Article extrait du Plein droit n° 86, octobre 2010
« Santé des étrangers : l’autre double peine »

Santé mentale et rétention : un enjeu politique

Franck Enjolras

Psychiatre (Institut Marcel Rivière) et doctorant en anthropologie (EHESS, IRIS)
Lieux de confinement dédiés à la reconduite aux frontières, les centres de rétention répondent dans leur organisation juridique à des règles contenues dans le code des étrangers. Y sont vécues des situations ordinaires pour les uns, pour ceux qui y travaillent en tant que professionnels, illégitimes pour les autres, ceux qui trouvent injuste d’être placés dans des lieux de privation de liberté pour « des histoires de papiers ». Entre ces deux pôles se situe un certain nombre de logiques de contraintes et de pouvoir de domination et de négociation.

Centre de rétention administrative, service médical. Un jeune homme d’origine marocaine, l’air hagard, quitte le bureau de consultation. Le médecin se tourne vers moi et me fait part de ses impressions : « Là, je suis dans la merde, déjà d’où il vient et puis est-ce qu’il est fou ou pas ? Est-ce que ça peut être somatique. J’y connais rien. » [1] Quelques instants auparavant, le jeune homme en question était rentré hésitant dans le local, puis au milieu de propos difficiles à retranscrire, assez mélangés, s’était écrié : « C’est de la sorcellerie, rien à faire, ça vient, ça repart… c’est dur. On m’a fait des prises de sang. J’ai bien essayé de me suicider, mais la mort ne veut pas de moi. » Le médecin est sur le coup resté quasiment sans voix. J’assiste et participe à cette scène dans le cadre d’un travail de terrain en tant qu’observateur et chercheur ; le médecin qui m’a accepté dans sa consultation sait que je suis moi-même médecin psychiatre, exerçant ailleurs dans d’autres domaines. Nous avons à peine le temps d’échanger quelques mots que l’infirmière qui l’assiste lui fait part d’un appel de la médiatrice de l’Office français de l’intégration et de l’immigration (OFII), apparemment très inquiète pour ce jeune homme. Je glisse alors au médecin qu’à sa place, j’enverrais volontiers cet homme pour une évaluation spécialisée en psychiatrie. Il reste encore un peu hésitant, puis se décide à quitter son bureau : direction la zone de rétention. Il souhaite rencontrer les policiers de la garde, chargés de la surveillance.

La scène est loin d’être ordinaire : une consultation médicale dans un centre de rétention, un homme tenant des propos obscurs, un chercheur, psychiatre par ailleurs, qui participe à cette interaction, et une interrogation de la part d’un médecin qui doit prendre une décision. Or, cette scène illustre à plusieurs égards les enjeux de la santé, et plus particulièrement mentale, en centre de rétention.

Lieux de confinement dédiés à la reconduite aux frontières, les centres de rétention répondent, dans leur organisation juridique, à des règles contenues dans le code des étrangers (Ceseda) [2] ; le travail de ceux qui l’organisent et la vie de ceux qui le subissent, dépendent de logiques sociales et politiques, qui ont pu faire dire que ces lieux étaient des camps, voire des institutions totales [3]. Situations ordinaires pour les uns, pour ceux qui y travaillent en tant que professionnels [4], situations illégitimes pour les autres, ceux qui trouvent injuste d’être placés dans des lieux de privation de liberté pour « des histoires de papiers ». Cela caractérise deux pôles, ouvrant un champ entre les bornes duquel se situe un certain nombre de logiques de contraintes et de pouvoir de domination et de négociation. Des contraintes ô combien visibles et évidentes : un retour forcé qui conduit celui qui le subit vers des conditions de vie ou de mort, incertaines, face à une minorité de personnes qui acceptent cet éloignement. Paradoxale aussi, cette situation où la plupart de ceux qui ont connu la rétention et qui ne vont pas être reconduits seront, pour beaucoup, inéluctablement rebasculés dans l’irrégularité, dans une sorte de marge permanente, maintenue à leur insu. Enfin, s’il existe une permanence médicale en centre de rétention, pourrait-elle assumer une légitimité soignante et permettre l’accès aux soins dans des conditions extrêmes ?

