délégués du comité de coordination de foyers [1]. André trouvait fondamentales deux revendications principales : le droit au logement et le statut de locataire pour les résidents du foyer. Il trouvait donc normal, en tant que directeur, que les salariés du Gisti de l’époque, Pauline Boutron et moi-même, consacrions du temps au soutien de cette lutte et que l’association apporte des instructions et un appui technique c’est-à-dire juridique, aux luttes qui se développaient. Les premières brochures éditées par le Gisti ont d’ailleurs porté sur les cités de transit et le statut du logement foyer. Ce combat ne l’a pas empêché néanmoins d’être tout à fait opposé au maintien des foyers pour les travailleurs immigrés, considérant qu’il s’agissait là de logements ghettos et qu’il fallait au contraire permettre et faciliter l’accès des immigrés et de leur famille au logement social. C’est pendant ces années de soutien à la lutte des foyers qu’André a fait la connaissance d’Assane Ba, porte-parole du comité de coordination, qui deviendra salarié du Gisti et avec lequel il restera très lié.

A-t-il partagé avec vous votre intérêt et votre préoccupation pour les questions de protection sociale des étrangers ?

C’est grâce à la CFDT qu’André s’est plus particulièrement intéressé aux questions de protection sociale. En effet, à la demande de l’Union départementale CFDT de Paris, il est devenu et est resté pendant plus de dix ans assesseur au tribunal des affaires de sécurité sociale (Tass). Même si les problèmes évoquées au Tass sont loin de tous concerner les immigrés, André a été sensibilisé à ces questions et était intimement persuadé, tout comme je l’étais moi-même, qu’on ne pouvait évoquer les droits des étrangers et de leur famille et la question de leur séjour sans les rattacher à celle de leur couverture sociale. Dans ce domaine très peu abordé à l’époque, nous avons été précurseurs en publiant notamment des brochures générales sur la santé et la protection sociale des étrangers, puis sur des sujets plus particuliers comme la suppression des prestations familiales aux étrangers privés d’emploi dont la famille réside au pays d’origine, ou l’accès aux prestations familiales pour les demandeurs d’asile.

André a été l’homme des combats pour des droits fondamentaux. Les dimensions de l’égalité de traitement, de la lutte contre les discriminations, du droit au logement ont été primordiales dans son action.

Propos recueillis par Véronique Baudet


Un appel à l’exigence

J’ai connu André dans les premières réunions qui permirent à un petit groupe d’anciens élèves de l’ENA de rencontrer des avocats, des travailleurs sociaux, des militants sur leur sujet d’intérêt commun : la défense des droits des immigrés.

Bref retour en arrière : pour de jeunes hauts fonctionnaires, décidés à élargir leur regard au-delà de leur vie professionnelle immédiate, pour ne pas être de simples rouages, il était « étonnant » de constater qu’un très large pan de la vie des travailleurs étrangers était régi par des circulaires non publiées et par des dispositions aussi peu respectueuses des droits de l’homme que la nécessité d’avoir une autorisation pour former une association ou se marier, l’interdiction d’afficher une opinion politique [2]... Ce constat étonnant aurait pu être sans suite. Ils étaient un petit groupe isolé dans une France que ces questions n’intéressaient guère. Les choses changèrent lorsque Michèle Nauwelaers, jeune auditeur au Conseil d’État et qui faisait partie de ce groupe, rencontra à un colloque plusieurs personnes notamment Jean-Jacques de Félice.

