Article extrait du Plein droit n° 77, juin 2008
« Les chiffres choisis de l’immigration »

Les femmes sont aussi des militantes

Claudie Lesselier

Réseau pour l’autonomie des femmes immigrées et réfugiées (Rajfire)
Dans l’article ci-dessous, Claudie Lesselier, du Réseau pour l’autonomie des femmes immigrées et réfugiées (Rajfire), un collectif féministe de défense des droits des étrangères, membre du CNDF (collectif national pour les droits des femmes) et de diverses organisations auxquelles participe aussi le Gisti (RESF, UCIJ, Groupe asile femmes) reproche en particulier au dossier de Plein droit, « Femmes, étrangers : des causes concurrentes ? » (n˚ 75 décembre 2007) de s’être « focalisé sur les discours » et d’avoir occulté les dynamiques militantes.

Un point de vue récurrent dans nombre des textes de ce dossier, mis en relief dans les titres et chapeaux des articles [1] est que les droits des femmes et la lutte contre les violences faites aux femmes sont instrumentalisées dans une perspective raciste ou xénophobe, et que les femmes tendent à n’apparaître que sous la figure de la « victime ». À marteler cette idée, ce dossier apparaît très déséquilibré, d’autant plus que n’y sont guère présentes les initiatives de femmes ou de féministes qui s’efforcent d’agir de façon coordonnée et solidaire contre toutes les oppressions et en tenant compte des intersections entre les rapports sociaux de sexe et les autres relations sociales. On peut aussi s’interroger sur le choix de se focaliser sur les discours en négligeant la réflexion critique sur les pratiques et les réalités sociales, alors que dans le champ de la défense des droits des étranger-e-s, de nombreux problèmes devraient pouvoir être confrontés sans exclusives ni a priori.

Emmanuel Blanchard relève que le Gisti a peu pris en compte la question des femmes et du genre au cours de son histoire et à travers ses publications. Mais pourquoi ce « relatif aveuglement » ? Indifférence, du fait d’une « rhétorique universaliste », aux « particularismes » des individus réunis sous la notion de « étranger » ? Ou davantage représentation, inconsciemment sans doute, de cet « étranger » comme un homme, les hommes étant le référent par rapport auquel les femmes sont précisément posées comme une catégorie « particulière » ? Ce n’est pas l’universalisme qu’il faut remettre en cause, bien au contraire ! Ce qu’il est nécessaire d’avoir, c’est une vision de la société (et des migrations) comme mixte, traversée par les rapports sociaux de sexe autant que d’autres rapports sociaux. Il faut cesser de parler au masculin prétendument « générique », ce qui se passe pourtant à toute occasion dans les discours militants, auxquels on ajoute, lorsqu’on y pense, un paragraphe sur les femmes…. S’il est vrai que, « il y a plusieurs années », « la figure de l’étrangère » ne faisait pas l’objet d’autant d’attention médiatique ou académique qu’aujourd’hui, dans le champ de l’action, des pratiques militantes, auxquelles le Gisti devrait être attentif, ce sujet est présent de longue date. Pour mémoire, le premier « collectif de soutien aux femmes sans papiers » date de 1982 et, dès la première moitié de cette décennie 80, de nombreux groupes de femmes et/ou féministes ont agi pour les droits des femmes migrantes ou exilées. En France, les « étrangers » sont pour moitié des femmes, et 5 % des femmes sont étrangères… Femmes et étrangers ne sont pas deux catégories distinctes, sauf à penser que toutes les femmes sont « françaises » et tous les étrangers « des hommes » – aussi le titre de ce dossier, même s’il veut déconstruire une rhétorique opposant « la défense du droit des femmes à celle des droits des étrangers », reproduit cette représentation biaisée.

Instrumentalisation ?

