Article extrait du Plein droit n° 72, mars 2007
« Le travail social auprès des étrangers (2) »

Côte d’Ivoire, 1970 : des charters pour migrants africains

Daouda Gary-Tounkara

Docteur en histoire à l’Université Paris 7 – Denis DiderotLaboratoire SEDET
Après l’indépendance en 1960, la Côte d’Ivoire a accueilli à bras ouverts les migrants originaires du Sahel. Voltaïques et Maliens, en particulier, ont ainsi contribué à asseoir la prospérité économique du pays. Ces étrangers ont néanmoins toujours été considérés comme des pauvres aux yeux des Ivoiriens, menaçant l’équilibre social de la Côte d’Ivoire. Leur expulsion du territoire, dans les années 1969-70, a servi d’exutoire aux tensions sociales et politiques de l’époque et apporté une fausse réponse aux aspirations professionnelles des jeunes Ivoiriens.

« Pays de la fraternité » [1], comme le disait le président Félix Houphouët-Boigny en 1967, la Côte d’Ivoire était une terre d’immigration tout au long du « miracle ivoirien » – longue période de prospérité économique consécutive à la décolonisation (1960- 1980). La Côte d’Ivoire se disait alors ouverte à tout un chacun. Les travailleurs migrants du Mali et de la Haute-Volta (actuel Burkina-Faso) se déplaçaient vers la Côte d’Ivoire pour des raisons essentiellement économiques afin de soutenir leurs familles restées au pays. D’après le ministère du Plan, la Côte d’Ivoire comptait, en 1965, 1 000 000 d’étrangers, soit 25 % de la population du territoire. Les étrangers établis en Côte d’Ivoire étaient majoritairement originaires du Sahel, en particulier de la Haute-Volta (300 000) et du Mali (220 000). Ils étaient suivis de loin par quelque 12 500 Libanais (commerçants) et Français (coopérants, cadres, négociants).

La Côte d’Ivoire bâtissait sa prospérité sur le travail de ces migrants africains : main-d’œuvre bon marché et cheville ouvrière du « miracle ivoirien » fondé sur l’exportation de matières premières (café, cacao, bananes, bois...). Par ailleurs, dans le contexte des sécheresses récurrentes des années 1968-1984 sévissant dans les pays du Sahel, ces immigrés étaient invariablement présentés comme des étrangers pauvres. Cet article vise à comprendre dans quelle mesure cette représentation des étrangers, diffusée par le président, dès 1967, a contribué à légitimer dans l’opinion un « seuil de tolérance » à l’égard des migrants d’origine sahélienne. Cette notion pseudo-scientifique vise à déterminer le pallier démographique à partir duquel une population autochtone ne tolère plus la présence des groupes de migrants et d’étrangers. Elle offre un « double avantage idéologique : d’une part celui de “naturaliser” le rejet, et d’autre part celui d’y trouver une “justification” du rejet et de l’intolérance. En effet, “respecter le seuil de tolérance” devient un impératif… pour éviter le racisme !  » [2].

La présente étude déconstruit et relativise le stéréotype de la pauvreté. Elle montre que le message présidentiel selon lequel la Côte d’Ivoire était encerclée par des pays pauvres tendait à stigmatiser les travailleurs migrants originaires des pays sahéliens et à occulter les contestations politiques des jeunes ivoiriens.

Les migrants économiques continuaient cependant d’être les bienvenus, Houphouët-Boigny affirmant : « de plus en plus nombreux, nos frères africains viennent chez nous en quête de tranquillité ou de mieux-être  » [3]. Dans le même temps, cependant, il dénonçait la dictature et la pauvreté à ses portes, de la Guinée au Ghana en passant par le Mali, la Haute-Volta et le Niger : « La Côte d’Ivoire, pays de la fraternité ne souhaite pas être, et ne peut pas être une oasis de prospérité, de sécurité et de stabilité au milieu d’un désert de misère et d’anarchie  » [4].

Une image stéréotypée

Les étrangers fuyant la pauvreté et la dictature, cela laissait entendre que les Ivoiriens étaient riches et libres. Le regard officiel sur l’immigration reprit cette image stéréotypée, bien que les motifs d’arrivée aient différé selon les pays de départ. Disons, pour simplifier, que les Voltaïques arrivaient en Côte d’Ivoire pour des raisons économiques, et les Guinéens et les Maliens pour des raisons politiques. La dégradation des conditions économiques chez ses voisins inquiétait le président qui affirma, dans ce même discours de 1967, que l’immigration africaine augmentait plus vite que la croissance ivoirienne : « Certes, notre pays est celui de la fraternité et nous tenons à ne pas renier cette vocation. Ceux qui viennent à nous, nous devons les accueillir en frères et partager avec eux le peu dont nous disposons. Malheureusement, notre développement réel n’est pas à l’échelle de cette immigration : nous ne sommes donc pas en mesure, comme nous l’aurions souhaité, de donner du travail à nos frères  ».

