Article extrait du Plein droit n° 86, octobre 2010
« Santé des étrangers : l’autre double peine »

Discriminations : quel impact sur la santé ?

Dossier coordonné par Véronique Baudet-Caille & Patrick Mony

Juriste ; ancien salarié du Gisti, président de l’association des familles victimes du saturnisme

Les inégalités sociales face à la santé ont fait l’objet de nombreuses études ayant établi le lien existant entre l’appartenance à un milieu social et l’état de santé d’une personne [1]. Ainsi, l’enquête 2006 « Santé protection sociale » de l’Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (IRDES) a-t-elle montré une nouvelle fois que « ce sont les ménages dont les revenus sont les plus faibles (chômeurs, ouvriers, employés du commerce...) qui déclarent à la fois le plus mauvais état de santé, les taux de couverture complémentaire santé les plus bas et le plus de renoncements aux soins ».

Pourquoi consacrer un dossier de Plein droit à la question des répercussions des discriminations sur la santé ? L’idée est partie du constat suivant : les personnes en situation de précarité, en raison de leurs conditions de vie et de travail, sont particulièrement vulnérables et leurs difficultés d’accès aux soins bien réelles. Parmi ces populations précaires, les étrangers, parce qu’ils cumulent certains « facteurs à risque » (difficultés d’accès au logement, conditions de travail, précarité administrative), sont en première ligne en matière d’inégalité. Depuis 2000, Médecins du monde (MDM) a mis en place un observatoire de l’accès aux soins, afin de témoigner des difficultés que connaissent les personnes en situation de précarité. 11 % des patients reçus dans leurs centres d’accueil sont Français et 89 % étrangers. 98 % vivent en-dessous du seuil de pauvreté, même lorsqu’ils exercent une activité professionnelle. L’association le souligne d’emblée dans son rapport 2009, ces personnes, quelle que soit leur nationalité, « rencontrent de grandes difficultés sociales qui ont un impact sur leur état de santé et leur accès aux droits ». Plusieurs facteurs apparaissent particulièrement aggravants : les difficultés d’accès au logement, l’environnement social et les conditions de travail, le statut administratif ou plutôt la précarité administrative.

Les conséquences du mal-logement sur la santé des personnes sont clairement mises en évidence par la Fondation Abbé Pierre pour le logement des défavorisés (FAP – Rapport annuel 2010) et corroborées par MDM. Lorsque les personnes sont mal logées ou sans logement, ce sont les possibilités mêmes d’accès aux soins qui se trouvent mises à mal (suivi des traitements, conservation des médicaments, accès à une alimentation équilibrée). Le problème est particulièrement inquiétant pour les enfants, les principaux effets du mal-logement étant le saturnisme lié à la présence de plomb [2], les pathologies respiratoires, les infections dermatologiques dues à des problèmes de ventilation et de chauffage ou une hygiène précaire, ou encore les accidents domestiques provoqués en particulier par la vétusté des installations électriques. La situation est tout aussi préoccupante s’agissant des mineurs sans domicile fixe. Les conditions de vie dans la rue mettent en péril la santé des enfants. La FAP témoigne en particulier des nombreux cas de maladies respiratoires, de maladies de peau, et des conséquences psychologiques « avec des lacunes ou des retards dans le développement socio-cognitif du fait de l’absence de repères et de lieux d’attache ». Vivre dans un logement surpeuplé, ce qui est le cas de 70 % des patients reçus par MDM, entraîne une dégradation des conditions de vie de chaque personne (intimité, manque de place, stress...) et des conséquences sur la santé.

Un autre facteur ayant un impact sur la santé est celui des conditions de travail. Annie Thébaud-Mony souligne l’« inégale répartition des risques professionnels selon la place occupée dans la division sociale du travail » [3]. Le lien de causalité entre les conditions de travail, en particulier les situations de pénibilité, et l’état de santé est clairement établi pour certaines pathologies dues à l’exposition à des produits toxiques ou à des risques physiques (posture pénible, port de charges lourdes, horaires atypiques, exposition à des éléments cancérigènes …). En revanche, constate Annie Thébaud-Mony, aucune étude ne permet de faire un lien entre les cancers contractés par les immigrés et leur travail. Le lien de causalité entre l’exposition à un élément cancérigène et la maladie contractée souvent des années après l’exposition est difficile à établir. Monter un dossier de reconnaissance de maladie professionnelle est un long parcours semé d’embûches, une procédure complexe, d’où l’importance d’être soutenu par une association.

