Édito extrait du Plein droit n° 130, novembre 2021
« Étrangers au ban de la fac »

Muraille d’Europe

ÉDITO

À ce stade, nous n’avons assisté à aucun vaste mouvement d’Afghans franchissant les frontières de leur pays », constate, le 10 septembre, Filippo Grandi, Haut Commissaire des Nations unies pour les réfugiés [1]. Le même qui, quelques jours auparavant, avait alerté sur la probabilité d’un exode de 500 000 personnes avant la fin de l’année [2] . Même son de cloche du côté de l’Organisation internationale pour les migrations, dont le directeur général, Antonio Vitorino, explique, le 13 septembre, qu’autant ses équipes sur le terrain enregistrent « des niveaux élevés de déplacements internes principalement vers les zones urbaines », autant elles n’assistent à aucun mouvement conséquent vers les pays voisins [3].

Que n’a-t-on pourtant entendu de la bouche des responsables européens qui, sans prendre le temps de la moindre réflexion, ont sonné l’alarme ? D’Ylva Johansson, la commissaire de l’UE aux affaires intérieures, par exemple, selon laquelle « Nous ne devons pas attendre que les gens arrivent aux frontières extérieures de l’Union européenne. Ce n’est pas une solution. Nous devons les empêcher de s’orienter vers l’UE par des routes dangereuses et sous le contrôle des passeurs [4]  », comme si, trois jours à peine après la prise de Kaboul marbre que 30 millions d’Afghans allaient nécessairement se précipiter sur la route de l’exil. Ou bien d’Emmanuel Macron, qui, dès le lendemain de cet événement, appelait, avec des accents martiaux, à « une réponse robuste, coordonnée et unie qui passera par la lutte contre les flux irréguliers [5] ».

De fait, presque tous les gouvernements européens se sont empressés de restreindre au maximum les possibilités d’accès légal de ressortissant·es afghan·es à leur territoire, en limitant l’octroi de visas aux rares situations jugées « urgentes », sur une base opaque et discrétionnaire. En France, on aurait pu imaginer que soient prioritairement concernées les quelque 3 500 familles afghanes, qui, pour certaines depuis 2019, attendent désespérément de la France le visa auquel elles ont un droit indiscutable, au titre du rapprochement ou du regroupement familial. Il n’en a rien été, sans que le Conseil d’État, saisi en référé dès le 19 août, ne s’en émeuve [6].

À cette précipitation des Européens à fermer leurs frontières fait écho l’appel d’une douzaine d’États membres à l’érection d’une « muraille d’Europe » lors d’un Conseil des ministres de l’UE le 8 octobre [7].

Ce fantasme d’une Europe auto- emmurée, on le voit partout à l’œuvre. Il irrigue, entre autres exemples, le récent contingentement de délivrance des visas décidé, à titre punitif, par M. Macron à l’encontre des pays du Maghreb supposés manquer d’enthousiasme pour faciliter les expulsions françaises [8]. Peu importe que l’Algérie ou la Tunisie soient des voisins à bout de souffle pour lesquels les voyages à l’étranger constituent une soupape. Peu importe que le supplément d’enfermement ainsi imposé à leurs peuples puisse contribuer à d’éventuelles explosions sociales, lesquelles provoqueront de nouvelles vagues d’exils. Il sera alors temps de tomber des nues et de paniquer avec hostilité comme on vient de le faire devant l’évolution de la situation afghane.

L’Europe se vit comme appartenant à un autre monde, isolé et inviolable, au point qu’elle n’est plus capable de réfléchir aux conséquences, pour ses propres intérêts, des turbulences générées par sa posture impériale. Les rêves autoritaires de l’UE imposant aux pays proches de l’Afghanistan de prendre en charge les dizaines de milliers d’Afghan·es dont on redoute l’arrivée massive [9] relèvent, comme l’attitude de la France à l’égard des populations du Maghreb, de cette indifférence à l’avenir d’une partie du monde. Déjà, 3,7 millions de personnes exilées en Turquie, dont 300 000 Afghan·es ! Entre 1,4 et 4 millions au Pakistan ! De 2 à 4 millions en Iran ! Autant de pays fragiles qui supportent pourtant, depuis des années, l’essentiel du « fardeau de l’asile ». C’est néanmoins à eux que l’Europe destine leurs compatriotes s’ils venaient à émigrer. Ils doivent, quoi qu’il en coûte, rester « près de chez eux et de leur culture [10] », comme l’a soutenu un ministre allemand dans l’esprit duquel la discrimination paraît aller de soi.




Notes

[1« No Afghan refugee exodus yet but “massive displacement” possible -U.N. refugee agency », Reuters, 10 septembre 2021.

[2« “Far greater humanitarian crisis” looms in Afghanistan – UNHCR », Reuters, 30 août 2021.

[3« Afghans still fleeing rural homes despite fall in violence – UN migration agency », Reuters, 13 septembre 2021.

[4Commission UE, 18 août 2021, communiqué à l’issue d’un conseil extraordinaire des ministres de l’intérieur.

[5Allocution du président de la République, 16 août 2021.

[6Yasmine Sellami, « Rapatriements d’Afghans : le Conseil d’État juge inutile la prise de mesures urgentes pour les réunifications familiales », Mediapart, 26 août 2021.

[7Jean-Pierre Stroobants, « Migrations : une dizaine de pays européens partisans de la construction de “murs” aux frontières extérieures de l’Union », Le Monde, 8 octobre 2021.

[8« La France réduit de 50% les visas accordés à l’Algérie et au Maroc » [à la Tunisie aussi], Europe 1, 28 septembre 2021.

[9Lire le communiqué du Gisti du 9 septembre 2021, « Face aux incertitudes en Afghanistan, une Europe dominatrice, discriminante et inhumaine ».

[10« L’UE compte sur les voisins de l’Afghanistan pour éviter une crise migratoire », France 24, 31 août 2021.


Article extrait du n°130

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Dernier ajout : mardi 8 février 2022, 22:20
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