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Politiques du non-accueil en Tunisie : des acteurs humanitaires au service des politiques sécuritaires européennes

Rapport conjoint de mission FTDES/Migreurop


« La réponse est claire : c’est non […] Nous n’avons ni les capacités ni les moyens d’organiser [des] centres de rétention » [1]. C’est par ces mots qu’en juin 2018, Tahar Chérif, ambassadeur tunisien auprès de l’Union européenne, réitérait le refus de la Tunisie d’accueillir sur son sol des camps où seraient « stocké·e·s » les migrant·e·s dont l’Union européenne ne veut pas. Ce refus faisait suite à la proposition de la Commission européenne d’installer en Afrique du Nord des « plateformes de débarquement » pour les migrant·e·s secouru·e·s dans les eaux internationales, faute d’accord entre les États européens pour se répartir la charge de leur accueil, alors que l’Italie annonçait la fermeture de ses ports. Mais si la Tunisie, aux côtés des autres pays africains, rejetait haut et fort le plan de la Commission et continuait à soutenir que jamais elle ne consentirait à devenir le garde-frontières de l’Union européenne, cela fait en réalité longtemps qu’elle accepte divers outils destinés au contrôle des migrant·e·s d’Afrique subsaharienne [2] sur son territoire. Après l’échec de l’approche régionale des plateformes de débarquement, l’Union européenne semble avoir pris le parti de mettre en place des arrangements de contrôle migratoire fragmentés et progressifs, dont la Tunisie est le candidat privilégié. À mesure que la situation sécuritaire en Libye se dégrade [3], elle semble en effet devenir la nouvelle cible de la stratégie européenne d’externalisation des frontières, et accumule progressivement les ingrédients qui tendent à la transformer en zone de contrôle migratoire.

Mais si la Tunisie offre une meilleure image en termes d’accueil pour ces populations migrantes que la Libye, l’expérience vécue par les migrant·es semble tout autre. « Vivre en Tunisie, ce n’est plus possible. Je dois repartir en Libye ». En ce début d’année 2020, cette phrase est dans la bouche de plus en plus de personnes migrantes, pourtant venues trouver refuge en Tunisie après leur expérience libyenne. Alors qu’en Libye les affrontements reprennent de plus belle, comment peut-on donc expliquer que des dizaines, voire des centaines de personnes quittent un pays en paix et ayant la réputation d’être plus ou moins hospitalier [4], pour un pays en plein chaos et extrêmement dangereux pour elles ? C’est de cette question et du constat répété du « non-accueil » des personnes migrantes sur le sol tunisien qu’est partie cette recherche de trois mois sur les politiques de gestions des migrations en Tunisie.

Le présent rapport tente de documenter ces politiques de « non-accueil », tout en les inscrivant dans le contexte plus large des politiques d’externalisation des frontières de l’Union européenne et en accordant une attention particulière à la manière dont ces politiques, dans le contexte tunisien, mêlent étroitement registres humanitaire et sécuritaire.

Ce rapport a été réalisé entre octobre et décembre 2019 en partenariat entre le Forum Tunisien des Droits Économiques et Sociaux (FTDES) et le réseau euro-africain Migreurop. Il s’appuie sur plus de 90 entretiens avec des personnes migrantes (35 entretiens avec des exilé·e·s basé·e·s en Tunisie représentant 16 nationalités différentes), et des représentant·e·s d’organisations et d’organismes locaux et internationaux, ainsi qu’avec des chercheurs et chercheuses, et des journalistes.

Juin 2020, Rapport conjoint de mission FTDES/Migreurop, 108 pages


Liste des abréviations

Méthodologie de l’enquête

Introduction

  • La Tunisie, un pays de transit pour les migrant·e·s : entre réalité et fantasme européen
  • Une cible privilégiée des politiques d’externalisation des frontières européennes
  • Humanitaire et sécuritaire : les liaisons dangereuses de la gestion des migrations

Organisation du rapport

Partie 1 : Bras humanitaire,bras sécuritaire de l’union européenne en Tunisie

A. Le garde-frontières de l’Union européenne

  • Frontex, big brother en Méditerranée
  • Frontières maritimes : intercepter ou secourir ?
  • Protéger les frontières terrestres

B. La Tunisie deviendra-t-elle une « plateforme de débarquement ?

  • Chacun sa zone SAR et les côtes européennes seront bien gardées
  • Développement de l’« approche hotspot » en Afrique du Nord
  • Pas de « Guantanamo pour les migrant·e·s » ?

