Article extrait du Plein droit n° 39, juillet 1998
« Une vieillesse illégitime »

Aller et venir faute de rentrer

Marie-Hélène Lechien

Doctorante en sociologie associée au CSU (cultures et sociétés urbaines, CNRS)
Lors d’une enquête réalisée en 1992 dans une cité HLM des Yvelineso) sur un réseau associatif regroupant des militants français et algériens, des immigrés ont évoqué la façon dont ils géraient le temps de leur retraite. Leurs projets et leurs pratiques renvoient à leur trajectoire passée, mais diffèrent aussi selon le statut familial et le sexe. Organisés ici autour de la perspective du retour, ils permettent de mieux saisir les contraintes et parfois les ressources spécifiques du vieillissement des immigrés en France.

Si les immigrés algériens de la cité HLM étudiée semblent comme interdits d’une vieillesse sereine, parce qu’ils ne peuvent disposer d’un lieu où se reposer avec leurs souvenirs et leurs enfants réunis, si les hommes ont été particulièrement usés par des métiers ouvriers pénibles et déqualifiés, tous ne relèvent cependant pas du traitement de la vieillesse immigrée constituée comme « problème social » depuis le milieu des années 1980.

Ce traitement entend encadrer et soulager l’isolement et parfois l’indigence dans laquelle vivent certains vieux Maghrébins, coupés de leur famille et dispersés dans des foyers, hôpitaux, maisons de retraite, garnis... Mais il tend à enfermer l’ensemble des immigrés âgés dans une condition que tous ne partagent pas.

Les immigrés de la cité ne sont généralement pas des « célibataires » et certains d’entre eux sont d’anciens militants pouvant reconvertir les ressources qu’ils ont accumulées dans une vieillesse à l’écart des institutions désormais traditionnelles du « troisième âge ». Ils n’imaginent pas faire appel à ces associations chargées d’occuper la solitude, et tout particulièrement la solitude des membres des classes populaires, peut-être parce que leur est déniée l’ancienneté de leur présence en France – ils se savent aussi privés des droits naturellement reconnus à ceux qui sont nés dans le pays où ils vivent.

Pourtant, ils se sont progressivement ajustés à la société d’immigration et tentent, au moment où tout concourt à les désigner socialement comme vieux, de concilier des fidélités contradictoires qui font peut-être la spécificité de leur vieillissement.

Ils sont en effet placés dans un système de contradictions qui leur est propre). Attachés à la France, ils sont cependant pris dans une logique de fidélité et de fierté qui se cristallise autour de la construction d’une maison en Algérie. Celle-ci leur permet d’afficher la réussite incertaine de leur émigration et de renouer avec les pratiques sociales associées à la vieillesse dans leur pays d’origine, pratiques moins marquées par le sentiment d’inutilité et le désoeuvrement qui caractérisent celles réservées au « troisième âge » en France.

Un lieu de repos

Mais la maison construite aggrave et officialise un peu plus le décalage qui les sépare de ceux qui sont restés en Algérie : parce qu’elle fonctionne comme un « transfert », elle est à l’image de celle qu’ils ont rêvée pour leurs enfants pendant leurs longues années d’existence en France ; elle est conçue pour accueillir tous les enfants qui disposeront chacun d’une pièce.

Et elle leur permet de rester à l’abri du regard des membres de la famille et du village, prompts à déceler les manquements, les accommodations et les accommodements des émigrés qui ont redéfini, en s’enracinant en France, l’espace de leur intimité.

Redéfinition qui inverse le sens de l’invitation : ce ne sont plus les émigrés qui se déplacent pour rendre visite aux membres de leur famille, mais ceux-ci qui se rendent dans la nouvelle maison, nouvelle maison qui fonctionne comme un lieu de repos.

« Et votre maison près d’Alger, vous avez commencé à la construire quand ?

Le mari : J’ai commencé à construire en 1985... Tandis qu’en Kabylie, c’est la maison familiale où on se retrouve entre frères et sœurs, avec tout le monde. [En souriant] Il y a eu plusieurs fois là-dedans dix-sept personnes, avec les enfants...

Et quand vous allez en Algérie, vous allez à la fois dans la maison familiale et dans votre maison près d’Alger ?