Que les femmes soient un enjeu dans les luttes politiques et sociales, cela est certain, et il est aujourd’hui peu de forces politiques, même les plus réactionnaires comme l’extrême droite, l’islamisme ou l’ethno-nationalisme, qui ne prétendent défendre « les femmes » et cherchent à les enrôler dans leur combat. Ainsi, la thématique des violences contre les femmes (ou contre certaines femmes) peut être utilisée pour étayer une vision culturaliste du monde, et une rhétorique sur les droits des femmes peut servir de caution à des politiques nationalistes ou sécuritaires. Cependant de tels discours ne peuvent masquer la réalité que les mouvements féministes ont précisément travaillé à mettre en lumière et à combattre : l’oppression des femmes est transversale et, sous une forme ou une autre, existe dans toutes les sociétés, tous les milieux sociaux. Les actrices et acteurs réellement engagés contre les violences et les oppressions à l’encontre des femmes dans une dynamique féministe se basent sur des principes universalistes, et ne considèrent en aucun cas que ces violences concerneraient seulement les migrantes ou les immigrées, ou les femmes de tel ou tel milieu, de telle ou telle confession – elles concernent l’organisation de la société dans son ensemble, même si, dans certaines configurations, l’oppression y est plus difficile à combattre et les femmes davantage vulnérables aux violences ou confrontées à davantage d’obstacles pour s’en libérer.

Il ne doit y avoir nul interdit dans la réflexion critique. Faire silence sur des réalités dérangeantes pour ne pas « désespérer Billancourt », « diviser la classe ouvrière », « stigmatiser les immigrés » est une habitude dont il faudrait vraiment se défaire… Car tel est le prétexte qui est opposé à toutes les voix critiques, dissidentes, qu’on ne veut pas entendre ou qu’on veut délégitimer. Le culturalisme se trouve non pas dans la critique de ces oppressions (quand elle est faite dans une perspective universaliste) mais au contraire dans les discours qui assignent les femmes à une « communauté », un groupe social ou une confession, assignations dont elles ne peuvent se libérer sans être dénoncées comme des « traîtres » ou accusées de « diviser » ou de « stigmatiser ». Quand l’oppression des femmes migrantes est le fait des institutions de la société française (police, législation, racisme, patronat « français »), personne n’hésite à en faire la critique. Mais des oppressions se construisent ou se reproduisent parmi les migrant-e-s et les immigré-e-s et dans les dynamiques migratoires. Ce qui ne saurait surprendre : les violences contre les femmes, on le sait, viennent pour la plupart de l’entourage proche, de la famille. Et subir des oppressions n’implique pas de ne pouvoir être actrice, agent autonome. Dans les migrations, certaines oppressions sont reproduites, voire renforcées (notamment quand les hommes essaient de davantage contrôler, dans un environnement nouveau, les femmes qu’ils considèrent comme leur appartenant), des femmes se trouvent confrontées plus que d’autres à certaines violences, surtout si elles sont en situation précaire ou dépendantes sur le plan administratif ou économique.

Combien de femmes témoignent d’expériences complexes, où se manifeste l’imbrication entre plusieurs facteurs ou modalités d’oppression, étatiques et patriarcales, de processus où elles peuvent être à la fois actrices et victimes : les mariages arrangés, « l’importation » des épouses par de jeunes hommes français issus de l’immigration ou par leur famille (terme utilisé par des féministes de Turquie, mais d’autres diasporas sont concernées), l’esclavage domestique, qui souvent reproduit dans un processus transnational des relations sociales de domination préexistantes, l’exploitation sexuelle, les violences familiales prétendument justifiées par des « traditions » à respecter… Si les politiques migratoires plus restrictives provoquent en partie ces stratégies ou ces ruses pour les détourner, cela n’en est pas la seule cause et ce sont les structures patriarcales (« là-bas », « ici » et dans les parcours migratoires) tout autant que les politiques françaises qu’il faut interroger.

La question de l’« instrumentalisation » pose aussi des questions de stratégie. Si la droite en France s’est trouvée en capacité de se saisir de certaines questions pour les orienter dans la direction qui est la sienne, c’est bien souvent parce que la gauche les a délaissées. Ainsi de certaines formes de violences ou d’insécurité, de l’islamisme, ou pour en rester à un thème cité dans ce dossier à plusieurs reprises, de la polygamie : alors que des femmes africaines ont alerté, dès le début des années 80, sur la reproduction du système polygamique en France et les conséquences pour les femmes, leurs critiques n’ont pas été entendues à gauche et rien n’a été fait face à ces situations (la polygamie devait être une de ces fameuses « différences » qu’il fallait « respecter »). C’est la droite qui a pris l’initiative en 1994 et mis en œuvre une législation interdisant la polygamie sur le territoire français, mais bien entendu sans donner aux femmes les moyens de s’émanciper de cette oppression, au contraire.

Quel « féminisme » ?

