Édito extrait du Plein droit n° 43, septembre 1999
« Outre-mer, autre droit »

Tout va très bien ?

ÉDITO

Tout va très bien. Le chômage continue à régresser, la bourse à monter. La saison touristique a été bonne, le marché de l’immobilier se redresse. Nos impôts, paraît-il, vont baisser. La droite, affolée par ses propres divisions, peine à se redéfinir une identité. L’extrême-droite, occupée à s’entre-déchirer, reste agréablement muette. L’écho des guerres et guérillas lointaines, des tremblements de terre, des atrocités de l’épuration ethnique ne parvient qu’assourdi aux oreilles des Français. Il n’y a guère que les paysans – décidés à partir en guerre à la fois contre l’Amérique, contre Bruxelles, contre la grande distribution, contre Dominique Voynet… – qui pourraient troubler la sérénité du gouvernement.

Même l’immigration n’est plus objet de débat. Maintenant que l’opération de régularisation a été menée – péniblement – à son terme, que les décrets d’application de la loi Chevènement sont parus et qu’elle va pouvoir entrer réellement en vigueur, le gouvernement considère que la page est tournée.

Peu importe que les dispositions les plus novatrices de la loi – sur l’asile territorial, sur l’admission au séjour des étrangers ayant des attaches personnelles ou familiales en France, notamment – aient été privées de portée par les circulaires ministérielles et les pratiques préfectorales. Peu importe que les promesses faites – la libéralisation de la délivrance des visas pour les Algériens, la réforme de l’interdiction du territoire… – n’aient pas été tenues. Peu importe que des dizaines de milliers de sans-papiers soient voués à se cacher pour échapper à la reconduite à la frontière. Peu importe que la méfiance envers les étrangers qui se lit entre les lignes de cette politique encourage l’amalgame, y compris dans les esprits a priori non suspects de racisme, entre clandestinité et insécurité(1).

Peu importe, en effet : l’essentiel, c’est que le front reste calme. Et on s’arrange pour qu’il le reste : dès qu’une grève de la faim dure un peu trop longtemps, au risque de provoquer un début de mobilisation ou de susciter l’intérêt des médias, instruction est donnée de lâcher du lest et de procéder à des régularisations. On peut bien sûr se féliciter de cet accès soudain d’humanité. Mais on peut aussi s’interroger sur la cohérence d’une politique à courte vue qui préfère désamorcer les crises au jour le jour qu’anticiper les problèmes. On peut surtout se demander s’il est acceptable, dans un pays « civilisé », que des gens soient acculés à mettre leur santé ou leur vie en jeu pour obtenir des droits, le plus souvent précaires de surcroît.

D’autres, au demeurant, n’ont même pas eu cette chance, qui ont payé de leur vie la tentative d’entrer ou de se maintenir sur le territoire de pays où ils étaient indésirables.

Toute la presse a parlé de Yaguine Koita et Fodé Tounkara, ces deux adolescents guinéens retrouvés morts dans le train d’atterrissage d’un avion de la Sabena. Avant eux il y avait eu Sémira Adamu, jeune demandeuse d’asile nigériane, morte étouffée en octobre 1998, au cours d’une tentative de rapatriement forcé depuis Bruxelles. Et avant elle Sivasampu Arumum, ressortissant sri-lankais d’origine tamoule, mort lui aussi, à Roissy cette fois, en 1991, parce qu’il refusait de monter dans l’avion qui devait le reconduire à Colombo : menotté aux mains et aux pieds, bâillonné par une bande Velpeau attaché à son siège par les policiers parce qu’il se débattait, il avait été victime d’un arrêt cardio-respiratoire dont l’expertise médicale a montré qu’il était en relation directe avec le traitement qui lui avait été infligé. Malgré cela, les policiers, renvoyés devant le tribunal correctionnel de Nanterre pour homicide involontaire, ont été relaxés le 24 juin dernier, après une instruction qui a duré huit ans, le tribunal estimant que le lien direct de causalité entre le comportement des policiers et le décès de la victime n’était pas établi avec suffisamment de certitude(2).

Pensons aussi à Bogdan Wszedybil, qui vivait en France depuis plus de dix ans mais que la préfecture de Toulouse refusait obstinément de régulariser : le désespoir l’a conduit au suicide le 30 juillet dernier.

Et qu’adviendra-t-il de Rose-Mary Okhukle Otjelu, recherchée au Nigéria pour avoir déserté le front en Sierra Leone où elle avait été victime de violences et de viols ? Non contente de lui refuser l’asile, l’administration française s’est acharnée à la renvoyer vers Abidjan où sa protection est loin d’être assurée : après huit tentatives infructueuses, la police a finalement réussi à la faire monter dans l’avion dans des conditions qu’on ignore puisque cela s’est fait dans le plus grand secret(3).

Et puis il y a tous ceux dont on a fini par oublier les noms, tous ceux qui sont destinés à rester anonymes, qui se noient chaque semaine dans le détroit de Gibraltar.

Oui, décidément, la politique de fermeture des frontières coûte cher en vies humaines. Et comme par hasard, ces vies-là sont celles des hommes et des femmes du sud.

Mais à part ça, tout va très bien. A condition de se boucher les oreilles et de regarder le monde avec des yeux de myope.


(1) Rappelons-nous : un agent de la RATP meurt soudainement le 2 juin de cette année, dans un couloir de la station Barbès-Rochechouart au moment où il contrôle des vendeurs « à la sauvette ». Aussitôt, ses collègues, appuyés par les syndicats, se mettent en grève pour protester contre l’agression dont il a été victime et contre l’insécurité en général. Après enquête et autopsie, il apparaît que l’agent a en réalité succombé à une rupture d’anévrisme et qu’aucune violence n’a été commise à son encontre. Qu’importent les faits : la grève continue le lendemain. Tant les syndicats que le ministre des transports choisissent délibérément de ne pas démentir la rumeur : ils préfèrent accompagner l’émotion générale, au risque de conforter les pulsions xénophobes. Car, sans même qu’il ait été besoin de le préciser, il ne faisait de doute pour personne que les prétendus « agresseurs » étaient des étrangers : chacun sait bien que les vendeurs à la sauvette du métro ne sont pas français.

(2) Le Gisti, conjointement avec la Cimade, la Ligue des droits de l’homme et France terre d’asile s’était constitué partie civile aux côtés de la famille de la victime.

(3 ) Libération, 28-29 août 1999.



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Dernier ajout : jeudi 3 avril 2014, 19:11
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