Article extrait du Plein droit n° 93, juin 2012
« Vieillesse immigrée, vieillesse harcelée »

Quand les nettoyeurs du métro se mettent en grève

Marthe Gravier et Marie-Noëlle Thibault

ex-secrétaire générale de la CFDT-RATP, ; ex-secrétaire générale de l’union départementale de Paris de la CFDT
En 1980, pendant quarante jours, les travailleurs étrangers employés par des entreprises sous-traitantes de la RATP pour nettoyer le métro se mettent en grève pour obtenir de meilleures conditions de travail. Cette main-d’œuvre d’immigrés venus d’Afrique, au nord et au sud du Sahara, va jouer l’unité syndicale pour faire aboutir ses revendications. Ce que rappellent les deux auteures, actrices de premier plan de ce conflit.

Meeting des nettoyeurs du métro à la Bourse du travail à Paris, après l’issue victorieuse de leur grève, 15 avril 1980 © Jean Pottier / Kharbine Tapabor

La grève des nettoyeurs du métro parisien au printemps 1980 mérite d’être racontée, analysée, même trente ans après, car ce fut un combat victorieux (autant qu’un combat syndical peut l’être ; les victoires syndicales sont toujours provisoires), et parce qu’elle portait sur une question centrale, difficile à appréhender pour une organisation syndicale, celle de la sous-traitance. La récente grève des agents de sûreté dans les aéroports [1] a bien montré la complexité et la difficulté du problème.

Les nettoyeurs du métro parisien, en 1980, c’étaient 1800 travailleurs immigrés mal payés, méprisés, répartis au sein de multiples sociétés différentes. Après quarante jours de grève, entre le 20 mars et le 30 avril, ils ont gagné sur les salaires, la convention collective, le maintien de l’emploi, et ont obtenu l’engagement du donneur d’ordres (la RATP) dans le protocole de fin de grève. Un conte de fées ? Non. Un combat syndical bien mené.

L’histoire commence en 1977. Les 1800 travailleurs qui, chaque jour, nettoient le métro parisien et les trains sont, à cette date, répartis au sein de six sociétés de nettoyage et extrêmement peu syndiqués. Quelques-uns, salariés de trois sociétés distinctes, viennent voir des militants de la CFDT-RATP, dans le but de se syndiquer [2]. Ils veulent se battre pour leurs salaires, souvent inférieurs au Smic. Les militants CFDT de la RATP, qui ne connaissent rien à leur situation, les affilient au syndicat des Services puisqu’ils ne relèvent pas du statut RATP. Mais ces militants décident aussi, dès le début, d’assurer un suivi syndical puisque tous travaillent sur le même lieu de travail. Cette décision sera capitale. C’est un peu comme si, dernièrement, les syndicats des pilotes d’avion, dans la grève évoquée plus haut, s’étaient impliqués dans la syndicalisation des travailleurs de la sécurité des aéroports.

Le syndicat RATP enregistre les adhésions, aide à l’organisation de l’élection des délégués du personnel, répertorie les problèmes de salaires les plus évidents, organise des assemblées générales de syndiqués, toutes sociétés confondues, à la Bourse du travail, en s’assurant que seuls les nettoyeurs y participent, pour éviter toute forme de parasitage politique [3], ce qui, en 1977, n’était pas évident. Une grève est décidée en assemblée générale. Les objectifs sont limités : pas de salaires en dessous du Smic et versement de primes. Au cours de la grève, la syndicalisation s’étend à l’ensemble des sociétés de nettoyage. La grève dure trois semaines. Et c’est un succès, même si les résultats peuvent paraître minces pour un conflit aussi long : application de la convention collective (annexe spécifique au nettoyage du métro de la convention collective de la manutention ferroviaire) et augmentation de salaire de 150 francs. La crédibilité de la CFDT est établie, la confiance réciproque s’installe.

À partir de ce moment-là, et pendant trois ans, le syndicat RATP va travailler d’arrache-pied dans trois directions. Il va d’abord s’attacher à consolider la structure syndicale et former les syndiqués. Les nettoyeurs sont désormais syndiqués directement au syndicat RATP. C’est l’unité des travailleurs dans une structure syndicale unique, contre la politique patronale de division et d’atomisation. Des délégués du personnel sont élus dans chaque établissement et des militants du syndicat RATP les accompagnent dans toutes leurs rencontres avec les patrons du nettoyage. Toutes les semaines, une formation est proposée dans laquelle des militants du syndicat, aidés par un étudiant tunisien, expliquent comment lire une feuille de paye, ce qu’est la sécurité sociale ou le 1 % logement. Des assemblées des délégués, communes à toutes les entreprises, sont organisées très régulièrement. Tous les délégués n’y viennent pas à chaque fois, mais ces assemblées constituent désormais un lieu stable où discuter et échanger quand le besoin s’en fait sentir. Des habitudes se créent.