André, qui travaillait à la Cimade, fit rapidement partie du groupe. Certaines méthodes furent promptement trouvées. Tenue d’une permanence hebdomadaire qui permettait, lorsque les étrangers avaient des droits, de les aider à les faire valoir. Mise en commun des cas significatifs rencontrés lors de ces permanences et rassemblement de toutes les informations dont disposaient les uns et les autres, notamment les textes des circulaires non publiées. Recherche sur les questions de droit qui n’apparaissaient pas claires : l’abri d’un bidonville, la chambre d’un foyer sont-ils un domicile ?… Publication sous forme de documents ronéotés et commentés de circulaires importantes comme la circulaire Marcellin-Fontanet. Et bientôt, recours contre les actes illégaux. Nul ne parlait d’interdisciplinarité. Mais il y avait de cela et un engagement fort. Pour beaucoup d’entre nous, l’expérience d’une forme d’action exigeante et créative. Une réussite, si on ne mesure pas le résultat à l’aune des changements immédiats mais de la mise en place d’un outil qui, parmi d’autres, était indispensable pour faire progresser le droit, les droits. La création d’une association n’était qu’un moyen mais elle apparut nécessaire : il fallait bien qu’on puisse identifier l’auteur des documents…

André était très à l’aise dans ce travail. Il a d’emblée aimé le droit et les juristes, notamment les plus impliqués dans la juridiction, qu’ils aient été avocats ou membres de cette juridiction. La rigueur du raisonnement, l’importance de la jurisprudence, l’apport d’une rédaction claire et précise à la chance de gagner un contentieux, la dispute intellectuelle en jeu dans le procès avaient, je crois, tout pour séduire l’homme de justice et de la défense des droits qu’il était déjà, le militant à la recherche d’outils efficaces, le jésuite rompu à la discipline intellectuelle, l’homme de goût sensible à la qualité de l’expression. Ni Michèle Nauwelaers, qui respecta toujours son devoir de réserve, ni André n’étaient avocats. Ceux ont qui pu observer le travail qu’ils ont fait avec Philippe Waquet pour la présentation du recours de M. da Silva et de la CFDT contre la circulaire Marcellin Fontanet, enregistré le 23 février 1972, ont vu une alliance efficace et heureuse. Cette alliance efficace et heureuse de Michèle et d’André s’est reformée au moment de la requête contre le décret du 10 novembre 1977 subordonnant l’accès des familles au territoire français à leur renoncement à occuper un emploi. L’enjeu était d’ampleur et le principe du droit à mener une vie familiale normale fut reconnu par le Conseil d’État pour la première fois à cette occasion.

Ces années auront certes été, pour André, assombries par les conflits avec la Cimade, mais elles auront été aussi d’heureuses années de fondation du Gisti, dont il fut le premier président, puis lorsqu’il devint salarié, le premier directeur. Le Gisti n’aurait pas été ce qu’il a été sans que son premier président et son premier directeur soit cet homme d’exigence dans le travail, d’intelligence dans le droit, d’efficacité dans la résolution des cas individuels tant il était devenu un très bon spécialiste du droit et un très bon connaisseur des pratiques administratives. L’intelligence avec laquelle il a rédigé pendant une très longue période la chronique de jurisprudence de la revue du Gisti, Plein droit a contribué au développement de cette revue qui figure en bonne place dans les bibliothèques juridiques. André savait trouver les jugements et arrêts significatifs, assez souvent non fichés, utiles pour le professionnel ou le militant, et dépasser en vitesse les chroniqueurs de cette jurisprudence.

J’ai encore suivi de près l’arrivée de Patrick Mony et le remplacement à la présidence d’André par Arlette Grunstein. Arlette procédait avec finesse et ouverture à toutes les sensibilités, mais il était naturel que les responsabilités évoluent. Peu à peu, dès le début des années 1980, notre famille s’élargissant, les responsabilités professionnelles évoluant, je ne me suis plus impliquée dans les travaux du Gisti. Mais je les suis encore, peut-être interrogative sur certaines prises de position mais très admirative de son développement et de la ténacité de ceux qui, comme André et Patrick Mony, lui ont consacré plusieurs dizaines d’années de leur vie professionnelle.

