Article extrait du Plein droit n° 126, octobre 2020
« Illégaliser, régulariser »

En Italie, le sale boulot de l’intégration

Simone di Cecco

Urmis
Au tournant des années 2000, alors que l’Italie s’interroge sur l’intégration des immigré·es, les programmes de bénévolat à destination de ces populations font florès dans toute la péninsule du fait d’un consensus entre les municipalités, les associations impliquées dans le système d’asile et les entreprises sociales qui assurent l’hébergement. Aujourd’hui, ce sont les personnes en procédure d’asile qui sont visées, leur disponibilité au travail gratuit constituant une preuve irréfutable de leur mérite civique et de leur volonté d’intégration. Pourtant, un tel engagement «  volontaire  » imposé à une catégorie particulièrement précaire de la population pose question.

« L’objectif principal est celui de l’intégration, et cette dernière prévaut sur n’importe quel autre aspect. Elle prévaut notamment par le fait de considérer les personnes demandeuses d’asile comme des sujets actifs, dans l’apprentissage et dans la prise d’initiative en ville. » Le représentant de la mairie de Bologne explique ainsi les finalités du programme de bénévolat réservé aux migrant·es en procédure d’asile, lancé par l’administration de centre gauche de cette ville du nord de l’Italie. Il ne s’agit pas d’un cas isolé : fin 2014, une circulaire du ministère de l’intérieur italien invite les municipalités et les préfectures à « favoriser l’engagement volontaire des demandeurs d’asile dans des activités d’intérêt général » susceptibles de leur fournir de « meilleures perspectives d’intégration dans le tissu social de notre pays » [1]. Depuis cette date, les programmes de bénévolat connaissent une forte diffusion dans toute la péninsule, du fait de la collaboration entre les pouvoirs publics locaux, les associations et les entreprises sociales gérant les centres d’hébergement pour les personnes demandant l’asile.

Si la circulaire ne définit pas précisément les types d’activités dans lesquelles les migrant·es devraient s’engager, la traduction concrète du « bénévolat pour l’intégration » à l’échelle locale prend, dans la plupart des cas, une forme particulière : celle du nettoyage des rues et de l’entretien des espaces verts  [2]. Dans des grandes villes telles que Rome, Turin et Milan, ainsi que dans les petits villages où sont installés des centres d’hébergement, il n’est pas rare de rencontrer des groupes de demandeurs d’asile (il s’agit en grande majorité d’hommes) portant des gilets jaunes, en train de balayer les trottoirs ou de ramasser les déchets dans un parc. Pour cette catégorie particulièrement précaire d’étrangers, qui ne perçoivent aucune rémunération pour le travail effectué et sont soumis en Italie comme en France au racisme ordinaire et structurel  [3], ainsi qu’à un régime de l’attente marqué par la suspicion et par des « jugements quotidiens [4] », le travail gratuit accompli devient une preuve de mérite civique, le gage d’une volonté effective d’intégration.

L’intégration à l’italienne

En Italie, l’apparition du terme d’intégration dans les politiques étatiques est récente. Cela reflète, au moins en partie, une histoire nationale des migrations et des politiques migratoires différente. Dans un pays qui avait été marqué, pendant un siècle, par une émigration interne et internationale massive, la « consolidation » des flux de populations étrangères et les premières politiques structurées en matière d’immigration ne remontent en effet qu’aux années 1990 [5]. La question de l’intégration des immigré·es, dans les textes de loi et dans le débat public, émerge plus tard, au tournant des années 2000 [6], parallèlement à la communautarisation progressive des politiques migratoires et d’asile au niveau européen [7].

La diffusion de la notion ne se traduit pas immédiatement dans une action publique spécifique. Il faudra attendre 2012, avec l’entrée en vigueur de l’Accord d’intégration qui constitue la première véritable mesure d’intégration à l’échelle nationale. Le législateur prévoit ainsi que la personne étrangère présentant une demande de titre de séjour est tenue de signer un accord par lequel elle s’engage, afin de pouvoir renouveler son titre de séjour, à poursuivre certains objectifs (connaissance de la langue et de la culture italiennes, scolarisation des enfants, respect des obligations fiscales et des principes constitutionnels, etc.) [8]. Organisée selon un modèle que plusieurs chercheurs ont appelé « civic integration [9] », cette mesure prend la forme concrète d’un système à points : la personne étrangère gagne des points si elle atteint un objectif, en perd si elle commet des délits.

