Article extrait du Plein droit n° 17, avril 1992
« Immigrés sans toits ni droits »

Voyage dans une unité de gestion

Trois membres du Gisti et un ancien résident des foyers ont effectué, fin 1991 début 1992, une enquête sur l’unité de gestion de Saint-Denis sud. Son siège est situé à Bagnolet. Elle regroupe, sous la responsabilité d’un directeur d’unité de gestion, dix « résidences », selon la teminologie "new look" : une à Bagnolet, deux à Montreuil, deux à Neuilly-sur-Marne, une à Noisy-le-Sec, une à Romainville, une à Rosny-sous-Bois, deux à Villemomble.

Une unité de gestion comprend, outre le directeur, sept assistants de gestion, deux assistants d’entretien et de maintenance, sept ouvriers de maintenance, trois veilleurs de nuit, deux responsables du bar.

Cette visite a permis de contacter les usagers des six foyers ouest de l’unité de gestion. Le scénario est répétitif : après quelques minutes de prudence, d’inquiétude, de malaise, les langues se délient et des jugements clairs sont portés sur la gestion de cette société nationale. La visite guidée des lieux commence. Les doléances des résidents portent invariablement sur l’absence de nettoyage correct, la défaillance de l’entretien, l’insécurité, l’isolement, le peu de considération dont ils font l’objet, l’insuffisance des permanences et les hausses continuelles des loyers.

Montreuil-La Noue

Le bâtiment est constitué d’une tour de 13 niveaux.

Sa capacité est de 345 chambres de 9 m2 regroupées en « unités de vie » (comprenant cuisine, douches, wc) de 26 chambres par étage. Le bâti est solide et les murs séparant les chambres sont épais, permettant une bonne insonorisation.

Mohamed habite le foyer depuis vingt ans. Pour lui, la Sonacotra n’a que faire des problèmes sociaux rencontrés, une seule chose compte : « faire rentrer l’argent ». Il regrette le temps où une femme de ménage était affectée au nettoyage de trois étages. Avant 1986, beaucoup d’améliorations ont été arrachées par des usagers revendicatifs : travaux de sécurité, changement des portes des douches, peintures dans les couloirs, éclairage des issues de secours, maintien d’un gardien de nuit, changement des matelas, installation de téléphones individuels, pose de volets aux fen tres des chambres.

Mohamed souhaiterait quitter le foyer, il en a les moyens, mais il est inutile de r ver à l’attribution d’un logement par l’office HLM de la ville.

Pour lui, le plus dur, paradoxalement, est peut tre la solitude du résident. Que penser en effet de ce Pakistanais resté mort plus de huit jours dans sa chambre sans que personne ne s’en aperçoive ; ou de cet autre résident, dépressif, qui s’est pendu à la tringle située au-dessus des lavabos ?

Montreuil-Ruffin

Le foyer comprend trois bâtiments de quatre niveaux et un bâtiment d’un seul niveau. Sa capacité est de 195 chambres (178 de 5,7 m2 ; 10 de 11 m2 ; 7 de 13 m2).

Notre stupeur est grande de trouver encore des « unités de vie » pour 10 personnes ainsi conçues : 10 chambres individuelles de 5,7 m2, une cuisine, un salon, un wc, une douche, deux lavabos, un bac double pour le linge.

« Ici, on habite comme des poulets ».

Fin 1991, les tarifs hors APL s’échelonnaient, selon le type de chambre, de 680 F. à 1 416 F.

Les locataires regrettent la suppression du service des draps par l’homme de service. Ils doivent maintenant les prendre le lundi ou le mardi, sinon il faut attendre une nouvelle semaine.

Côté sécurité, la situation s’est aussi dégradée.

Dès la tombée de la nuit, si une bagarre éclate entre des résidents ou qu’un incendie se déclare dans le foyer, plus aucun personnel Sonacotra n’est là pour régler les urgences.

Bagnolet-Robespierre

Cette « résidence » est une tour de quatorze étages abritant 392 chambres de 9 m2 regroupées en « unités de vie » de 28 chambres par étage (avec cuisine, réfectoire et sanitaires communs). Les espaces collectifs comprenant une salle de télévision, un bar et une mosquée sont en sous-sol.

Selon Mustapha, la Sonacotra ne souhaite pas une représentation authentique des résidents : elle trouve toujours des prétextes pour casser leur unité et faire élire des comités « bidon ».

Escaliers aux peintures écaillées, douches mal aérées, extracteurs de cuisines crasseux, poubelles à l’étage, non fermées, tout cela n’est pas « rayonnant  » pour un siège d’unité de gestion !

Par contre, les fen tres ont été changées, le hall d’accueil refait, ainsi que les menuiseries extérieures.

Mustapha estime que le mauvais état des lieux est en partie imputable aux résidents qui ne se sentent pas individuellement responsables de leur foyer.

Aucune structure sociale n’existe permettant l’intégration ; en particulier, pas de cours d’alphabétisation alors que la proportion d’analphabètes est de 80%.

Villemomble-Laënnec

Quatre bâtiments semblables de trois niveaux abritent 279 chambres (270 de 7 m2, 9 de 14,5 m2). Les espaces collectifs comprennent une salle de cours et une salle de prière.

Les tarifs pratiqués en 1991 étaient de 856 F et de 1 505F.

