Article extrait du Plein droit n° 96, mars 2013
« Du service au servage »

Quand la garde d’enfants se mondialise

Caroline Ibos

maîtresse de conférence en science politique, université Rennes 2
Les services à la personne ou de soin à autrui (care en anglais) ne cessent de se développer dans nos sociétés industrialisées, parallèlement au travail des femmes qui restent majoritairement en charge des tâches domestiques. Or ces services, notamment la garde d’enfants, contraignants et mal rémunérés, sont largement assurés par des femmes migrantes. On peut dès lors s’interroger sur les effets de cette mondialisation des services sur le Nord et le Sud, que l’on peut qualifier de chaînes du care mondialisés.

Dans les pays du Nord, le travail des femmes diplômées n’est souvent possible que parce qu’elles délèguent les activités domestiques toujours inégalement réparties entre les sexes à des femmes migrantes, qui, à leur tour, confient leurs enfants à plus démunies qu’elles. Par effet d’agrégation, ces décisions individuelles ont ainsi donné naissance à des « chaînes de care mondialisées ». Autrement dit à des interdépendances transnationales liées à la question du soin aux personnes et du souci d’autrui. La notion de care (soin en français), aujourd’hui très mobilisée en sociologie et théorie politique [1], permet de réinscrire ces activités féminisées dans des rapports de domination ainsi que de les replacer dans une hiérarchie des priorités démocratiques.

Marché du soin d’autrui

À l’origine du concept se trouvent une série de travaux sur l’émigration économique spectaculaire des femmes philippines aux États-Unis. Ces premières études empiriques ont permis de tracer les contours d’un phénomène global : des femmes des pays du Sud migrent dans les métropoles du Nord pour y effectuer des activités traditionnellement considérées comme féminines (ménage, soin d’autrui, éducation des jeunes enfants) la plupart du temps au domicile de leurs employeurs. Elles sont dans des situations économiques d’autant plus précaires qu’elles envoient une part importante de leur salaire à leurs familles. On a pu ainsi parler de l’émergence d’un « grand marché du soin d’autrui  » et d’un retour de la domesticité dans les sociétés du Nord.

En 2001, pour saisir toutes les implications de ces migrations féminines, Arlie Hochschild proposa le concept de « chaînes de care globalisées  » (Global care chains) qu’elle définit alors comme une série de liens interpersonnels fondés sur un travail de care payé ou non et distribués dans l’espace mondial [2]. Son intention était double : éclairer le care comme une ressource sociale essentielle à toute société et montrer les rapports de domination que sa prise en charge révèle à l’échelle mondiale.

D’abord, l’analyse des chaînes globales de care a fondé une lecture politique des migrations internationales permettant de saisir des relations de pouvoir et de dépen dance auparavant invisibles et de relier ensemble des situations apparemment éclatées. Les chaînes de care commencent dans les pays pauvres pour répondre à une demande des pays riches. Ensuite, le concept montre à quel point, du Nord au Sud, les femmes restent en charge des activités domestiques socialement dévalorisées qu’elles doivent se déléguer les unes aux autres. De plus, les travaux les plus précis sur les chaînes de care globalisées pointent l’hétérogénéité des situations des femmes du Nord comme des femmes du Sud : si dans cette chaîne, les femmes concernées semblent de plus en plus vulnérables politiquement et économiquement, les trajectoires des migrantes se différencient les unes des autres. Enfin, le concept permet de changer l’échelle de la question de la conciliation entre vie professionnelle et vie familiale et a contribué à interroger ce qui l’avait rarement été auparavant, soit la relation entre les pères migrants et leurs enfants.

Mais le concept ouvre d’autres perspectives. Il permet de saisir les migrations comme des réseaux impliquant des acteurs et des dispositifs différents, aux responsabilités différentes, sur des territoires différents. Il permet ainsi de relier et de penser ensemble non seulement des personnes mais aussi des contextes, des intérêts, des objets, des techniques, des villes, des lois. Car concrètement, une chaîne de care n’implique pas seulement des femmes, mais bien d’autres acteurs : ceux qui, de la prise de décision à son financement et à l’éventuelle obtention du visa, rendent la migration possible ; ceux qui permettent à la femme migrante d’arriver dans le pays d’accueil, de s’y loger, d’y trouver du travail, de maintenir des liens affectifs et économiques avec sa famille ; et même au-delà des acteurs physiques, une chaîne de care implique des lois, telles que celles qui définissent les politiques d’immigration, le droit du travail, l’organisation des professions. Comprendre ce réseau suppose de repérer, de décrire et d’évaluer la gouvernance qui détermine la distribution des ressources matérielles, financières et humaines tout au long de la chaîne mais aussi les responsabilités qui relient les acteurs les uns aux autres, notamment la responsabilité des pays du Nord envers ces femmes une fois qu’elles sont sur leur territoire.

