Article extrait du Plein droit n° 51, novembre 2001
« Entre ailleurs et ici : Quels droits pour les femmes et les enfants étrangers ? »

Que fait encore la France au Sénégal ?

Ousseynou Kane

Chef du département de philosophie – Faculté des Lettres Université Cheidh Anta Diop (UCAD) de Dakar
Le texte que nous publions ci-dessous est un extrait d’une longue lettre ouverte envoyée par un professeur de philosophie de l’Université de Dakar à l’Ambassadeur de France au Sénégal . Cette lettre est le récit de « la course au visa pour six jeunes invités en France par l’Unesco à une réflexion sur les relations de la France avec ses colonies... »

Excellence,

Au moment où le Président de la République, M. Abdoulaye Wade vient d’achever à Paris une visite officielle pendant laquelle ont été magnifiées « l’étroitesse et l’excellence des liens  » entre nos deux pays, souffrez que, au rebours des usages diplomatiques auxquels vous êtes plus habitué, je vous pose à contre-courant une question brutale. La question est la suivante : que fait encore la France au Sénégal ?

Je partirai d’un fait simplement anecdotique. Père d’un élève en classe de première sélectionné par son lycée, avec cinq autres jeunes sénégalais pour assister, dans le cadre des Ecoles associées de l’Unesco, à la « Rencontre internationale de la fraternité : le sport au service de la culture et de la paix » qui se tenait à Dinard et Saint-Malo, en France, du 12 au 17 juin 2001, j’ai été étonné de voir avec quel acharnement vos services consulaires ont tenté, jusqu’au dernier moment, de leur refuser un visa.

Malgré la lettre officielle de la Commission nationale française pour l’Unesco, datée du 16 mai 2001 à Paris, confirmant l’invitation et la prise en charge intégrale pour le voyage comme pour le séjour de ces jeunes, dont le plus âgé n’a pas encore dix-sept ans et le plus jeune à peine quatorze, malgré les coups de fil et les fax des autorités françaises de tutelle et les multiples démarches de leurs homologues sénégalaises, l’ambassade de France à Dakar a multiplié les tracasseries de toutes sortes au point de ne laisser partir la délégation que le mercredi 13 juin au soir, qui arrivera donc Saint-Malo trois jours après l’ouverture de la rencontre et deux jours avant sa clôture !

Mais le plus incompréhensible, c’est qu’en plus des justifications officielles, on aura tout demandé : une autorisation de délégation parentale au profit de la personne chargée d’encadrer la délégation et une autorisation de voyage à l’intention des autorités consulaires, signées par le père, le tout « certifié conforme » dans un commissariat de police.

Puis convoqués à la Commission nationale du Sénégal pour l’Unesco le mercredi 13 juin à 10 heures, pour un « briefing » (j’ai cherché l’équivalent français de cet anglicisme, mais il semble qu’il n’y a en pas...) avant le départ des enfants prévu dans la soirée, les parents ont appris avec stupéfaction que l’ambassade de France posait de nouvelles conditions, demandant le même jour, pour délivrer les visas, une autorisation parentale signée cette fois-ci par la mère, une attestation d’inscription pour l’année scolaire en cours et une attestation de pré-inscription pour l’année 2001-2002 délivrées par leurs établissements d’origine, ainsi que la présence des intéressés devant ses services, le tout avant midi !

Les pères sont partis à 10 heures 30 à la recherche des « mères » qui, pour la plupart, étaient au travail ou en train de faire les courses, pour faire signer ce document et trouver un commissariat de police où le faire certifier, étant entendu que le service ouvert à cet effet s’arrête à 11 heures. Pendant ce temps, les agents de la Commission couraient d’établissement en établissement aux quatre coins de Dakar et de sa banlieue pour les attestations scolaires. Personne ne sait par quel miracle tous les papiers ont pu être rassemblés dans les délais et comment les enfants, qui ont encore dû attendre près de trois heures devant les grilles du consulat de France avant d’être reçus, ont pu finalement s’envoler vers Paris à 23 heures. Car on a appris, par la suite, que le consulat avait exigé au dernier moment que les visas soient payés, alors que l’Unesco, pour cette rencontre entre jeunes, préconisait l’exonération complète, et a même tenu à rembourser à la délégation sénégalaise les sommes versées.