De 1977 à 1980, la situation se caractérise par des conflits locaux qui éclatent en permanence sur des problèmes propres à chaque entreprise. La CFDT-RATP va les suivre à chaque fois. Des conflits apparaissent entre des contremaîtres et des ouvriers, les patrons utilisant fréquemment des contremaîtres maghrébins pour commander des travailleurs du sud du Sahel [4]. Ces conflits prennent très vite des connotations racistes, et il faut intervenir, les gérer les uns après les autres, avec diplomatie, pour éviter qu’ils ne dégénèrent.

D’autres conflits éclatent pour exiger des salaires au Smic ; à l’occasion de l’un d’entre eux, le patron d’une société de nettoyage exigea que la grève soit votée à bulletins secrets, avec la présence d’un observateur patronal. Le vote eut lieu et la grève fut votée à une écrasante majorité.

De même, apparaissent des conflits autour de l’application de la convention collective de la manutention ferroviaire qui est, en principe, celle qui régit le nettoyage du métro, mais qui n’est ni connue ni appliquée. Le syndicat aide les délégués à identifier les questions relevant des conditions de travail (vestiaires très malsains, véritables « trous à rats », absence de vêtements de travail et de gants alors que les travailleurs manipulent en permanence des produits agressifs, etc.) et à faire intervenir l’inspection du travail.

Enfin, un travail de fond est entrepris avec les délégués sur la question de la sous-traitance.

La réponse de la RATP à la grève de 1977 a en effet été de multiplier le nombre d’entreprises sous-traitantes. Au renouvellement des marchés, 12 entreprises se partagent désormais les chantiers. Lorsque des sociétés nouvelles arrivent sur le marché, une disposition du code du travail (article L. 122-12) les oblige à reprendre les travailleurs présents sur les chantiers. Mais à chaque fois qu’ils changent d’entreprise, les travailleurs perdent leur ancienneté et leurs droits à des primes. Le syndicat explique inlassablement que ce mécanisme est un des moyens utilisés pour maintenir de très bas salaires. Et il s’efforce de populariser l’idée que le véritable employeur des nettoyeurs, c’est la RATP qui dicte sa politique aux entreprises de nettoyage à travers sa politique des marchés.

Ce travail, poursuivi chaque jour pendant trois ans amène une syndicalisation massive, dans un milieu où l’adhésion au syndicat est conçue et vécue comme une démarche collective, plus que comme un acte individuel. Le syndicat CFDT-RATP, peu habitué à de tels flux – parfois cinquante ou soixante personnes arrivent ensemble pour se syndiquer – a même du mal à les gérer.

Et soudain, la grève

Le 18 mars 1980 se tient une assemblée de délégués. En suivant de façon attentive la situation dans l’ensemble des entreprises, les responsables du syndicat comprennent que les patrons envisagent de supprimer des postes ; ils ont déjà suspendu une tournée de nettoyage par jour, passant de quatre à trois. Des machines plus perfectionnées sont introduites un peu partout. L’objectif est clair : réduire le nombre de travailleurs. Il est difficile de se donner comme objectif le maintien de l’emploi. En effet, si les patrons publient des listes de licenciés, ceux qui n’y figureront pas seront pratiquement impossibles à mobiliser.

Lors de cette assemblée de délégués, un groupe d’une dizaine de travailleurs maliens est présent. Ils annoncent leur volonté de faire grève sur la question des salaires. La grève commencerait deux jours plus tard. Le syndicat constate alors que les salaires constituent le seul objectif sur lequel on puisse obtenir l’unité de tous. Au syndicat reviendra donc la tâche de lier les deux revendications, celle de l’emploi et celle des salaires.