Le terme de féminisme n’est utilisé dans ce dossier (article de Sylvie Tissot), significativement, que dans l’expression « féminisme d’État », et la critique du « féminisme d’État » glisse d’ailleurs vers une critique des féministes en général ou d’un discours sans énonciateur précis qualifié de « féministe ». Derrière l’argument de l’« instrumentalisation » et la référence à cet agent tout puissant mais évanescent que serait le « féminisme d’État » ce sont à la fois des contre-vérités, un point de vue partisan et une certaine vision de la politique qui s’expriment. Sans nier l’existence des discours cherchant à instrumentaliser la « question féministe », il me semble tout à fait faux et réducteur de voir en eux l’élément moteur d’un « recadrage » qui orienterait et circonscrirait toute action en faveur des droits des femmes. Les luttes féministes ont une dynamique concernant les violences qui ne s’est pas infléchie significativement en 2002-2003.

Comment peut-on soutenir que ce serait le « gouvernement Raffarin » qui aurait mis à l’ordre du jour en France la question de l’islamisme, et le « lancement » du « féminisme d’État » qui aurait provoqué les divisions profondes au sein de la gauche ? Il m’apparaît là une vision quasi conspiration-niste de la politique où les dynamiques sociales dans leurs contradictions et leur complexité sont évacuées au profit de l’action d’un agent étatique tout puissant, manipulant les acteurs sociaux. La politique – en tout cas dans sa pratique démocratique – ce n’est pas la guerre et il n’y a pas « deux camps » s’affrontant de façon duale ; il y a des acteurs multiples, des affrontements mais aussi des compromis, un jeu complexe des institutions (qui ne forment pas un bloc monolithique) et des mouvements sociaux…

S’agissant de la gauche, certains clivages y sont présents depuis longtemps. Je pense par exemple à ceux portant sur le totalitarisme et la démocratie, le relativisme culturel et moral (accepter pour « les autres » ce qu’on n’accepterait jamais pour soi…) face à l’exigence de penser l’universel, les oppositions autour des notions de différence et d’égalité, la question de l’antisémitisme... La confrontation avec de nouveaux défis (ou des défis déjà existants mais tardivement pensés) posés par le monde où nous vivons a accentué des oppositions préexistantes ou en a révélé de nouvelles. Il n’y a certes pas que la question du fondamentalisme islamiste, mais celle ci est un enjeu majeur, qui nous a interpellé-e-s avec le drame algérien des années 90, les leçons de l’expérience iranienne, la montée générale des intégrismes religieux et des stratégies des pouvoirs et mouvements religieux (y compris chrétiens) pour s’imposer dans le champ social et politique, et au cours des années 90, des tensions croissantes dans l’école sur la question du foulard islamiste, et une remise en cause de la laïcité. La loi prohibant le port de signes religieux ostensibles à l’école publique (quelles que soient les intentions d’une partie de ceux qui l’ont votée) ne peut être qualifiée de raciste. Le foulard islamiste est un signe politique, il est promu en ce sens par des mouvements fondamentalistes en France comme dans le reste du monde, et cette promotion fait partie d’une stratégie d’ensemble qui est une menace politique grave (et dont les premières cibles, faut-il le rappeler, sont les musulman-ne-s). Celles qui le portent volontairement font certes un « choix » mais qui ne peut être séparé du contexte. Et la mise en œuvre avec fermeté des principes de laïcité est le seul garant d’une citoyenneté démocratique et aussi d’ailleurs le rempart contre les amalgames racistes opérés entre les islamistes et tous les musulmans.

Victimisation ?

Par contraste avec cette mise en scène des forces « instrumentalisantes » manipulatrices, il y a dans ce dossier une nette tendance à occulter des dynamiques militantes qui ont soulevé des problèmes importants et produit certains progrès – toujours à étendre et à défendre. Ces mouvements se seraient bornés à mettre en scène la figure de « la victime » soit pour « stigmatiser » certains groupes sociaux (ou en laissant libre cours à cette stigmatisation) soit en enfermant les femmes dans un statut de victime au détriment de leur capacités d’actrices. Repérer, analyser, dénoncer les violences, appuyer la prise de parole des personnes qui y sont confrontées, ce n’est pas « victimiser » mais bien au contraire favoriser les prises de conscience et les processus par lesquels celles qui y sont confrontées peuvent trouver des moyens pour s’en libérer. Les pratiques féministes ont leurs limites, leurs difficultés, leurs insuffisances, mais aussi s’efforcent de construire des solidarités, des alternatives, des outils pour l’accès aux droits, l’autonomie, l’égalité, et la conquête de libertés individuelles.