Si les personnes demandant l’asile sont dispensées de signer cet accord, elles deviendront pourtant, quelques années plus tard, la cible principale des discours et des politiques d’intégration. Ce glissement n’est pas anodin, mais reflète une transformation majeure intervenue dans les politiques migratoires italiennes : la fin du système des quotas réglant l’immigration de travail, ainsi que la suspension des sanatorie [10] témoignent d’une moindre place de l’utilitarisme migratoire [11] dans la gouvernance de la mobilité internationale, en faveur de la « raison humanitaire [12] » représentée par les politiques d’asile. En effet, avec le développement de l’« approche hotspot » établie par l’Union européenne en 2015, les individus qui rejoignent le sol national italien de manière « illégale » sont automatiquement catégorisés comme demandeurs d’asile, puis placés dans les centres d’hébergement se multipliant dans toute la péninsule [13]. La demande d’asile devient ainsi une des seules voies dont disposent les nouveaux et nouvelles migrant·es pour obtenir un statut légal [14].

Parallèlement, dans les médias comme dans les débats parlementaires, l’intégration des demandeurs d’asile fait l’objet d’une véritable obsession collective. À la droite de l’échiquier politique, des imaginaires explicitement racistes, inscrits dans l’histoire coloniale italienne [15], les décrivent comme un danger à la fois social, économique et culturel, ce qui rendrait leur intégration simplement impossible. Cet argument est donc utilisé pour justifier des politiques plus restrictives, visant à décourager l’arrivée de nouveaux et nouvelles migrant·es. De l’autre côté, pour les partis de centre gauche et notamment pour le Parti démocratique, présent dans les coalitions de gouvernement de manière presque ininterrompue depuis 2011, l’intégration des migrant·es est possible, voire souhaitable, mais elle ne peut pas relever d’un processus spontané ni concerner toutes les personnes étrangères. D’une part, l’intégration doit être produite, stimulée et canalisée par les pouvoirs publics. D’autre part, elle va constituer un critère de sélection de la légitimité de la présence migrante.

C’est dans ce cadre que l’asile et le système d’accueil vont constituer non seulement un outil central de gestion de la mobilité internationale, mais aussi un laboratoire de production de pratiques et de discours sur l’intégration. On observe ainsi la prolifération d’une série de mesures dites d’intégration dans les centres d’hébergement pour demandeurs d’asile, principalement axées sur l’apprentissage de la langue italienne, l’insertion professionnelle (sous forme de stages et de formations) et les programmes bénévoles.

Bénévolat pour demandeurs d’asile

Si l’incitation à l’engagement bénévole adressée aux migrant·es est loin d’être un phénomène exclusivement italien [16], les programmes proposés aux nouveaux et nouvelles arrivant·es présentent des caractéristiques inédites, qu’il s’agisse du statut juridique des demandeurs et demandeuses d’asile, des secteurs d’activité non rétribuée (se concentrant dans le domaine de la propreté urbaine), des modalités du recrutement (par l’intermédiaire des intervenantes et intervenants sociaux dans les centres d’hébergement) et de la forte médiatisation des initiatives, auxquelles la presse locale consacre régulièrement des articles illustrés par des photos.

La pluralité des registres de légitimation mobilisés pour ce type de bénévolat constitue une autre spécificité du cas italien. En effet, si la mise en place de programmes réservés aux personnes demandant l’asile est justifiée par des discours qui renvoient sans cesse au thème de l’intégration, des variations apparaissent dans la rhétorique des promoteurs du bénévolat. D’abord, le bénévolat est souvent présenté comme une contrepartie de l’hospitalité reçue, « une façon de remercier pour l’accueil » et de se rendre utile à la communauté locale. La conception de l’asile qui sous-tend ces narrations est celle du fardeau pour la société d’accueil, du don qui nécessite un contre-don, de la faveur à mériter. En associant la légitimité de la présence migrante à une certaine disponibilité pour le travail gratuit, on prépare un passage du langage juridique du droit à celui discrétionnaire de la récompense. Au nom de l’intégration, c’est une conception « méritocratique » et « paternaliste [17] » qui s’insère au sein de la raison humanitaire.

