Article extrait du Plein droit n° 93, juin 2012
« Vieillesse immigrée, vieillesse harcelée »

Des femmes invisibles

Michelle Paiva

doctorante en sociologie, Paris 10-Nanterre, chargée d’étude au Giscop93
Pourquoi les femmes sont-elles considérées comme moins exposées aux risques cancérogènes dans leurs activités professionnelles ? Pourquoi sont-elles moins nombreuses que les hommes à voir leur cancer reconnu comme la conséquence de leur travail ? Et pourquoi les quelques femmes qui obtiennent cette reconnaissance sont-elles majoritairement nées en France ? La santé au travail serait-elle révélatrice du statut accordé aux femmes immigrées ?1

Si l’invisibilité du travail des femmes réside pour partie dans l’omission des hommes vis-à-vis de l’« autre » (la femme), il n’empêche que « les femmes ont toujours travaillé » [1]. Cependant, du fait de leur diversité de classe et d’origine ethnique (parfois racisée [2]), toutes les femmes ne le font pas dans les mêmes conditions. Certaines travailleuses d’ici et d’ailleurs (françaises et étrangères) découvrent après de longues années d’activité professionnelle qu’elles sont malheureusement atteintes d’un cancer. Cette découverte relève encore souvent des affaires privées. Ceci n’est pas étonnant eu égard à la récurrence des discours scientifiques qui lient cette maladie aux seuls comportements individuels, tels que la consommation de tabac, d’alcool ou le surpoids [3]. Le cancer est alors vu comme la conséquence du style et des habitudes de vie des malades, rendu·e·s responsables de leur maladie. C’est oublié les risques cancérogènes de certaines activités professionnelles. Dans la mesure où elles se sont engagées massivement dans le salariat dans les années soixante, travaillant davantage et avec moins d’interruptions depuis au moins trois décennies, pourquoi penser que les femmes pourraient être à l’abri de ces risques ? Et en quoi leur appartenance de classe et leur possible « racisation » les éloignent-elles ou les rapprochent-elles de ces risques ?

Une relation impensée

Le cancer est une maladie très inégalitaire : en 2010, elle concernait 10 fois plus les ouvriers que les cadres et les professions intermédiaires. Elle est la première cause de décès prématuré (avant soixante-cinq ans) en Europe. Cette tendance est en diminution pour l’ensemble des localisations, sauf pour les cancers du poumon et des voies aérodigestives supérieures chez les femmes [4]. La cancérisation correspond à un processus long, parfois de dix ou trente ans pendant lesquels l’interaction entre des facteurs d’ordre aussi bien individuel (comportement, génétique) que social (expositions professionnelles et environnementales), simultanés et successifs, contribue au développement de la maladie [5]. Ces éléments scientifiques n’ont pourtant pas suffi à faire un lien évident entre cancérisation et travail des femmes.

Plusieurs facteurs pourraient être à l’origine d’un processus d’« invisibilisation » des cancers professionnels féminins. Jusqu’aux années 1980, les recherches sur la santé des femmes au travail ont porté sur le lien entre travail des femmes enceintes et prématurité, ce qui relève d’une représentation dominante de la santé des femmes en lien avec leur rôle reproducteur [6]. La division sexuelle du travail [7] peut également être invoquée pou r justifier une attention moindre aux liens possibles entre travail des femmes et cancer. Les femmes restent majoritairement cantonnées dans certaines activités et postes de travail : agentes d’entretien, enseignantes, assistantes maternelles, secrétaires, employées de bureau, vendeuses, infirmières ou aides-soignantes [8]. Des emplois qui, au premier abord, semblent moins pénibles et dangereux que des emplois du bâtiment ou de la métallurgie. Ensuite, le cadre juridico-administratif actuel qui pose les critères de la reconnaissance du caractère « professionnel » de la maladie [9] – qui ouvre la voie à une possible indemnisation – fait que cette qualification est plus souvent accordée aux hommes qu’aux femmes atteintes de cancers. Ce que montrent d’une part un rapport de l’Agence européenne pour la santé et la sécurité au travail (EU-OSHA) [10] et, d’autre part, les enquêtes menées depuis 10 ans auprès des personnes atteintes de cancer en Seine-Saint-Denis par le Groupement d’intérêt scientifique sur les cancers d’origine professionnelle (Giscop93) [11]. Selon le rapport de l’EU-OSHA, les différences de durée et de type d’exposition expliqueraient que le cancer reconnu comme maladie professionnelle soit plus répandu chez les hommes. Il admet néanmoins la sous-estimation des expositions aux cancérogènes dans certains secteurs employant beaucoup de femmes : cosmétique, coiffure, industrie pharmaceutique, etc., ainsi que la plus grande prévalence de la maladie chez celles travaillant dans des bars et restaurants et dans les secteurs du tabac et du textile.

