Article extrait du Plein droit n° 89, juin 2011
« Étrangers, syndicats : « Tous ensemble » ? »

Syndicats et immigrés aux États-Unis

Mathieu Bonzom

Université François Rabelais, Groupe de recherches anglo-américaines de Tours
Le problème de l’immigration apparaît aux États-Unis parallèlement à l’industrialisation et à l’émergence de la classe ouvrière. À cette époque, les syndicats adoptent une orientation défavorable aux immigrés. Cette position, qui se superpose aux rapports de race et aux stratégies de mobilisation, va marquer durablement le mouvement syndical. Il faudra attendre l’émergence de mobilisations pilotées par des immigrés pour que les syndicats américains revoient leur orientation sur la question migratoire.

L’histoire des États-Unis est loin de correspondre au mythe d’un « pays d’immigration » qui s’assume sans restriction. Dans le premier pays indépendant issu de la colonisation européenne des Amériques, la population blanche dominante va jusqu’à s’inventer, au cours du xixe siècle, une identité nationale de population native. L’apparition de ce « nativisme » et la construction d’un « problème de l’immigration » au sens contemporain accompagnent l’industrialisation. Le mouvement ouvrier émerge au même moment, et des organisations comme les Knights of Labor [1] puis l’American Federation of Labor adoptent une orientation défavorable aux immigrés, voire hostile. Loin d’être un épisode isolé, ce choix en accompagne d’autres, concernant les rapports sociaux et les stratégies de mobilisation, qui marquent durablement le mouvement syndical.

« Races » et classes

Il y a près d’un siècle, syndicalistes anti-immigrés et employeurs se joignent en une étrange coalition qui obtient la stricte limitation de l’immigration. Les nombreux immigrés asiatiques et européens, considérés comme des « concurrents », avaient pourtant donné des forces précieuses au mouvement ouvrier, partout où il avait pu surmonter la xénophobie. Ces relations difficiles s’inscrivent dans l’histoire longue et complexe des relations ethnoraciales aux États-Unis. Avant même la création d’une opposition « natifs/immigrés », la conquête de l’Amérique du Nord s’est en effet construite sur des distinctions plus marquantes, appelées « rapports de race », qui isolent les populations indigènes et les esclaves noirs. Les Indiens d’Amérique, décimés par la colonisation, furent en effet pratiquement exclus de la société coloniale. Quant aux Noirs américains, la surexploitation et la ségrégation qui suivent l’esclavage vont influencer durablement les rapports de classe dans tout le pays.

La séparation radicale entre esclaves et travailleurs blancs fait obstacle à la solidarité parfois observée dans les premiers temps. Les travailleurs blancs revendiquent une appartenance au « travail libre » par opposition à l’esclavage ou toute autre forme d’asservissement. On retrouve cette idée dans les débats fondateurs du mouvement ouvrier, alors que l’industrialisation attire de plus en plus de migrants européens et asiatiques, souvent perçus comme asservis eux aussi.

Immigration industrielle

Une partie des syndicats, notamment ceux constitués d’ouvriers qualifiés, a contribué à la construction d’un « problème de l’immigration ». Au xixe siècle, les immigrés, pauvres et embauchés comme non qualifiés, sont souvent perçus comme des concurrents responsables de la déqualification et de la baisse des salaires orchestrées par les industriels. La xénophobie « nativiste », d’abord développée contre les Irlandais dans les années 1850, frappe ensuite les Chinois présents dans l’Ouest. Les salariés blancs, « libres », y voient encore souvent des travailleurs asservis menaçant leur situation, malgré l’interdiction des contrats spéciaux de « coolies ». Les violences antiasiatiques sont nombreuses et une campagne unissant des employeurs et des syndicats de salariés blancs, obtient l’arrêt de l’immigration chinoise en 1882. Dans les décennies qui suivent, les Européens de l’Est et du Sud sont les plus nombreux. Souvent catholiques ou juifs, ils se heurtent à un renouveau du racisme favorisant les « peuples anglo-saxons ».

Les syndicats permettent toutefois la participation sociale et politique de nombreux immigrés. La croissance syndicale est favorisée par une immigration politisée, des exilés français de 1871 aux immigrés allemands plus nombreux et marqués par le mouvement ouvrier de leur pays d’origine. L’histoire de certaines organisations y est même étroitement liée, comme pour les syndicats du textile animés par des socialistes juifs du mouvement du Bund. Des courants radicaux comme les Industrial Workers of the World tentent par exemple de remettre en cause la subordination des femmes, les rapports internes hiérarchiques, ainsi que les barrières ethno-raciales.

