Édito extrait du Plein droit n° 125, juin 2020
« Politiques d’expulsion »

Au nom de la crise

ÉDITO

Alors que la pandémie commençait à gagner le territoire européen et que la logique du « chacun chez soi » se diffusait à l’échelle mondiale, les décisions prises par les États européens au nom de la lutte contre la propagation du virus ont à la fois servi et occulté la politique mortifère de contrôle des frontières. La rhétorique du « risque sanitaire » portée par les instances européennes a distillé l’idée selon laquelle les exilé·es, déjà traité·es en parias de l’Europe, pouvaient aussi être refoulé·es comme des pestiféré·es. Cette fuite en avant s’est largement déployée aux frontières méditerranéennes, notamment en Grèce et tout au long de la route des Balkans. Dans la droite ligne des politiques xénophobes et racistes menées depuis des années envers les étrangers par l’UE, les ports et les points de passage terrestres ont été fermés, l’obligation de sauvetage en mer et le droit d’asile suspendus, la détention et les refoulements banalisés, les violences aux frontières exacerbées. Tout ceci s’est opéré à l’écart des regards, exclusivement tournés vers les ravages de la pandémie dans les pays développés.

Le 28 février 2020, quelques semaines avant que l’avancée de la pandémie ne contraigne ces pays à prendre des mesures radicales allant jusqu’au confinement généralisé, la Turquie, prenant prétexte du refus des Européens de soutenir sa politique syrienne, a rompu unilatéralement le deal contracté en 2016 avec l’UE : au lieu de retenir les exilé·es sur son territoire, elle a ouvert ses passages frontaliers vers la Grèce et y a parfois transporté des milliers de personnes exilées. La Grèce, en réaction, s’est empressée de renforcer son arsenal policier et militaire à sa frontière afin d’en empêcher le franchissement. Les personnes ainsi prises en étau, contraintes de survivre dans un no man’s land dépourvu de tout, ont été confrontées à une violence inouïe, portant à son paroxysme les violations des droits humains observées depuis plusieurs années dans cet espace frontalier. Aux cris de « We want freedom ! » des exilé·es manifestant pacifiquement derrière les barbelés européens, l’armée grecque a répondu par la projection de gaz asphyxiants et par des tirs à balles réelles qui ont blessé et tué [1].

Début mars, le gouvernement grec a suspendu l’enregistrement des demandes d’asile et refoulé les personnes ainsi assimilées à des migrants irréguliers en violation du droit européen. Quelques jours plus tard, plus de 400 personnes arrivées par la mer ont été séquestrées à bord d’un navire militaire amarré au port de Mytilène, sur l’île de Lesbos, puis transférées dix jours plus tard dans un camp « dans l’attente de leur expulsion [2] », et ce, sans qu’aucune décision ne leur ait été notifiée. En mer, les garde-côtes ont barré la route aux bateaux des migrant·es en tirant en l’air, provoquant des noyades et blessant plusieurs passagers. Et, comme il n’y a pas de témoin, on ne connaît pas l’ampleur de la possible tragédie qui se déroule en Méditerranée.

Loin de s’attirer l’opprobre des instances européennes, les autorités grecques ont été félicitées pour avoir « protégé les frontières de l’Europe [3] » et ont obtenu l’intervention rapide de l’agence Frontex dans cette zone.

Alors que des milliers de personnes tentent d’échapper au chaos libyen et à la guerre qui y fait rage, l’Italie a décidé de fermer ses ports le 7 avril 2020, dans la foulée de son refus d’accueillir les 150 personnes secourues par l’équipage du bateau de l’ONG Sea Eye. Évoquant l’épidémie qui touche son territoire, l’Italie a affirmé ne plus être en capacité de garantir la sécurité des personnes qui seraient débarquées. Deux jours plus tard, Malte a opté également pour la fermeture de ses ports et fait part de son intention de ne plus porter secours aux personnes en détresse en mer. Ce fut ensuite au tour de la Libye de déclarer ses ports comme étant non sûrs, un constat partagé depuis des années par la société civile. Aucun État ne s’est engagé à secourir les migrants en mer, la surveillance des frontières maritimes est restée de mise, tout en perpétuant l’externalisation des contrôles frontaliers. Des garde-côtes européens ont ignoré ou refusé de répondre aux appels de détresse, saboté des embarcations, se sont abstenus de coordonner des opérations de sauvetage alors que les embarcations présentes dans les zones de recherche et de secours (SAR) relevaient de leur responsabilité. Des centaines de personnes ont été abandonnées pendant plusieurs jours en mer. Les autorités maltaises ont également organisé avec l’aide de navires privés des opérations de renvoi vers la Libye, au mépris du principe de non-refoulement.

La rhétorique de la « crise », désormais qualifiée de « sanitaire », continue ainsi à servir de justification à des pratiques illégales et brutales aux conséquences tragiques, tandis que la pandémie détourne les regards de ces événements meurtriers. Seul le travail de documentation réalisé par une coalition d’ONG [4] permet de donner un minimum de visibilité aux drames qui se déroulent aux frontières de l’Europe et entretient l’espoir de pouvoir un jour déposer des plaintes pour contraindre les États à rendre compte de leur politique criminelle.




Notes

[1Lire le dossier « Violences contre les exilé·es à la frontière gréco-turque » : www.gisti.org/dossier-frontiere-greco-turque

[3Tweet de Charles Michel, président du Conseil européen, le 1er mars 2020.


Article extrait du n°125

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Dernier ajout : mardi 16 juin 2020, 16:16
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