Article extrait du Plein droit n° 0, mars 1987
« Libertés : le nouvel ordre « libéral » »

Le retour des maisons de correction

Jean-Pierre Deschamps

Secrétaire général du Syndicat de la Magistrature
"Une prison ne sera jamais un centre d’éducation" (1832, circulaire aux préfets du comte d’Argout, ministre du Commerce du cabinet Périer).

Emboîtant le pas à cette idée, le garde des Sceaux déclare, en juin 1986, à La Voix du Nord : "Je suis en effet hostile à l’idée qui consisterait à mettre ces jeunes lorsqu’ils sont mineurs en prison". Alleluia, alle-luia ! Albin Chalandon reprendrait-il les motions successives du S.M. sur l’incarcération des mineurs ? Hélas, hélas, quelques lignes plus loin dans la même interview, le bel Albin précise : "Mais je constate que l’Éducation Surveillée, du fait de la politique menée depuis quelques années, n’a pas aujourd’hui les éléments d’une réponse appropriée".

Lui, Albin, les a, les éléments de la réponse. Il rêve de chantiers de jeunesse, il rêve travail, il rêve discipline, il rêve une seule tête. Et, plus prosaïquement, il écrit dans Le Courrier.de la Charente qu’il faut remettre en service les centres fermés, les mêmes centres que son collègue et néanmoins ami Peyrefitte avait fait disparaître en 1979. Mieux, il nomme à la direction de l’Éducation Surveillée Michèle Gianotti, dont le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne fait pas dans la dentelle en matière d’éducation : "Les délinquants et mineurs protégés […] doivent être pris en charge de façon rigide, être rééduqués pour être placés dans la société […]. Il manque un maillon entre l’incarcération et le milieu complètement ouvert".

L’inconséquence de ce ministre "hostile" (?) à la prison pour enfants qui confie l’Éducation Surveillée à quelqu’un qu’il charge de remettre en place les centres fermés prêterait à rire si le sujet n’était pas si douloureux et la manière de le traiter si régressive.

Des centres fermés… supprimés par Peyrefitte

Faut-il enfermer les enfants, faut-il les éloigner de leur milieu naturel, de leurs familles, de leurs amis, de leur chaleur ? On croyait ce débat enterré. On croyait que cette société, toutes tendances politiques confondues, avait trouvé un consensus autour de l’enfance, et spécifiquement de l’enfance délinquante et de l’enfance en danger, que ce consensus était celui de la protection, et non de l’élimination.

Qui pouvait imaginer que seraient évoqués à nouveau les centres fermés, alors que le dernier avait été supprimé en avril 1979 par Alain Peyrefitte sur la foi d’un rapport qui les décrivait comme des lieux ultimes de l’éducation surveillée, "chargés en fait d’assurer l’exclusion temporaire ou définitive des jeunes du secteur éducatif".

On s’était donc trompé, elle existait encore l’idéologie sinistre qui conduit la directrice de l’Éducation Surveillée à dire à propos des enfants dont son secteur a la charge : "C’est être réaliste que de mettre les jeunes au travail. Ce qui leur plaît, c’est de faire quelque chose. Il ne faut pas les laisser se creuser la cervelle sur une chaise".

Lorsqu’on sait que 70 0/0 des mineurs concernés par ces propos sont en âge scolaire, c’est-à-dire précisément l’âge de l’apprentissage de la connaissance plus que celui du savoir-faire, on ne peut qu’être consterné de constater que le choix imposé à ces enfants est celui des "chantiers de jeunesse", des centres de travail et des centres fermés, et non celui de l’éveil à la connaissance.

Dire non aux centres fermés aujourd’hui, c’est, comme hier, dire non à une pseudo solution ; irréaliste et dangereuse, c’est dire non aux pourrissoirs. Mais, c’est surtout avoir la volonté de traiter les enfants vivant sur ce territoire, nos enfants, comme porteurs d’espérance, c’est avoir la volonté de les voir libres, de les éduquer libres, et pour cela de les écouter et de les entendre, même lorsque leurs voix sont en dissonance avec l’organisation sociale que nous leur proposons.

On prétendait que la jeunesse de ce pays était massivement désabusée, on parlait de "bof-génération", on voulait s’en satisfaire. Et pour ceux qui étaient à la marge, on voulait discipline, autorité et enfermement. Les immenses manifestations de lycéens ont montré qu’il n’en était rien, que tous avaient à dire, que tous voulaient être écoutés, qu’aucun ne devait être exclu.

Vouloir aujourd’hui des centres fermés, c’est leur tourner résolument le dos, et demain bien sûr prendre un million de coups de pied aux fesses. Mais ça, Chalandon s’en moque, car demain il ne sera plus là.



Article extrait du n°0

[retour en haut de page]

Dernier ajout : mercredi 2 avril 2014, 11:04
URL de cette page : https://www.gisti.org/spip.php?article3317