Mais l’attitude majoritaire dans les syndicats tend à renforcer ces barrières. Les conditions d’admission et les frais d’entrée pouvaient être plus exigeants et dissuasifs pour les immigrés, notamment dans les métiers les plus établis, où les syndicats avaient le plus de contrôle sur la production et l’embauche. De façon générale, la croissance syndicale de la période ne s’est pas traduite par une plus grande inclusion des nouveaux immigrés. Dans la plupart des secteurs en progression économique, la mise en concurrence des salariés est plus facile que dans les métiers anciens, et sur la base du précédent chinois, les syndicats qui en pâtissent ont tendance à la reprocher aux nouveaux immigrés. Par manque d’influence sur d’autres paramètres politiques, et au lieu d’y remédier par des mobilisations unifiantes et indépendantes comme celles des années 1886-1887, l’AFL (qui atteint alors 2,5 millions de membres) et la majorité du mouvement syndical finissent par revendiquer la restriction de l’immigration, et soutiennent les quotas radicaux imposés autour de 1920.

« Nouvelle donne » ethnique et syndicale

La période d’immigration très faible qui s’ensuit est bientôt marquée par une crise économique, une période de changement politique (le New Deal), puis une montée en puissance internationale des États-Unis au cours de la Seconde Guerre mondiale. Face à la crise, les descendants d’immigrés européens jouent un rôle important dans le renouveau d’un syndicalisme plus combatif, notamment dans le Congress of Industrial Organizations. Le New Deal marque leur entrée dans les élites politiques nationales, via le Parti démocrate dans le Nord (parti qui est aussi, au Sud, celui des ségrégationnistes). L’État, bien moins hostile aux syndicats, entreprend d’établir des relations institutionnelles très structurées avec eux. La guerre mondiale lui permet de rallier une bonne partie du mouvement syndical à ses projets. Avec la guerre froide, les syndicats adhèrent de plus en plus à la politique internationale des États- Unis, coopérant avec la CIA dans le monde et opérant des purges anticommunistes dans leurs rangs, durant la « red scare » du maccarthysme. Comme dans les années 1920, puis dans les années 1940 avec l’internement des Japonais, cette panique a une dimension xénophobe.

C’est dans ce contexte que s’opère la fusion de l’AFL et du CIO pour former la principale confédération qui perdure aujourd’hui. Même si le CIO des débuts pouvait préfigurer autre chose, le nouvel ordre syndical est très lié aux institutions et aux partis de gouvernement (en particulier le Parti démocrate).

Dans ce nouvel ordre, certaines organisations accumulent des ressources importantes, humaines mais aussi matérielles, d’autant qu’elles gèrent souvent les droits acquis à l’échelle des établissements ou des entreprises (à la différence du système français fondé sur des conventions nationales et l’État social). Sans même parler des cas de coopération ouverte des structures syndicales avec les patrons ou le crime organisé, la force acquise par ce mode de financement peut se transformer en faiblesse dès lors que les ressources syndicales sont décentralisées et liées à des contrats locaux et temporaires pour l’essentiel, ce qui favorisera la dispersion des forces face aux attaques ultérieures. En outre, les compromis passés en pleine croissance économique incluent souvent une limitation du droit de grève, interdit pendant toute la durée du contrat. Enfin, aux divisions entre syndiqués et non-syndiqués, s’ajoutent d’autres variables sociales, y compris les inégalités ethniques et raciales.

Mobilisations

Les plus fortes mobilisations sociales de l’après-guerre se développent dans le mouvement des Noirs contre la ségrégation. Dans son sillage, les principaux autres mouvements ont une forte dimension de genre (féministes, gays…), mais aussi ethnique (Chicanos par exemple) et internationale (contre la guerre du Vietnam). Tous ces éléments embarrassent beaucoup le mouvement syndical qui a moins de mal à soutenir les lois démocrates sur les droits civiques qu’à s’investir dans les mouvements sociaux euxmêmes.