Pendant toute cette période, nous avons gardé le contact avec André, qui est devenu, même si nos rencontres n’étaient pas régulières, un ami de la famille. Nous parlions beaucoup, amicalement. L’évolution de l’Église (ou sa non évolution) revenait assez souvent dans les conversations. J’aimais sa capacité d’indignation, même lorsque je la trouvais, sur tel ou tel sujet, excessive. L’amour de la Bourgogne et de sa famille faisait partie du paysage. André aimait nos enfants, les enfants. Il m’est arrivé de penser que le célibat n’est pas, au contraire, plus léger à porter lorsque le temps avance. Mais nous n’en avons jamais parlé. André ne se dévoilait pas et ne posait d’ailleurs pas tellement de questions personnelles.

On peut s’interroger sur les causes de ce qui était douloureux chez lui [3], mais je souhaite aussi laisser une place au mystère.

Lorsqu’il a arrêté ses permanences au Gisti, nous sommes redevenus plus proches. Sa santé se dégradait, accélérant le vieillissement. Ceux qui ont connu ses dernières années savent qu’elles furent difficiles, mais que ses amis du Gisti et tous ceux que nous avons pu contacter n’ont jamais autant échangé de visu ou par mail pour organiser et adapter leur présence. Il souhaitait qu’on vienne le voir. D’une certaine manière, il nous reliait, pour un moment, plus étroitement. Le savoir lui fit plaisir.

Son image est un appel à l’exigence, qu’il appliquait particulièrement à la justice, au travail bien fait, à l’amitié… et aux bonnes choses de la vie.

Anne Cossé
Militante du Gisti


Témoigner de toute notre reconnaissance

Qui sait encore qu’André Legouy fut pendant de nombreuses années permanent à la Cimade ?

Avec d’autres, il travaillait au secteur « migrants » qu’il dirigea jusqu’à son départ en 1978. C’était l’époque des luttes contre les lois Barre/Bonnet/Stoléru, de l’imposant mouvement de grève dans les foyers Sonacotra, le temps où les travailleurs immigrés et leur famille étaient relégués dans les bidonvilles, etc. Une période d’intense politisation, dans la foulée des années 68, et de mouvements durs. André a donc dirigé ce secteur dans ces années de radicalisation, et il faut percevoir à sa juste mesure l’intuition qu’il a eue, avec d’autres, que les revendications politiques devaient s’appuyer sur le droit, un outil essentiel, qu’il fallait lutter, mais aussi créer du droit pour les immigrés. Le Gisti est né de cette prise de conscience. André Legouy en a été l’un des cofondateurs, le Gisti ayant alors son siège social et tenant ses réunions à la Cimade.

Si cette histoire est mal connue, c’est parce que le départ d’André Legouy de la Cimade fut l’objet de l’une des plus graves crises que l’association ait connues. Licenciement d’André, puis grève d’une partie des permanents de la Cimade, occupation des locaux, et au final départ de la totalité du secteur migrants et d’autres salariés de l’association. Pourquoi cette crise ? Des années après, il est encore difficile de comprendre ce qu’ont été les enjeux : conflits de personnes ? Divergences de positionnement politique à l’égard du gouvernement de l’époque ? Désaccords sur l’organisation de la Cimade ? La crise fut telle qu’elle laissa, et pour de nombreuses années, des blessures profondes pour tous les acteurs, qu’ils aient été ou non du côté des grévistes, qu’ils soient ou non restés à la Cimade.

Pendant plusieurs années, les relations entre la Cimade et le Gisti ont été… fraîches ! Ceux qui, comme moi, arrivèrent quelque temps plus tard à la Cimade avaient des difficultés à comprendre : une sorte de tabou entourait la « crise de la Cimade », et nous sentions qu’il fallait plus que du tact pour aborder le sujet et poser des questions, au-dedans comme au dehors. Les plaies étaient encore à vif, et on nous remerciait de ne pas y toucher…

Le temps a passé. La Cimade et le Gisti ont depuis développé de multiples actions communes et ont appris à se compléter utilement. Une histoire cependant n’a pas été écrite. Une histoire bien plus riche que la simple « mémoire », car, à l’évidence, ce n’était pas qu’« une crise interne »… Il n’est pas trop tard pour le faire, pour que les acteurs de l’époque laissent des traces de ce passé.

