Édito extrait du Plein droit n° 11, juin 1990
« Travail au noir ? Travail clandestin ? Travail illégal ? »

« Clandestin »

ÉDITO

Clandestin : curieux destin de ce mot qui, le temps d’une guerre, fut revendiqué avec fierté et assimilé à une forme d’héroïsme, avant de retrouver sa connotation péjorative initiale. Accolé au mot « immigration », on peut même dire qu’il désigne aujourd’hui quelque chose qui ressemble fort au mal absolu.

Mais l’ambivalence du terme ne s’arrête pas là. Est « clandestin » ce qui se fait en cachette et qui a généralement un caractère illicite, nous dit le Petit Robert. L’activité clandestine est donc à la fois illégale et occulte. On parlera ainsi de trafic clandestin, de passager clandestin ou de rendez-vous clandestin. Et plus encore, désormais, de travailleur clandestin ou d’immigré clandestin, les deux figures se superposant largement dans la représentation que s’en fait l’opinion publique.

Avec tous les amalgames que ceci implique. Premier amalgame : quand on évoque aujourd’hui le travail clandestin, on pense immédiatement aux travailleurs immigrés. Or, comme nous le montrons dans ce numéro, la notion de travail clandestin, définie de façon relativement précise par le Code du travail, n’inclut pas spécifiquement l’emploi d’étrangers dépourvus d’autorisation de travail, mais seulement la dissimulation de salariés, qui peuvent être indifféremment français ou étrangers, être en règle ou ne pas l’être. Quant au « travail au noir », notion plus extensive, il est le fait d’innombrables catégories socio-professionnelles parmi lesquelles les étrangers en situation irrégulière ne représentent qu’une toute petite part. Sur le plan économique, au demeurant, le recours à cette main d’œuvre immigrée clandestine ne remplit pas une fonction très différente de celle des autres formes de travail au noir ou même des formes légales d’emploi précaire (voir Plein Droit [n° 4>2879], juillet 1988, « Emploi précaire, travail clandestin »).

Second amalgame : l’étranger en situation irrégulière est systématiquement qualifié de « clandestin ». Or si, parmi les étrangers en situation irrégulière, il existe assurément de véritables clandestins, c’est-à-dire des personnes qui résident et travaillent en France de façon occulte et en marge des lois, pour des employeurs qui en tirent le plus grand profit, bien des étrangers en situation irrégulière ne se cachent nullement et cherchent au contraire désespérément à régulariser leur situation par des démarches auprès de l’administration. On ne peut donc les qualifier de « clandestins » que par abus de mot. D’autant qu’il s’agit la plupart du temps de personnes qui ont des liens effectifs avec la France : familles de travailleurs établis en France, conjoints de Français ne pouvant faire la preuve qu’ils sont entrés régulièrement en France, enfants scolarisés en France mais n’ayant pas bénéficié d’un regroupement familial en bonne et due forme, Algériens ou Algériennes parents d’enfants français, femmes étrangères abandonnées par leur mari et n’obtenant pas de titre de séjour, faute de ressources propres, etc.

Il ne faut pas oublier non plus que l’administration fabrique elle-même des clandestins : lorsqu’elle refuse de régulariser des personnes que la loi interdit par ailleurs d’expulser ou de reconduire à la frontière ; lorsqu’elle refuse à des demandeurs d’asile déboutés, qui sont en France depuis plusieurs années avec leur famille et se sont insérés professionnellement, un titre de séjour, sans oser pour autant prendre le risque de les renvoyer dans leurs pays d’origine ; lorsqu’elle refuse de régulariser des membres de familles venus rejoindre un travailleur installé en France au motif que le logement est trop petit ou que la procédure réglementaire n’a pas été respectée. Et la liste pourrait être allongée sans mal.

Tous ces amalgames autour du mot « clandestin » expliquent qu’on puisse laisser courir les chiffres les plus fantaisistes à propos de l’immigration « clandestine » : non seulement parce que ce qui est clandestin est par essence inchiffrable, mais parce qu’on range sous cette appellation une infinité de phénomènes qui n’ont pas grand rapport les uns avec les autres. Or les mots ne sont pas neutres. La clandestinité n’est pas seulement condamnable parce qu’illégale ; elle fait peur, comme tout ce qui ne se montre pas au grand jour : de sorte qu’à force de dénoncer l’immigration clandestine comme le mal qui ronge notre société, on entretient l’opinion dans l’idée que la France est menacée d’une invasion rampante.

Or le discours gouvernemental semble se complaire dans ces amalgames, comme en témoigne entre cent autres exemples la lettre adressée par le Premier ministre le 25 mai dernier aux partis de la majorité et de l’opposition en vue de préparer la fameuse table ronde du 29. Il y propose en effet non seulement de « renforcer les moyens juridiques de lutte contre le travail clandestin et les filières de passage », et d’« appliquer les sanctions prévues à ceux qui attirent les immigrés clandestins et tirent bénéfice de leur misère », (ce qui montre - et c’est heureux - qu’on semble avoir pris conscience du caractère déclencheur de l’offre par rapport à la demande dans ce domaine), mais aussi de « respecter strictement les conditions mises au droit à regroupement familial » : comme si l’administration faisait sur ce point preuve de laxisme, alors que les conditions d’emploi et de logement sont imposées si sévèrement qu’elles interdisent le regroupement dans de très nombreux cas, et comme si c’était en rendant plus difficile l’installation en France des familles des travailleurs immigrés qu’on allait lutter efficacement contre le travail clandestin sous toutes ses formes.

Si l’on ne parvient pas à endiguer le phénomène, depuis tant d’années et en dépit de tant de réformes, c’est peut-être parce qu’on n’y tient pas autant qu’on le prétend et parce qu’on sait que l’emploi d’étrangers en situation irrégulière permet aux entreprises de compenser à bon compte les inadéquations entre la demande et l’offre de travail.



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Dernier ajout : jeudi 3 avril 2014, 15:37
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