Enquête CCFD, Cimade, Gisti, Saf et SM sur les « réfugiés » de Sangatte

« Un non-lieu pour des gens de non-droit »

Entretien avec le directeur du camp de Sangatte (octobre 2000)

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L’immense hangar de tôles est situé en marge (500 mètres) du village du même nom. Le bourg est un lieu de villégiature coquet qui longe la Manche. Il borde une plage de sable blanc au long de laquelle des panneaux annoncent « baignade non surveillée ». Or, tout au long de cette plage, jusqu’à Calais distante de quelques kilomètres, des dizaines d ’étrangers errent, observent et rêvent silencieusement dans l’attente d’un passage en Grande-Bretagne par tous moyens : petits passeurs rémunérés dans leur voiture, chauffeurs de camions rémunérés ou non, ferries, train (le tunnel sous la Manche est là), marche à pied (on a déjà surpris des étrangers marchant dans le tunnel). Les tentatives de traversées de la Manche sont à peine moins surveillées que les baignades. Quand le temps n’est pas mauvais, on perçoit les côtes anglaises distantes d’une quinzaine de kilomètres. Sur la mer, naviguent en permanence d’énormes ferries.

Le camp ouvert à Sangatte — on dira ici plutôt « camp » que « centre », à cause des conditions de vie qui y prévalent (voir ci-dessous) et de l’improbable statut juridique de cette « chose » sans précédent, sauf les camps des Républicains espagnols à la fin des années 30 — a été inauguré le 24 septembre 1999 dans un hangar où était installée, pendant le forage du tunnel sous la Manche, la logistique technique française.

L’ouvrage, qui appartenait à la société du tunnel, a été réquisitionné in extremis par les pouvoirs publics pour le transformer en lieu d’accueil, alors qu’il allait être vendu. Il a la taille d’une immense cathédrale (25 000 m²). Il est certes propre. On y distribue 2 400 repas par jour (petits-déjeuners, déjeuners et dîners) cuisinés industriellement à Lille et réchauffés dans le camp.

A Sangatte, on mange donc convenablement. Mais les étrangers sont condamnés à vivre un peu comme des animaux domestiques vivent dans un élevage de qualité. Pas comme des êtres humains. Si l’infrastructure comprend une infirmerie avec infirmière à temps partiel, une série de douches, des WC, une buanderie avec machines-à-laver, et bientôt une pièce où les étrangers pourront se (faire) couper les cheveux, les hébergés sont installés dans 18 cabines cubiques (préfabriqués de chantier en tôles) de 30 places, soit 540 lits, auxquels s’ajoutent 150 lits sous tentes. Au total, 700 places. Le confort est spartiate et la vie privée impossible. Que l’existence en hangar soit incontestablement supérieure à une existence à la belle étoile, comme ce fut le cas pendant plusieurs années, n’enlève rien au fait que la vie à Sangatte est une vie de « camp ».

Ce camp a un bel avenir potentiel devant lui. La surface totale du hangar n’est occupée qu’à moitié. Si l’on s’étalait sur l’ensemble de son territoire et si l’on restreignait les espaces libres réservés aux jeux, on pourrait sans doute y héberger 5 000 personnes.

A l’entrée du camp, en permanence, un car de CRS veille. Les policiers ne contrôlent ni n’interpellent personne, sauf les passagers des véhicules immatriculés hors du Pas-de-Calais (62) dans le cadre d’une répression visant les passeurs. En un an de fonctionnement, le camp a accueilli 16 000 étrangers en situation irrégulière, pour la plupart ensuite passés en Grande-Bretagne sous l’œil à peu près passif des autorités françaises. On considère que, au total, 40 000 étrangers viennent chaque année dans le secteur pour tenter et, en général, réussir la traversée. Parmi eux, 16 000 ont profité du camp depuis sa création (fin septembre 1999). On s’y installe sans formalités, puisqu’il n’y existe pas de registre : il suffit de s’y rendre, de signaler sa présence et de se faire attribuer un lit. Parfois c’est la police qui conduit des étrangers dans le camp, quand elle a découvert des étrangers en ville ou sur une route, qu’elle les a rencontrés à l’occasion d’un contrôle d’identité ou à l’occasion d’un placement en rétention à Coquelles, au terme duquel il faut bien les mettre quelque part. Les étrangers préfèrent vivre entre ressortissants du même pays. Au début, il y a eu des tensions intercommunautaires, mais le savoir-faire progressivement acquis du personnel sait maintenant les prévenir.