Entre deux continents et quatre pays

Dans une banlieue populaire d’Abidjan, Mariam, adolescente de quatorze ans sert la famille de sa tante Aminata. Du matin au soir, elle s’occupe des tâches ménagères et des enfants d’Aminata [3]. Arrivée d’un village pour travailler chez sa tante, Mariam est nourrie et logée, mais son travail n’est pas rémunéré. Elle ne voit presque jamais ses parents qui habitent un village du Nord de la Côte d’Ivoire. Elle n’est jamais allée à l’école et ne sait pas lire. Scolarisée, la fille aînée d’Aminata, âgée de huit ans, tente de lui apprendre.

Aminata travaille elle-même chez Flore qui la rémunère pour travailler dix heures par jour, dans une villa de la Riviera, quartier résidentiel de la métropole ivoirienne. En pleine crise politique et économique, Flore se débrouille pour maintenir le niveau de vie de sa famille et multiplie les activités de commerce. Elle a d’abord tenté le prêt à intérêt mais a eu toutes les difficultés pour se faire rembourser et s’est rabattue sur la restauration de rue. Issue des classes moyennes laminées par la crise du début des années 1990, Flore partage un logement avec sa jeune sœur, ses neveux et nièces. Elle élève également ses trois petits enfants depuis que sa fille, Blandine, est partie pour Paris où elle est salariée comme « nounou » chez Charlotte.

Charlotte est une avocate parisienne débordée entre sa vie professionnelle et sa vie familiale. Si depuis la naissance de leurs enfants son mari s’engage de plus en plus dans sa vie professionnelle, sa carrière à elle tend à stagner. Employer une « nounou » lui semble d’autant plus la solution optimale pour concilier famille et métier, que la politique fiscale diminuant le coût des emplois à domicile la rend accessible. Charlotte estime gagner correctement sa vie, mais déplore dépenser un tiers de son salaire pour financer l’emploi de Blandine.

Blandine a donc laissé ses trois enfants en bas âge à Abidjan pour venir prendre soin de la maison et des enfants de familles parisiennes aisées. À Abidjan, Blandine travaillait comme secrétaire dans une entreprise de conserves, en sorte qu’Aminata s’occupait déjà de ses enfants pendant la journée. Néanmoins, elle les voyait chaque jour et se considérait comme très impliquée dans leur éducation. Désormais, son attachement à sa famille est essentiellement symbolisé par l’argent qu’elle envoie chaque mois à Flore. Car Blandine se considère comme endettée, financièrement mais aussi moralement envers sa famille qui a financé son émigration. Arrivée à Paris avec un visa de tourisme, elle fut accueillie par une tante éloignée que sa famille a rémunérée et c’est par la recommandation d’une cousine qu’elle a trouvé son emploi chez Charlotte s’engageant à lui payer en retour un mois de son futur salaire. En France depuis dix ans, Blandine est en situation régulière et souhaite désormais trouver un emploi plus proche de ses qualifications professionnelles initiales. C’est pourquoi elle espère obtenir, lorsque le plus jeune enfant de Charlotte sera scolarisé en maternelle, un congé individuel de formation pour faire un BTS de secrétariat reconnu sur le marché du travail français.

À Paris, Blandine élève seule un enfant âgé de 2 ans. Avant d’aller s’occuper des enfants de Charlotte dans le centre de Paris, elle dépose chaque jour son fils chez Awa, non loin de chez elle, près de la Porte de la Chapelle. Awa est Malienne, venue en France grâce à la loi autorisant le regroupement familial. Son époux, gardien dans un parking, refuse qu’elle travaille à l’extérieur de chez elle, alors elle accueille les enfants des « nounous » africaines du quartier, quatre enfants – en plus de ses quatre enfants – dans un appartement de deux pièces. Elle donne l’argent qu’elle gagne ainsi à son mari, sauf la part qu’elle envoie par mandat à sa mère. Débordée, Awa, charge sa fille aînée, collégienne dans un établissement parisien, d’une part non négligeable des tâches domestiques et éducatives, allant de la surveillance des devoirs de ses trois jeunes frères aux courses alimentaires familiales. Cette collégienne effectue 3 à 4 heures de travail domestique quotidien.

