Édito extrait du Plein droit n° 129, juin 2021
« Retour à Calais »

Quand un des garde-frontières de l’Europe se rebiffe

ÉDITO

« Crise des migrants à Ceuta : il est temps de sortir d’une certaine naïveté dans le regard porté sur le Maroc » titrait l’éditorialiste du Monde pour commenter le franchissement, par plusieurs milliers de personnes, le 17 mai dernier, de la frontière qui sépare le Maroc de la ville de Ceuta, l’une des deux enclaves espagnoles encastrées dans le territoire marocain. On se demande qui fait le plus preuve de naïveté : l’Union européenne (UE), invitée un peu plus loin, « au nom d’une amitié qui doit rester exigeante, à signifier au Maroc […] que la défense de ses intérêts légitimes ne doit pas le dispenser de traiter décemment sa population – et ses voisins », ou l’éditorialiste ?

La presse, pourtant, a très vite su décrypter les dessous de l’affaire : loin d’être spontanés, ces passages ont été rendus possibles par la levée délibérée des contrôles frontaliers d’habitude exercés à Ceuta par les autorités marocaines, ouvrant ainsi pendant quelques heures les portes de l’Espagne à quelque 10000 personnes – principalement des ressortissant·es marocain·es. Les raisons de cette ouverture soudaine des vannes migratoires, par un pays qui joue depuis des années, sans états d’âme, le rôle de gendarme de l’Europe, sont également connues.

Le Maroc entendait manifester son mécontentement après l’accueil du chef des indépendantistes sahraouis du Front Polisario dans un hôpital espagnol pour y être soigné. Un accueil vécu comme un affront : car la question du Sahara occidental est un enjeu diplomatique majeur pour Rabat, qui considère ce territoire comme faisant partie du Maroc, et les indépendantistes, soutenus par l’Algérie comme des terroristes.

L’arrière-plan politico-diplomatique de la « crise de Ceuta » met une fois de plus en évidence l’instrumentalisation de la question migratoire par l’UE et ses partenaires. La décision du président turc Erdogan, en février 2020, de suspendre unilatéralement l’accord UE-Turquie de 2016, en est une de ses manifestations les plus récentes. Riposte aux critiques des gouvernements européens face à l’offensive turque en Syrie, elle a eu pour effet de pousser des milliers d’exilé·es vers la frontière grecque, où les attendait la violence de l’armée grecque aussitôt déployée pour leur en interdire le franchissement [1]. Le « chantage » alors dénoncé par les Européens ne les a pas empêchés, un an plus tard, de pratiquer la politique de l’apaisement avec Ankara, comme l’a crûment résumé Emmanuel Macron : « Si vous dites du jour au lendemain : nous ne pouvons plus travailler avec vous, plus de discussions, ils ouvrent les portes et vous avez 3 millions de réfugiés syriens qui arrivent en Europe [2]. »

Le dénouement du différend hispano-marocain a été bien plus rapide : 48 heures après les premières arrivées à Ceuta, près de 8000 personnes avaient déjà été refoulées au Maroc en application d’un accord conclu entre les deux pays en 1992. L’UE, dont la commissaire aux affaires intérieures a rappelé que « les frontières espagnoles sont les frontières de l’Europe », a été prompte à saluer le rétablissement de la situation.

Le sort des enfants mineurs, que leur âge protège de l’expulsion, est symbolique de ce retournement. Pour les associations espagnoles, qui estiment leur nombre à 1 500 parmi les arrivant·es, ces jeunes doivent être pris en charge dans le respect des droits fondamentaux consacrés par les textes internationaux et la loi espagnole [3]. Mais, dès le début du mois de juin, un communiqué du gouvernement marocain annonçait que le royaume était « disposé à collaborer, comme il l’a toujours fait, avec les pays européens et l’Union européenne, pour le règlement de la question [4] ». Une initiative que la France s’est empressée de louer, à l’instar du commissaire européen au voisinage et à l’élargissement, qui a salué la coopération étroite de l’UE avec le Maroc « pour relever les défis migratoires et faire progresser notre partenariat bilatéral, dans l’intérêt mutuel ».

Personne ne peut être dupe de ces embrassades de façade. La longue histoire de l’externalisation des contrôles migratoires a depuis longtemps démontré que l’UE, loin d’être naïve, connaît le coût humain de la coopération avec ses voisins pour la sécurisation de ses frontières. Au début de l’année 2021, le Conseil européen a annoncé avoir mobilisé 408 millions d’euros pour trouver des solutions aux « problèmes constatés » en Libye, pour « former les garde-côtes [...] protéger les migrants et les réfugiés et leur prêter assistance, soutenir les communautés locales [et] améliorer la gestion des frontières [5] ». Il n’ignore pourtant pas que certaines patrouilles de garde-côtes libyennes, dont la violence systématique est avérée, sont étroitement associées au trafic de migrant·es. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) a d’ailleurs rappelé que « la Libye n’est pas un lieu de débarquement sûr pour les migrants et réfugiés […], le conflit persistant et les défaillances de l’État de droit permettant souvent aux passeurs, aux trafiquants et aux milices d’agir en toute impunité ».

Ni naïveté, ni « chantage » : l’épisode théâtral mis en scène à Ceuta par le gouvernement marocain n’est qu’une illustration d’un système de marchandage généralisé qui sacrifie la sécurité des candidat·es à l’exil, et souvent leur vie, aux impératifs conjoints de la politique migratoire et de la diplomatie.




Notes

[2« UE-Turquie : l’apaisement avec Erdogan a un prix », Le Monde, 24 mars 2021

[4« Le roi du Maroc veut "régler définitivement" la question des mineurs marocains », L’Orient-Le Jour, 1er juin 2021.


Article extrait du n°129

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Dernier ajout : jeudi 5 août 2021, 12:14
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