Article extrait du Plein droit n° 41-42, avril 1999
« ... inégaux en dignité et en droits »

Manifestation européenne pour les droits et libertés des étrangers

N’empêche

Au lendemain de la manifestation européenne des 27 mars (marche à Paris de la Place d’Italie à Montparnasse) et 28 mars 1999 (journée de travail à Saint-Denis) « pour les droits et libertés des étrangers » et « pour la régularisation des sans-papiers », le Monde a fait tenir, par un responsable de la Coordination nationale des sans-papiers, des propos selon lesquels l’événement aurait été organisé parce que « le mouvement né en France risquait de s’user. D’où la nécessité de l’étendre dans d’autres pays où les collectifs sont encore embryonnnaires ». Cette explication sur base de fuite en avant masquée sous l’habillage d’une ambition multinationale n’est pas reconnue par l’intéressé. Dans Libération, on titrait « Sans-papiers : manif à Paris sans les Européens ».

Pour avoir assuré, pendant près de quatre mois de préparation, la part de la tâche qui lui incombait, le Gisti peut témoigner de l’irréalité de ces coups de canifs supposés valoir analyses. Que, comme tout produit un moment surmédiatisé, le mouvement des sans-papiers soit aujourd’hui passé de mode ; qu’il soit vécu par la presse comme usé par sa durée (plus de trois années) et comme banalisé par son obstination à survivre, c’est le lot commun de tous les enthousiasmes – nécessairement passagers – de la presse qui se lasse de peur de lasser. Que ce mouvement n’ait plus l’intensité dramatique qui en faisait un spectacle, c’est un fait. Que ses divisions l’affaiblissent et le ternissent, il n’y a pas de doutes.

N’empêche que le mouvement des sans-papiers est toujours là.

N’empêche qu’il a admis la nécessité de franchir la barrière des frontières françaises pour intégrer l’existence du traité d’Amsterdam à ses préoccupations. Que les sans-papiers en concurrence pour le leadership de la lutte ont appelé à la même manif, sinon ensemble du moins en convergence.

N’empêche que la marche du 27 mars a rassemblé sans doute plus de 10 000 manifestants et non 5 000 (Libération, notamment). Que, au terme de discussions propres aux entreprises démocratiques, une soixantaine d’organisations associatives, syndicales et politiques françaises se sont ralliées à un même texte d’appel et à une même résolution finale (voir ci-après).

N’empêche qu’une trentaine de syndicats et d’associations de huit pays d’Europe (Allemagne, Belgique, Espagne, Italie, Pays-Bas, Portugal, Royaume-Uni, Suisse) ont répondu favorablement à l’initiative. Que soixante de ces dernières organisations ont approuvé la résolution finale au terme d’une journée de travail à laquelle elles ont participé après avoir défilé la veille. Que ces Européens auraient été deux mille de plus si la police française n’avait arrêté, sous couvert de Schengen et sans que les médias s’étonnent outre mesure, un cortège italien près de la frontière.

N’empêche que toutes les organisations sont convenues de se retrouver très vite pour continuer ensemble.

N’empêche.


Résolution finale

Nous avons manifesté ensemble le 27 mars 1999 pour une Europe ouverte, en faveur des droits des étrangers et pour la régularisation des sans-papiers.

Nous avons réfléchi et travaillé ensemble ce 28 mars 1999 à Saint-Denis sur la situation des étrangers et sur les luttes en leur faveur dans nos pays respectifs, ainsi que sur l’Europe que les États de l’Union européenne nous préparent.

A l’issue de cette manifestation et de cette réflexion, nous pouvons définir des objectifs communs sur la situation des étrangers en Europe et sur les politiques migratoires.

L’Europe de la fermeture et de la discrimination, nous n’en voulons pas !

Nous ne voulons pas de l’Europe de la fermeture des frontières et de la discrimination. D’abord, parce que nous la connaissons déjà. La « communautarisation » de la politique à l’égard des étrangers a vu le jour, de façon rampante, bien avant la signature du traité d’Amsterdam, dans un cadre gouvernemental. Elle a érigé l’Europe en forteresse fermée, réduit les droits des étrangers, renforcé la discrimination, instauré la « préférence communautaire ». L’entrée en vigueur du traité d’Amsterdam institutionnalise, si nous n’y prénom garde, une orientation qui se traduira par l’aggravation de la précarité et de l’exclusion déjà intenable.

En matière de circulation des personnes, l’Union européenne est fondée sur un régime à deux vitesses : pour les citoyens européens, liberté presque totale de déplacement et d’installation, suppression des frontières internes ; pour les étrangers des pays tiers, contrôles policiers, mobilité restreinte, impossibilité de s’établir dans le pays de leur choix, y compris s’ils sont résidents de longue date en Europe. Rien, dans le traité d’Amsterdam ne laisse espérer la fin de cette discrimination ni la disparition de l’infériorité juridique dans laquelle l’Europe place des millions de personnes qui l’ont choisie comme terre d’accueil et ont contribué à sa prospérité.

Officiellement, l’Europe et ses États membres luttent contre le racisme, ce qui est parfaitement illusoire tant que l’égalité de toutes celles et tous ceux qui la peuplent n’est pas assurée.

