Article extrait du Plein droit n° 4, juillet 1988
« L’emploi immigré dans la crise »

Le retour et ses mythes

Faire venir les travailleurs étrangers dont on a besoin, puis les renvoyer chez eux lorsqu’on n’en a plus besoin telle était la logique d’une immigration de main-d’œuvre. Elle a fonctionné, en France, avant guerre, où l’on a contraint les immigrés au départ, sans trop de scrupules, lorsque la grande crise a commencé à faire sentir ses effets sur l’économie française. De 2 715 000 personnes en 1931, la population étrangère est ainsi tombée à 2 198 000 en 1936.

La même logique était encore sous-jacente à la politique Stoléru menée entre 1977 et 1981 : la consigne donnée aux services de la main-d’œuvre, par la circulaire du 10 juin 1980, de ne pas renouveler les autorisations de travail, et par ricochet les titres de séjour, des travailleurs privés d’emploi – et dont les effets devaient se conjuguer avec ceux de l’aide au retour instituée par la circulaire du 30 mai 1977 – visait à obtenir le départ d’environ 35 000 personnes par an.

Officiellement, cette logique n’a plus cours. L’instauration de la carte de résident, en 1984, a consacré pour ses titulaires le droit de demeurer en France, quelles que soient les vicissitudes affectant leur emploi. Et il semble qu’on ait également compris qu’il était passablement illusoire de compter sur « l’aide à la réinsertion » – nouveau nom de l’aide au retour – pour réduire dans des proportions significatives le nombre des étrangers établis en France.

En revanche, on n’a pas vraiment abandonné la tentation de voir dans l’aide à la réinsertion un des éléments de la lutte contre le chômage ou, dit plus exactement et plus crûment, un moyen de faire baisser la statistique des demandeurs d’emploi : la preuve en est qu’on ne propose à l’heure actuelle cette aide qu’aux travailleurs étrangers privés d’emploi, ou sur le point de l’être.

Une politique à courte vue

Et là réside peut-être une des raisons, parmi d’autres, de l’échec manifeste de toutes les politiques d’aide au retour menées jusqu’à présent par les pays d’immigration : élaborées en fonction des préoccupations à très court terme de ces pays, même lorsqu’elles prétendent tenir compte des besoins des pays d’origine, elles ne reposent sur aucune analyse préalable des motivations et des aspirations des principaux intéressés, à savoir les immigrés eux-mêmes. Comment s’étonner, dans ces conditions, que l’« incitation » ne fonctionne pas et que les départs ne soient pas plus nombreux ?

Du point de vue des pays d’immigration eux-mêmes, il n’est pas sûr, au demeurant, que la politique de retour ne soit pas une politique à courte vue. Menée comme elle l’a été en Allemagne ou en France, elle a montré ses effets pervers lorsque des régions déjà sinistrées, gravement touchées par la crise économique, ont vu, avec le départ massif des immigrés qui y résidaient, les commerces et les services péricliter à leur tour, les écoles fermer, les logements se vider.

Quant à l’idée, apparemment généreuse, que le retour pourrait s’inscrire dans le cadre d’une politique de coopération, et que les travailleurs immigrés et leurs familles rentrés au pays allaient pouvoir concourir au développement de leur pays d’origine, elle s’est avérée jusqu’à présent optimiste. Ne serait-ce que parce que ces travailleurs ont précisément été tenus le plus souvent à l’écart des circuits de formation professionnelle dans le pays d’accueil (et ce n’est pas la formation qu’on leur propose in extremis avant le retour qui peut pallier ces manques) ; et parce que leurs aspirations personnelles, dans l’éventualité d’un retour, les portent plutôt vers le secteur tertiaire ou des professions non salariées, c’est-à-dire vers des activités qui ne correspondent pas aux besoins les plus urgents des pays d’origine.

L’aide au développement des pays d’émigration peut contribuer à prévenir de nouveaux flux d’émigration pour l’avenir ; elle ne peut s’opérer par le biais du retour des immigrés, désormais durablement installés – matériellement et psychologiquement – dans les pays d’accueil.

Une ignorance totale des aspirations des intéressés

C’est en effet sur ce dernier problème – le problème des aspirations personnelles des immigrés – qu’ont achoppé toutes les politiques d’aide au retour, même les plus généreuses et en apparence les plus cohérentes, comme celle menée par les Pays-Bas. Force est de constater que l’argent ne suffit pas pour surmonter des blocages qui, précisément, ne sont pas que matériels. Le premier blocage, le premier obstacle au retour, ce sont les enfants, élevés, et souvent même nés dans le pays d’accueil, et pour qui le mot de « réinsertion » n’a aucun sens : c’est bien de déracinement qu’il s’agit, et les parents en ont conscience. Le second blocage, c’est la crainte de perdre le minimum de sécurité que l’on avait acquis dans le pays d’accueil : la situation économique des pays d’origine n’est pas telle que, même avec le pécule de l’aide au retour, on puisse espérer s’en sortir à tout coup. Le troisième blocage est psychologique : le retour, surtout lorsqu’il ne résulte pas d’un choix vraiment libre, peut être vécu comme un échec, y compris par les immigrés qui avaient longtemps cultivé le mythe du retour au pays ; et puis surtout, la réadaptation, après dix, vingt années, ne va pas de soi.

C’est sur le problème des aspirations personnelles des immigrés qu’ont achoppé toutes les politiques d’aide au retour.

Telle qu’elle est conçue, l’aide au retour ressemble trop à un moyen d’exclusion : d’abord elle n’est attribuée qu’à ceux qui sont au chômage, c’est-à-dire déjà dans une situation d’échec ; ensuite, elle est accordée… sans espoir de retour : s’il échoue dans sa tentative de réinsertion, le travailleur ne pourra plus revenir dans le pays d’accueil où il aura perdu tous ses droits. Le risque peut sembler démesuré.

Tout cela ne signifie pas qu’il faille complètement abandonner l’idée d’une aide au retour. Mais il faut abandonner les mythes qui l’accompagnent : d’abord le mythe que les intéressés partiront en nombre important ; ensuite le mythe que le retour peut tenir lieu de politique d’aide au développement. Le retour ne pourra jamais être autre chose qu’une solution individuelle, fruit d’un choix personnel ; il ne pourra jamais constituer un volet à part entière d’une politique d’immigration cohérente.



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Dernier ajout : mercredi 2 avril 2014, 18:21
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