La précarité administrative accentue les difficultés d’accès aux soins. Les disparités liées à la nationalité sont bien réelles. Le durcissement de la législation et les aléas dans les conditions de régularité de séjour ont aggravé les discriminations dont les étrangers font l’objet. Toutes les réformes mises en oeuvre depuis 30 ans, en liant accès aux prestations et régularité de séjour, ont fragilisé leurs conditions d’accès aux soins [4]. Citons encore MDM qui souligne qu’« à droits équivalents, les étrangers sont toujours beaucoup moins nombreux à avoir des droits effectivement ouverts que les patients français ».

Il n’est pas possible d’évoquer la question des discriminations sans faire allusion à la situation particulière de l’hôpital [5]. Les difficultés d’information et de relation entre les professionnels de santé et les patients sont une question récurrente, quelle que soit d’ailleurs la nationalité desdits patients. Le mode de fonctionnement actuel de l’institution sanitaire ne fait qu’accentuer ces difficultés et beaucoup de professionnels pourraient témoigner de leur malaise face à cette évolution. S’il est difficile de prendre en compte les difficultés spécifiques des personnes en situation de précarité et/ou étrangères, ne pas le faire hypothèque considérablement l’accès aux soins de ces personnes qui se sentent alors stigmatisées et préféreront parfois la solution du repli sur soi et le renoncement aux soins.

Enfin, que dire de l’impact des inégalités sociales sur la santé mentale ? [6]. De nombreuses associations, et en particulier le Secours populaire français, ont tiré la sonnette d’alarme il y a déjà de nombreuses années [7]. Des équipes mobiles spécialisées en psychiatrie et précarité existent depuis le milieu des années 90. Régulièrement, dans chacun de ses rapports annuels, le Comité médical pour les exilés (Comede ) note que l’exclusion et la précarité aggravent l’état de santé des exilés et des migrants en situation précaire. Il souligne que la souffrance psychique est plus fréquente chez les personnes les plus vulnérables, femmes et mineurs étrangers isolés, demandeurs d’asile et sans-papiers. Les facteurs mêmes de la précarisation évoqués cidessus, auxquels on pourrait ajouter les facteurs linguistiques et culturels, accentuent les difficultés de reconnaissance de la pathologie mentale et par conséquent limitent l’accès aux soins psychiatriques, dans un contexte – faut-il le rappeler ? – caractérisé par la suppression depuis 20 ans de milliers de lits dans les hôpitaux psychiatriques.

Comment réagissent les pouvoirs publics ? Cet aspect de la réduction des inégalités est-il prioritaire dans la politique de santé publique menée en France ? À la lecture des différentes contributions qui suivent, il est permis d’en douter. Quid de la politique d’accès au logement, de la prise en compte des conditions de travail et de la pénibilité, de la prévention des risques professionnels et en particulier des risques psycho-sociaux ? Les exigences de rentabilité en matière de santé ont-elles effacé ces objectifs ?




Notes

[1Voir notamment les nombreuses recherches de l’Institut de recherche et de documentation en économie de la santé (IRDES : www.irdes.fr), ou encore le site de l’observatoire des inégalités (www.inegalites.fr).

[2voir, dans ce même numéro « Le saturnisme : une maladie de pauvres », par Morgan Pinoteau et Fatoumata Khoma

[3voir, dans ce même numéro, « Cancer et travail : des liens et des droits niés », par Flaviene Lanna, Anne Marchand et Annie Thébaud-Mony

[4voir dans ce même numéro, « 30 ans de régressions dans l’accès aux soins », par Caroline Izambert

[5voir, dans ce même numéro, « Les femmes migrantes, le VIH et la parole », par Véronique Ghadi et Natascia Serbandini

[6voir dans ce même numéro, « Santé mentale et rétention : un enjeu politique », par Franck Enjolras

[7Voir le site www.secourspopulaire.fr.


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Dernier ajout : lundi 7 avril 2014, 18:04
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