Les blessures sont désormais refermées. André Legouy est sans doute l’un de ceux qui en ont le plus souffert, ou le plus longtemps, peut-être jusqu’au bout. Qu’il me soit donc permis aujourd’hui de lui rendre simplement hommage pour tout ce qu’il a fait lorsqu’il agissait au sein de la Cimade, et de lui témoigner de toute notre reconnaissance.

Laurent Giovannoni
Secrétaire général de la Cimade


Les immigrés au cœur de son combat

André Legouy, c’est d’abord pour nous cet équipier Cimade avec lequel nous avons cheminé dès après 68 et jusqu’à l’expulsion de France de Berthier en septembre 1973 [4], ce combattant sans concession pour le droit et la dignité de la population migrante. Il est parti avant que nous puissions aller le revoir à Paris et il ne nous reste que la plume pour lui rendre hommage.

Nous nous sommes connus à la Cimade : lui à Paris, rue de Grenelle, nous à Marseille, boulevard des Dames. Insérés dans des situations locales, régionales particulières, nos objectifs sociaux et politiques étaient les mêmes. Ses voyages à Marseille dans le cadre des luttes contre les marchands de sommeil, pour la régularisation des travailleurs notamment et pour le respect de leurs droits s’accompagnaient souvent de virées dans le Luberon où son frère et sa famille nous accueillaient. Bon vin, bonne chère comme il les aimait, mais surtout discussions passionnées qui tournaient toujours autour de l’action à conduire pour changer la situation des travailleurs immigrés, construire de nouveaux rapports sociaux, une véritable solidarité bâtie sur des droits égaux dans une période lourde de post-colonialisme. Intransigeant sur les principes et le rapport au pouvoir, André a préféré quitter la Cimade pour rejoindre le Gisti dont il était un des pionniers. Depuis lors, nos chemins se sont peu croisés : perdus de vue – pas vraiment – nous le suivions dans les multiples interventions du Gisti sur la scène politique française comme il pouvait nous retrouver en Suisse dans les combats qui auraient pu être les siens, notamment contre le statut de saisonnier, pour le droit à l’éducation pour tous les enfants quel que soit leur statut, pour une égalité des droits dans une situation politique créatrice d’un véritable apartheid entre ressortissants européens et extra-européens, contre les campagnes xénophobes et racistes et pour la régularisation des personnes sans statut légal. André était un de ces prêtres engagés que nous avons eu le privilège de bien connaître et avec lesquels nous avons milité lors de notre passage à la Cimade, de 1967 à 1973.

Christiane et Berthier Perregaux
Anciens équipier et équipière Cimade Genève et Bevaix (Suisse)


Un militant convaincu, un homme secret

J’ai connu André Legouy quand il travaillait encore à la Cimade comme responsable du « secteur migrants ». La Cimade m’avait confié, en qualité d’avocat, la défense de plusieurs dossiers d’étrangers et notamment celui du pasteur Perregaux, citoyen helvétique et salarié de la Cimade. Il était en poste à Marseille, où il s’occupait spécialement des immigrés originaires d’Afrique du Nord. Son zèle avait dû gêner l’administration puisqu’il avait fait l’objet d’un arrêté d’expulsion. Avec André Legouy, qui suivait le dossier, je suis descendu à Marseille par le train pour participer à une manifestation de solidarité avec le pasteur Perregaux et les immigrés en général. Le trajet ferroviaire était, à l’époque, fort long, nous avons beaucoup échangé au cours du voyage et une amitié est née, qui ne s’est jamais démentie.