La femme : Oui... Quand on va en Algérie, on va dans notre maison à Alger. Avant, on allait chez la famille à Alger quelques jours et après au village. On revenait du village et on repassait chez la famille quelques jours et on revenait [en France]. Et maintenant, comme on a construit sur Alger, donc maintenant quand on y va, on va dans notre maison. C’est la famille qui vient chez nous, maintenant.

Et vous préférez avoir une maison pour vous ?

La femme : Ah oui, oui... Maintenant, les enfants sont grands, il y a des petits-enfants de chaque côté, et puis la famille n’avait pas beaucoup de place... Depuis le temps qu’on voulait avoir la maison, maintenant ça y est [...]. C’est vrai, pour avoir moins de problèmes, pour être plus à l’aise, pour tout, il vaut mieux avoir un petit chez soi. Comme ça, on a la mentalité qu’on a, chez soi, on fait ce qu’on veut... Quand on est chez la famille, on a quand même des contraintes. C’est comme ici, c’est pareil, quand on est chez les autres, ce n’est pas comme quand on est chez nous [...]. La maison, elle est bien parce qu’ici, on travaille, on est fatigués, on a un mois de vacances, quand on va chez la famille, on est chez les uns chez les autres, on revient fatigués. C’est vrai, ça fait plaisir mais on n’est pas reposés » (le mari, âgé de 68 ans, est ouvrier retraité de l’automobile et sa femme, âgée de 55 ans, assistante maternelle).

La construction elle-même provoque un « atroce coup de vieux », par la somme de soucis qu’elle représente : coût financier et physique des allers et retours entre la France et l’Algérie pour surveiller les travaux ; coût de ces travaux que les émigrés payent d’un prix plus élevé que les Algériens qui n’ont pas quitté leur pays ; et coût du travail d’aveuglement de ces émigrés qui, anciens militants du FLN, ne peuvent faire tout à fait le deuil de leur foi en leur pays et gardent le silence sur les escroqueries dont ils peuvent être la cible.

La construction précipite finalement le vieillissement à la fois physique et symbolique de ceux qui espéraient par elle s’assurer une vieillesse paisible et honorable dans leur village d’origine, comme le montre le cas extrême d’un homme âgé épuisé par les soins dont il entourait sa maison, atteint d’une attaque cardiaque en Kabylie et aujourd’hui contraint de demeurer en France pour y être soigne).

Décalage dans le couple, décalage entre les générations

Ce vieillissement est d’abord celui des hommes, touchés par les restructurations de l’industrie automobile qui multiplient les périodes de chômage et les préretraites pour les ouvriers les moins qualifiés. Leurs femmes, plus jeunes qu’eux, continuent à travailler pour percevoir elles-mêmes une petite retraite.

S’ajoute alors au décalage traditionnel au sein des couples appartenant aux classes populaires (le mari perdant l’usage d’un espace masculin, celui du travail et de ses sociabilités, et venant encombrer l’espace domestique de sa femme) un décalage spécifique lié à la différence d’âge entre maris et femmes : leurs temps respectifs se dissocient et cette dissociation renforce la différenciation de leurs attitudes face au projet de retour. Parce qu’elles ont, semble-t-il, bien plus à y perdre, les femmes s’investissent peu dans ce projet et laissent leurs maris y trouver un instrument pour réorganiser leur existence rétrécie par la perte de l’activité professionnelle.

Cette situation illustre l’impuissance des vieux parents à rompre totalement avec une fidélité impossible qu’eux seuls semblent à présent s’imposer, impuissance à laquelle répond celle de leurs enfants qui ne peuvent les décourager. Si elles peuvent fonctionner comme un second espace de résidence et de sociabilité, c’est-à-dire comme une ressource dans la gestion du temps de la vieillesse, les maisons construites dans le pays d’origine contribuent donc à séparer maris et femmes, les hommes s’y rendant plus fréquemment et plus longtemps.

Elles peuvent aussi éloigner les parents de leurs enfants et petits-enfants, au moment où les premiers ont plus que jamais besoin des seconds. Ceux-ci ne suivront pas leurs parents en Algérie, ni pour s’y installer définitivement ni même souvent pour y passer leurs vacances : ils préfèrent l’Espagne ou le Maroc au pays d’origine de leurs parents, pays dans lequel le tourisme, par ailleurs moins développé, serait comme interdit de sa fonction de découverte légère et gratuite, plus encore depuis les années 1990.