Potentiel publicitaire

Ensuite, le bénévolat est valorisé en raison de son « potentiel publicitaire » – un terme qui revient dans les entretiens effectués –, à savoir sa capacité à modifier le regard que la population locale porte (ou est censée porter) sur le système d’accueil et sur les personnes étrangères en procédure de demande d’asile. Une telle finalité s’inscrit en fait dans un contexte national marqué par plusieurs épisodes d’opposition, plus ou moins violente, à l’installation de nouveaux centres et à la venue de migrant·es en procédure d’asile, épisodes au cours desquels la présence de groupes d’extrême droite a été constante [18]. Le bénévolat, selon les pouvoirs publics locaux et les associations gestionnaires, permettrait de transformer les perceptions négatives et stéréotypées des citoyen·nes et jouerait un rôle important dans la prévention ou dans la réduction de ces manifestations d’hostilité. Comme l’affirme une intervenante sociale, il s’agit de « déconstruire l’image du demandeur d’asile profiteur », en le rapprochant de la communauté locale, pour « le faire connaître, lui donner un nom, le faire appartenir au territoire ». La modification des perceptions recherchée passe d’abord par la mise en visibilité des migrants lorsqu’ils effectuent les activités d’intérêt général, à laquelle contribue la tenue (des gilets jaunes), et ensuite par la médiatisation du phénomène : les programmes de bénévolat deviennent ainsi des moments de célébration de l’intégration, symbolisant de manière paradoxale la « citoyenneté éthique [19] » des sujets non citoyens engagés.

Enfin, ce n’est pas seulement le regard de la population locale qui doit être transformé par le travail gratuit, mais aussi les corps et les esprits de ceux qui l’effectuent. En particulier, l’« activation » bénévole est représentée comme le remède à l’oisiveté qui caractériserait la longue période de la procédure d’asile, tout en favorisant l’employabilité des demandeurs d’asile [20]. Le bénévolat constituerait à cet égard une première étape dans le parcours d’insertion professionnelle, à partir de l’intériorisation de certains « codes de conduite » résumés par un intervenant social de la manière suivante : « Assiduité, fiabilité et ponctualité. Le marché du travail l’exige, et tu ne peux pas adopter une attitude, pour ainsi dire, africaine. » La dimension du spectacle et de la mise en scène de l’intégration s’accompagne donc d’un travail sur soi, d’un véritable travail d’intégration.

Cependant, un tel projet « disciplinaire » n’atteint pas toujours son objectif : les résistances au bénévolat de la part des personnes en procédure d’asile sont fréquentes, ainsi que les interruptions, les fuites et les contournements. L’injonction à s’engager sans rémunération produit parfois des effets inattendus, des mobilisations et des revendications, ou tout simplement une nouvelle vision de la société d’arrivée. Les paroles d’un demandeur d’asile résidant à Modène (une ville près de Bologne administrée, elle aussi, par le Parti démocratique) illustrent bien la dynamique critique et conflictuelle qui peut découler de l’expérience bénévole : « En quelque sorte, ça m’a plu de faire du volontariato [21] car on a compris qu’en Italie il y a deux partis : ceux qui sont pour les immigrés, et ceux qui sont contre. Ceux qui sont pour sont ceux qui en profitent ; ceux qui sont contre sont ceux qui n’y sont pas encore arrivés. » Si au deuxième groupe appartiennent des partis ayant des positions ouvertement xénophobes tels que la Ligue du Nord, la gauche institutionnelle entre plutôt dans la catégorie de « ceux qui sont pour » et qui « en profitent ». Le phénomène des programmes étudiés ici s’inscrit dans cette opposition : alors que la droite, en rejetant toute idée d’une intégration possible, s’y est opposée à plusieurs reprises, le Parti démocratique et une grande partie du monde associatif impliqué dans le système d’asile italien l’ont promu de manière active, à l’échelle nationale et locale. La mise au travail gratuit des résident·es des centres d’hébergement est donc le résultat, non pas d’une posture « anti-migrants », mais de la volonté de les inclure dans une position subalterne et dominée.

Notion floue et « chargée de significations secondes [22] », l’intégration peut prendre un visage concret pour ceux et celles qui doivent en faire la preuve tangible jusqu’au geste de balayer gratuitement les trottoirs d’une ville. Tout en relevant de la mythologie, elle justifie et renforce aussi des processus matériels d’exclusion, de hiérarchisation et d’inclusion différentielle [23].




Notes

[1« Le bénévolat pour l’intégration des demandeurs d’asile », circulaire n° 14290 du Dipartimento libertà civili e immigrazione du ministère de l’intérieur, 27 novembre 2014.

[2Aucune analyse statistique globale du phénomène n’est disponible actuellement. Les seules données auxquelles il est possible d’avoir accès concernent une période (2015) et une région (l’Émilie-Romagne, dont le chef-lieu est la ville de Bologne). Dans ce contexte temporellement et géographiquement limité, 19 collectivités locales ont réalisé 1 538 activités de bénévolat. Les « personnes impliquées dans les tâches d’utilité publique » recensées étaient 1 100 (sur 2 719 individus en procédure de demande d’asile). La majorité des bénévoles était employée dans le secteur de l’entretien des espaces verts et des bâtiments publics (46%) ; les autres dans des activités culturelles (28%), sociales ou éducatives (16%), dans l’entretien de bâtiments (6%) et dans l’organisation d’événements publics (4%).

