Article extrait du Plein droit n° 73, juillet 2007
« Le tri des étrangers »

Les arrangements de la médiation interculturelle

Elise Lemercier

Maître de conférences en sociologie à l’Université de Rouen
Depuis la fin des années 1980, des femmes migrantes maîtrisant tant leur langue d’origine que le français sont devenues « femmes relais » ou « médiatrices » dans des associations de femmes migrantes, des centres sociaux ou des clubs de prévention. Cette évolution est-elle la preuve du désengagement des travailleurs sociaux « classiques » en charge de l’accueil des étrangers en France ? Cette enquête auprès d’un réseau de médiation interculturelle1, démontre que les médiatrices renouvellent les formes d’intervention sociale auprès des migrants et de leurs descendants2.

Longtemps, le travail social a surtout tenu compte des spécificités juridiques du statut d’étranger sur le territoire français, occultant voire refusant l’expression de pratiques culturelles minoritaires. Pourtant, dès les années 1980, certains travailleurs sociaux soutiennent la création de la médiation interculturelle, marquant ainsi leur plus grande volonté de prise en compte des différences culturelles. Ce changement de regard au sein du travail social se produit alors que les familles migrantes arrivent plus massivement dans le cadre du regroupement familial. Les travailleurs sociaux s’inquiètent de ce qu’ils observent, comme le passage d’une immigration de travail à une immigration de peuplement. Pourtant, des familles migrantes vivaient déjà sur le territoire français, et ces deux formes d’émigration-immigration coexistaient donc déjà.

Dès lors, comment analyser cette distinction ? Selon A. Sayad, « la classique distinction entre “immigration de travail” et “immigration de peuplement” n’est, en définitive, qu’une manière déguisée de dire, sous une apparence de neutralité (éthique) et sous le couvert d’un vocabulaire que l’on veut objectif, l’opposition entre une immigration “assimilable” (parce qu’elle est semblable à “nous”, même si, dans les faits, cette similitude n’est que relative), qui se transformera vite en immigration “inassimilable” (elle est, d’emblée, d’une altérité et d’une hétérogénéité radicale) qui ne peut être et ne peut que rester (au besoin on s’en assurera) une “immigration de travail”. » [1] L’arrivée de ces familles primo-arrivantes ne transforme donc pas fondamentalement les processus d’émigration-immigration en France. Bien plus, c’est la manière dont les institutions publiques gèrent la diversité ethnique qui se transforme avec l’apparition d’une peur socialement construite de l’« inassimilabilité » des nouveaux arrivants. C’est avant tout parce que ces nouveaux arrivants sont pensés, « parlés » et se pensent comme « radicalement différents  » qu’ils sont censés perturber, d’avance, le fonctionnement des institutions publiques. Ainsi, les assistantes de service social en polyvalence de secteur interrogées avaient-elles le sentiment de ne plus pouvoir « travailler comme elles avaient appris à le faire  ».

Pourtant, les travailleurs sociaux avaient déjà une expérience d’intervention auprès de personnes porteuses de cultures différentes et en conséquence, « ce n’est pas seulement ni principalement la distance culturelle des minorités et des migrants qui appelle cette médiation, mais bien la crise du modèle d’intégration et son incapacité à conduire le processus de leur assimilation-intégration  » [2]. L’action publique expérimente de nouveaux modes de gestion de la diversité ethnique par une meilleure prise en compte des différences culturelles. Dans ce contexte, les médiatrices interculturelles apparaissent comme des ressources pertinentes pour réaliser ce changement. Les institutions publiques font appel à elles pour traduire les interactions et informer les travailleurs sociaux des modes de vie des migrant(e) s et de leurs enfants.

La justice comme recours ultime

Près de quinze ans après les prémisses de la médiation interculturelle, la qualité de leurs interventions a acquis progressivement des formes de reconnaissance locale, certes peu suivies de subventions. Au-delà de la traduction lors des interactions quotidiennes avec les acteurs institutionnels, les femmes migrantes ou les descendantes de migrantes s’adressent plus volontiers à elles en cas de conflits familiaux à caractère sexiste (violence conjugale, mariage forcé…). Est-ce à dire qu’elles développent de nouvelles pratiques professionnelles plus adaptées à la spécificité des expériences des femmes appartenant à des groupes ethniques minoritaires ?