Pour ceux qui « s’entêteront » cependant, des relais pourront être assurés par les enfants restés éventuellement au pays ou par des neveux. Les parents renoueront alors avec la sociabilité de la société qu’ils ont quittée, c’est-à-dire avec toutes ces pratiques par lesquelles les hommes âgés conservent une position valorisée : retrouver les vieux du village et se réunir pour la djema en Kabylie, retrouver les visités régulières à la mosquée, dans un « retour aux sources » pourtant impossible : comment retrouver en effet avec la même insouciance et la même transparence un univers dont ils ont été si longtemps absents, comment retrouver cet « enthousiasme » si ce n’est dans une nostalgie décalée ?

« Ça, c’est le problème de beaucoup d’immigrés, les Algériens comme les Portugais. Ils ont tous construit là-bas parce que c’était le retour au pays, alors que leurs enfants ne veulent même pas y aller en vacances.

[En souriant] On va au Maroc, on va même pas en Algérie ! C’est vraiment un entêtement. Pour eux, c’est "Il faut qu’on montre qu’on a réussi"...

Toujours montrer aux autres, à ceux qui sont restés là-bas, qu’on n’a pas émigré pour des prunes. Mais tu n’arrives pas à les décourager. Je connais un immigré, Monsieur H. [qui habite la cité], qui a construit en Kabylie dans les montagnes. Je crois qu’il a dix ou onze enfants. Personne ne veut aller en Algérie. Monsieur H. est parti en Algérie une année pour des problèmes de construction. Parce que là, c’est pareil, quand un immigré construit en Algérie, ça lui revient deux fois plus cher qu’à un Algérien. Parce que l’immigré a des devises. Donc celui qui veut faire des affaires se dit "C’est un immigré, je monte les tarifs et je demande des devises". Et en plus, construire en Algérie, on prend dix ans de vieux. Un coup de vieux, mais atroce, pour les immigrés. Monsieur H., pourquoi il est parti sur place ? S’il laisse du carrelage, on le lui vole, s’il n’est pas là pour surveiller les travaux, ils lui font ça n’importe comment.

Monsieur H. est parti en Kabylie, il a eu un problème là-bas, il a eu une attaque. Il est revenu en France avec pertes et fracas, maintenant c’est un invalide... ll a une paralysie faciale, il peut à peine marcher. Quand je l’ai vu, ça m’a fait un drôle d’effet.

Et sa femme lui a toujours dit "Pourquoi tu construis là-bas ?

Les enfants n’iront pas en Algérie". [...]

Nos parents n’ont pas réussi à transférer ça ailleurs, à revenir à la réalité. Ils auraient pu, avec des prêts, se faire des petites maisons ici, plutôt que de trimer toute leur vie pour construire une maison qui va profiter à qui ? »
(animatrice, fille d’immigrés algériens, 32 ans).

La construction d’une maison en Algérie s’impose ainsi aux immigrés rencontrés comme un investissement à la fois nécessaire et vain. Certains abandonnent peu à peu leur projet de retour, passant quelques mois en Algérie mais privilégiant d’autres réseaux en France : réseaux d’entraide dont les membres se cotisent pour assurer le rapatriement des corps des disparus en Algérie, visites des malades dans les hôpitaux, « retour à l’islam » qui permet de concilier un profond désir de réappropriation du passé (aspiration d’autant plus forte chez les personnes âgées que le passé s’impose socialement comme l’un des seuls supports d’identité possibles) avec la nécessité de maintenir des moments de sociabilité.

Les « célibataires » et l’appréhension du retour

Les « célibataires » participent aussi à ces réseaux mais, ayant laissé leur famille en Algérie, ils éprouvent une honte plus vive à repousser toujours leur retour. Beaucoup se partagent en allers et retours réguliers entre leur pays d’origine et le pays où ils vivent depuis tant d’années.

Si, témoins des relations difficiles au sein des familles reconstituées en France, ils se félicitent d’avoir laissé leurs enfants en Algérie, s’ils affirment les avoir « protégés » de la société française, s’ils ont pu leur éviter le chômage en leur envoyant de quoi vivre et parfois s’établir dans la vie active, ils suggèrent peu à peu combien ces enfants pour lesquels ils se sont sacrifiés leur sont devenus étrangers.

