Article extrait du Plein droit n° 39, juillet 1998
« Une vieillesse illégitime »

Et les femmes ?

Violaine Carrère

Ethnologue
L’expression « deuxième sexe » pour désigner les femmes s’applique particulièrement bien aux femmes immigrées, et encore mieux aux immigrées âgées : il semble qu’on les voit encore moins que les immigrés hommes âgés... Certes, elles sont moins nombreuses qu’eux (alors que, normalement, les classes d’âge élevées sont plus constituées de femmes que d’hommes...). Mais cela n’explique pas tout. Nous n’avons pas voulu que notre dossier sur le vieillissement des immigrés oublie les femmes. Et nous avons choisi de parler d’elles à partir du remarquable document de Yamina Benguigui qui circule depuis des mois partout en France : « Mémoires d’immigrés ».

Dans « Mémoires d’immigrés », les témoignages de femmes âgées sont rassemblés dans un chapitre intitulé « Les mères ». Fait emblématique de la place qu’occupent dans l’histoire contemporaine de l’immigration – tout particulièrement maghrébine – des femmes dont le statut passe essentiellement par leur identité d’épouses et de mères, d’une part, et par leur position en termes de génération, d’autre part : elles sont les mères de ceux qu’on a appelés « la seconde génération ».

Les premiers grands flux migratoires en France datent de 1850, mais le phénomène d’une immigration principalement familiale succédant à une immigration très importante de travailleurs masculins dans l’après-guerre donne des caractéristiques tout à fait singulières à cette part de la population dont il s’agit ici.

Les expériences racontées par les femmes ayant participé à ce film ne sont pas des histoires de « projet migratoire » propre. Arrivées en France très jeunes, avec leur famille, ou venues rejoindre un mari déjà en France, ces femmes qui ont maintenant la soixantaine ou plus n’ont pas choisi l’exil.

Pourtant, pour plusieurs d’entre elles, la France, vue de l’autre rive de la Méditerranée, pouvait représenter un rêve : « Je croyais que ça allait être le Paradis », dit ainsi Adjia Bouachera.

Mais ce qu’elles rapportent de leurs premiers temps en France, c’est une litanie de difficultés et de souffrances : la misère ou la pauvreté, les logements exigus, parfois l’habitat dans des baraquements, des wagons, des « cités de transit », l’absence non seulement de confort mais même d’un équipement minimum, eau courante, chauffage, sanitaires, etc.

« Pourtant c’était la France ! », s’exclame Khira Allam...

On voit Giscard visitant les bidonvilles de Marseille, on entend le responsable, dans les années soixante-dix, de la Commission nationale pour le logement déplorer l’impossibilité de loger à la fois, à l’époque, les 20 000 familles entrant chaque année en France et celles qui étaient déjà installées sur le territoire. Et aux explications des responsables politiques d’alors sur la décision d’inciter les immigrés à faire venir leurs familles, répond la véhémence de Yamina Baba Aïssa : « C’est le gouvernement qui a choisi un jour de faire le regroupement familial, ce n’est pas le choix des immigrés ». Elle accuse violemment les acteurs de la politique d’immigration d’après-guerre de « n’avoir pas pensé » que les travailleurs immigrés « étaient aussi des hommes, qu’ils avaient des femmes ». « Le déracinement, c’est aussi une catastrophe », dit-elle.

Ces femmes « déracinées », aujourd’hui qu’elles ont atteint l’âge de la retraite, l’âge d’être grand-mères, comment vieillissent-elles ? Comment se vivent-elles en terre d’exil ? Quels sentiments, projets, désirs ont-elles ?

Au travers de chacun des récits, aussi divers soient-ils, qui nous sont livrés dans le document de Yamina Benguigui, on est frappé d’entendre l’histoire difficile, douloureuse, souvent lente mais parfois brutale, d’un accès pour ces femmes à l’indépendance, d’un apprentissage de la liberté. La nostalgie se mêle aux souvenirs poignants mais finalement, pour presque toutes, même celles qui éprouvent le plus douloureusement le déchirement de l’exil, l’heure du bilan laisse transparaître cette dimension.