Bien des points nous rapprochaient : non seulement la défense des immigrés, qui ne soulevait pas, dans les années 1970, le même mouvement de sympathie qu’à l’heure actuelle, mais aussi l’intérêt pour la condition des prisonniers – André avait été précédemment aumônier de la prison de Fresnes, poste qu’il avait dû quitter en raison des critiques qu’il avait émises sur la politique pénitentiaire – et le fait qu’il était jésuite, alors que j’avais, moi-même, été collégien et pensionnaire chez les pères de la Compagnie de Jésus pendant six ans.

André a, ensuite, beaucoup souffert des conditions dans lesquelles il a dû quitter la Cimade, puis il a retrouvé un travail qui le motivait au sein du Gisti, ce qui nous a permis de continuer notre effort commun sur le plan du contentieux des étrangers, à l’époque encore bien rudimentaire.

André n’était pas seulement un militant convaincu de la cause de l’Homme. Il lisait des ouvrages et rédigeait des notices bibliographiques pour la revue Études. Il aimait la Bourgogne et… le bourgogne (ainsi d’ailleurs que les huîtres) !

Cependant, malgré son dynamisme et son ouverture, il se livrait peu, il gardait son mystère. Je conserverai fidèlement son image en moi.

Philippe Waquet
Avocat honoraire


Aller jusqu’au bout

Lorsque j’ai approché le Gisti, il y a quelque trente ans, j’en avais une image par les media, et plus particulièrement par tes papiers dans Le Monde, signés « André Legouy, jésuite », qui te donnaient une double aura un peu mystérieuse, celle du Gisti, juridico-militante, encore très discrète mais éminemment respectée et la tienne propre.

Lorsque je décide de franchir le pas, parce que le Gisti pose des questions qui m’interpellent, vous étiez encore, avec Pauline et Patrick, dans les locaux de la rue de Montreuil : deux bureaux et une salle de réunion sur la cour. Contact très sympathique et direct avec Pauline, à qui je demande de m’expliquer ce qu’est le Gisti ; elle me donne de la doc, me renseigne avec prudence (on ne rentre pas comme ça… il faut être parrainé) ; un homme dans la cinquantaine passe, un beau port de tête, un regard franc, incisif et malicieux, demande quelque chose, me sourit et repart. On me dit « c’est André Legouy ».

Voilà, cette image est toujours présente, c’est celle de ton sourire, retrouvé bien qu’il soit un peu affaibli, sur la photo qu’a publié Le Monde lors de l’hommage qui t’a été rendu en mai, c’est ta silhouette fine, une élégance naturelle, tes cheveux gris, ton éternel pull irlandais et les foulards qui te protégeaient des courants d’air (ton horreur des courants d’air !). Ton sourire rieur, un brin caustique, ton regard attentif qui sondait l’interlocuteur. Tu avais aussi un soin extrême de la justesse de l’expression, des mots, de la formulation, de l’orthographe. Nous avons travaillé ensemble sur le premier guide du Gisti sur la protection sociale des étrangers et là j’ai compris ce souci qui te caractérisait, « tu es vraiment sûre que… tu as vérifié ?  ». On va jusqu’au bout.

L’exigence qui était la tienne et que tu t’appliquais d’abord à toi-même flirtait parfois avec une certaine intransigeance, qui ne te rendait pas toujours facile…

Aujourd’hui je lis tout un pan de ton histoire dont je ne connaissais que des bribes, Fresnes, cette lettre courageuse de 1963 qui vous a valu, à ton collègue Jaouen et toi, de devoir quitter l’aumônerie de la prison. Et je comprends d’autant mieux cette liberté extraordinaire que tu te donnais et qui te guidait dans la vie, avec un culot parfois peu habituel, une forme d’impertinence, une force de conviction et une pugnacité à toute épreuve qui inspirent un très grand respect.