Ici, les installations sont franchement vétustes et l’entretien fortement négligé.

Dans l’ensemble du foyer, l’aération est si mauvaise qu’une très forte condensation provoque un ruissellement permanent d’eau sur les fen tres.

Dans les cuisines, les extracteurs sont si encrassés qu’une épaisse couche de graisse les recouvre, noire comme de l’huile de vidange, collante comme de la glu, et pendant la cuisson des aliments cette graisse tombe dans les casseroles ! Une table sur trois a été changée, les autres sont d’origine (1973).

Contrairement aux affirmations de la séduisante brochure publicitaire de la Sonacotra sur les « résidences » de la Seine-Saint-Denis, tous les réfrigérateurs individuels ne sont pas installés (seuls quarante environ le sont). Quant aux réfrigérateurs collectifs, composés de minuscules boxes individuels, ils tombent souvent en panne, obligeant alors les résidents à jeter la nourriture.

Dans les douches (trois pour dix-huit personnes), m mes constatations : les aérations sont insuffisantes, le tube d’une des trois douches est plié à 60 degrés depuis plus de deux mois, le flexible d’une autre est cassé et « provisoirement » bricolé et il faut faire couler l’eau vingt minutes pour qu’elle devienne chaude.

Dans les toilettes, un des trois wc est descellé à la base et donc hors d’usage depuis plus de deux mois.

La buanderie mise à la disposition des résidents consiste en fait en une petite pièce équipée d’un évier. C’est tout. Les quelques fils à linge tendus d’un mur à l’autre ont été installés par les résidents.

Quant à la machine à laver qui git dans un coin, elle doit tre là uniquement pour rappeler qu’il s’agit d’une buanderie : elle ne marche pas depuis des années.

Le foyer ne dispose d’aucune pièce commune, la salle de télévision et le bar ayant été supprimés.

Seules subsistent une salle de prière et une salle où des cours d’alphabétisation ont lieu chaque semaine.

L’action culturelle, elle, se résume à faire cadeau aux résidents de montres, porte-monnaie, etc.

Côté sécurité, les résidents ont tout à fait conscience de la précarité de la situation et réclament un concierge en permanence, notamment pour la nuit. En effet, la carte magnétique mise en service pour contrôler les entrées ne fonctionne déjà plus.

Quant à la sécurité incendie, si un système existe, il est ignoré de tous : aucun des résidents interrogés n’a entendu parler d’alarme, de sortie de secours ou d’exercice d’évacuation par les pompiers.

Villemomble-Bel Air

Cet établissement, situé en contre-bas du précédent, possède deux bâtiments de trois étages et comprend 148 chambres. A chaque étage, deux « unités de vie » pour dix résidents chacune avec une cuisine, une douche, un wc et deux lavabos.

Le bar, peu fréquenté, est néanmoins agréable.

La pièce est grande. Les peintures ont été refaites.

La conversation s’engage avec les rares résidents présents, puis la visite guidée. Le remplacement des fen tres dans les cuisines et les sanitaires a été effectivement réalisé ainsi que des travaux d’étanchéïté de la toiture et d’isolation thermique des pignons. Par contre, la peinture des chambres n’a été effectuée qu’à 50%.

Dans les cuisines, la peinture est écaillée et sale.

Dans les réfrigérateurs collectifs, les casiers du bas ne marchent pas et sont pleins d’eau. La poubelle, installée dans le couloir entre la cuisine et les sanitaires, attire les cafards et dégage de fortes ordeurs.

Les chambres, autrefois de 11,5 m2, ont été divisées en deux par une cloison très mince laissant passer tous les sons. D’après nos guides, un des grands changements intervenus depuis la grève concerne ces cloisons : elles descendent maintenant jusqu’au sol !

Le comité de résidents gère le bar, ce qui semble  tre son unique rôle. Aucune activité sociale ou culturelle, pas de panneaux d’affichage.

Rosny-sous-Bois

Provenant de la transformation d’un ancien centre d’apprentissage, cette « résidence » est constituée de trois bâtiments de deux et trois niveaux et composée d’« unités de vie » de tailles variables. Située loin de tout, aucune ligne de bus ne passe à proximité ; les résidents doivent donc faire plus de deux kilomètres à pied pour se rendre à la gare.

Ici, les travaux minimum n’ont jamais été effectués, que ce soit par l’ancien propriétaire, le département de Seine-Saint-Denis, malgré une grève de deux ans, ou par la Sonacotra qui s’est contentée de changer les couvertures et les matelas.

Les boiseries des fen tres sont très dégradées, les réfrigérateurs, d’habitude logiquement placés dans les cuisines, sont alignés le long des murs dans les couloirs et « les extracteurs font de l’air quand il y a grand vent »...!

Lors de l’installation du système d’aération, les vide-ordures des cuisines ont été condamnés pour faire passer les tuyaux.

Les prix demandés par la Sonacotra sont jugés excessifs : 880 F pour une chambre de deux personnes, soit 440 F pour chacun. Quelques locataires ont réussi à faire pression sur la direction pour rester seuls dans leur chambre et ne payer que 440 F.

Pour les résidents, il est évident que « la Sonacotra ne veut que l’argent » et se soucie bien peu de leurs conditions de vie. Mais où aller ?



Article extrait du n°17

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Dernier ajout : lundi 24 mars 2014, 15:26
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