Autre inquiétude : la grève pourra-t-elle tenir ? Elle commence le 20 mars. Dès les premiers jours, elle est générale et très structurée : les délégués du personnel y jouent un rôle important. C’est le résultat de trois ans de travail d’organisation. Piquets de grève sur les grands chantiers, dans les grosses stations de métro et dans les ateliers, auxquels les permanents CFDT participent car il faut éviter les heurts avec les quelques non-grévistes qui peuvent très vite devenir extrêmement violents. Assemblée générale des grévistes tous les matins à la Bourse du travail et comité de grève, qui regroupe tous les délégués du personnel tous les soirs, pour faire le point et préparer l’assemblée générale du lendemain. C’est dans ces instances que sont mises au point les revendications et que sont suivies les négociations. Au bout de trois ou quatre jours, il est clair que la mobilisation est très forte. En face, les sociétés de nettoyage la sous-estiment sans doute car si elles acceptent de parler salaires, elles bloquent complètement sur la question de l’emploi, comme sur l’engagement de la RATP dans la négociation. Donc aucune proposition n’est faite sur les structures de sous-traitance. Le syndicat RATP élabore un dossier de presse très complet qui est envoyé à tous les médias. Il ne sera pas immédiatement relayé, mais aura un impact important quand la grève dépassera le simple cadre d’un conflit interne à une entreprise pour aller sur le terrain politique.

La grève se durcit et la situation devient de plus en plus tendue quand les stations de métro deviennent de véritables poubelles. Les politiques s’intéressent alors à la grève, en particulier Jacques Chirac, maire de Paris. On parle de danger sanitaire pour la population qui prend le métro, on s’interroge sur le droit des nettoyeurs à faire courir de tels risques aux honnêtes citoyens ; le pendant du discours actuel sur la « prise en otage de la population » et le « droit à la circulation » brandi contre les grèves de travailleurs des transports. Les sociétés de nettoyage font appel à des travailleurs extérieurs. Et bientôt, le gouvernement envoie les CRS pour dégager les piquets de grève. Il faut passer à la vitesse supérieure.

C’est alors que le dossier de presse commence à être repris par les médias, ce qui permet que ne soient pas développés uniquement les arguments des patrons. Le syndicat RATP, de son côté, fait appel à la solidarité de toute la confédération, qui se mobilise, depuis les divers syndicats parisiens jusqu’au secrétaire général, Edmond Maire, en passant par la fédération des transports, qui joue un rôle important dans le conflit : la convention collective de la manutention ferroviaire – à laquelle les nettoyeurs sont rattachés – dépendant de son secteur, elle est associée à toutes les négociations.

La solidarité pour tenir

La solidarité joue pour tenir les piquets de grève sur tous les grands chantiers, d’abord pendant la journée, mais aussi pendant la nuit, pendant toutes les nuits. Les militants CFDT qui viennent en renfort reçoivent comme consigne de ne jamais laisser les grévistes seuls face à la police. Si les forces de l’ordre « embarquent » ceux qui tiennent un piquet de grève, les militants doivent « se faire embarquer » avec eux et ne pas les quitter jusqu’à leur libération. Le Premier ministre de l’époque, Raymond Barre, est l’initiateur des lois d’exception anti-immigrés (les lois « Barre-Bonnet-Stoléru » [5]) ; le contexte politique est donc très difficile. Il est également difficile de maintenir le contrôle total du syndicat sur les « renforts », le risque de noyautages politiques, avec toutes les dérives qu’ils impliquent, est très élevé. Mais le syndicat, à force de travail et de présence, y parvient. Durant toute la grève, il n’y aura aucun incident notable.

La solidarité matérielle se manifeste aussi. Une grève longue, cela veut dire une situation matérielle très difficile et beaucoup de souffrances pour des travailleurs qui n’ont pas de réserves financières. À un moment, certains ne viennent plus aux piquets de grève ou aux assemblées générales parce qu’ils n’ont plus de quoi manger. La solidarité prend d’abord une forme spontanée, artisanale et concrète d’apport de nourriture. Mais la situation devient rapidement ingérable. Il est donc fait appel à la solidarité financière. Beaucoup d’argent arrive par le biais de la CFDT et, aux environs du 20 avril, le syndicat RATP commence à le distribuer aux grévistes.

En même temps, des courriers ont été envoyés dans toutes les mairies des villes où résidaient des grévistes, pour demander aux maires d’accorder des délais de paiement des loyers et la gratuité des cantines scolaires pour les enfants. Dans la plupart des cas, les réponses ont été favorables. Contre toute attente, la situation matérielle des grévistes va plutôt en s’améliorant, la grève ne fléchit pas, le métro n’est toujours pas nettoyé et la solidarité augmente au sein de la population.