André, tu as à présent rejoint des compagnons de longue route du Gisti, Michèle, Arlette, Madeleine, Ernest, Bernard, François, continuez donc à partager cette liberté d’esprit.

Béatrice Guéneau-Castilla
Arrivée au Gisti en 1979


Un vieux monsieur fascinant

André, c’était d’abord le bruit d’un trousseau de clés, qu’il secouait pour annoncer son arrivée, à 14h55, dans les locaux du Gisti, avant d’assurer non stop et tout seul la permanence téléphonique tous les après-midi de 15h à 18h.

Du petit bureau qui donnait sur la salle des bénévoles, il mettait le haut-parleur et alors, nous, stagiaires et bénévoles, pouvions suivre ses conversations parfois vives avec les étrangers ou leurs proches qui appelaient pour des conseils juridiques sur des situations trop souvent désespérées. Souvent j’ai oublié le courrier que j’étais en train de rédiger pour écouter ce vieux monsieur fascinant qui répondait du tac au tac à des questions pointues (je n’ai su qu’un peu après qu’il avait été à la tête de l’association, comme en atteste le grand arrêt Gisti de 1978 dans sa version non anonymisée). Dans un souci d’efficacité, André n’y allait pas par quatre chemins, coupait court aux bavardages inutiles, commençait souvent ses conversations téléphoniques par « Allo ?… peu importe votre nom, vous êtes de quelle nationalité ?! » (qu’est-ce qu’on a pu s’amuser à l’imiter entre stagiaires !)

Les échanges pouvaient être un peu durs – les bonnes nouvelles se raréfiant en droit des étrangers –, mais se terminaient toujours cordialement, grâce à la pédagogie d’André, dont il faisait aussi preuve avec nous, passé un premier abord un peu bourru.

Je suis heureuse de l’avoir rencontré, la dernière année, je crois, où il tenait la permanence.

Delphine d’Allivy Kelly
Stagiaire au Gisti 2005/2006

Un défenseur de la cause des immigrés



Sous la plume de Philippe Bernard, Le Monde a publié, le 19 mai 2009, le témoignage suivant

La cause des immigrés vient de perdre l’un de ses militants les plus emblématiques, l’un des plus discrets aussi. De la solidarité avec les nationalistes algériens aux luttes pour les droits des étrangers, du christianisme social des années 1950 à l’engagement juridique et politique dans l’après-1968 et jusqu’à ces dernières années, André Legouy, mort jeudi 14 mai à Paris à l’âge de 84 ans, personnifie le parcours de toute une génération engagée à gauche dans le sillage de la décolonisation et de ses violences. Des bataillons de juristes ont été formés en l’écoutant assurer, jusqu’en 2007, une permanence téléphonique spécialisée dans le droit des étrangers.

Jésuite, ancien responsable de la Cimade (service oecuménique d’entraide) et figure du Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés), André Legouy aura été aussi l’un des artisans du rapprochement entre militants chrétiens de gauche et d’extrême gauche au moment où, dans les années 1960-1970, le « travailleur immigré » incarne la figure du prolétaire le plus exploité et donc les espoirs de régénération dans les pays riches comme dans ceux du tiers-monde.

Formé à la philosophie et à la théologie, il a aussi été un pionnier dans l’art aujourd’hui banalisé d’utiliser l’arme du droit pour la défense des plus faibles. Des septennats Mitterrand aux années Sarkozy, le sort fait aux étrangers, baromètre souvent alarmant de la santé de la société, n’a cessé de fournir des occasions d’indignation à cet humaniste abrupt en perpétuelle colère contre l’injustice.

