Article extrait du Plein droit n° 39, juillet 1998
« Une vieillesse illégitime »

Des vies défaites

Omar Samaoli

Anthropologue et gérontologue, fondateur de l’Observatoire gérontologique des migrations
(interview réalisée par Fériel Kachoukh)

L’occultation et le déni, tels sont les mots qui viennent spontanément à l’esprit dès lors qu’est évoquée la vieillesse des travailleurs immigrés maghrébins. Sans doute faut-il s’interroger sur la faillite des dites politiques d’intégration qui s’étaient donné comme but, à travers la création du FAS, l’insertion par le logement des travailleurs algériens. Que vivent aujourd’hui les vieux immigrés isolés ? Quel regard portent-ils sur leurs trajectoires ? Dans quelle mesure les contraintes spécifiques qui forment l’environnement de cet âge de l’immigration lui interdisent-elles la sérénité légitime d’une fin de vie ?

Omar Samaoli, anthropologue et gérontologue, fondateur de l’Observatoire gérontologique des migrations, livre ici les éléments d’une réflexion qu’il a été un des premiers à mener.

« Vous avez créé le CAMAF, Comité d’aide aux migrants âgés en France, en 1989. Qu’est-ce qui vous a amené alors à vous intéresser au vieillissement dans l’immigration alors que c’était là une question totalement éludée par le débat public et scientifique dans le champ des migrations ?

Même dans le domaine de la recherche, des problématiques se dégagent au bénéfice du hasard mais aussi d’opportunités méthodologiques. Au sein alors d’une équipe de géographie sociale et de gérontologie au CNRS, dont le champ privilégié était l’étude de la retraite des populations nationales, j’avais proposé d’élargir ce champ et, ne serait-ce que par curiosité, d’envisager ce phénomène qui ne faisait que se profiler. Cet impensé de la recherche me paraissait d’autant plus étonnant que n’importe qui pouvait croiser ces gens qui n’ont plus rien de travailleurs. Même si l’étiquette identitaire, l’étiquette sociologique légitime demeurait celle de travailleurs migrants, ils étaient de plus en plus concernés par l’inactivité, de plus en plus disponibles, touchés par ce que Sayad appelait la vacance par un surplus de temps.

C’était donc surtout, au départ, une curiosité dont j’avais suivi le fil avec entêtement. Je n’étais pas très entendu, on me rétorquait que les statistiques ne faisaient pas apparaître grand monde. Il y avait aussi, disons cette faiblesse par rapport à la Méditerranée, ce n’est pas un hasard. Sans doute est-il imprudent d’être chercheur dans sa propre culture, mais il est parfois nécessaire de concéder cette quote-part à la recherche dans ce que l’on connaît le mieux.

J’ai donc travaillé sur les différents recensements puis, au-delà de l’approche strictement démographique qui s’intéresse surtout à des cohortes, sur le contact direct, l’analyse des propos des gens sur leur existence, qui ne remontaient jamais en surface. Les petites enquêtes de terrain sur le marché ont débouché sur des champs d’investigation plus larges, à l’échelle d’une commune, d’un département. Cette approche a été perçue à l’origine par la communauté scientifique et par les décideurs avec une sorte d’indulgence. Tout juste si on ne me prenait pas pour un rêveur !

Paradoxalement, mes préoccupations rencontraient une grande sympathie mais entravée par une incroyable inefficacité. Avaient-ils conscience qu’il y avait là un vrai problème ? Ainsi, on n’a jamais vu apparaître cette question dans les appels d’offre. Seulement, bien plus tard, lorsque les médias se sont emparés de cette affaire, certains responsables ont réalisé qu’ils ne savaient rien de cette quotidienneté-là, des aspirations, du devenir de ces immigrés âgés.

Avec le recul, je mesure aujourd’hui pourquoi nul n’avait envie de s’aventurer dans ce champ en friche. Cette problématique n’est pas un créneau porteur. Il y a une sorte d’opportunisme intellectuel conduisant à ne s’intéresser qu’aux questions qui font tache d’huile. Or, c’est là un objet de faible intérêt, semble-t-il, et un public considéré comme marginal. C’est en soi révélateur.

Qu’est-ce qui vous a conduit, alors que vous étiez plutôt engagé dans une démarche de recherche, à créer une structure délibérément axée sur la solidarité comme le CAMAF ?