Yamina Baba Aïssa est arrivée à six ans en France, et y a été fiancée à quatorze ans. Pour elle, l’accès à la liberté a été une vraie rupture : « Mon adolescence, je l’ai vécue à quarante ans. J’avais quitté mon mari, j’étais enfin moi, j’étais enfin libre. Pendant vingt-deux ans je me suis battue pour enfin avoir le droit de parler, avoir le droit de dire, avoir le droit... Un jour je suis partie et là...une nouvelle vie. En premier, c’était essayer de me connaître, savoir qui j’étais. »

On perçoit dans ce témoignage comment pour Yamina la vie aujourd’hui est portée par toute la fierté d’avoir triomphé d’un destin enfermant.

Elle dit : « Je ne me sens pas immigrée. Mes enfants ne sont pas des immigrés. » Et elle raconte que tout en leur transmettant une éducation musulmane, elle s’est attachée à ne pas leur faire connaître le sort qu’elle a subi elle-même.

« La liberté, moi, je l’ai prise. Mais je l’ai donnée à mes enfants. »

Elle ne se pose pas la question d’un « retour » en Algérie. Il est clair que sa vie est là, dans le pays qui l’a vue s’ouvrir à une toute autre destinée que celle imaginée pour elle par ses parents.

Il est intéressant de remarquer que, pour son mari, la trajectoire a été complètement différente. Il n’avait lui non plus « jamais parlé de retour », dit Yamina, mais c’est parce qu’il avait « reconstitué

ici la vie de là-bas ! » Elle qui n’avait rien ici, rien à elle, y a tout acquis. Elle vieillit visiblement dans la sérénité d’une femme qui a gagné en France quelque chose dont elle connait le prix : la liberté.

Khira Allam a eu une enfance très dure en Algérie : un père malade, des frères et soeurs qu’elle a dû aider à nourrir en volant dans les champs, puis en s’employant chez « une colone » à dix ans.

Elle est arrivée en France pour rejoindre son mari ouvrier. Elle évoque le dénuement, la solitude... Et puis : « Les enfants, ils m’ont appris à signer mon nom. Après on a commencé à faire des cours pour nous les femmes. On était en retard [...]. On ne savait pas comment « lancer » les mots, comment écrire et tout ».

Ce sont ses enfants qui ont fait de Khira ce qu’elle est aujourd’hui. C’étaient eux, déjà, qui l’avaient attachée à son mari ; « mon mariage n’a pas été un mariage d’amour [...1. Mon mari, quand j’ai eu mes enfants avec lui, j’ai été obligée de l’aimer ». Elle a vécu enfermée avec ses enfants, toute dévouée à eux, ne sortant que lorsque son mari l’emmenait au dehors.

Aujourd’hui, ce sont encore ses enfants qui décident de la fin de sa vie : « Je suis obligée de rester avec mes enfants en France, je ne saurais pas vivre seule. Ma vie elle est en France ».

Les enfants de Khira sont ingénieur, médecin, cadre. Ce sont eux qui lui permettent aujourd’hui de voyager, qui lui font découvrir le monde, qui la libèrent de l’enfermement où la pauvreté et l’exil l’ont fait vivre...

Zohra Flissi se souvient de son arrivée, par bateau, d’Oran, avec sa mère : « On n’avait pas d’argent, pn n’avait rien ».

Épouse d’un ouvrier de l’automobile, elle a décidé, au bout de quelques années, d’ouvrir un petit commerce. Avec ses sept enfants nés en huit ans, « c’était ou la misère en gardant les enfants à la maison, ou ça... ».

En prenant ce commerce, mis au nom de sa mère, elle a été moins présente à ses enfants mais elle a amélioré le bien-être de toute sa famille et a gagné son indépendance. Son mari désapprouvait l’idée ; elle a un petit sourire pour dire : « mon mari, je le commandais, sans lui faire voir que je le commandais. » Sa mère acquiesce et dit : « Nous, on ne compte sur personne. »

Aujourd’hui, cette femme aux cheveux courts et grisonnants s’interroge à haute voix dans son intérieur semblable à l’intérieur de n’importe quelle famille de retraités ouvriers : « Nous sommes toujours un petit peu arabes, mais je crois que c’est plus français... ».

Née d’un père qui a « fait » 14-18, 39-45, qui a été prisonnier à Buchenwald, qui a été décoré « par de Gaulle, aux Invalides », elle proteste contre le refus qui lui a été opposé pour l’acquisition de la nationalité française.

Fière de son intégration, citant « le médecin qui dit que je parle sans accent », elle explique en riant qu’après deux ou trois mois en Algérie, elle étouffe et s’ennuie : « Quand je dépasse la douane algérienne, ça y est, je suis bien ! » Sa mère, à côté d’elle, dit de même...