Samir Amin disait pourtant le contraire : « La production de l’ensemble de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche et de l’exploitation forestière a connu en Côte d’Ivoire, de 1950 à 1965, des taux de croissance exceptionnellement élevés : supérieurs à 7 % par an  » [5]. La croissance démographique rurale annuelle dans la zone forestière fut, elle, seulement de 4 % par an durant la même période : des bras supplémentaires étaient donc bienvenus pour contribuer à la croissance économique.

En fait, le président déplorait la concurrence du travail des étrangers présents à Abidjan. Selon lui, cette concurrence y contrariait les mesures entreprises pour résorber le chômage et pouvait être source de conflits potentiels avec les étrangers. Le président n’explicitait pas les mesures prises pour enrayer le chômage à Abidjan, mais la demande de travail y excédait l’offre : « En 1963, sur 83 000 hommes adultes dans cette ville, il n’y a que 64 000 emplois, ce qui laisse 23 % de chômeurs  » [6]. Le chômage urbain s’accentuait depuis 1965, selon Samir Amin, qui remarquait que « dans la prospère Côte d’Ivoire, le chômage urbain est apparu (…) à une échelle massive, qui a commencé à poser des problèmes sérieux  » [7]. À ce titre, l’année 1968 marqua un ralentissement momentané de la croissance ivoirienne : « Cette année-là, la Côte d’Ivoire a connu une situation économique très difficile, caractérisée notamment par un écart considérable entre le coût de la vie, très élevé, et le niveau des salaires  » [8]. Ce ralentissement de la croissance se traduisit entre autres par des incidents entre Ivoiriens, Voltaïques et Maliens à Abidjan en 1969.

Depuis 1960, le président subissait la critique des jeunes diplômés ivoiriens pour sa gestion du marché du travail et sa mainmise sur leurs associations. En 1968, il avait dissout l’Union nationale des étudiants de Côte d’Ivoire (UNECI) à laquelle il substitua, en 1969, le Mouvement des étudiants et des élèves de Côte d’Ivoire (MEECI). Du 21 au 28 septembre 1969, il organisa des journées nationales de concertation avec les jeunes diplômés. Mais ces derniers continuèrent à manifester contre la politique scolaire du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) – parti unique depuis 1960 au moins – et aussi contre le manque de travail.

Une idée reprise par la France en 1986

Dans le même temps, des Ivoiriens « sans emploi », excédés par le chômage qu’ils attribuaient à l’immigration, prenaient les migrants africains comme boucs émissaires, des agressions étant perpétrées à Abidjan. Le 30 septembre 1969, des chômeurs ivoiriens manifestèrent à Treichville et à Adjamé contre la présence « excessive » de travailleurs étrangers. Ce conflit à base socio-économique se conclut par l’interpellation et l’expulsion de Voltaïques, Nigériens, Maliens, Guinéens et Sénégalais. Le 2 octobre 1969, le quotidien sénégalais Dakar-Matin relatait les faits dans les termes suivants : « Quelques milliers de sans-travail rejoints par ceux du quartier d’Adjamé, ont manifesté contre la présence de nombreux étrangers originaires des pays africains voisins à qui ils attribuent les difficultés qu’ils rencontrent pour trouver un emploi. Les Voltaïques qui sont au nombre de plusieurs centaines de milliers en Côte d’Ivoire ont été particulièrement visés, certains d’entre eux ont été pris à partie et les forces de l’ordre ont dû intervenir pour disperser les manifestants. Des voitures ont été également lapidées.  » [9]

Le président désavoua les heurts à l’encontre des étrangers parce qu’ils ternissaient l’image du « pays de la fraternité ». Cependant, il craignait que le conflit social ne débouchât sur une crise politique. En effet, les jeunes diplômés protestaient d’une part contre l’hégémonie du PDCI et d’autre part contre la prépondérance des Européens dans les postes de cadres de l’administration ivoirienne et des entreprises françaises. En 1965, l’administration ivoirienne comprenait « 2 500 étrangers […] dont 1 850 environ au titre de l’assistance technique française (prise en charge par la Mission d’aide et de coopération et par l’université). Les Européens [fournissaient] la majorité des agents supérieurs et une forte proportion des cadres moyens  » [10]. Les travailleurs migrants africains étaient en revanche peu présents dans ces postes de cadres.