Le camp et son personnel vivent grâce à un budget ad hoc de la Direction des populations et des migrations (DPM) du ministère de l’emploi et de la solidarité qui transite par la DDASS.

Le directeur, Michel Berr, nous reçoit le 12 octobre 2000. C’est un sociologue qui a été spécialement recruté par la Croix-Rouge pour cette fonction. Les 35 salariés du camp (bientôt 38) l’ont été de même, sur la base de contrats de trois mois renouvelables, parmi les bénévoles locaux et en chômage de la Croix-Rouge. Ils travaillent par équipe de trois. Selon certains témoignages, les salariés ont eu tendance, notamment au début, à se conférer un pouvoir autoritaire sur les étrangers. Ils avaient, semble-t-il, aussi recours à la police à la moindre occasion pour faire obéir les « réfugiés » ou faire cesser la plus petite tension. Si ces réflexes, largement dus à l’inexpérience et à l’absence de toute formation, ont cessé sous l’influence du directeur, on perçoit toujours ici ou là un sentiment de supériorité chez certains salariés.

Le « centre », explique le directeur, est né d’une « action de l’État ». A l’ouverture (fin septembre 1999), il accueillait 200 étrangers. Puis, ils furent 400 à la fin de l’année. Ils sont actuellement 700 en moyenne. Ou plutôt, précise le directeur, « 700 dedans qui ne vont pas tarder à chercher à partir en Angleterre, et 400 dehors qui tentent de partir ». « 1 000, ce serait la rupture », précise-t-il. Chaque jour, à partir de 16 heures, beaucoup de résidents du camp, seuls le plus souvent, parfois en famille, s’en vont à pied vers la côte, vers Calais, pour un voyage de nuit soit payé à un passeur soit clandestin, mais toujours irrégulier. Ils sont des dizaines à s’égrener par tout petits groupes dans la nature sous le regard des policiers qui laissent faire. Certains reviendront au camp demain car ils auront provisoirement échoué. De nouveaux arrivants remplacent chaque jour les lauréats de la veille. Les nouveaux sont plus nombreux sans doute, puisque le camp connaît « des pointes à 1 000 ».

Le directeur observe que la police aux frontières (la PAF) ne contrôle guère ces étrangers. En revanche, la surveillance du port de Calais et des moyens de passage outre-Manche devient de plus en plus rigoureuse, ce qui provoque une augmentation du nombre des étrangers sur place et une augmentation de la durée de leur séjour. Mais, de toute façon, ils passent en Angleterre. Il leur faut, en moyenne, attendre actuellement 3 semaines. A l’ouverture du camp, il ne fallait qu’une seule semaine.

La rigueur des contrôles à l’embarquement au port ou à l’entrée du tunnel se heurte à des impératifs économiques. Trop minutieux, ils ralentiraient le trafic qui est très dense (1 bateau toutes les 20 secondes + le Shuttle, la navette du tunnel) sur et sous la Manche. Les transporteurs ont plusieurs fois protesté, d’autant qu’il existe une forte concurrence entre ports. Les conducteurs de camions trouvent à ces traversées quelques menus avantages. Ils convoient aujourd’hui les étrangers plutôt dans les cabines des camions que dans les remorques contrôlées depuis quelques mois par détection du CO². La police ferme volontiers les yeux.

Ces étrangers peuvent disparaître. Personne ne les connaît. Dans le camp, à peine 0,01 % des hébergés engagent une demande asile (statut de réfugié et asile territorial cumulés). Dans ce cas, il faut conduire le requérant à Lille. Sur place, un jeune salarié — pas spécialement juriste — est chargé d’aider les candidats. Quand il éprouve des difficultés, il convient qu’il interroge la préfecture pour savoir ce qu’il doit faire. Une vraie permanence juridique n’aurait pas beaucoup d’intérêt, juge le directeur, « compte tenu de la réglementation et des pratiques administratives françaises ». Il se souvient de l’unique réunion d’information sur le droit en vigueur qui ait eu lieu sur place avec le concours du SSAE. « ça faisait sourire les étrangers ».