La législation française en matière d’égalité des droits et de protection contre les violences sexistes notamment conjugales constitue une ressource pour permettre aux femmes de maîtriser librement le cours de leur vie. Pourtant, lors des entretiens réalisés avec les médiatrices, ces dernières mettent en avant les limites que rencontre la stricte application de la législation dans le cas spécifique de femmes appartenant à des minorités ethniques. Selon elles, les mœurs et les coutumes des cultures d’origine de ces femmes rendraient l’application des règles (allocation parent isolé, divorce, hébergement d’urgence, dépôt de plainte…) pas toujours appropriée pour assurer l’égalité réelle entre hommes et femmes. Par expérience, les médiatrices interculturelles savent que l’égalité formelle n’implique pas nécessairement l’égalité réelle et que la protection offerte par la règle de droit n’est pas, en toutes circonstances, suffisante pour garantir l’égalité de tous.

De ce fait, un débat s’instaure alors régulièrement avec les travailleurs sociaux « historiques ». Lorsqu’une femme subit des violences sexistes, faut-il engager tout de suite une procédure de justice afin de protéger l’intégrité physique et/ou morale de la personne ? Ou bien, comme le suggèrent les médiatrices, est-il malgré tout nécessaire de prendre le temps de décortiquer chaque situation individuelle ? Aucune d’entre elles ne réfute la nécessité, dans certaines situations, de recourir à la protection de la règle de droit. Elles ne refusent pas l’égalité des droits au nom de la différence culturelle. Pour elles, faire appel à la justice n’est que le dernier recours, lorsque les autres médiations, notamment traditionnelles, ont échoué.

Cette période est alors utilisée pour écouter chaque femme qui s’adresse à elles et la préparer à assumer, éventuellement, les conséquences d’un dépôt de plainte ou d’une demande de divorce. Notons que du fait du cadre associatif de leur intervention, elles ont également plus de latitude que les travailleurs sociaux « historiques » pour accompagner ces femmes sur un temps indéterminé sans rendre compte de l’avancée aux financeurs. Oummi, une des médiatrices étudiées nous explique que les assistantes sociales informent les femmes de leurs droits « sans savoir ce que la personne est capable de faire avec tout ça ». Disposer d’un droit ne suffit pas à être en « capacité  » de le faire appliquer. Cette thématique de la capacité à faire valoir ses droits est récurrente lors de notre enquête mais que signifie pour elle être « capable de faire avec tout ça (ses droits)  » ?

Pour répondre à cette question, partons du récit de l’expérience d’une des femmes africaines du quartier qu’Oummi accompagnait. Cumba est une Sénégalaise de cinquante cinq ans mariée à un homme violent. Retraité, il réside peu au logement familial et passe sa vie entre un foyer de travailleurs immigrés de l’agglomération et la maison construite dans son village d’origine où il a installé une seconde épouse. Il s’approprie la quasi-totalité des revenus du ménage et laisse régulièrement Cumba sans ressource pour payer les factures et nourrir ses enfants. De retour d’un rendez-vous avec l’assistante sociale, Cumba nous relate : « L’assistante sociale m’a dit de divorcer, pour avoir l’API mais moi je ne veux pas divorcer parce que si je divorce, tu imagines si je rentre là-bas. Mon mari, c’est mon cousin, on habite le même truc ! Je ne serais rien ! »

Du point de vue du droit, le conseil de cette assistante sociale est pertinent. Pour remplir les conditions d’attribution de l’allocation parent isolé (API) cette femme doit être en mesure de prouver qu’elle élève désormais seule ses enfants. Quoi de plus clair que le divorce pour prouver une séparation ? Toutefois, si l’on tient compte de la situation concrète dans laquelle elle se trouve, la décision à prendre n’est plus aussi simple. Traditionnellement, une femme africaine divorcée doit retourner vivre chez ses parents et se retrouve à nouveau sous le joug de sa famille. À cinquante ans, Cumba sait donc qu’un divorce signifierait la perte des marges de liberté acquises en France (« je ne serais rien  ») ou bien le rejet de son entourage si elle refuse de rentrer au Sénégal. Avec un projet de retour au pays pour ses vieux jours, Cumba doute de sa capacité à assumer les conséquences d’un divorce.