C. L’externalisation à petits pas

  • Faire de la Tunisie un pays tiers sûr
  • Une plateforme pour les retours
  • Face aux pressions, entre complaisance et résistance

D. Demain, un camp géant dans le Sud tunisien

  • L’expérience du camp de Choucha en 2011
  • Un « Choucha bis » pour faire face à la crise libyenne
  • Un futur camp au service de l’Union européenne ?

Partie 2 : Gestion des indésirables sur le sol Tunisien

A. La frontière : repousser, trier, identifier

  • Frontières maritimes et frontières terrestres : entre secours et contrôle
  • Tri, profilage et collectes de données biométriques
  • Faire obstacle à la demande d’asile ?

B. Une prise en charge déficiente, voire inexistante

  • Absence d’accès effectif aux soins
  • Stratégie du flou et de l’épuisement

C. La demande d’asile : le parcours du combattant

  • Une procédure longue et laborieuse
  • Une détermination du statut de réfugié juste et impartiale ?
  • Réfugié·e en Tunisie : et après ?

D. Faire taire et contrôler les protestataires

  • Invisibiliser et réduire au silence
  • Exilé·e·s et organisations internationales : deux paroles deux mesures
  • Abus de pouvoir, représailles et répression

E. Eloigner, de gré ou de force

  • Rafles, enfermement et expulsions sauvages
  • Retour volontaire sous la contrainte
  • Libye : par ici la sortie

Conclusion

La Tunisie, terre de non-accueil : le rôle des organisations onusiennes et de la société civile

La cible privilégiée des politiques européennes d’externalisation des frontières

Le cimetière des politiques migratoires de l’Union européenne

Annexes

Annexe 1 : Fonds européens liés à la gestion des migrations en Tunisie

Annexe 2 : Principaux acteurs humanitaires des politiques migratoires en Tunisie

Annexe 3 : Cuisines et sanitaires dans le centre HCR Ibn Khaldoun

Annexe 4 : Panneaux installés dans les locaux du Conseil tunisien pour les réfugiés de Tunis

Annexe 5 : Echanges de courriels avec le siège du HCR à Tunis

Annexe 6 : Echanges de courriels avec le siège de l’OIM à Tunis

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[1Webdo, « L’UE propose de nouveau un camp de migrants irréguliers en Tunisie », 21 juin 2018.

[2La catégorie de « migrant·e·s d’Afrique subsaharienne » renvoie ici à l’usage qui en est fait habituellement du point de vue émique, pour désigner toute personne originaire d’Afrique hors Maghreb et de couleur noire de peau. À défaut d’autre terme, nous emploierons cette catégorie, tout en soulignant son incomplétude (ce terme étant par exemple utilisé pour désigner des ressortissant·e·s de la Corne de l’Afrique) et sa généalogie raciste (le terme étant généralement employé pour marquer et essentialiser une différence entre « Arabes » et « Africain·e·s » à partir de critères raciaux). À ce sujet cf. Le Monde, « Racisme antinoir : Comment le Maghreb en est-il venu à rejeter son africanité ? » (tribune de Salah Trabelsi), 24 février 2019.

[3Pour un court résumé de la situation en Libye depuis 2011 : à partir de février 2011, dans un contexte de protestations dans les pays arabes, des mouvements d’opposition à Mouammar Kadhafi, au pouvoir depuis 42 ans, se sont propagés dans les grandes villes du pays. Après plusieurs mois de conflit et de répression sanglante des opposant·e·s et l’intervention d’une coalition internationale, le régime de Kadhafi est renversé. Depuis décembre 2015, deux organisations rivales se disputent la tête du pays : d’un côté, le Gouvernement d’union nationale de Libye, basé à Tripoli, dirigé par Fayez al-Sarraj et reconnu par la communauté internationale, de l’autre, l’Armée de Libération nationale, qui contrôle une large part du pays et est dirigée par le maréchal Khalifa Haftar, ancien partisan de Mouammar Kadhafi, soutenu par de nombreuses puissances étrangères dont la Russie, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Égypte et la France. Depuis avril 2019, le maréchal Haftar lance des offensives pour prendre le contrôle de la capitale libyenne et renverser son adversaire. Ces conflits affectent de nombreux civils, parmi lesquels des personnes migrantes. Plusieurs centres de détention ont déjà été bombardés, faisant des dizaines de victimes, et un nombre important de migrant·e·s ont été forcé·e·s à prendre les armes aux côtés des différents belligérants.

[4Maha Abdelhamid, « De la libération de la parole raciste à l’émergence d’un mouvement contre le racisme antinoir », in : Amin Allal et Vincent Geisser (sous la direction de), Tunisie : une démocratisation au-dessus de tout soupçon ? Paris : CNRS Éditions, p. 343-356.


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Dernier ajout : lundi 21 septembre 2020, 17:46
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