Ces séjours de quelques mois en Algérie manifestent le maintien de liens avec la terre des ancêtres. Mais rien ne déciderait Zohra à s’installer pour ses vieux jours en Algérie : « Jusqu’à la mort on restera là, dit-elle, même si les Français nous renvoient !... ». Cependant, évoquant ce qui adviendra d’elle, justement, à sa mort, elle exprime le voeu de mourir « sur place en Algérie. Parce que là-bas, tu achètes la terre où on t’enterre, et ta tombe, elle est jusqu’à ce que la terre parte ». L’idée que ses os soient déplacés pour aménager la tombe d’un autre la révolte : « Moi, j’aime pas l’enterrement des Français, ni mourir dans les cimetières français... »

Yamina Amri est la seule des femmes du film à faire part d’une très faible liberté. Seule sa voix, malicieuse, contredit le tableau bouleversant qu’elle dresse.

Elle n’a pas revu l’Algérie depuis trente-huit ans. Elle en éprouve une immense nostalgie. « On a voulu rentrer mais... c’est pas nous qui commandions », se souvient-elle. Constat d’une soumission qu’elle corrige cependant quand elle s’esclaffe avec ironie : « Le commandement, c’est pas pour les femmes ! ». Et juste après ce clin d’oeil, le film la montre exprimant une profonde détresse : « Ici je suis toute seule. Je n’ai pas de famille. Sauf les enfants, c’est tout. » Son amie Khadija renchérit : « Il n’y a personne ici en France. Tout est là-bas. »

« Tout », c’est de toute évidence autre chose que les enfants qui ne suffisent pas à constituer ce qui serait vraiment « la famille »... Yamina reprend : « On est deux filles perdues... ».

Elle et son amie parlent ensuite de leurs enfants, qui sont « entre deux pays, ni là-bas, ni ici » : « Ils sont des oiseaux sans les ailes. Ils ne savent pas où ils sont. » Yamina raconte les difficultés de ses enfants à trouver du travail, elle fait allusion au racisme des employeurs, et dit comment le sort fait à ses enfants détermine sa propre vie : « Tu es bloquée de la tête aux pieds ».

Le bilan est pour elle sans nuance : « Je n’ai rien gagné ici. A cause des enfants on est restées. Mais si mes enfants rentrent avec moi, je rentre demain. »

Un silence, et puis : « C’est pas notre faute... ». Le silence à nouveau... Des larmes...

Et l’on saisit combien le vieillissement des mères, des femmes immigrées qui ont « donné des enfants à la France », ou à qui la France « a pris » les enfants, les conditions de ce vieillissement dépendent entièrement de la place que parviennent à se faire ces enfants en France.

Un peu avant, au début de cette séquence sur « Les mères », Mekia rétorquait à son amie Adjia regrettant d’avoir « trop habitué à la française » ses enfants et disant qu’ils devraient choisir entre rester ou rentrer : « Où est-ce que tu veux qu’ils rentrent, tes enfants ? Ils ne comprennent même pas l’arabe !... ».

Elles s’étaient donné la mission de transmettre – la culture du pays, les valeurs de l’islam,... Elles ont dû admettre que leur tâche serait bien plutôt d’accompagner leurs enfants dans l’effort d’insertion dans la société française. Il y a celles que leurs enfants ont aidées à inventer une nouvelle vie, à acquérir les moyens de l’autonomie, celles qui ont eu à se battre pour les trouver par elles-mêmes...

Dans les perspectives et les souhaits qu’expriment les femmes maghrébines âgées, on ne retrouve ni forcément l’attachement à la terre natale et le projet de retour, ni forcément le désir assuré et tranquille de rester en France : bien plus que pour les hommes qui ont pu tisser des liens en dehors des liens familiaux, nouer des relations diverses, pratiquer diverses activités à l’extérieur, la fin de la vie des femmes est largement fonction de leurs enfants, surtout après la disparition de leurs maris.

L’exemple de Mekia en atteste : « Il y a treize ans que je n’ai pas été en Algérie. Depuis que j’ai perdu mon mari je ne suis plus retournée. Moi, je ne rentre pas. Je meurs ici. J’ai déjà ma place au cimetière St Pierre, à côté de mon fils. » Le corps de son mari a été rapatrié en Algérie, et elle dit : « Mon mari, c’est fini. Je reste avec mon fils ».



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Dernier ajout : vendredi 4 avril 2014, 12:32
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