Cet accompagnement proposé à Cumba n’est pas un exemple isolé. D’autres femmes s’adressent aux médiatrices interculturelles pour intervenir lors de violences conjugales, pour prévenir l’excision ou le mariage forcé de jeunes filles. C’est, par exemple, le cas de Mina, une jeune femme d’origine pakistanaise, que sa famille souhaitait marier à un cousin resté au Pakistan. Amoureuse d’un jeune homme de son quartier, Mina souhaite vivre avec lui mais sous la pression, elle change d’avis et quitte à deux reprises son ami pour rentrer vivre dans le logement familial. Une fois de plus, informer cette femme sur ses droits n’est pas suffisant tant Mina a incorporé que le mariage ne serait pas l’affaire d’un choix individuel.

C’est pourquoi les médiatrices prennent le temps d’aider ces femmes à réfléchir sur l’ensemble des conséquences qu’elles devront assumer en ayant recours à la justice. Lors d’un de nos entretiens, une des fondatrices de la médiation interculturelle nous éclaire sur ce point : « Parce que c’est facile de dire “j’ai droit à ça, j’ai droit à ça” mais quand de l’autre côté, on est rejeté par sa communauté, c’est encore plus dur à vivre. Avec ses droits dans la main, ça ne sert à rien à ce moment-là  ». Le plus difficile ne serait pas d’affirmer ses droits mais d’en assumer les conséquences, c’est-à-dire être prête à supporter d’être « rejetée par la communauté  ». Faire valoir ses droits n’est pas une démarche anodine ou aisée, et dans le cas de femmes risquant la rupture avec leur entourage, « c’est encore plus dur à vivre  » précise-t-elle. En un sens, elle suggère que revendiquer un droit peut parfois avoir des effets contre-productifs sur les conditions de vie et le bien-être de ces femmes qui se trouveraient contraintes de composer avec de nouvelles obligations. Un véritable dilemme se pose à elles : vaut-il mieux être rejetée de sa communauté d’origine ou ne pas s’opposer frontalement à un mariage forcé ou à la violence d’un mari peu présent et se préoccupant peu ou pas du confort de sa famille ?

Aucune loi, aucune règle abstraite et universelle ne peut permettre de répondre à cette question morale. Seule chacune de ces femmes peut y répondre individuellement et cette réponse n’aura de pertinence que pour sa propre expérience. Pour autant, les médiatrices interculturelles sont-elles impuissantes à les soutenir dans ce choix douloureux ? N’existe-t-il pas une autre possibilité d’accompagnement que le retrait derrière la liberté du choix individuel ou la référence à une règle universelle, comme l’égalité des droits ? Pour les accompagner dans cette démarche, les médiatrices interculturelles analysent avec chaque femme la spécificité de sa situation personnelle : qu’en pense sa famille, celle de son (futur) époux ? Que peut-elle accepter ? Se sent-elle prête à vivre sans le soutien de son entourage familial ?

Par exemple, après une longue réflexion, Cumba ne souhaite pas divorcer officiellement mais a besoin de ressources pour faire vivre sa famille. Grâce à sa connaissance de la situation particulière de Cumba et des conditions à remplir pour bénéficier de l’allocation parent isolé (API), Oummi construit un arrangement avec l’assistante de service social pour que les signes objectifs de la séparation (abandon de domicile, retrait de l’argent…) suffisent pour que Cumba puisse bénéficier de l’API. Si une femme ne souhaite pas divorcer ou ne refuse pas un mariage forcé, ça ne signifie pas pour autant qu’aucune femme de son groupe ethnique ne serait prête à en assumer les conséquences. D’autres critères viennent définir ce que chaque femme « est prête à assumer  » pour reprendre la formule de Oummi : le niveau d’études et de connaissance du français, l’indépendance financière, l’âge de ses enfants, son réseau amical en France, le regard porté par sa famille.

