Article extrait du Plein droit n° 73, juillet 2007
« Le tri des étrangers »

09.L’Europe s’ouvre aux immigrés utiles

Si les victoires électorales se construisent sur la diffusion d’une rhétorique, le président actuel a préparé la sienne depuis la place Beauvau. Il y a réussi le tour de force de faire apparaître comme neufs des ornements lexicaux qui n’avaient rien de novateur dans le contexte européen des politiques anti-migratoires. Il faut d’ailleurs rendre justice à M. Sarkozy de n’avoir jamais vraiment prétendu à l’originalité – il n’a eu de cesse de rappeler que la France ne pouvait pas être le seul pays à ne pas sélectionner ses immigrés – tout en faisant l’article des « concepts » de l’« immigration choisie » et de l’« immigration subie ». Ce principe de séparation entre les immigrés qui seraient utiles aux États occidentaux et ceux qui viendraient peser sur leurs économies et équilibres sociaux n’a effectivement rien de spécifiquement « sarkozyen ».

Ancestral [1], il est réactivé depuis quelques années, à la fois par l’entreprise généralisée des États du Nord contre les droits fondamentaux et les conventions internationales, et par la (re)découverte que leurs économies ne sauraient se passer des immigrés. Ce mouvement est catalysé par des projets et des politiques communautaires qui, de la promotion de l’utilitarisme migratoire [2] à l’externalisation des frontières, ont pour objectif d’impulser une politique migratoire qui donne tout pouvoir aux pays d’« accueil ».

Ces adaptations supposées des politiques d’asile et d’immigration aux nouveaux équilibres mondiaux font fi des droits à la circulation et à l’installation des migrants du Sud. Réduits à un capital humain ou à des variables d’ajustement sur le marché du travail, ces derniers peuvent être de façon concomitante – mais différenciée selon leur origine, leur qualification, etc. – l’objet d’efforts concurrents pour les attirer ou de politiques coordonnées visant à les repousser. Bien sûr, selon les gouvernements, les mailles du tamis utilisé pour ce tri sélectif varient, les rares limites posées aux forces de répression aussi.

Les deux articles qui suivent, sur des situations aussi différentes que celles de l’Espagne ou de l’Allemagne, montrent cependant de façon claire les dénominateurs communs à des politiques dont l’« immigration choisie » à la française n’est que l’une des déclinaisons. Si l’on porte le regard au-delà des frontières de l’UE, la parenté de ces politiques avec celles des États ayant pris les mesures les plus ouvertement xénophobes est patente.

L’exemple de la Fédération de Russie est particulièrement éclairant [3]. Des changements législatifs récents y ont ouvert la voie à des représailles massives contre les commerçants caucasiens et, depuis des années, les immigrés africains y sont l’objet de chasses à l’homme et de meurtres récurrents. N’hésitant pas à attiser les haines xénophobes mais conscient du déficit démographique de son pays, Vladimir Poutine affirmait récemment : « Il nous faut encourager la venue de migrants qualifiés dans notre pays, encourager une population éduquée et obéissant aux lois à venir en Russie. Les gens venant dans notre pays doivent respecter notre culture et notre tradition nationale. » [4]

Quelles que soient les différences de standards démocratiques entre la Russie et l’UE, ces mots pourraient être ceux de tous les zélateurs des nouvelles lois européennes sur l’immigration. Les projets à venir du ministre de l’immigration et de l’identité nationale ne sont d’ailleurs pas sans leur faire d’inquiétants échos.




Notes

[1Danièle Lochak, « Le tri des étrangers : une discours récurrent », Plein droit, n° 69, juillet 2006.

[4Allocution devant l’Assemblée fédérale, 10 mai 2006, ibid. p.4.


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Dernier ajout : lundi 5 mai 2014, 12:45
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