Ce fut pour moi une nécessité absolue, une manière de témoigner. Je ne pouvais pas traverser ces vies sans dire « je suis présent » et autrement qu’en termes d’écoute ou de récolte de matériau. Témoigner aux gens que, dans cette forme de déni qui rendait leur voix inaudible, j’étais là très modestement pour la porter. Au-delà de cet élan finalement très affectif, j’avais mesuré aussi le déficit existant sur le plan associatif.

Il n’y avait à l’époque, à ma connaissance, pas de structure qui prenait en charge ces problèmes aigus de retraite. Cet aspect était occulté, au point que, dès la création du CAMAF, des associations bien implantées dans le champ de l’immigration ont eu tendance à se décharger de leurs dossiers sur nous.

Tout à coup, cette solidarité informelle à l’origine du projet CAMAF s’ouvrait sur autre chose, une délégation de charges administratives pour lesquelles nous n’étions aucunement outillés. On nous disait « vous vous intéressez aux vieux immigrés, alors prenez intégralement leurs problèmes en charge ». Le CAMAF a vu ainsi subtilement détourner son projet initial vers l’accompagnement social et administratif. Les travailleurs sociaux avaient bonne conscience à nous confier ainsi tel ou tel « petit vieux » stationnant dans sa permanence de huit heures à midi, sans aucune demande particulière.

Quelle était dont cette demande informulée que les travailleurs sociaux souhaitaient vous déléguer ?

Mon intérêt initial résidait dans une lecture gérontologique du phénomène. Je n’avais pas mesuré l’importance et la brutalité des problèmes administratifs liés à la retraite en tant que telle. Des personnes en fin de trajectoire qui ne parvenaient pas à valider des pans de leur activité. En fait, il fallait presque, en termes de travail social, retraverser avec eux toute leur présence, depuis leur arrivée. Un itinéraire marqué par une mobilité géographique importante, des employeurs disparus ou carrément indélicats, sans parler du handicap supplémentaire de l’illéttrisme de ces travailleurs qui, souvent, n’identifiaient leurs interlocuteurs administratifs que par la couleur des formulaires. Il faut bien faire ce travail-là, reconstruire le puzzle pour eux, avec eux. Ils venaient avec des sacs, des valises de papiers dont il fallait sortir un dossier structuré.

La réflexion sur le temps, l’oisiveté, l’ennui a été submergée par des revendications concrètes, cruciales en termes de reconstitution de carrière ou d’accès aux droits sociaux. S’attaquer aux inégalités criantes simplement parce que le législateur avait oublié que ces travailleurs allaient vieillir.

On a surtout travaillé à ne pas les marginaliser davantage par rapport aux services publics, pour qu’ils intègrent le droit commun et recouvrent le droit minimal d’être entendus dans leurs besoins. Restaient aussi sans réponses les questions posées par les gens en institution aux personnels soignants, plutôt démunis dans la prise en charge de ce public.

En associant au CAMAF, en 1994, l’OGMF, vous dépassez le simple cadre de l’action sociale et de l’assistance juridique pour inscrire l’approche gérontologique dans le champ de l’expertise et de l’aide à la décision. Avez-vous été incité par les pouvoirs publics à donner une visibilité accrue au vieillissement dans l’immigration ?

S’il n’y avait pas eu le soutien – ne serait-ce que partiel – des pouvoirs publics, on n’aurait pas mis en place l’OGMF. Nous avons rencontré un intérêt manifeste chez certains interlocuteurs au FAS qui nous ont incité à structurer nos constats quotidiens en diagnostics de terrain pour mieux sensibiliser les acteurs institutionnels et associatifs. En dehors du FAS, peu d’interlocuteurs ont jugé utile de nous apporter leur concours. Je me souviens de m’être adressé au secrétariat d’État aux personnes âgées et m’être entendu répondre « d’accord, ce sont des vieux mais d’abord ce sont des immigrés ».

La Direction générale de la santé (DGS) aussi reconnaissait qu’il y avait un problème de santé mais pour le circonscrire aussitôt dans le champ immigration. A chaque fois qu’on interpellait les différents services publics en charge des questions de vieillissement, on était renvoyé sur cette identité, ce statut d’immigré. Nous arrivions à trouver des interlocuteurs par des biais détournés, celui du logement, par exemple, mais jamais sur la question même du vieillissement dans l’immigration.

N’est-ce pas là une forme de déni institutionnalisé de la présence immigrée vieillissante ?

