Article extrait du Plein droit n° 93, juin 2012
« Vieillesse immigrée, vieillesse harcelée »

Famille décomposée

M. C.

journaliste
À l’issue d’une carrière professionnelle en France, les retraités étrangers sont condamnés à demeurer en métropole plus de six mois de l’année pour toucher leur retraite et les aides sociales complémentaires. Autrement dit, à vivre leur retraite loin des leurs, à un âge où, malades ou affaiblis, ils auraient justement besoin de ce soutien. Une situation qui ne peut qu’avoir des conséquences graves sur la famille restée au pays.

C’est une famille décomposée dans tous les sens du terme que j’ai rencontrée à Casablanca, en ce samedi de septembre. Deux des 6 filles de Monsieur E. étaient là, autour de leur mère malade. Un oncle leur avait donné de quoi acheter de la viande, car pour l’invitée que j’étais, le tajine de mouton s’imposait, malgré un frigo presque vide. La maman avait passé la matinée en cuisine à préparer des sablés décorés de perles de sucre.

Le thé à la menthe coule sans discontinuer. Une, puis deux, et trois prières plus tard, et je suis encore là, dans le salon au plafond ébréché, à discuter. À chaque prière, la cadette coiffe son voile et se retire dans la chambre. Pour cette famille de femmes, privées depuis un an de leur repère paternel et marital, je représente un espoir. Pourtant, je n’ai aucun moyen concret d’arranger leur situation, seulement de recueillir leur témoignage. L’administration française a coupé toutes les aides à leur père : retraite, aides au logement, minimum vieillesse. Des aides qui nécessitent de passer entre 6 et 8 mois par an en France. Pour des raisons familiales, Monsieur E. n’a pas respecté cette règle et s’est retrouvé dans l’illégalité. Qualifié de fraudeur deux ans après avoir pris sa retraite, il s’est vu retirer tous ses revenus, qui s’élevaient à moins de 900 euros par mois et avec lesquels il faisait vivre sa famille. Depuis, ses filles et sa femme vivent dans l’insécurité, la précarité et le silence. Car elles cachent leur situation. Autour d’elles, personne ne sait. Le chibani représente une source de revenus et, quand elle se tarit, une forme de honte s’abat sur toute la famille, comme s’il avait échoué. Quand Nabila vient me retrouver dans la rue, devant un magasin de tissus, elle accélère le pas, baisse la tète, me demande de ne pas poser de questions, pas de photos, pas d’enregistrement, pour que les voisins ne se posent pas de questions. Dans l’appartement, les rideaux sont tirés. Même discrétion imposée quand vient l’heure de les quitter et de retraverser leur quartier très animé de Casablanca.

Ma venue est donc aussi l’occasion de parler, librement, de soulager leur cœur.

Un père lointain

Assises autour de la table basse chargée des pâtisseries maison, de quoi discutons-nous, fébrilement, pendant des heures ? De leur papa, de son mari. Elles ont besoin, envie de raconter son histoire, et la leur. Et pour la première fois, de dire ce qui a pu les faire souffrir, dans cette séparation.

Monsieur E. a pris le chemin de la France en 1982. Les souvenirs défilent. « Nous avons grandi sans lui, c’est vrai, à des âges où les petites filles ont besoin de leur père. C’était un "père téléphonique" comme on dit ! Sa vie en France était un peu mystérieuse pour nous. Il nous en disait peu, qu’il avait quelques copains, qu’il vivait dans un foyer, mais on ne savait pas vraiment ce que c’était, un foyer. Malgré la distance, il a toujours été bienveillant, il s’est toujours préoccupé de ce que nous devenions. Et il laissait des consignes : lui qui était analphabète a voulu que chacune de ses six filles fasse des études. Nous en avons toutes fait, nous sommes toutes allées à l’université. Cela a coûté cher, c’était un sacrifice, on le savait. Mais on ne voulait pas décevoir notre père, nous l’aimons tellement !  »

En partant vivre et travailler en France, le chibani qui était encore un ouvrier du textile, laisse une famille de filles, ce qui veut dire : une famille à entretenir à 100 %. Son petit salaire est partagé en deux : la moitié est versée sur un compte au Maroc pour sa famille. C’est leur seul revenu, pendant des années, jusqu’à ce que deux filles se marient. Et c’était leur seul revenu ces dernières années, après le divorce d’une fille, et les périodes de chômage des autres.