Dans ce contexte, le président, probablement en vue de détourner l’attention de ses concitoyens, procéda à l’expulsion des étrangers qu’il considérait comme une charge pour la collectivité ivoirienne : décision fut prise que les invalides (mendiants, handicapés) seraient expulsés par « charters » ou par avions affrétés par le gouvernement. Ainsi, plusieurs avions et convois routiers partirent en direction de la Haute-Volta et du Mali entre octobre 1969 et mars 1970. Les chiffres disponibles sont les suivants :

104 Voltaïques en novembre 1969 (Air Afrique)

  • 100 Voltaïques le 26 février 1970 (Air Afrique)
  • 14 Maliens le 17 octobre 1969 (par route)
  • 69 Maliens le 24 novembre 1969 (Air Mali)
  • 25 Maliens le 13 mars 1970 (Air Mali)
  • 40 Maliens le 16 mars 1970

Le président se défendit d’évoquer un quelconque « seuil de tolérance » en matière d’immigration. Mais il sembla être à l’écoute d’une partie de ses compatriotes qui ne trouvaient pas de travail dans un pays dit riche. Les expulsions suscitèrent des réactions mitigées dans les pays d’origine des migrants. Contrairement au Mali, la presse de Haute-Volta dénonça les conditions de refoulement des migrants. L’hebdomadaire Carrefour africain s’érigea contre les expulsions aveugles et les humiliations subies par les Voltaïques raflés à Abidjan : « Ce qui est frappant dans ce cas précis, c’est le fait qu’il n’y avait que des invalides au bord d’un luxueux DC 8. » [11] La Côte d’Ivoire, prétextant l’étroitesse de son marché du travail urbain, expulsa en effet les étrangers invalides et « pauvres » à bord d’avions de luxe. Ce faisant, elle afficha son opulence. Elle conservait cependant sur son sol les bras valides nécessaires à la poursuite de sa mise en valeur. La Côte d’Ivoire ne fut pas la seule à expulser des étrangers indésirables. En 1964, le Congo-Léopoldville refoula des Maliens et des Sénégalais. En 1969, le Ghana fit de même à l’égard des étrangers africains. La Côte d’Ivoire n’en était d’ailleurs pas à ses premières expulsions d’étrangers. Mais elle innova en les renvoyant collectivement par avion, une idée qui devait être reprise en France, en 1986, à l’encontre de 101 migrants maliens.

Plusieurs enseignements peuvent être tirés de ces expulsions de Côte d’Ivoire en 1969 et 1970. Premièrement, les étrangers y devinrent indésirables avec le ralentissement momentané de l’activité économique. Ils furent assimilés à des pauvres et à des mendiants qui menaçaient la prospérité ivoirienne. En février 1970, Carrefour africain dénonçait l’amalgame entre pauvreté et immigration en Côte d’Ivoire : « (…) on les traite de “mendiants” ou de “chômeurs”. De ceux-là on n’en veut plus. Comme s’ils n’étaient pas des Africains en Afrique, on leur trouve une origine. On les y renvoie…  ». [12]

Deuxièmement, les étrangers épargnés par l’expulsion se sentirent néanmoins intimidés par l’initiative du gouvernement ivoirien. Ce dernier leur rappelait la précarité de leur séjour en Côte d’Ivoire, comme le nota Carrefour africain  : « L’autre aspect psychologique du problème ne nous échappe pas. C’est celui de créer au sein de nos compatriotes valides et travaillant en Côte d’Ivoire un climat d’insécurité tel qu’ils se laissent exploiter sans broncher  » [13].

Enfin et surtout, les étrangers africains furent les victimes désignées des problèmes de l’emploi à Abidjan. Ils subirent le contrecoup de l’inadéquation entre les postes disponibles et les aspirations professionnelles des jeunes ivoiriens depuis l’indépendance en 1960 : la fonction publique faisait ainsi figure d’Eldorado. Elle était perçue comme rémunératrice et prestigieuse par la population ivoirienne. Les jeunes diplômés dénonçaient une ivoirisation de façade des postes de cadres : « L’africanisation dans les entreprises étrangères ne crée pas davantage de bourgeoisie. Car il s’agit seulement de promotions limitées à quelques centaines d’Ivoiriens à qui sont confiées des fonctions de représentation  » [14]. Au lieu de satisfaire à l’exigence d’ivoirisation des postes de cadres, le gouvernement laissa les jeunes retourner leurs frustrations contre les étrangers africains présents à Abidjan. Il passa ainsi sous silence ses propres responsabilités dans la crise sociale.