Alors, les patrons ont craqué

Dans la journée du 30 avril, les responsables des différentes sociétés contactent le syndicat et ouvrent des négociations. Elles se concluent dans la nuit. Sur les salaires, d’abord. La base de l’accord est le respect de la convention collective de la manutention ferroviaire pour tous les salariés, ce qui entraîne un relèvement des plus bas salaires. Mais cet accord implique surtout que, désormais, les nettoyeurs seront affectés à un chantier et ne seront plus déplacés en permanence. Chaque transfert en effet entraînait un changement d’employeur et donc la perte de tout droit à l’ancienneté, aux primes, des complications sur les congés, etc. Dorénavant, les nettoyeurs voient leur situation se stabiliser. Ils obtiennent également des vêtements de travail et des gants, et des engagements sur l’amélioration des vestiaires.

Enfin, l’emploi est garanti pour tous sous une forme très originale. Il n’y a aucun licenciement, mais les patrons réduisent le volume de l’emploi pour tenir compte de la réduction du nombre de nettoyages des stations et de l’apparition de nouvelles machines : tous les travailleurs qui le souhaitent obtiennent le droit de rentrer chez eux six mois tous les deux ans, dont un mois payé au titre des congés payés, et ont la garantie de retrouver leur poste de travail à leur retour. Les volontaires peuvent ainsi conserver des liens forts avec leur famille et leur pays, tout en gagnant de l’argent en France. Cette clause, très inhabituelle dans les négociations syndicales des années 1970, ouvre des perspectives sur une autre politique de l’immigration, la régulation du travail saisonnier, l’immigration légale et temporaire, des pistes dont on ne reparlera plus par la suite. La question commence tout juste à être évoquée de nouveau aujourd’hui mais plus par des sociologues et des économistes, que par des politiques ou des syndicalistes.

Comme le demandait le syndicat, le protocole d’accord est signé par les douze patrons du nettoyage et par un représentant de la RATP. Celle-ci s’engage à ne plus jouer à la baisse et à tenir compte des niveaux de salaire des ouvriers dans la passation des marchés.

Pour tous les grévistes, c’est la victoire. Ils peuvent reprendre le travail, mais il faut, auparavant, remettre le réseau en état. Le syndicat CFDT-RATP conseille aux patrons de laisser faire les ouvriers. C’est ce qui se passe. Autour de leurs délégués, tous s’emploient à nettoyer stations et trains.

Le protocole d’accord contenait un avenant que le syndicat s’était engagé à tenir secret. Ce qu’il a fait. Aujourd’hui, trente ans après, les entreprises ont changé, les travailleurs et les syndicats aussi, les auteures de ce récit pensent donc pouvoir le rendre public : les quarante jours de grève ont été intégralement payés.

Cette grève des nettoyeurs de la RATP est très caractéristique des très nombreux conflits sociaux des années 1970. La combativité était grande, le militantisme aussi. Il ne faut pas s’y tromper : derrière une grève de ce type, ce sont des dizaines de militants acharnés, sur le terrain chaque jour, voire chaque nuit. Ce qui les a tenus debout, c’est le sentiment que l’organisation du travail et les formes de l’exploitation des travailleurs étaient en train de changer, sous leurs yeux, sous leurs pas, et qu’à force de travail, d’imagination et de réflexion collective, les travailleurs allaient avoir leur mot à dire dans ces changements. Toutes ces luttes étaient porteuses d’avenir. Un avenir qui n’est pas advenu.




Notes

[1Démarrée le 16 décembre 2011 pour une revalorisation des salaires et une amélioration des conditions de travail, cette grève a duré onze jours, perturbant le trafic aéroportuaire.

[2Une première tentative de syndicalisation à la CGT n’aboutit pas. Si la CGT est majoritaire chez les employés statutaires, il en est tout autrement parmi la main-d’œuvre immigrée, employée par les entreprises sous-traitantes. Tous les grévistes se syndiqueront ensemble à la CFDT.

[3À cette époque, il s’agit d’empêcher les groupes d’extrême gauche de venir recruter parmi les grévistes pour éviter toute forme de récupération potentiellement préjudiciable.

[4Les nettoyeurs étaient, à part égale, Maghrébins (essentiellement Algériens et Tunisiens) et Subsahariens (Sénégalais, Mauritaniens, Maliens, originaires de la région du fleuve Sénégal). Ces derniers, surtout employés la nuit, n’en étaient pas à leur premier mouvement de grève puisqu’ils avaient participé à ceux des foyers Sonacotra.

[5Lionel Stoléru, secrétaire d’État chargé des immigrés, et Christian Bonnet, ministre de l’intérieur du gouvernement de Raymond Barre, ont mené, à partir des années 1980, une politique d’une extrême rigueur à l’égard des immigrés que d’aucuns ont qualifiée de « chasse aux immigrés clandestins ».


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Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 15:00
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