Fatoumata est la mère handicapée qu’Awa soignait à Bamako et qui, avec les mandats que sa fille envoie chaque mois, rémunère très modestement, en argent et en produits de consommation courante Bintou, laquelle, en plus des soins prodigués à Fatoumata, assume les charges domestiques de plusieurs familles qui partagent la même cour. Pendant que Bintou travaille chez Fatoumata, sa fille aînée, Aïcha, prématurément déscolarisée à treize ans, s’occupe de la fratrie et, sans rémunération, seconde sa mère dans la prise en charge des activités domestiques familiales.

Néanmoins, Blandine, à Paris, cherche elle aussi à réduire ses frais de garde ainsi que le temps qu’elle passe à conduire et à aller chercher son fils chez Awa. Elle prévoit donc de faire venir d’Italie Bernadette, une jeune cousine qui travaillait dans une famille milanaise comme assistante de vie et vient de se faire licencier. Contre le logement et le couvert, Bernadette gardera l’enfant de Blandine pendant quelques mois jusqu’à ce qu’il aille à l’école, puis cherchera, avec l’aide de sa cousine, un emploi de nounou.

C’est ainsi qu’entre deux continents et quatre pays, neuf femmes et une quinzaine d’enfants aux histoires, aux statuts sociaux et aux cultures différentes, sont reliés les uns aux autres.

Au bout de la chaîne

Dans l’espace mondialisé, les chaînes de care montrent la persistance de l’inégale répartition du travail des soins à autrui entre les sexes, quelle que soit la situation des femmes dans la chaîne. À un bout de la chaîne, concilier vie professionnelle et vie familiale incombe, dans son couple, prioritairement à Charlotte, et cela pèse sur sa trajectoire professionnelle, qui, à sa défaveur, se différencie de plus en plus de celle de son mari. À l’autre bout, Awa et Bintou demandent à leurs filles mineures de les aider dans la prise en charge d’un travail domestique et éducatif dont les garçons semblent exemptés. Le père des enfants de Blandine vit à Abidjan, cependant, c’est à sa mère que Blandine les confie. Si Charlotte est la seule dont l’activité professionnelle ne recoupe pas les fonctions féminines traditionnelles [4], les autres femmes semblent socialement enfermées dans le stéréotype de la femme nourricière. Pourtant, Blandine ne souhaitait pas être nounou, elle n’avait aucune vocation particulière pour cela et affirme toujours rechercher un emploi de secrétaire. De fait, si en France l’activité professionnelle des migrantes est limitée à certains métiers, ceux du care et du nettoyage, c’est en fonction de préjugés français, et non à cause de leurs propres a priori. Elles sont clairement confrontées à des hiérarchies de pouvoir qu’elles n’ont pas construites et qui, par exemple, limitent la progression sociale de Blandine.

Néanmoins, si le travail du care semble partout peser dans les relations entre les sexes, les situations politiques et sociales des femmes de la chaîne semblent hétérogènes, entre femmes du Nord et femmes du Sud mais également entre femmes du Sud. Une frontière attendue sépare Charlotte des autres femmes, mais parmi les femmes africaines, migrantes ou non, les situations sont extrêmement différenciées, qu’il s’agisse de leurs ressources respectives ou de leur accès à l’enseignement, au soin, au logement. Et si l’on considère le seul groupe des femmes migrantes, la catégorie « femmes immigrées travailleuses du care  » semble de moins en moins homogène. À force de travail et d’épargne, Blandine a stabilisé sa position politique et économique : elle est locataire de son appartement, elle est en situation régulière, elle a accès à l’assurance maladie et aux assurances sociales. On repère de semblables trajectoires ascendantes chez les migrantes qui ont reçu dans leur pays d’origine une éducation complète et qui ont aujourd’hui suffisamment de ressources à mobiliser pour défendre leurs droits sociaux dans les pays d’accueil [5]. En revanche, Bernadette est la figure d’un phénomène plus récent : des femmes moins instruites, éventuellement précarisées dans l’émigration, viennent à bas prix s’occuper des enfants des nounous « embourgeoisées ». Quant à Awa, sa situation montre que la question des « crèches clandestines » que la France semble découvrir est une pratique ancienne et courante pour des femmes isolées qui, vu leurs horaires de travail et leurs revenus, n’ont aucun moyen pour faire garder leurs enfants.