[3Francesco Vacchiano, « Cittadini sospesi : violenza e istituzioni nell’esperienza dei richiedenti asilo in Italia », Antropologia, vol. 5, n° 5, 2005.

[4Carolina Kobelinsky, L’accueil des demandeurs d’asile : Une ethnographie de l’attente, Éditions du Cygne, 2010.

[5Michele Colucci, Storia dell’immigrazione straniera in Italia, Carocci, 2019.

[6Enrico Gargiulo, « Dall’inclusione programmata alla selezione degli immigrati : le visioni dell’integrazione nei documenti di programmazione del governo italiano », Polis, vol. 28, n° 2, 2014, p. 221-250.

[7Dans le « Cadre commun pour l’intégration des ressortissants de pays tiers » proposé par la Commission européenne en 2005 (COM(2005) 389 final, 1er septembre 2005), on trouve déjà des références au bénévolat comme outil d’intégration des immigré·es (voir par les principes de base communs n° 7 et n° 9).

[8Paolo Cuttitta, « Mandatory Integration Measures and Differential Inclusion : The Italian Case », Journal of International Migration and Integration, vol. 17, n° 1, 2016, p. 289-302.

[9Christian Joppke, « Beyond national models : Civic integration policies for immigrants in Western Europe », West European Politics, vol. 30, n° 1, 2007, p. 122.

[10Ce terme renvoie aux régularisations collectives qui, depuis les premières mesures législatives en matière d’immigration (années 1980), constituent un des principaux outils de gouvernement des migrations en Italie. Disparue à la fin des années 2000, la sanatoria réapparaît en juin 2020 : une nouvelle régularisation est en cours pour les personnes étrangères employées dans le travail agricole et l’aide à domicile ; les critères d’accès sont néanmoins extrêmement restrictifs.

[11Alain Morice, « Le travail sans le travailleur », Plein droit, n° 61, 2004, p. 27.

[12Didier Fassin, La raison humanitaire : Une histoire morale du temps présent, Seuil, 2010.

[13À la différence du cas français, la presque totalité des personnes en procédure de demande d’asile en Italie sont hébergées dans différents types de centres ou de camps.

[14Paola Bonizzoni, « Looking for the best and brightest ? Deservingness regimes in Italian labour migration management », International Migration, 2018, vol. 56, n° 4, p. 47-62.

[15Laura Odasso, « Le visage assombri de la gestion migratoire à l’italienne », Tumultes, n° 2, 2019, p. 157-173.

[16Voir à cet égard les analyses d’Agnès Aubry pour le cas suisse (2019), de Leila Drif pour le Liban (2018) et de Tom Vickers pour le Royaume-Uni (2016). Dans l’Hexagone, des initiatives similaires existent : en 2017, par exemple, France Bénévolat (important réseau du monde associatif français) a publié un « volet juridique et politique » pour favoriser le bénévolat des demandeurs et demandeuses d’asile. Voir aussi Behrouz Keyhani, « Hope, une main-d’œuvre réfugiée à disposition », Plein droit n° 125, juin 2020.

[17Alain Morice, Recherches sur le paternalisme et le clientélisme contemporains : méthodes et interprétations, mémoire pour l’habilitation à diriger des recherches, EHESS, 2000.

[18Pietro Castelli Gattinara, « Europeans, shut the borders ! Anti-refugee mobilization in Italy and France » in D. della Porta (ed.), Contentious moves : Solidarity mobilizations in the "Long Summer of Migration », Palgrave Macmillan, 2018, p. 271-297.

[19Andrea Muehlebach, The Moral Neoliberal : Welfare and Citizenship in Italy, University of Chicago Press, 2012.

[20Les personnes demandeuses d’asile en Italie peuvent légalement être embauchées après 2 mois (contre 6 mois en France).

[21Traduction italienne du terme « bénévolat ».

[22Abdelmalek Sayad, « Qu’est-ce que l’intégration ? », Hommes et Migrations, n° 1182, décembre 1994.

[23Sandro Mezzadra et Brett Neilson, Border As Method, Or, the Multiplication of Labor, Duke University Press, 2013.


Article extrait du n°126

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Dernier ajout : vendredi 20 novembre 2020, 23:16
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