Est-il acceptable, Excellence, que la première leçon donnée par la France à ces enfants qui prennent contact avec elle pour la première fois, convié en plus à une rencontre sur la fraternité dans un pays qui en a fait sa devise, soit celle de la xénophobie, de l’intolérance et du mépris ? Aussi zélés soient-ils, vos fonctionnaires barricadés derrière leurs guichets et leurs textes peuvent-ils penser un seul instant que ces « gosses » dont certains n’avaient pas encore terminé leurs compositions semestrielles et que leurs parents n’ont laissé partir qu’avec une extrême réticence, s’évanouiraient dans la nature à peine arrivés comme l’a fait, paraît-il, une délégation africaine qui n’est jamais arrivé à Saint-Malo, une partie s’étant volatilisée à l’escale de Rome, la deuxième à l’aéroport de Roissy ?

Mais ces enfants-ci ont été choisis parmi les meilleurs de leurs écoles et leurs parents rêvent sans doute pour eux d’un autre avenir que celui de sans-papiers condamnés à se terrer dans un HLM lépreux de Garges-lès-Gonesse. Il fallait d’ailleurs les voir à leur descente d’avion au retour, médailles de l’Unesco autour du cou et superbe coupe à la main, fiers comme des olympiens triomphants, pour comprendre qu’ils n’étaient certainement pas partis pour rester, et que l’envie de voir la tour Eiffel les grisait bien moins que l’ivresse d’un simple baptême de l’air. Dommage que, quand ils se sont présentés au consulat pour bien montrer qu’ils étaient de retour, il n’y ait eu que les gendarmes français pour les recevoir.

Et puis, si on ne veut pas s’arrêter à ces considérations factuelles, comment justifiez-vous, Monsieur l’Ambassadeur, que vos services se moquent si ouvertement des lois et règlements de notre pays, en faisant signer par exemple à des officiers de police judiciaire des papiers qui n’ont aucune valeur légale, tant il est vrai qu’au Sénégal, la puissance paternelle est exclusivement du ressort du père qui ne peut en être dépouillé ou la déléguer volontairement que par l’intermédiaire d’une procédure judiciaire particulièrement complexe ? Qu’ils fassent délibérément établir des actes fictifs, comme les attestations de « pré-inscription » qui n’existent pas dans nos établissements d’enseignement public ? Et tout cela en fin de compte pour un visa de six jours, qui ne couvrait même pas la durée de leur séjour, car, lors de leur départ de Paris décalé de deux jours en raison du retard initial, ces jeunes voyageurs étaient déjà depuis près de vingt-quatre heures en situation irrégulière sur le territoire français. En cas de contrôle, nous les aurait-on ramenés scotchés et bâillonnés dans quelque charter fantôme ?

Nous savons clairement, Excellence, que vous ne voulez plus de nous dans votre pays. C’est une constante dans la position des gouvernements qui se sont succédé à Paris depuis plus de deux décennies, quelle que soit par ailleurs leur coloration idéologique, et ce n’est pas seulement par la bouche bavant la haine de Monsieur Le Pen, c’est d’abord dans le camp de la rose au poing, même que l’un des plus grands symboles du socialisme en France, Michel Rocard, a déclaré que « la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. »

En oubliant peut-être trop rapidement que c’est cette même France qui, au lendemain de la deuxième guerre mondiale et pendant près de trente ans, a appelé par caravanes entières des bras de toutes ses possessions, des Berbères de Kabylie aux Bamiléké du Cameroun, en passant par les Soninké de la vallée du fleuve Sénégal et les Bambaras de Koulikoro, pour reconstruire ses usines, ses routes, ses HLM, et reconstituer les richesses qu’elle se refuse aujourd’hui à partager avec tant de mesquinerie !

Au point de murer ses frontières, vider ses foyers d’immigrés, affréter des charters entiers de nègres entravés et muselés comme aux temps maudits de la traite. Et de décourager les voyageurs en les humiliant et en les brutalisant dans ses consulats et ses aéroports. Au mépris quelquefois des règles diplomatiques les plus élémentaires, comme lorsque le président de l’Assemblée nationale du Sénégal, deuxième personnage de l’Etat, en mission officielle et accompagné d’une délégation ministérielle, a été chassé comme un chien galeux du salon d’honneur de Roissy, alors que, vous le savez bien, des culs-terreux échappés par on ne sait quelle combine de leurs garrigues brûlées (ah oui, chacun aussi a sa « brousse » !) se prélassent à longueur de journée dans le salon présidentiel de l’aéroport Léopold Sédar Senghor, après s’être fait présenter les armes.