Enfin, dans la chaîne de care, le même travail n’est pas rémunéré, matériellement et symboliquement, de la même manière. L’argent du care circule entre ces femmes jusqu’au bout de la chaîne où se trouve le travail d’une adolescente non payée. La situation de la fille d’Awa rappelle au reste que dans la société française, le travail des mineurs pour invisible qu’il soit, est loin d’avoir disparu. Bien que les recherches soient insuffisantes sur ce point, il touche prioritairement les enfants des personnes les plus fragiles politiquement et économiquement, parmi lesquels les travailleurs et travailleuses immigré·e·s. Dans cette chaîne de care, les femmes gagnent, font circuler l’argent et rémunèrent éventuellement les hommes qui y interviennent, que ce soit – comme le mari d’Awa – sous la forme patriarcale traditionnelle ou comme prestataires de services : employé au consulat de France à Abidjan qui monnaye les visas, agent immobilier qui « loge » chez les marchands de sommeil les femmes qui arrivent d’Abidjan, passeur d’argent à moindre coût…

Dans les travaux pionniers d’Arlie Hochschild sourdait une critique de la mondialisation du care, qui, selon elle, s’effectuait au principal bénéfice des pays du Nord : elle développa à l’appui de cette critique le concept de « care drain  » [6]. Avec plus de recul historique, ce point de vue mérite d’être nuancé car il ignore totalement que les femmes se saisissent aussi de la migration pour affirmer leur autonomie et reprendre le contrôle sur leur vie. Néanmoins, le concept de chaînes de care mondialisées pose la question de la responsabilité, celui de la gouvernance des chaînes qui, impliquant de multiples acteurs, tend à réduire pour chacun d’entre eux la part de responsabilité. Ainsi, on pointera, presque ironiquement, la responsabilité de l’État dans un phénomène lié à la mondialisation qui précisément minore le rôle de l’État. Pour le cas de l’État français, la déconnexion entre les politiques migratoires restrictives et la demande de care exponentielle se retourne contre les migrantes conscientes d’être utiles à la société française. Cette dénégation de la responsabilité à encourager une migration corrélée dans le discours public à un « gisement d’emplois », est peut-être l’un des éléments qui permettant d’expliquer que, quoique très visibles dans l’espace public, ces femmes restent couramment, dans le discours commun, qualifiées d’invisibles [7].




Notes

[1Patricia Paperman et Sandra Laugier (dir.), Le souci des autres. Éthique et politique du care, Editions de l’EHESS, 2006.

[2Arlie Russell Hochschild, « Global Care Chains and Emotionnal Surplus Value » in Will Hutton et Anthony Giddens, (eds), On the Edge : Living with Global Capitalism, Jonathan Cape, 2000.

[3Mélanie Jacquemin, Petites bonnes d’Abidjan. Sociologie des filles en service domestiques, L’Harmattan, 2012.

[4Cela reste à nuancer. En effet, selon l’Observatoire du Conseil National des barreaux, si la profession d’avocat se féminise (les femmes représentent 55 % des avocats à Paris), les femmes sont rarement associées (16 % des associés sont des femmes) et leurs rémunérations sont deux fois moins importantes que celle des hommes. Cela s’explique notamment par le fait que les femmes se spécialisent dans des secteurs moins rémunérateurs, tels que le droit social ou le droit de la famille – spécialité qui renvoie les femmes aux fonctions qui leur sont traditionnellement dévolues.

[5Ainsi, à Paris, des femmes migrantes ont créé en avril 2012 le premier syndicat de « nounous » travaillant au domicile de leurs employeurs, le SPGED (Syndicat professionnel des gardes d’enfants à domicile), affilié à l’Unsa.

[6Arlie Hochschild, « Love and Gold », in Barbara Ehrenreich 6amp ; Arlie Hochschild (eds.), Global Woman, Owl, p. 15-31.

[7Guillaume Le Blanc, L’invisibilité sociale, Paris, PUF, 2009.


Article extrait du n°96

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Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 15:00
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