Sur 910 hommes suivis par le Giscop93, 807 ont été exposés professionnellement à des risques cancérogènes, de même que 127 des 200 femmes ayant participé à l’enquête [12]. Seul un pourcentage réduit des personnes exposées ont vu leur cancer reconnu en maladie professionnelle : 66 % des cas d’exposition chez les hommes et seulement 28 % chez les femmes. La reconnaissance du cancer comme maladie professionnelle a été accordée à 268 hommes et seulement 10 femmes. Autant dire que l’observation des liens entre cancer et travail ouvre un immense terrain d’analyse des rapports sociaux de classe, de sexe, mais aussi de « race ».

Mécanismes d’invisibilisation

Plusieurs mécanismes d’invisibilisation opèrent sur les « femmes d’ailleurs ». Parmi les personnes atteintes d’un cancer pour lesquelles la reconstitution du parcours professionnel a été possible, la proportion de femmes nées en France est écrasante : 92 % de celles dont nous connaissons la ville de naissance. La proportion d’hommes nés en France est moins importante (65 %). Parmi les femmes nées hors de France, les ressortissantes européennes sont les plus nombreuses (Portugal, Italie, Espagne). Viennent ensuite les femmes originaires du Maghreb (Maroc et Algérie) et d’Asie (Cambodge et Chine). Elles ont toutes moins de soixante-cinq ans au moment du diagnostic du cancer (la plus âgée avait soixante-trois ans et la plus jeune quarante-trois ans).

Même s’il est difficile de tirer des constats statistiques d’un échantillon si faible, leurs parcours professionnels nous laissent entrevoir quelques éléments représentatifs de l’histoire de l’immigration féminine en France et des contextes différents dans lesquels les nouvelles arrivées ont accédé à des places plus ou moins visibles dans le salariat français [13]. Ils nous permettent aussi de nous rendre compte de la centralité des rapports sociaux de classe, de sexe et de race dans le processus d’invisibilisation des risques cancérogènes dans le travail des femmes immigrées. Dans la mesure où la reconnaissance de ces risques est bâtie sur des expositions à certains cancérogènes et sur des durées propres aux parcours masculins (et notamment ouvriers), les expositions professionnelles des femmes immigrées tendent à ne pas être reconnues.

Parmi les neuf femmes nées hors France suivies par le Giscop93, une seule a vu son cancer reconnu comme maladie professionnelle. En 1971, Madame G., alors âgée de vingt-huit ans, arrive à Paris depuis le Portugal. Elle commence à travailler comme manœuvre dans une usine de métallurgie à Montreuil. Pendant vingt-huit ans, elle fait des tâches diverses telles que le découpage des plaques d’amiante utilisées dans la fabrication de protections thermiques pour les casseroles et les fers à repasser. En 2002, soit trois ans après sa préretraite, un cancer du poumon lui est diagnostiqué alors qu’elle n’a jamais fumé. Cette dame, dont le parcours ressemble à celui de beaucoup d’hommes ouvriers, a obtenu la reconnaissance en maladie professionnelle sur un tableau amiante (30 bis). Son cas n’est pas si courant.

Madame P., âgée de quarante-trois ans au moment du diagnostic d’un cancer du poumon en 2002, a commencé à travailler à l’âge de douze ans dans la ferme familiale au Portugal. Selon elle, aucun pesticide ni engrais n’y étaient utilisés. À dix-huit ans, elle est embauchée en tant qu’ouvrière dans une usine agroalimentaire où elle pèle des tomates sur chaîne. Un an plus tard, en 1979, elle arrive à Paris et vit pendant trois ans dans une famille ; elle s’occupe des enfants et de l’entretien de la maison. Elle travaille ensuite pendant quatre ans dans un pressing. Si elle ne s’y occupe que de l’emballage des vêtements à remettre aux clients, elle se tient constamment à proximité des machines servant au nettoyage à sec. Elle a donc été probablement exposée aux solvants chlorés dont le perchloroéthylène, connu pour être largement utilisé en France dans les pressings. Ensuite, entre 1986 et 1997, elle est employée dans une école où elle fait le ménage, aide aux repas et nettoie la cantine, une activité qu’elle poursuit jusqu’au diagnostic d’un cancer du poumon. La seule exposition retenue dans son parcours a été celle aux solvants chlorés pendant quatre ans. Néanmoins, cette exposition ne rentrant pas dans les critères des tableaux de maladies professionnelles, elle n’a pu déclarer son cancer en maladie professionnelle.