La trajectoire d’un « célibataire » donne à voir la distance qui sépare un père en France depuis plus de trente ans de ses enfants restés en Algérie.

Né en 1942, il arrive en région parisienne en 1960 et après plusieurs déménagements, il s’installe dans la cité HLM étudiée en 1967. Ayant suivi des cours d’alphabétisation, il entreprend une formation professionnelle et devient électricien. Logé dans un petit foyer pour « célibataires », il s’investit dans plusieurs associations : l’Amicale des Algériens en Europe (association liée au FLN) mais surtout l’ASTI (association de solidarité avec les travailleurs immigrés) implantée localement.

Il rencontre par là d’autres immigrés algériens et des militants français, organise avec eux des débats, des fêtes musulmanes, des expositions sur l’islam... autant d’activités destinées à rapprocher Français et immigrés vivant dans une même commune. A travers ce réseau auquel il participe de façon très active, il noue de fidèles amitiés et acquiert un rôle respecté.

Transformé par son séjour prolongé en France et son militantisme au sein de l’ASTI, il ne peut suivre l’évolution de l’Algérie qu’il ne retrouve avec sa famille que l’espace de courtes vacances. Mais cette évolution se rappelle à lui, dans la personne même de ses enfants qui peu à peu s’inquiètent du sort de leur père absent et le questionnent sur la rigueur de sa pratique religieuse.

Entre sa famille restée en Algérie et lui, l’écart se creuse pour prendre l’allure d’un conflit ouvert avec son fils aîné. Depuis la mort de l’une de ses filles décédée d’un cancer à l’âge de dix-sept ans et à la suite d’une angine mal soignée, il souffre d’une maladie qui l’oblige à de fréquents congés, l’empêche de respecter le ramadan et l’a conduit à trois opérations successives des sinus. Maladie chronique qui le vieillit brutalement et que les médecins ne peuvent ni diagnostiquer ni soigner avec précision.

Ainsi, parce qu’il n’a pu vivre son séjour en France comme une parenthèse vite refermée, il trace à présent un bilan d’échec de son existence, parce qu’il « ne savait pas réfléchir » au moment où elle s’est jouée. Elle semble de fait tout entière marquée par la dépossession : dépossédé du rôle de père et de mari ; dépossédé de son passé en Algérie où il ne connaît plus personne et où il se retrouvera seul, mais seul au sein de sa famille ; dépossédé d’un espace propre où pourraient prendre place les dispositions et les habitudes de l’homme en porte à faux qu’il est devenu, il ne peut être que sans cesse « contrarié », « contrarié » en Algérie parce qu’il ne peut plus comprendre et être compris, mais aussi « contrarié » en France parce qu’il ne peut s’y « attarder » au-delà de la retraite ; dépossédé de sa maison par son fils aîné qui lui a suggéré de rester en France jusqu’à la retraite, officialisant par là leur appréhension mutuelle, il se demande s’il sera entouré de la sollicitude avec laquelle il tente d’adoucir la vieillesse de sa propre mère ; si ses enfants, privés de leur père depuis si longtemps, respecteront la tradition comme il l’a fait en s’occupant d’eux ou, tout simplement, sauront se montrer « sensibles ».

Un bilan d’échec

« Oui, parce qu’on ne réfléchit pas au départ, on ne sait pas. Enfin, si je parle pour moi, on arrive dans la vie comme ça, à 18 ans, je sortais de... j’étais complètement... On n’a pas fait d’études, on n’a rien pour voir la vie, pour voir l’avenir, on est dans la nuit, on ne sait rien du tout, on ne voit pas. Je n’ai même pas réfléchi quand je suis venu en France, je ne me suis même pas demandé pourquoi je venais, pour quoi faire, qu’est-ce que je fais, qu’est-ce que je dois faire. Comme ça, un coup de tête et puis voilà. Personnellement, je ne savais pas réfléchir.

Si j’avais su réfléchir, j’aurais mieux organisé ma vie : je ne me serais pas marié, ou je me serais marié ici, ou je me serais débrouillé pour rester là-bas... En fin de compte, on est dans le piège. On est marié, on a des enfants et puis après... Et c’est là que je me suis réveillé et je me suis dit "Maintenant, il faut que je travaille pour mes enfants".