Pour le directeur du camp, il n’est pas clair que ce soit les « avantages sociaux » (allocation d’environ 2 000 F, semble-t-il) qui explique l’engouement pour la Grande-Bretagne. Ce serait la culture et la langue, ainsi que l’« effet CNN ».

Les étrangers actuellement hébergés sont à hauteur de 80 à 85 % des Kurdes irakiens et des Irakiens non kurdes, des Iraniens et des Afghans. Viennent ensuite des Polonais et des Roumains. En moyenne, coexistent en même temps dans le camp de 20 à 30 nationalités différentes. Depuis son ouverture, le camp a accueilli des ressortissants de 94 nationalités.

Pour le directeur, qui semble s’en désoler, « le centre est un non-lieu pour des gens de non-droit ». Même la représentation en France du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) semble ne pas vouloir entendre parler de Sangatte. Le camp est une pure réponse humanitaire à une situation qui faisait que, jusqu’à septembre 1999, des milliers d’étrangers vivaient à la belle étoile.« L’ennui, note le directeur, c’est qu’on est peut-être en train de créer un modèle permettant de parquer des gens dont on ne sait quoi faire ».

Dans la petite station balnéaire de Sangatte (700 habitants), à quelques centaines de mètres du camp, un comité anti-étrangers prospère en glosant sur l’insécurité présumée (on sait qu’elle diminue en réalité) causée par les étrangers. La municipalité ne prête plus son terrain de football, et un boycottage protestataire du référendum sur le quinquennat (24 septembre 2000) a connu un succès d’autant plus certain que les méthodes employées pour dissuader les citoyens de voter ne furent pas douces. Le leader des activistes est le chef de service du SAMU de l’hôpital de Calais, et l’un des meneurs le tenancier du café où les « réfugiés » achètent leurs cartes téléphoniques et leurs cigarettes.

Aucun parlementaire du département n’est jamais venu dans le camp. Seul, le président du groupe socialiste au Sénat, Louis Mermaz, a fait une visite le 11 octobre.


Des riens qui réveillent la xénophobie

A côté de Sangatte , petite cité balnéaire de mettons 500 habitants, il y a donc le « camp » avec ses 700 étrangers. Et il arrive que ces étrangers prennent le bus qui relie leur hangar à Boulogne et à Calais. Ils montent donc dans le véhicule et, en bons citoyens, veulent payer leur place. Seulement, comme ils viennent d’arriver en France, ils ont assez souvent des billets de 100, 200, voire 500 F sur eux, et guère de monnaie. Le chauffeur du bus n’a pas plus de monnaie qu’eux. Il doit donc parfois s’arrêter chez un commerçant tenant boutique sur son trajet pour convertir les billets de banque en pièces sonnantes et trébuchantes. Il arrive ainsi que le bus prenne quelques minutes de retard en raison de ces opérations de change impromptues et que, de ce fait, des élèves arrivent en retard de 2 ou 3 minutes dans leur établissement scolaire.

Que croyez-vous qu’il arriva ? Une partie de la population de Sangatte exige que les étrangers soient interdits de bus. Ces mêmes Français revendiquent la création d’une navette spéciale. Avant — sans doute — de crier au gaspillage des deniers publics à cause des étrangers.

Il est, figurez-vous, des associations humanitaires locales pour soutenir cette idée vieille comme le vieux Sud des Etats-Unis ou la vieille Afrique du Sud. Elles le soutiennent dans l’espoir que la séparation des étrangers et des Français dans les transports en commun (si l’on peut dire) coupera l’herbe sous les pieds de la xénophobie montante....

Comme quoi l’apatheid a des vertus cachées de cohabitation.

Comme quoi aussi il ne faut pas grand chose pour réveiller une xénophobie endormie.

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Dernier ajout : mercredi 17 janvier 2007, 15:39
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