C’est dans ce contexte et dans cette situation que la scène décrite plus haut s’inscrit, c’est-à-dire au cœur d’un champ qu’elle illustre et qu’elle fait naître du fait des interactions qu’elle produit : un champ politique incluant la santé mentale, appliqué à la rétention. Nous allons tenter de le définir et d’en mesurer les implications sociales contemporaines. Il s’agira de montrer ici comment un phénomène aussi politique – la régulation des flux migratoires à une échelle locale – peut découler d’interactions ou de cadre d’interactions, où la santé s’avère un champ très large, fait de contraintes et d’enjeux, qui dépasse voire exclut, comme nous le verrons, la question même qui lui donne sa valeur sémantique : le soin. Et à ce titre, on verra comment est réintroduite la psychiatrie.

Pour parler de santé mentale et des tensions qui la traversent, la notion de champ permet d’en saisir les différents enjeux. Si la rétention est, en soit, un microcosme, la santé mentale en tant que champ la traverse sans s’y limiter. Revenons à notre scène de départ. La consultation se situe dans un cadre d’interactions précis, c’est-à-dire que toute activité, toute situation peut se prêter à plusieurs versions, renvoyées les unes aux autres. Les cadres orientent les perceptions et organisent les comportements de ceux qui les adoptent.

Il s’agit, comme dans le cas de l’interaction médecin-malade, d’une scène où un service, celui du médecin, répond à une attente, celle du jeune homme, mais dans un environnement singulier traversé de paradoxes [5]. Aussi, en permanence, dans ce lieu, les cadres de l’interaction sont flottants, voire « défaillants » [6] dans la mesure où, face à cette contrainte de l’expulsion, se déploient des logiques locales de résistance qui brouillent les cadres d’interprétation. Ceux qui subissent cette situation vont ainsi tenter d’en déjouer la finalité, soit par des voies juridiques en faisant valoir leur droit à rester sur le territoire français, soit à l’extrême par leurs corps comme ultime moyen de résistance [7]. Il arrive même que, pour déjouer au plus tôt la procédure de reconduite et ses conséquences, certaines personnes donnent de fausses identités administratives et de fausses nationalités [8].

Du côté médical, l’évaluation peut conduire à donner un soin, mais elle peut aussi permettre de jauger ceux pour lesquels une procédure de levée de rétention pourrait être engagée, en cas de péril imminent, en rédigeant un certificat médical circonstancié [9]. Aussi, chaque consultation du médecin, dans le centre de rétention, mélange deux aspects : apporter un soin et mesurer la dimension politique de ses actes en rédigeant ou pas un certificat, tout en se tenant à la merci d’un engagement dans une procédure de véridiction (c’est-à-dire rassembler tous les éléments possibles pour s’assurer que la parole des personnes en rétention est « vraie », notamment vis-à-vis de leurs antécédents médicaux). Cette ambiguïté, dont il se cache parfois, tourne le médecin vers d’autres missions que le décret souligne : la prise en charge psychologique. À ce titre, l’écoute qui en est la concrétisation représente un point de recouvrement et de relégation d’une partie des ambiguïtés auxquelles il a à faire face [10].

Le médecin insiste, dans la scène décrite, sur cette posture en la qualifiant d’exceptionnelle, alors que l’écoute, le soutien, ce « travail psychologique » revient sans cesse dans le discours de tous les acteurs du centre. Son incertitude face aux propos de cet homme tient autant à leur bizarrerie qu’aux décisions qu’il doit prendre à ce moment-là. Son cadre de lecture ne lui permet pas de déchiffrer ce qu’il doit faire, et l’inconfort qu’il met en avant est en contradiction avec l’absence de réactions de l’infirmière, mais est soutenu par celui de la médiatrice de l’OFII, et par ma position, dans cette observation participante. Il est difficile de mesurer à ce moment précis quelles sont les priorités qu’il donne à son action. Quoi qu’il en soit, sa démarche est guidée par des impératifs contradictoires, entre soigner et surveiller, dont la résolution ne peut venir de sa seule position ; il se trouve impliqué dans un jeu de force, entre ceux qui s’inquiètent et ceux qui n’en savent rien, et sans qu’il sache vraiment ce qui motive leur position respective. Le dispositif du centre joue sur la position des uns et des autres, dans leurs rapports de décision et de pouvoir, et sans que celui qui en est le premier concerné – la personne en rétention- n’en soit toujours l’acteur.