Ainsi, cette démarche d’accompagnement vers l’accès aux droits nécessite à la fois une bonne connaissance des règles juridiques françaises et une attention portée aux particularités de chaque situation singulière, inscrite dans le contexte d’une société traditionnelle dont les modes de fonctionnement persistent en partie dans la société d’accueil. Aucun principe abstrait ne peut guider de manière appropriée l’action des médiatrices lorsqu’elles accompagnent ces femmes. Elles doivent sans cesse bricoler des arrangements entre universalité de la règle de droit et particularité des expériences individuelles. Les médiatrices ne se contentent pas d’utiliser leurs connaissances du droit français ou des traditions de leur groupe ethnique. Elles font également appel à des qualités morales relevant de l’éthique du care, que J. Tronto définit ainsi : « La morale n’est pas fondée sur des principes abstraits et universels, mais dans des expériences quotidiennes et des problèmes moraux que les gens ordinaires rencontrent dans leur vie de tous les jours.  » [3]

Accroître les marges de liberté

Les médiatrices utilisent alternativement l’éthique du care et l’éthique de la justice (référence à des règles abstraites et universelles). L’objectif de justice (ici, l’égalité entre hommes et femmes) est perçu comme étant à rechercher sur le long terme, voire comme étant un horizon utopique. Il guide leurs actions, mais la priorité est donnée à l’accroissement des marges de liberté des femmes, à leur construction en tant que sujet, chacune selon leur position sociale et leur désir spécifique [4]. Grâce à ce bricolage entre ces deux types de qualités morales, les médiatrices parviennent à promouvoir concrètement l’égalité entre hommes et femmes en limitant les risques pour les femmes d’être exclues de leurs réseaux de sociabilité et de solidarité.

Loin d’être une qualité anecdotique ou relevant de la sphère intime, le souci des conditions particulières comporte une dimension politique. L’assignation de ces « qualités morales » à la sphère privée domestique est le fruit d’un processus historique ayant conduit les femmes, et les autres minoritaires, à l’exclusion de la sphère publique. Néanmoins, si elles étaient davantage reconnues socialement, symboliquement et économiquement, ces activités du care pourraient être le socle d’une démocratisation de la sphère publique au sens où elles offriraient de plus grandes opportunités d’accès des catégories minoritaires à l’espace public.

En conclusion, la médiation interculturelle s’inscrit dans un renouveau des modes de gestion de la diversité ethnique dans le champ de l’intervention sociale. L’analyse des pratiques professionnelles révèle que le sens des actions conduites n’est pas de combler un supposé fossé culturel entre familles immigrées et institutions publiques. Comme le démontrent les accompagnements pour lesquels ces intervenantes sociales sont le plus reconnues, elles ne mettent pas seulement en œuvre des connaissances en matière de droit français et de traditions de leur pays d’origine. La spécificité de leurs compétences réside davantage dans la production d’arrangements entre universalité du droit et particularité des expériences des minoritaires, bricolages dont la portée est largement politique.




Notes

[1Sayad A., La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999.

[2Timera M., Le travail social et les nouvelles formes de médiation inter-partenariale, Rapport final remis au SSAE et au Conseil général de l’Essonne, Migrance africaine Formation-étude-conseil, décembre 1999

[3Les activités du care sont entendues au sens de « se préoccuper » (take care of) et de « prendre soin » (to care for). Tronto J., « Au-delà d’une différence de genre. Vers une théorie du care », in Paperman P. et Laugier S., Le souci des autres. Ethique et politique du care, Paris, Ed. de l’EHESS, 2005.

[4En cela, la médiation interculturelle se situe dans la continuité idéologique avec l’Éducation populaire.


[retour en haut de page]

Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 14:59
URL de cette page : https://www.gisti.org/spip.php?article4383