Entré au noviciat de la Compagnie de Jésus à dix-huit ans, en 1942, André Legouy ne mettra jamais en avant son appartenance religieuse dans ses engagements sociaux. Ordonné prêtre en 1954, année du début de la guerre d’Algérie, il deviendra un familier des responsables du FLN, dont Ahmed Ben Bella, incarcérés à la prison de Fresnes, dont il fut aumônier. Il suivra leur lutte pour être reconnus comme détenus politiques. André Legouy fut précisément congédié de ce poste en 1963 par le garde des sceaux, Jean Foyer, pour s’être indigné, dans une lettre publiée par Le Monde, de l’inégalité entre le sort de deux anciens responsables nazis, graciés et libérés, et celui réservé aux « rebelles » algériens guillotinés.

Aumônier à Marseille puis à Paris dans le quartier populaire des Épinettes, il travaille alors auprès des jeunes de milieux défavorisés avec son collègue Joseph Jaouen, congédié lui aussi de Fresnes. Mais sa rencontre, dans la période précédente, avec les militants algériens et leurs réseaux de soutien en métropole, en l’occurrence ceux clandestinement liés à la Cimade, déterminera sans doute ses engagements suivants, qui deviendront ceux de toute une vie. En 1969, il prend la direction du secteur « migrants » de la Cimade en pleine vague d’immigration maghrébine, puis portugaise et africaine. Les engagements clairs et anciens de la Cimade, d’obédience protestante, conviennent à ce jésuite rétif à la vision caritative des immigrés qui domine chez les catholiques. Des grèves de loyer dans les foyers Sonacotra aux combats pour l’alphabétisation des travailleurs immigrés, il sera alors au cœur des luttes, en particulier celles pour les droits, à une époque où la création d’associations par des étrangers est soumise à autorisation préfectorale.

Mais sa dénonciation virulente des raidissements giscardiens sur l’immigration heurtera la Cimade alors en négociation avec les autorités pour l’accueil des vagues de réfugiés venus d’Amérique latine et d’Asie. Ce conflit aboutira à sa mise à l’écart de l’organisation en 1977. André Legouy, proche du Groupe d’information sur les prisons de Michel Foucault, se consacre alors à l’association qui se confondra avec sa vie pendant trente ans : sous sa houlette, le Gisti, fondé en 1972 par un groupe d’énarques, de juristes et de travailleurs sociaux dont lui-même, achèvera de devenir une référence en matière de soutien juridique aux immigrés. Bataillant avec succès contre l’opacité des circulaires imposées aux immigrés, le Gisti acquerra ses lettres de noblesse en 1978, en faisant reconnaître le regroupement familial comme « principe général du droit  » par le Conseil d’État.

André Legouy, rédacteur intransigeant des notes de jurisprudence du Gisti, a exercé son influence jusqu’à récemment dans cette association atypique, qu’un culte de la discrétion et de la rigueur a protégée des querelles d’ego et des offensives gouvernementales. Les répliques précises mais sèches du vieux jésuite aux demandes téléphoniques confuses des sans-papiers font désormais partie de sa légende.




Notes

[1Ce comité avait été mis en place en 1974 au moment où éclate la grève dans les foyers.

[2La France n’avait pas adhéré à la Convention européenne des droits de l’homme, et la CEDH, dont la jurisprudence sort parfois de son lit, a contribué à une évolution des juristes sur les droits des étrangers.

[3Et qui fut évoqué à l’Église Saint-Ignace, le jour de ses obsèques.

[4L’année 1973 a été marquée par de nombreuses luttes très dures de travailleurs immigrés dont celles pour la régularisation de leur situation devenue quasiment impossible avec la circulaire Marcellin-Fontanet. Ce même ministre de l’intérieur, Raymond Marcellin, a procédé à de nombreuses expulsions d’étrangers (travailleurs immigrés et défenseurs des droits des immigrés) dont Berthier pour « ingérence dans les affaires de l’État  » ou pour « non respect de la neutralité politique à laquelle tout étranger est soumis  » (pour plus d’information, voir Yves Gastaut, « La flambée raciste en France », Revue européenne de migrations internationales, (1993) vol. 9, n° 9-2, p. 61-75.


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Dernier ajout : mercredi 7 mai 2014, 17:10
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