Le médecin se rend auprès des policiers. Hésitant à présenter les choses ouvertement, les policiers qui le reçoivent comprennent qu’il souhaite connaître ce qui se passe pour « un retenu » en particulier. Il y a entre eux un partage soudain d’éléments qui nécessite de part et d’autre, selon Goffman, des ajustements, des modulations dans leurs réactions. Le champ de la santé mentale trouve ici tout son déploiement car aux questions de soins s’ajoute celle de qualifier un discours et un comportement, avec sous-jacentes à cela, les implications et les actions qui vont en découler. Les policiers comprennent vite qu’il y a une inquiétude du médecin quant à un risque d’agitation, de façon assez large. Ils proposent de changer cet homme de chambre. Un des policiers fait part de sa perception des choses, en se montrant plutôt rassurant : « ça se passe bien à l’exception de l’hygiène. » Son collègue complète : « « Et bien lui, il n’est pas tout seul ; ça c’est clair. On le voit souvent parler seul, mais on n’a jamais eu de souci avec lui. Il est déjà venu et il n’a jamais posé de problème d’hystérie, de schizophrénie, tous ces trucs-là ou de mutilations.  » Ils qualifient les faits et gestes de cet homme, avec leur expérience et leur savoir-faire, tirés pour beaucoup d’un apprentissage sur le tas. Et ils apportent surtout au cadre instable du médecin des éléments pour poser le sien et se faire une idée de la situation. Le médecin en restera là pour cette fin d’après-midi, ne cherchant pas à envoyer cet homme à l’hôpital pour une prise en charge médicale spécialisée. Et il n’évoquera pas non plus en ma présence la possibilité d’utiliser la procédure médicale de levée de rétention, citée plus haut. L’accès aux soins est ici compromis par les tensions qui le traversent, et l’évaluation repose, dès lors que la sphère relationnelle est en jeu, non pas sur l’exclusivité d’un savoir, mais sur la construction de repères transitoires formant le cadre d’interprétation des faits. Aussi, bien que certains propos ciblent un risque vital, le travail de cadrage, par les échanges de points de vue, participe à la qualification très variable des gestes qui peuvent être dénaturés de leur dimension de détresse ou de leur dimension politique de résistance.

Il existe au sein de la rétention plusieurs corps de métiers qui participent à l’activité du dispositif, à savoir des policiers aux frontières, des médiateurs OFII, des membres d’une association de défense des droits des étrangers, l’équipe de santé et un service d’entretien et de livraison des repas. Il en existe d’autres, à l’extérieur, qui, eux-aussi, font partie intégrante du champ défini précédemment. Dans le centre étudié, de taille plutôt modeste, la structure architecturale, plutôt fermée, contribue à une accentuation du phénomène de confinement. En miroir de cela, les relations sont obligatoirement plus proches, et l’on observe une certaine proximité entre les différents corps de métiers y travaillant. Une réunion mensuelle accentue ce travail de collaboration, entre contraintes et nécessité. Aussi, toute forme d’évaluation individuelle, d’un discours et d’un comportement, ne reste jamais isolée, comme nous avons pu le voir précédemment. Toute interaction prend la forme d’une expertise profane, et l’acteur se trouve à faire valoir sa mission première – soigner, surveiller, gérer les biens, accompagner vers les tribunaux au milieu d’un enjeu central qui gouverne cet espace, à savoir la gestion de l’ordre ambiant.

Logiques contradictoires

Le champ de la santé mentale recouvre tous ces aspects car une politique de la relation est à l’œuvre dans chaque interaction, dans chaque cadrage qui, pour prendre sa pleine valeur, doit s’associer avec celle des autres. Le secret professionnel, comme le « secret partagé », la rétention d’informations, leur divulgation, accentuent en permanence ce phénomène de cadrage dans lequel s’entremêlent différentes logiques contradictoires. Comme je le citais plus haut, l’écoute par exemple est un aspect prioritairement cité dans l’activité de tous les acteurs jusqu’aux employés de service. Mêmes les policiers rappellent régulièrement que leur travail ciblé par certains comme « psychologique » est « de discuter ».

La relation est prioritaire, non pas dans sa bienveillance, même si elle existe, mais dans cette obligation, cette contrainte intériorisée par les acteurs, que tout passe par une certaine attention et vigilance autant aux propos qu’aux comportements de l’autre. Cette confusion dans le cadrage n’est pas sans incidence pour ceux qui le subissent ; ils peuvent même arriver à le détourner ou à le déjouer. Un homme « ayant joué le fou », et dont il a été dit a posteriori « qu’il jouait la comédie » a réussi à déjouer la vigilance des policiers et à s’évader. L’évaluation médicale, sans suite, de cet homme a probablement eu un effet sur le cadrage. Considéré aussi par les autres retenus comme « un débile, un taré  », les interactions et commentaires le plaçant hors cadre mais pas hors champ ont contribué, dans cette expertise profane, à disqualifier ses faits et gestes au point de le servir, d’une certaine manière.