Ne pas faire de vagues

Comptable ou secrétaire, elles ont toujours exercé la même activité en changeant quelques fois d’employeurs. C’est dans ce genre de situation que la division sexuelle du travail produit des effets d’invisibilisation forts, puisque le sens commun consiste à dire que ces femmes ont occupé des postes à l’abri des risques cancérigènes. Or l’observation détachée de ce parti pris peut se révéler instructive comme le montre l’exemple qui suit. Madame T, née en Italie, a commencé à travailler en 1965, à l’âge de dix-neuf ans, en tant qu’assistante comptable. Elle a évolué dans sa carrière en devenant comptable dans un grand cabinet dès 1974. C’est en octobre 2010 qu’elle a été diagnostiquée comme étant atteinte d’un cancer et donc contrainte d’arrêter ce travail qu’elle aimait tant. Non fumeuse, elle a toujours été confrontée au tabagisme des collègues de bureau, ce qui rendait possible la déclaration devant le comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP) [14]. Cependant, elle ne l’a pas souhaité. Lorsqu’on l’interroge sur les raisons qui avaient motivé sa non-déclaration, sa réponse est éclairante et montre la part importante de la subjectivité dans l’ (in) visibilisation des liens entre leur maladie et leur travail. Elle dit le paradoxe entre le sentiment de ne pas avoir fait un travail dangereux, de ne pas vouloir faire porter la faute de la maladie à son travail et/ ou à ses collègues, ou encore dans le cas précis des immigrées, d’être en dette envers un pays d’accueil. Autant de pistes à creuser.

Parfois le statut accordé aux femmes immigrées rend invisible tout rapport entre santé et travail [15]. Madame H., femme chinoise, illustre l’exemple des sans-papiers. Arrivée en France il y a dix ans, son cancer est diagnostiqué en 2009 alors qu’elle a cinquante-six ans. Elle n’a pas été considérée comme ayant subi des expositions professionnelles. Mais, de toute façon, pour les sans-papiers, les expositions professionnelles subies dans leur pays d’origine ou bien en France dans le cadre du travail non déclaré n’ouvriront pas droit à la déclaration en maladie professionnelle.

En outre, à des situations d’expositions déjà méconnues, s’ajoute parfois la ségrégation ethnique du travail qui, en cantonnant les femmes racisées dans des parcours marqués par la discontinuité, les éloigne plus encore des modèles de la reconnaissance du cancer professionnel. C’est le cas de Madame S., qui, après une carrière de dactylo au tribunal de justice du Maroc, enchaînait en 2003 (date du diagnostic de son cancer) des périodes de chômage et des petits boulots. Ou encore celui de Madame K., née au Cambodge et arrivée en France dans les années 1970. Elle a grimpé les échelons dans un laboratoire et est devenue prothésiste dentaire. Mais après quelques années de déménagements imposés par la succession de périodes d’essai dans différents départements, qui n’aboutissent pas au CDI attendu, elle tombe psychologiquement malade. Au moment du diagnostic de son cancer, elle ne peut plus travailler qu’à mi-temps.

Les femmes ne sont pas à l’abri des risques cancérogènes dans leur activité professionnelle. Néanmoins il semblerait que certaines affections sont plus au moins prises en compte selon qu’il s’agisse de métiers typiquement masculins ou féminins. D’autres mécanismes d’invisibilisation peuvent également opérer une fois qu’on a connaissance de l’exposition aux cancérogènes aussi bien pour les hommes que pour les femmes. Incontestablement, les expositions vécues par les femmes ouvrent moins souvent accès à la possibilité de faire une déclaration en maladie professionnelle du fait de l’intermittence des parcours, de la difficulté à caractériser les expositions, de l’écart entre le modèle dominant d’emploi sur lequel sont construits les tableaux de maladie professionnelle (emploi CDI, exposition permanente dans un métier précis) et les formes spécifiques de mise au travail des femmes. Ceci expliquerait le fait qu’exposées à certains cancérogènes, elles se retrouvent moins souvent que les hommes en accord avec les critères d’éligibilité pour la reconnaissance du cancer comme maladie professionnelle, critères toujours restrictifs pour les uns comme pour les autres. Une analyse plus approfondie de l’histoire même des tableaux de maladie professionnelle pourrait mettre en évidence les contours masculins qui ont servi à les dessiner et qui contribuent aussi à l’invisibilisation des relations entre le travail et la progression de certains cancers chez les femmes.