[En souriant] C’est comme ça que ça s’est passé pour moi...

Parce qu’on ne peut pas rompre... C’est un devoir de se marier... pour faire plaisir à ma mère. Et c’est comme ça que ça se passe, en général... Et après, on se trouve dans un engrenage.

[...] Je ne peux pas lâcher mon travail. J’ai un bon travail, je gagne bien, je suis tranquille dans mon travail, je suis libre, personne ne m’embête. Et ce travail, je ne peux pas le trouver là-bas, je ne peux plus aller travailler là-bas, alors si je le lâche. [...] Et ici, dans le foyer, on est presque tous de la même ville... Maintenant, il n’y a que des anciens qui sont là depuis plus de vingt ans. Eux, ils ont un peu moins d’amis ici, mais moi, j’ai beaucoup d’amis : tous ceux qui ont fait les cours sont devenus mes amis. Et ils m’ont présenté d’autres amis, ça s’enchaîne et quand je vais là-bas, ça me manque un petit peu... C’est-à-dire que je connais plus les gens ici que là-bas. Voilà, c’est ça... Parce que je suis arrivé jeune ici, alors tous mes copains d’enfance sont partis à droite et à gauche. Et maintenant, quand je rentre, je suis tout seul. Je ne connais que ma famille, c’est tout. Mais le reste, je n’ai plus d’amis, je n’ai plus rien... rien, absolument rien...

Et avec les gens de là-bas, on n’a pas la même pensée, pas la même mentalité. Et moi, j’ai appris le contraire ici... Quand je suis là-bas, je ne suis pas pareil que les autres, je suis toujours un peu... Des fois, ça me fait mal. Je n’arrive pas à accepter ce qu’ils pensent, ce qu’ils disent. Des fois, ça me choque, ça me contrarie... même avec mes enfants... [...] Par exemple pour la femme, sur la libération de la femme... enfin, il y a beaucoup de choses qui ne vont pas.

Et quand je suis là-bas, je suis toujours contrarié. Surtout par ce qu’ils pensent, comme la dernière fois avec l’islamisme, ça, c’est quelque chose qui me rend carrément malade, je suis carrément malade avec ça. y en a certains qui sont très durs sur l’islam et ça, c’est quelque chose que je ne peux pas supporter. Moi, je suis pour le respect de tout le monde, chacun a sa pensée, si on veut être dans la religion ou non, ça ne doit pas jouer. Mais eux, non, certains sont... Alors par rapport à ce que moi, j’ai essayé de faire ici... Et ce n’est pas facile de vivre comme ça, toujours sur les nerfs, avec des gens qui vous disent toujours le contraire. C’est-à-dire, on sent qu’on est rejetés en fait... carrément, on dit de nous, des immigrés, "Ils ne sont pas des musulmans". Enfin, pas tous, mais certains [...]. Je suis resté trop longtemps en France. J’ai appris le français, j’ai tout appris en français... C’est ça, le problème. Comme je ne vis pas là-bas, je ne peux pas suivre...

[...] Mon fils m’a dit ’Je préfère que tu continues jusqu’à ta retraite". Je lui ai dit ’Ça va pas, non ! Moi, je veux pas".. Et quand je serai à la retraite, je ne sais pas comment ça se passera. Ça, c’est une grande question que je n’ose pas poser. Mais moi, je n’aurai pas besoin de mes enfants, je n’aurai pas besoin qu’ils s’occupent de moi, parce que j’aurai ma retraite et c’est peut-être eux qui auront encore besoin de moi. Je ne sais pas, on verra... [...]

C’est-à-dire, s’ils gardent la tradition comme avant, ou s’ils sont des gens sensibles, peut-être qu’ils vont s’occuper de moi, parce que moi, quand même, j’ai beaucoup donné pour eux. [En souriant] J’espère qu’ils vont s’occuper un peu de moi. De toute façon, personnellement, pour ma mère, j’ai fait tout pour elle. Je ne sais pas si eux, ils vont faire pareil. Ce que j’ai fait pour ma mère, je ne l’ai même pas fait par tradition, je l’ai fait par moi-même, j’ai essayé de la satisfaire comme je pouvais, parce qu’une mère... Au mois de novembre, quand elle était un peu malade, je suis parti tout de suite la voir, je suis resté un mois avec elle jusqu’à ce qu’elle soit guérie et après je suis revenu. Ça lui a fait plaisir ».