On voit qu’un mauvais procès fut intenté aux étrangers accusés d’accaparer les emplois disponibles et de grever les finances de la Côte d’Ivoire. Certes, les migrants voltaïques et maliens quittaient leur terre natale en raison de la pauvreté, mais ils étaient considérés comme des travailleurs durs à la tâche. Peu instruits et peu formés, ils occupaient les postes délaissés par les Ivoiriens. En 1968, le ministère du Plan concédait que « La croissance remarquable de la Côte d’Ivoire au cours des quinze dernières années a été et est encore surtout fondée sur le travail des non Ivoiriens. Il y a là source de tensions graves que l’on aurait tort de sous-estimer.  » [15]

Un complexe de supériorité

La Côte d’Ivoire avait effectivement de quoi s’enorgueillir à l’époque du dynamisme de son économie. Elle était le territoire le plus riche de l’ancienne Afrique occidentale française (AOF) grâce aux exportations de cacao et de café dont les cours furent très élevés jusqu’en 1977. Les Ivoiriens, conscients de leurs atouts, en nourrissaient une fierté voire un complexe de supériorité à l’égard des « frères » originaires de pays arides. Cette situation irritait d’ailleurs le gouvernement parce qu’elle incitait certains nationaux à se reposer sur leurs acquis et sur le travail des étrangers. En 1961 par exemple, lors d’une tournée à Gagnoa, le ministre ivoirien de la défense, Jean Banny, les invita à se débarrasser du « complexe de la richesse » : « Nous, Côte d’Ivoiriens, nous sommes installés dans le complexe de la richesse, et le plus pauvre d’entre nous se lève et dit : “Je suis le fils d’un pays riche, la Côte d’Ivoire est un pays riche”. Je veux, je souhaite que nous nous débarrassions de ces préjugés-là, car s’il est vrai que nous sommes un pays, par rapport aux autres pays africains, quelque peu privilégié, nous ne sommes riches que parce que nous sommes entourés de pauvres  ».

Le ministre ajoutait :

« Il est essentiel que vous tous qui êtes ici vous vous débarrassiez du complexe de richesse dans lequel nous nous sommes installés et qui fait qu’au lieu de travailler de nos bras pour vivre nous voulons vivre à la sueur du front des autres  » [16].

Le gouvernement s’adressait à son peuple qui déconsidérait les travaux des champs, réservés aux étrangers. Il affirmait la nécessité de se mettre au travail afin d’assurer l’indépendance économique. Les manifestations xénophobes dirigées contre les étrangers « pauvres » présents à Abidjan, en 1969- 1970, démontrèrent que cet appel était resté un vœu pieux...

Les Ivoiriens tolérèrent la présence des étrangers tant qu’ils ne ressentirent pas directement la concurrence de ces derniers. Mais comme l’ascension professionnelle des jeunes tardait à se concrétiser, le discours sur le « seuil de tolérance » à l’égard des migrants africains « pauvres » travaillant en Côte d’Ivoire refit surface.

En définitive, l’assimilation des travailleurs migrants voltaïques, maliens et nigériens vivant en Côte d’Ivoire à des « pauvres » procéda d’une abstraction de la réalité historique et fit détourner l’attention de l’insuffisance des débouchés professionnels accordés aux jeunes diplômés, notamment du fait de la présence massive de « coopérants » aux divers échelons de l’administration.




Notes

[1« Le message du chef de l’État à la nation », Fraternité-matin, 3 janvier 1967.

[2A. Cordeiro (1990), « Seuil de tolérance », in C. Liauzu (dir.), Si les immigrés m’étaient comptés, Paris, Syros Alternatives, p. 213.

[3« Le message du chef de l’État à la nation », op.cit.

[4Idid.

[5S. Amin (1973, 1ère édition 1967), Le développement du capitalisme en Côte d’Ivoire, Paris, Éditions de Minuit, p. 92.

[6Ibid, p. 39.

[7Ibid. p. 288.

[8I. Touré (1986), « L’UGTCI et le « développement harmonieux » » : un syndicalisme anticonflits ? », Politique africaine, n°24, p. 79.

[9Dakar-matin, 2 octobre 1969.

[10S. Amin ; op.cit, p. 165.

[11Carrefour africain, 27 décembre 1969.

[12Carrefour africain, 28 février 1970.

[13Ibid.

[14S. Amin, op.cit, p. 195.

[15O. Diarra (1968), Travaux préparatoires au plan quinquennal 1971- 1975 première série/A : Rapport n° 4. La main-d’œuvre étrangère, Abidjan, ministère du Plan, p. 5.

[16Fraternité hebdomadaire, 17 mars 1961.


Article extrait du n°72

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Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 14:59
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