Ces politiques qui marginalisent et excluent de la citoyenneté des millions de ressortissants des pays tiers résidant en Europe sont, à l’ère de la mondialisation, irréalistes et dangereuses :

  • Elles désignent l’étranger comme principal responsable de la pauvreté, du chômage et du malaise social. Cela permet d’occulter l’absence d’un projet politique apte à s’attaquer aux causes réelles de la misère et de l’inégalité sociale aux plans national, européen et international.
  • Elles génèrent et accroissent les inégalités sociales et les injustices.
  • Elles participent à la remise en cause des droits sociaux et du droit du travail en alimentant le travail non déclaré.
  • Elles créent des situations de non-droit en violation des principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme, des pactes des Nations Unies et de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
  • Elles déstabilisent et fragilisent les étrangers en situation régulière ainsi que les nationaux originaires de territoires non européens.
  • Elles génèrent des sans-papiers.
  • Elles favorisent le racisme et la xénophobie.
  • Elles sapent les fondements de la démocratie en stigmatisant et en criminalisant les étrangers, leurs proches et les citoyens européens qui les soutiennent.

Partout, les étrangers et leurs soutiens se battent pour leurs droits

Depuis plusieurs années, des sans-papiers sont en lutte un peu partout pour obtenir leur régularisation. Presque partout, le droit d’asile est en danger et des réfugiés se battent pour obtenir la possibilité de se protéger en Europe. Des luttes s’efforcent d’élargir l’accès des étrangers à la nationalité du pays où ils résident. Le droit à la vie privée et familiale, y compris le respect des situations spécifiques des femmes immigrées et leur considération en tant que personnes indépendantes font aussi l’objet de nombreuses mobilisations.

En matière de citoyenneté, le droit de vote et d’éligibilité reste à conquérir. Le traité de Maastricht les réserve aux seuls ressortissants communautaires pour les élections municipales et européennes. A quelques exceptions près, les quinze millions de ressortissants extra-communautaires qui résident dans l’Union européenne en sont exclus.

Tous ces objectifs et toutes ces luttes doivent se rejoindre et se coordonner pour former un vaste mouvement européen en faveur de la régularisation des sans-papiers et du respect des droits des étrangers.

De toutes ces luttes et revendications, émergent de sérieuses convergences. Elles définissent une Europe ouverte et respectueuse des droits de toutes et tous.

Nos objectifs communs

En conséquence, les participants à la manifestation européenne de Paris des 27 et 28 mars 1999 décident de joindre leurs forces en un vaste mouvement européen pour le respect des droits et la dignité des étrangers. Ils réaffirment la priorité des objectifs suivants :

• la régularisation des sans-papiers ;

  • l’arrêt des expulsions et le retour en Europe des expulsés ;
  • la libération de tous les détenus pour défaut de papiers ;
  • la fermeture des centres de rétention là où ils existent ;
  • l’abolition de la « double peine » là où elle existe ;
  • l’abolition du « délit de solidarité » ;
  • l’abrogation de toutes les lois anti-immigrés ;
  • le respect de la liberté de circulation ;

Pour une Europe ouverte et respectueuse des droits et libertés des étrangers.

Nous, signataires de cette résolution, engageons toute notre énergie à travailler ensemble au-delà de nos différences d’approche pour la constitution d’un réseau européen pour la régularisation des sans-papiers et les droits et libertés des étrangers en Europe.

Les organisations s’engagent à travailler à l’élaboration d’une plate-forme définissant les grandes orientations qui doivent guider toutes initiatives législatives européennes sur les droits et libertés des étrangers.

D’ores et déjà, des propositions concrètes d’actions et de mobilisations ont été faites pour atteindre ces objectifs, en particulier la fermeture des centres de rétention et toutes initiatives pour empêcher les expulsions. Un programme de travail dans ce sens sera vite élaboré et soumis aux organisations.

Le 28 mars 1999

Étaient présents :

France : coordination nationale des sans-papiers, 6ème collectif, 3ème collectif, collectif de Rouen-agglo., coordination 93, collectif de Strasbourg, collectif de Nantes, collectif des sans-papiers de Marseille, collectif de sans-papiers d’Amiens, CSP 59, Collectif 92 sud, collectif d’Angoulême, 9ème collectif, collectif Rennais, collectif des homos, collectif du Puy-de-Dôme, collectif des sans-papiers du Val-de-Marne, ATF, ATT, MRAP, Droits Devant !!, LCR, LDH, FTCR, VACCIN en Auvergne, Emmaüs-France, collectif féministe « Ruptures », sud-culture, Portugais de France actifs et solidaires, collectif de France pour une pleine citoyenneté, Délit de solidarité, CGT, CCDB, Les Alternatifs, Arddhis, PCF, FSU, FASTI, No Pasaràn.

Belgique : comité anti-fasciste anti-raciste, FGTB, frontières ouvertes.

Espagne : assemblea papers per a tothom, CC.OO., centre de estudios sobre racisme e xenofobia revista Mugak, federacion collectivos de immigracion en Catalunya, Migra media.

Grèce : confédération générale du travail de Grèce, réseau de soutien social aux immigrés réfugiés.

Italie : association antiraciste « 3 février », centres sociaux du Nord-Est radio-shenod, socialisme revoluzionario, Ya Basta !

Royaume-uni : Campaign to close campsfield

Pays-Bas : Migratie

Portugal : SOS racismo, Rede anti-racista

Suisse : union syndicale de Suisse, Docrocy seog.



[retour en haut de page]

Dernier ajout : jeudi 20 mars 2014, 21:38
URL de cette page : https://www.gisti.org/spip.php?article3680