Dans le champ du droit des étranger-e-s (comme de celui des travailleurs-ses ou celui des femmes), on le sait bien, on éprouve une tension entre d’une part l’utilisation des lois ou droits existants, l’action concrète telle qu’on doit la mener dans le réel du rapport de force au présent, et d’autre part nos exigences de changements profonds à long terme. En outre, le glissement du droit à l’humanitaire est tout à fait sensible, les quelques acquis qu’on a en matière de séjour des étrangers sont de l’ordre du pouvoir discrétionnaire, voire de l’humanitaire, et très souvent, en matière de régularisation de sans-papiers par exemple nous faisons appel à ces arguments, quoi que nous en pensions sur le fond. Nous agissons, comme toujours quand on agit, sur une route étroite et pleine d’embûches.

En tout état de cause, agir pour des dispositions légales ou des moyens institutionnels afin de faire mieux face aux oppressions, aux injustices et aux violences, ce n’est pas entrer dans la logique du « Pouvoir »… Dire qu’on obtient ou revendique des droits « en tant que victime » est un raccourci trompeur : c’est en fait pour ne plus l’être, et pour que d’autres ne le soient pas. Les dispositions sur les violences conjugales dans le Code des étrangers (CESEDA) montrent tous les jours leurs limites et contrastent avec de graves régressions, mais sont un acquis en terme de droit (et pas seulement des mesures humanitaires), dû à la mobilisation de longue date contre ces violences et la dépendance qui y enferme des femmes.

La question du droit d’asile se trouve elle aussi dans ce numéro intégrée dans la critique de cette prétendue « victimisation ». Le droit d’asile protège par définition des personnes (femmes comme hommes) victimes ou menacées de persécution. Le risque que la référence au droit d’asile soit utilisée, dans certains discours, pour dénoncer des sociétés qualifiées de « barbares » est réel, mais qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes ; face à cela, aux militant-e-s de faire en sorte que le principe de l’universalité des droits soit au cœur de ces luttes pour le droit d’asile et de ces pratiques de solidarité avec les demandeurs-ses d’asile. Comment évaluer les quelques acquis en matière de reconnaissance du droit d’asile pour les femmes persécutées en raison de leur sexe ? D’abord en rappelant que ces avancées ne sont pas dues à la philanthropie de l’Ofpra ni a un raisonnement pervers des acteurs institutionnels qui viserait, par contraste avec la « générosité » française (toute relative !…), à « stigmatiser » des sociétés étrangères, mais sont dues à l’engagement à l’échelle internationale et en France pour une prise de conscience des violences de genre et à l’action de tant de demandeuses d’asile, d’avocat-e-s, d’associations, qui se sont battues, qui ont argumenté, qui ont travaillé sur les persécutions des femmes…

Ce combat est loin d’être achevé, et le droit d’asile est fondamentalement à défendre contre toutes les restrictions, et en contestant les visions qui ne feraient de l’asile qu’un acte charitable, on ne peut conclure que ce que nous avons obtenu ne fait que s’inscrire dans « le mouvement d’étouffement du droit d’asile » ! Sur le contenu de l’argumentaire il y a certes matière à poursuivre la réflexion. La reconnaissance de la notion de « groupe social » me semble un acquis important, qui traduit un progrès dans l’analyse de l’oppression des femmes comme un fait collectif et structurel. En outre, l’expression utilisée dans les décisions de l’Ofpra ou de la Commission de recours des réfugiés de « groupe social des femmes persécutées » car « refusant » telle ou telle pratique oppressive inclut bien la notion que ces femmes sont actrices. Il me semble nécessaire de ne pas abandonner cet outil, encore susceptible de produire des effets intéressants, et pas seulement pour les femmes. On peut envisager en parallèle la stratégie de faire reconnaître le statut de réfugié à ces femmes persécutées sous le motif « opinions politiques », en élargissant le sens du terme politique. Encore faut-il faire attention à ne pas contribuer à faire régresser à nouveau la notion de réfugié à celle, limitative, de « réfugié politique », alors précisément qu’un des enjeux de lutte avait été de faire comprendre le droit d’asile, conformément à la convention de Genève, dans un sens beaucoup plus large.




Notes

[1« prétexte » p.23, « détournement » p.26, « instrumentalisation » p.15, « victimisation » p.11, « récupéré » p.7…


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Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 14:59
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