Dans le cas des travailleuses immigrées, la mise en (in) visibilité des atteintes à la santé ne peut être pensée en dehors des rapports sociaux de sexe, de classe et de race [16] opérant sur les femmes elles-mêmes. Autrement dit, il faut aller au-delà de la déconstruction des représentations selon lesquelles un travail d’homme est potentiellement plus exposant qu’un travail de femme et s’intéresser notamment aux rapports de genre engagés dans les politiques d’immigration et leurs répercussions sur les modalités d’insertion professionnelle des femmes immigrées. Ou encore, réfléchir à la « hiérarchisation d’insertion entre les Françaises, les ressortissantes européennes et les immigrantes des pays tiers  » [17] et ses éventuelles conséquences sur une division sociale, sexuelle et raciale des risques. Sans parler des rapports sociaux opérant à la fois dans les champs scientifique, juridico-administratif, mais aussi économico-politique qui influencent la mise en visibilité de certains maux et les éventuelles modalités de « réparation ».




Notes

[1Sylvie Schweitzer, Les femmes ont toujours travaillé : une histoire du travail des femmes aux XIXe et XXe siècles, Paris, Éditions Odile Jacob, 2002.

[2L’expression « racisée » fait référence à une construction sociale des catégories de domination qui consiste entre autre à l’attribution automatique de certaines compétences et comportements à un groupe, simplement du fait de leurs origines ou encore de leurs couleurs de peau.

[3Institut de veille sanitaire (InVS), Hill C., Jougla E., Beck F., « Le point sur l’épidémie de cancer du poumon dû au tabagisme », in Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH), n° 19-20, mai 2010, p. 210-213.

[4Disparités de la mortalité par cancer dans l’UE : www.cepidc.vesinet.inserm.fr/inserm/html/ pdf/102690549.pdf

[5Annie Thébaud-Mony, « Construire la visibilité des cancers professionnels : une enquête permanente en Seine-Saint-Denis », RFAS, n° 2-3, 2008.

[6Annie Thébaud-Mony et Serge Volkoff, « La santé et les conditions de travail des femmes », In Margaret Maruani, Femmes, genre et société. L’état des savoirs, Paris, La Découverte, 2005, p. 289-296.

[7Danièle Kergoat, « Division sexuelle du travail et rapports sociaux de sexe », in Helena Hirata et al. (coord.), Dictionnaire critique du féminisme, Paris, PUF, 2e éd. augmentée, p. 35-44.

[8Meron M., OKba M. et Virney X. « Les femmes et les métiers : vingt ans d’évolutions contrastées », Données sociales – La société française, Insee, 2006, p. 225-234.

[9Voir Laurent Vogel, La santé des femmes au travail en Europe : des inégalités non reconnues, Bureau technique syndical européen pour la santé et la sécurité, 2003 ; et Karen Messing, La santé des travailleuses : la science est-elle aveugle ?, Québec, Les Éditions du remue-ménage, 2000.

[10Rapport de l’Agence européenne pour la santé et la sécurité au travail, La dimension de genre dans la santé et sécurité au travail, 2007.

[11Pour plus d’informations, consultez le site web du Giscop93 : www.univ-paris13.fr/giscop/

[12La proportion limitée des femmes peut s’expliquer par les localisations retenues comme critère d’inclusion à l’enquête. Les localisations hématologiques, pulmonaires, urologiques ont été définies en raison des liens déjà établis entre ces cancers et des risques professionnels.

[13Jennifer Rubin et al., Le marché du travail européen pour les femmes émigrées (rédigé pour la Commission européenne, Direction générale pour l’emploi, les affaires sociales et l’égalité des chances), Cambridge, Rand Europe, 2008.

[14Dans le cadre d’un dispositif complémentaire de reconnaissance des maladies professionnelles, le comité régional de reconnaissance des maladies professionnelles (CRRMP), créé en 1993, permet la reconnaissance de maladies au travail hors tableaux. Voir Sylvie Platel, « La reconnaissance des cancers professionnels : entre tableaux et CRRMP, une historique prudence à indemniser », Mouvements, 2009-2, p. 46-55.

[15Emmanuelle Lada, « Divisions du travail et précarisation de la santé dans le secteur hôtelier en France : de l’action des rapports sociaux de sexe et autres rapports de pouvoir », Travailler, 2009/2 n° 22, p. 9-26.

[16Danièle Kergoat, « Dynamique et consubstantialité des rapports sociaux », in Elsa Dorlin (dir.), Sexe, race, classe, pour une épistémologie de la domination, Paris, Puf, 2009, p. 111-125.

[17À ce propos voir Sabah Chaïb, « Femmes immigrées et travail salarié », Les cahiers du Cedref [en ligne], 16 | 2008 ; mais aussi Lada (op.cit).


Article extrait du n°93

[retour en haut de page]

Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 15:00
URL de cette page : https://www.gisti.org/spip.php?article4529