Modestes, les E. n’ont jamais pu devenir propriétaires. Leur appartement casablancais, ils le louent depuis toujours, et peuvent en être expulsés à tout moment. C’est d’ailleurs le cas quand je leur rends visite : en raison de la suppression brutale des aides sociales à Monsieur E., sa famille marocaine ne peut plus payer son loyer. Les filles montrent une lettre du propriétaire qui les menaçait d’expulsion en décembre. (Heureusement la situation a été rétablie à temps.)

Chaque été, Monsieur E., comme tous ses collègues des foyers de travailleurs immigrés, revenait les bras chargés de cadeaux : « Il en fallait pour nous, pour la famille élargie, et les amis de la famille  » précise Nabila. « C’était la fête !  » Nous profitons de ma présence et de mon téléphone international pour l ’ appe le r en France : « Je veux des espadrilles  » lui crie sa petite fille de 5 ans. « Et un sac Hello Kitty !  ». Sourires gênés…

Les familles ne se posent pas la question des sacrifices financiers que le chibani a pu faire pour offrir tant de cadeaux. Ce n’est pas de l’égoïsme, loin de là, seulement une vision déformée de la réalité : pour les familles restées au pays, le chibani est un peu comme un chercheur d’or, dont les moyens sont décuplés en France. C’est aussi ça la réalité des chibanis : des pères lointains qui se saignent pour offrir des cadeaux et mentent un peu sur leurs conditions de vie réelles pour offrir l’image d’un émigré qui a réussi.

Mais à présent, la famille E. a pris douloureusement conscience de la précarité du père. « La catastrophe pour nous, c’est la retraite. Parce qu’avant, c’est son salaire qu’il partageait avec nous. La retraite, c’est autre chose : on a tout divisé par deux. Le loyer cela fait 18 mois qu’on n’arrive plus à le payer, avant que toutes les aides lui soient coupées. Se soigner, manger de la viande, acheter des vêtements pour ma fille, c’est devenu très, très dur.  »

Alors quand cette maigre ressource a été brutalement suspendue, c’est tout un ensemble – réel et imaginaire – qui s’est écroulé. La famille réalise d’un coup qu’il est pauvre, et malade de surcroît. Et encore, Monsieur E. ne leur dit pas tout, même ses filles ne connaissent pas son véritable état de santé (il souffre d’infections sévères mal soignées). Et elles-mêmes n’en disent pas la moitié à leur mère. Car cette femme de 64 ans pourrait en mourir sur le coup. Fatima est gravement malade du cœur. Dans l’appartement casablancais, elle se déplace lentement dans un froissement de djellaba et on devine sa maigreur. Elle nous montre ses boîtes de médicaments vides, car elle n’a plus les moyens d’aller consulter le médecin : au Maroc, le prix des consultations, payable d’avance, est cher et n’est que partiellement remboursé. Cela fait trois ans qu’elle aurait dû se faire opérer du cœur. C’est ce qu’a écrit un cardiologue de Casablanca sur une ordonnance qu’elle conserve dans un sac plastique.

Surtout, cette femme, cette épouse désorientée ne doit pas savoir une chose importante : quand elle est tombée malade, son mari a choisi de rester auprès d’elle pour superviser les examens médicaux. Pendant deux ans, il ne reviendra que quelques semaines en France. Et c’est ce temps pris pour soigner son épouse que lui reproche l’administration française : avoir passé trop de temps dans son pays pour pouvoir toucher les aides sociales en France.

Prisonniers des règles administratives

Les filles sont extrêmement choquées d’avoir appris que leur père avait été qualifié de fraudeur : le terme est très officiellement employé dans un courrier de la caisse d’allocations familiales, « notification de fraude  ». « Mon père, un fraudeur ? C’est incroyable ! C’est un homme gentil, honnête, il ne sait ni lire ni écrire… Il a été naïf, c’est tout !  » déplore Nabila. À Paris, Monsieur E. s’en était étranglé en racontant son entretien avec une contrôleuse de la Cnav. « Elle m’a dit : si tu n’es pas content, tu n’as qu’à rentrer dans ton pays ! Mais moi je ne veux pas choisir, j’ai deux pays !  ».