Ce système de contrôle repose pour partie sur une économie de la relation, représentée par ce champ de la santé mentale et basée sur une évaluation personnelle où se mêlent différents registres, et c’est dans la confusion de ces registres que le contrôle peut opérer. Car, au fil des interactions, que ce soit du côté policier, du côté médical, du côté associatif, les bases de leurs missions peuvent être ébranlées, de façon exceptionnelle, par ce qu’ils ressentiront comme légitime ou pas. Telle reconduite leur semble injuste. Telle personne, par son histoire dramatique, a fait naître en eux un sentiment d’empathie, et de la même façon, certaines interactions les ont exaspérés, laissés quasi sans voix. Il n’est plus question ici nécessairement de compétences professionnelles claires, mais d’une situation, indéterminée et indéterminable, qu’ils rattachent à leur expérience personnelle ou à un quelque chose d’insaisissable d’où la nécessité de s’en référer à d’autres.

On pourrait parler de la mise en valeur dans ce champ de leur propre intériorité, mais il me semble que cela relève plutôt d’une illusion que les forces en présence, notamment dans cet espace culturel et politique des frontières, contribuent à créer. Cet effet se déplace dans ce champ, parfois hors du centre, avec sensiblement les mêmes incidences. Il arrive fréquemment qu’une situation, hors cadre, comme les automutilations, mais aussi comme des conduites relevant de l’intolérable comme celle de cette femme s’étant un matin recouverte de ses excréments, soit soumise à l’évaluation d’un psychiatre, dans le centre hospitalier à proximité. La position du psychiatre ainsi que ses décisions appartiennent aussi à ce champ, mais dans ses marges, là où la violence instituée, politisée se faufile : soit il refuse de se soumettre aux logiques de ce champ et de recevoir quiconque serait entouré de policiers aux frontières, soit il s’y soumet mais son expertise ne passe que par des bribes d’informations, ce qui biaise souvent son appréhension des choses. Et dès qu’il cherche à en savoir plus ou à dénoncer la situation d’un point de vue médical, comme me le relatait un psychiatre, il passe pour un réactionnaire, sans que ce soient ses convictions qu’il engage [11].

Aussi, les psychiatres aux urgences se retrouvent à reproduire, en dépit d’un savoir supplémentaire sur la situation, les actions d’autres professionnels. Ils s’en remettent à l’épreuve de la relation, au regard des enjeux qu’ils perçoivent parfois – comme le risque de retour dans un pays hostile – et leur décision peut dépendre du degré d’empathie qu’ils vont ressentir, mais surtout de cette confusion qu’ils ressentent, comme les autres, entre ce qui relève de leurs compétences professionnelles et ce qui relève d’une politique qui vient les saisir de façon imprévisible.

Dans ce contexte précis de la rétention, le champ qui s’ouvre et dans lequel évoluent différents acteurs regorgent de tensions, de contraintes et de processus qui tiennent la santé mentale pour un enjeu politique et non de soins.




Notes

[1Les propos entre guillemets, anonymisés, relèvent soit de notes de terrain, soit d’entretiens.

[2Code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.

[3Marc Bernardot, Camps d’étrangers, Paris, Éditions du Croquant, coll. « Terra », 2008.

[4Franck Enjolras, « Des policiers aux frontières. La gestion ordinaire d’un centre de rétention », in Didier Fassin, Les nouvelles frontières de la société française, Paris, La Découverte, 2010, p. 219-243.

[5Franck Enjolras, « Soigner en centre de rétention administrative : une question de légitimité ? », Hommes et Migrations, n° 1282, 2009, p. 76-88.

[6Ou en perpétuelle rupture. Cf. Erving Goffman, Les cadres de l1expérience, Paris, Éditions de Minuit, 1991.

[7Nicolas Fischer, « Les corps-frontières. Atteinte physique et expertise médicale dans un centre de rétention administrative », in Didier Fassin, Les nouvelles frontières de la société française, la Découverte, Paris, 2010, p. 477-498.

[8Voir Plein droit n° 85, juin 2010.

[9Erving Goffman, op.cit.

[10Cf. Didier Fassin, Des maux indicibles. Sociologie des lieux d’écoute, Paris, La découverte, 2004.

[11« J’ai pas les idées très claires sur les questions d’immigration, s’il faut laisser ouvert ou laisser fermer, mais j’ai une angoisse que ce que j’ai dit passe pour un discours politique plutôt que pour un discours d’éthique médicale. » Médecin psychiatre.


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Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 15:00
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