Ces propos sont ceux d’un homme atteint par le deuil de sa fille, deuil qui vient lui rappeler brutalement la vérité de sa condition : avoir été contraint de quitter son univers familier pour y acquérir plus tard une place, s’éloigner de sa famille pour la faire vivre, dans une distance tout autant géographique et affective que sociale et morale. Dès lors, la question du lieu de la vieillesse ne se pose pas en termes de choix, tout comme « l’intégration » n’est pas une démarche volontaire, mais un processus au départ inconscient, insensible, qui retravaille les socialisations et les appartenances anciennes pour en reconstruire d’autres, inédites.

Ceux qui ont fait venir leur famille en France ont été transformés par leur exil prolongé, transformations en quelque sorte insuffisantes pour leur permettre d’accepter sereinement la distance qui les sépare de leurs enfants nés en France, mais transformations trop profondes pour leur ménager un retour paisible en Algérie au moment de la retraite.

Les « célibataires » ont pu émigrer à un moment où le regroupement familial se pratiquait peu et certains se sont heurtés plus tard à des obstacles administratifs empêchant la venue de leur famille. Pour expliquer leur non-retour ou leurs allées et venues entre la France et l’Algérie, la qualité des soins dont ils peuvent bénéficier en France est souvent invoquée. Or le confort matériel et médical ne se résume pas à une série d’avantages bien réels, il suppose aussi des usages intériorisés, un rapport à la santé et au corps, parfois une confiance dans un médecin consulté depuis longtemps.

Surtout, ce que les vieux « célibataires » mettent en avant, c’est le sentiment de sécurité qu’ils ont acquis en France, pays où ils ont éprouvé leur propre « endurance » : « D’un côté on gagne tout ce que l’on peut gagner en fonction de son courage, de sa santé et des emplois disponibles, de l’autre on dépense le moins possible, en s’installant dans des conditions d’habitat les plus économiques possibles. On se prive de tout. On se tient "sur les bords" de la société d’accueil [...]. On reste entre hommes qui se comprennent, non seulement parce qu’ils parlent la même langue et viennent des mêmes villages, mais surtout parce qu’ils ont le même but, le même projet, s’imposent les mêmes épreuves. [...] On pourrait conclure que ces hommes ont été exploités ici et là-bas, sur tous les plans [...1. Et cela serait vrai. Cependant, cette lecture superficielle manquerait quelque chose d’essentiel. C’est que, entièrement concentrés sur leur but, [...] dans l’effort jusqu’au sacrifice de soi, ils [...] se sont trouvés eux-mêmes. Ils ont pu, dans l’épreuve et la solidarité, prendre la mesure de leur propre endurance, de leur propre courage »(4).

Les immigrés algériens rencontrés, entourés de leurs familles, amis ou voisins, passant plusieurs mois ou quelques jours seulement en Algérie, reviennent tous vers l’espace pratique d’interconnaissance qui est devenu le leur, en France. Avec le temps, ils ont rendu supportables leur exil et leur condition ouvrière.^


(1) Noiriel (G.) (dir), Guignard (É.) et Lechien (M.-H.) (coord), Le vieillissement des immigrés en région parisienne, rapport pour le Fonds d’action sociale, Paris, septembre 1992. Le texte présenté ici a été distribué lors d’une formation proposée par l’Institut de formation en travail social de la Pitié-Salpétrière, organisée en septembre 1996 et intitulée « Être vieux et immigré en France aujourd’hui ».

(2) Voir l’ensemble des travaux d’ Abdelmalek Sayad et notamment « La vacance comme pathologie de la condition d’immigré : le cas de la retraite et de la préretraite », Gérontologie, n° 60, octobre 1986.

(3) L’enquête a été réalisée juste avant la généralisation des violences en Algérie, insécurité qui aggrave bien évidemment le découragement moral des vieux immigrés.

(4) Belmokhtar (Z.) et Abram (P.), Migrations. Le temps de la retraite, rapport d’étude pour la Ville de Gennevilliers, Paris, novembre 1994, pp. 6-7.



Article extrait du n°39

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Dernier ajout : vendredi 4 avril 2014, 12:23
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