Le cas des Latinos est emblématique. Des Mexicains sont recrutés en fonction des besoins dans l’agriculture du Sud-Ouest, parfois par centaines de milliers par an, dans les années 1920 puis 1940 et 1950. Comme les citoyens américains latinos présents dans ces régions anciennement mexicaines, ils font l’objet d’un fort racisme. Périodiquement, ils sont visés par des expulsions de masse, qui dépassent parfois les populations immigrées (déchéances de nationalité…). C’est cette tension qui nourrira la revendication d’une identité « chicanos », dans les années 1960 et 1970, par des jeunes scolarisés, rejetant les discriminations contre leur minorité ethnique d’implantation ancienne. Le nom de ce mouvement englobe aussi les mobilisations de travailleurs agricoles immigrés latinos ou philippins, ne serait-ce que parce que le nouveau syndicat qui les organise, l’United Farm Workers (UFW) [2], est en partie dirigé par des Mexicains- Américains comme César Chavez.

À partir des années 1970, les échanges et les déséquilibres économiques et financiers s’amplifient dans le monde. Les migrations de masse redémarrent, des pays frappés par les crises vers ceux dont elles dépendent, et ainsi, d’Amérique latine et d’Asie du Sud et de l’Est vers les États-Unis.

En 1965, avec le soutien des syndicats, une nouvelle loi migratoire avait mis fin aux quotas antieuropéens, entérinant l’effacement d’une barrière ethnique. De nouveaux quotas, qui ne prennent pas en compte la situation des pays d’origine des migrants, sont mis en place, qui contribuent moins à arrêter les flux qu’à augmenter le nombre de sans-papiers. La situation de ces sans-papiers est très variable selon les institutions auxquelles ils sont confrontés. Ils accèdent ainsi aux services de nombreuses institutions, privées et même publiques (non fédérales), qui ne se préoccupent pas de leur statut migratoire. Mais ils sont aussi confrontés à des institutions locales qui outrepassent parfois leurs prérogatives (la police par exemple). D’autres institutions fédérales ignorent volontairement le phénomène ; par exemple, la perception des impôts sur le revenu des sans-papiers implique de fermer les yeux sur leur faux numéro de social security. Leur appartenance à la société, leur « citoyenneté » au sens large, est à la fois réelle et entravée, entre promesse de régularisation et menace de sanction et d’expulsion. La réforme de 1986 est emblématique : très répressive mais inégalement appliquée, elle prépare une assez large régularisation dont sont exclus les nombreux sanspapiers arrivés après la grande crise mexicaine de 1982.

Désyndicalisation, mondialisation, immigration

L’immigration de masse recommence à la suite de la réorganisation mondiale de l’économie, qui se traduit aux États-Unis par une désindustrialisation partielle, mais aussi par des délocalisations internes ou des baisses de salaire directes imposées par les employeurs. Les activités de services, dont une bonne partie est manuelle, pénible et peu rémunérée, se développent en même temps. Ces phénomènes contribuent à une réorganisation socio-économique internationale ; l’arrivée des immigrés en est une conséquence. Pourtant, elle est pointée du doigt par les syndicats comme une cause responsable de leur affaiblissement [3]. La principale confédération syndicale soutient donc les mesures répressives de 1986.

Pourtant, les sanctions contre les employeurs de sans-papiers sont rarement appliquées, sauf dans des entreprises en cours de syndicalisation. Ce n’est certes pas la seule démonstration d’hostilité gouvernementale envers des syndicats en plein recul historique, mais elle contribue à leur changement progressif d’orientation sur la question migratoire.

Syndicalisation des immigrés

Certains syndicats avaient déjà tenté d’« organiser les immigrés », dans l’agriculture (UFW), puis dans tous les secteurs en pleine restructuration où ils sont embauchés (qu’ils soient immigrés latinos, asiatiques ou autres). Les syndicats du textile (qui fusionnent bientôt pour former UNITE) gardaient la trace de leurs liens avec l’immigration et de leur opposition à l’orientation majoritaire anti-migratoire. L’une des campagnes les plus connues à partir des années 1980 est Justice for Janitors, impulsée par le syndicat des services (SEIU) et qui parvient à organiser de nombreux employés du nettoyage en Californie. Dans les campagnes en faveur des immigrés et autres salariés à bas salaires (souvent également des Noirs et des femmes), les syndicats collaborent de plus en plus avec des militants immigrés et des associations extérieures. L’industrie légère et de la viande, le bâtiment, les transports et les services en général, sont autant de secteurs peu délocalisables, recrutant des immigrés en masse, et visés par les syndicats. Les syndiqués immigrés s’organisent parfois pour éviter leur marginalisation interne et favoriser de nouveaux recrutements (comme les Asiatiques avec la structure APALA dès 1992). La remontée des effectifs syndicaux devient l’objectif prioritaire et les syndicats des services marquent des points, comme à nouveau SEIU avec la syndicalisation de 75 000 travailleurs domestiques en 1999. Ces évolutions pèsent en faveur du retournement de la conjoncture interne de l’AFL-CIO vis-à-vis de l’immigration : la direction de l’organisation enregistre ce changement historique d’orientation en 2000.