Et quand bien même : s’il choisissait de rentrer au Maroc, Monsieur E. perdrait toutes les allocations sociales qui complètent sa (toute) petite retraite : 133 euros… Le résultat d’années de travail non déclarées par des employeurs peu scrupuleux, d’un salaire plancher, et de périodes de chômage. Monsieur E. est donc, comme beaucoup de chibanis, contraint de passer la majorité de sa retraite en France, pour pouvoir continuer à envoyer de l’argent à sa famille.

Pour la première fois, ces jeunes filles osent critiquer la France, ce pays qui les faisait rêver, qui incarnait jusque-là un horizon de mieux-être, grâce aux revenus de leur père : « Il n’est pas traité comme un être humain, mais comme un immigré.  »

Avant de partir voir sa famille marocaine, Monsieur E. m’avait demandé un petit service : récupérer son dossier médical pour qu’il le transmette à son assistante sociale à Paris. Car tout comme sa femme, lui non plus n’est pas en bonne santé. Et lui non plus ne se soigne pas. « Je ne vais pas dépenser 25 euros alors que je n’ai déjà pas de quoi manger  » me dit-il. Sa femme a précieusement conservé quelques radiographies et ordonnances dans une pochette en plastique, qu’elle me confie.

Vient l’heure du départ. L’émotion nous étreint alors que nous ne nous connaissons pas. Mais je sens à quel point ces femmes sont seules et comptent sur moi pour relayer leur détresse.

Au retour à Paris, Monsieur E. et son assistante sociale refont un dossier complet de demande de minimum vieillesse. Cela fait un an que le chibani n’a pas pu rentrer au Maroc, puisqu’il s’est retrouvé comme « assigné à résidence » du fait de ses démêlés avec l’administration. Mais de fait, il remplit de nouveau les critères de résidence : 6 mois et un jour par an en France. En novembre, il parvient à récupérer ses droits. Mais sa dette n’est pas effacée : Monsieur E. doit toujours plus de 25000 euros, correspondant aux pensions et allocations perçues pendant qu’il était au Maroc l’année de la maladie de sa femme. Il récupère donc son minimum vieillesse, mais doit rembourser tous les mois une créance échelonnée. C’est la condition de son retour à la légalité, aux yeux de l’administration… Cela permet tout de même à sa famille marocaine d’éviter l’expulsion locative en hiver. Désormais il respectera les règles de résidence, car s’il y déroge, il ne touchera plus qu’une centaine d’euros de retraite. Or, il a besoin des revenus complémentaires du minimum vieillesse. En ce moment, Monsieur E. est à Casablanca, après avoir été empêché d’y aller pendant plus d’un an. Il peut enfin revoir sa famille. Mais il devra rentrer pour être en règle avec la loi française et ne pourra donc pas profiter pleinement de sa retraite auprès des siens.

À Casablanca, c’est le soulagement d’avoir revu et retrouvé le père, même temporairement. Mais financièrement, la vie ne sera plus jamais la même. La famille E. va devoir trouver d’autres sources de revenus. Les deux sœurs au chômage espèrent trouver un emploi, mais la situation du Maroc n’y est pas favorable. Elles sont aussi aux prises avec des contraintes familiales fortes : les longs mois où leur père devra vivre en France dans son foyer, pour cumuler les jours de présence nécessaires à l’allocation vieillesse, elles seront seules au Maroc avec leur mère. « Et vu son état de santé, on ne peut pas la laisser à la maison, on doit être tout le temps à ses côtés, car son cœur peut lâcher à tout moment. Donc, impossible de trouver un travail à temps plein…  » Prisonnières, elles aussi, des règles administratives françaises.



Article extrait du n°93

[retour en haut de page]

Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 15:00
URL de cette page : https://www.gisti.org/spip.php?article4526