D’ailleurs, il est intéressant de noter que, comme par un effet de correspondance, pendant que vous fermez les portes de l’Hexagone à nos compatriotes en baissant tout autour un implacable « rideau de fer », la communauté française résidant au Sénégal, elle aussi, se recroqueville sur elle-même comme elle ne l’a jamais fait, retrouvant les réflexes grégaires et d’exclusion qui, dans le temps, ont profondément marqué la petite société coloniale. Ainsi, s’il n’y a plus à Dakar une « ville européenne », comme on appelait alors les quartiers résidentiels habités exclusivement par les Blancs, vous avez quand même vos espaces de vacances et de loisirs réservés, sur le modèle de l’ex « Club Aldiana » de la Petite Côte, propriété, il est vrai, d’une société allemande, et jadis « interdit aux nègres », vos autobus spéciaux, qui n’ont rien à voir avec les épaves roulantes de « Dakar-Dem-Dikk », vos propres hôpitaux, ayant déserté « Principal », désormais envahi par les « indigènes », pour le centre médical ultramoderne de la Marine française et quelques cliniques de très haut de gamme, ainsi que vos « écoles françaises », lycée ou ancienne institution « confessionnelle » sur l’avenue de la République, quasiment interdite aujourd’hui aux jeunes Sénégalais, sous couvert pudique de « programme français ».

Excellence, les élèves de ma génération ont côtoyé dans les écoles primaires du Point-E, les lycées des quartiers populaires, Blaise Diagne de Fass Paillottes ou Gaston Berger de Sam-Kaolack, les « petits camarades » venus du Languedoc, d’Aquitaine, du Nord, de Bourgogne et de Bretagne, jolies petites taches de rousseur sur large fond noir. Les deux « écoles franco-sénégalaises » de Fann et du centre-ville que vous vous apprêtez à fermer pour « raisons budgétaires », où Mamadou apprend l’histoire de Charlemagne et la carte de la Normandie et Stéphanie celle du bassin arachidier et la résistance de Lat-Dior à la pénétration française, où petits Japonais ou Coréens des ambassades voisines viennent à l’occasion jeter sur Gorée et le pont Faidherbe un regard bridé, sont sans doute les derniers lieux où il est encore possible de voir s’entrelacer affectueusement dans les jeux de marelle jolies nattes blondes et « petites queues » noires (c’est le nom de tresses sénégalaises pour enfants), sans oublier ces adorables « traits d’union », robusta corsé d’un côté, crème fraîche de Normandie de l’autre, les uns et les autres annonçant l’humanité de demain qui, comme l’arc-en-ciel, se déclinera sur toutes les couleurs.

Comment pouvez-vous détruire sans regret ces merveilleux espaces d’intégration et de tolérance, pour mettre frileusement à l’abri vos petits chérubins, de l’autre côté de la stèle Mermoz, derrière ce hideux blockhaus qui porte si mal le nom de celui qui a passé sa vie et l’a perdue en liant les deux mondes, le Nord et le Sud ? Dans la partie australe de notre continent, en pays afrikaner, cette planification d’un « développement séparé » des races avait un nom, honni de par le monde : « apartheid ». Qui veut donc, sur cette terre métisse de Senghor et des signares, où le Sine et la Seine se saluent, marcher à nouveau sur les sentiers sinistres de Boers ?

Monsieur l’Ambassadeur, le Sénégal représente-t-il désormais si peu pour la France ? Qu’est-ce qui a tant changé, pour que le pays qui a partagé avec le vôtre tant de pages d’histoire « de Richelieu à François Mitterrand » pour reprendre le sous-titre de l’excellent livre de Pierre Biarnès, Les Français en Afrique Noire, qui, lors de la Révolution de 1789, envoya un « cahier de doléances » à l’intention des Etats-Généraux, qui, suite à la Révolution de 1848, vit deux de ses villes, Saint-Louis et Gorée, érigées en communes françaises, leurs habitants devenant des citoyens français de plein droit, et fit élire ainsi, pour la première fois, un député africain au Parlement métropolitain en la personne du métis Durand-Valentin, occupe aujourd’hui si peu de place dans votre cœur et dans votre esprit ? […]

Sur internet



Cette lettre ouverte est publiée dans son intégralité sur le site : http://fr.allafrica.com/stories/200107170353.html



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Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 14:58
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