Tous les syndicats ne sont pas également enthousiastes ; leurs réticences à faire participer les syndiqués de base aux activités de l’organisation s’appliquent encore plus aux minorités ethno-raciales et aux femmes. Les victoires sont difficiles à pérenniser dans le cadre de contrats locaux et temporaires. Et les immigrés récents, en particulier les nombreux sans-papiers, sont souvent perçus comme difficilement mobilisables du fait de leur statut migratoire ou parce qu’ils sont susceptibles de faire des comparaisons avec le pays d’origine. Ces perceptions, en partie justifiées, sont souvent exagérées. Mais elles constituent un véritable obstacle à l’évolution des mentalités.

La combativité des immigrés latino-américains notamment, liée à l’histoire sociale de leurs pays d’origine, a pourtant déclenché l’un des rares mouvements sociaux nationaux des dernières décennies. Dans un contexte de racisme en forte remontée, ils ont réussi à lancer en 2006 un mouvement national de manifestations de masse contre une criminalisation accrue des sanspapiers, contenue dans le projet de loi HR4437 qui prévoit aussi bien des contrôles à la frontière mexicaine que la coopération entre autorités répressives ou des sanctions contre les soutiens et les employeurs de sans-papiers. Les millions de personnes qui ont manifesté dans tout le pays au cours du printemps, jusqu’au point d’orgue d’un 1er Mai sans précédent aux États-Unis, ont contribué au retrait du projet. Les militants de ce mouvement sont associés à de nombreuses grèves dans les mêmes milieux et ont suivi avec intérêt les grèves de sans-papiers en France ces dernières années.

Les syndicats sont toujours en situation de faiblesse aux États- Unis. L’élection d’Obama est loin d’avoir enrayé le regain de racisme, y compris contre les Noirs, ou les attaques anti-syndicales. Les sans-papiers font toujours face aux expulsions de l’État fédéral et aux innovations répressives locales, avec l’Arizona comme cas extrême. Les choix du mouvement syndical et social peuvent être déterminants dans un contexte aussi difficile, et ceux qui concernent les divisions ethniques et raciales sont indissociables des débats stratégiques plus généraux, notamment sur la possibilité et l’intérêt de préparer des mobilisations solidaires à grande échelle, au-delà de telle ou telle entreprise [4]. Il est trop tôt pour tirer un bilan clair de la crise économique et des flux migratoires les plus récents, mais les immigrés et leurs descendants sont là et auront leur mot à dire.




Notes

[1Les « Chevaliers du Travail » sont l’une des principales organisations dans les premiers temps, mais l’AFL, fondée en 1886 par des travailleurs qualifiés organisés par métiers, va donner naissance au courant dominant du mouvement syndical, qui a connu des transformations mais perdure jusqu’à aujourd’hui.

[2Le syndicat United Farm Workers naît en 1966 de la fusion de deux groupes parasyndicaux qui passent d’une activité de protection des droits des salariés agricoles à l’organisation et à la mobilisation à grande échelle de ces salariés. Il mène souvent des campagnes dans le Sud-Ouest, particulièrement retentissantes dans les années 1970, qui allient grèves, boycotts et coopération avec des associations et la population en général. Il se heurte parfois aux pratiques déloyales d’autres syndicats. L’un de ses principaux dirigeants, César Chavez, est devenu une grande figure emblématique pour les Latinos des États-Unis.

[3En effet, les acquis salariaux et sociaux sont en grande partie liés organiquement aux syndicats, via les contrats collectifs qui concernent leurs membres. Il faut donc souvent désyndicaliser (ou se confronter durement aux syndicats) pour baisser les salaires.

[4Ces questions se posent aussi dans les batailles en cours pour l’avenir des syndicats du secteur public, dans le Wisconsin et ailleurs. Les projets de loi en question et ceux concernant les immigrés émanent d’ailleurs des mêmes think tanks, comme l’American Legislative Exchange Council.


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Dernier ajout : lundi 7 avril 2014, 20:45
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