De ma position, j’ai mis un peu de temps à mesurer la force du déni. C’est pourquoi d’ailleurs je me suis orienté, de guerre lasse, vers d’autres services, d’autres partenaires tels que les gériatres. Déni de justice aussi quand on voit comment, malgré les jurisprudences, les prestations vieillesse ne sont pas servies. Au fond, dans l’inconscient politique, on a du mal à voir les gens vieillir. On reste sur ce modèle sommaire d’une immigration réduite à son expression élémentaire, l’immigration travail. L’immigré, en dehors du travail, n’est pas, ne peut être un sujet de préoccupation.

En dépit de quelques avancées globales sur ce champ, le déficit reste persistant. Voilà pourquoi au-delà du travail de réflexion visant à le combler, il est urgent de poser des jalons. Aujourd’hui, on ne peut plus éluder la réflexion sur l’Europe sociale, les droits, la liberté de circulation, la possibilité de transférer les pensions d’un pays à un autre.

Quelles sont concrètement les activités de POG1VIF, les principales nationalités concernées, leurs caractéristiques socio-démographiques, leurs condition de vie ?

L’OGMF est une structure ressource qui est appelée, par des commandes publiques ou de sa propre initiative, à mener des enquêtes sur des thèmes très pointus. Activités donc de diagnostic, de collecte d’informations, enfin d’animation d’un réseau au plan national et européen.

Les ressortissants des pays du Maghreb, à la différence des premières communautés d’Italiens ou de Polonais touchées par le vieillissement, se caractérisent par un trop-plein d’hommes, de façon d’ailleurs évidente puisqu’il s’agit d’une immigration de travailleurs qui, souvent, n’ont pu bénéficier du regroupement familial.

Le public touché est composé exclusivement ou presque de Maghrébins. Ce n’est pas là une « faiblesse affective ». Si le CAMAF a été inspiré par une démarche quasi-émotionnelle, le travail de l’OGMF, structure plus neutre, concerne toujours des Maghrébins. C’est là un constat général, ces populations cumulent un ensemble de difficultés, sont même entrées dans une forme de dépendance vis-à-vis du travail social.

C’est logique, elles n’ont jamais été incitées à l’autonomie, elles ont de grosses difficultés de compréhension de leur environnement auxquelles se surajoute une sorte de tradition de l’assistanat. J’ai même vu des assistantes sociales décider du montant du transfert que tel ou tel devait faire pour envoyer des subsides à sa famille !

Voyez-vous une survivance de l’ancienne tutelle coloniale dans ce paternalisme social, ce droit de regard sur la vie privée, jusque dans les détails les plus quotidiens ?

Ce n’est pas un hasard, en effet. A ceux qui disent aujourd’hui « il n’y a que les Maghrébins qui soient visibles », je réponds qu’évidemment ils ont cumulé beaucoup de difficultés mais que leurs interlocuteurs, en particulier les travailleurs sociaux, ont complaisamment entretenu cette dépendance, de façon consciente ou inconsciente.

Je me rappelle, par exemple, avoir eu beaucoup de mal, lors de mes premières enquêtes, à accéder à la parole directe des personnes. Le logeur estimait qu’il les connaissait tous : « moi, les Mohamed, je les connais tous, ils sont comme mes frères », avec, en arrière-plan, cette espèce de culture de domination tellement ancrée que les premiers concernés nous renvoyaient sur « le chef » avant toute discussion. J’ai pu observer concrètement cette culture de l’infériorité que les gens avaient reproduite aussi jusque dans l’espace privé, intime du logement.

Vous pouvez préciser ?

Ces dénominations. Le logeur, c’est le chef. L’agent technique qui répare les robinets, c’est le contremaître. On a l’impression que les gens ne sont jamais sortis de l’usine, continuent à y être. Eux qui n’étaient rien, tout en bas de la hiérarchie, continuent à affubler ces interlocuteurs de ces attributs. On a beau leur dire : « mais il n’y a plus de chef là, c’est fini, il est directeur d’une résidence, tu paies ton loyer, les choses sont simples ». D’où, là aussi, la nécessité du travail à mener pour réconcilier les gens, non pas avec leur dignité, ils ne l’ont pas perdue, mais à faire table rase enfin de toute cette culture de misère et de brimades.

Quels échos rencontrent ces constats auprès de vos interlocuteurs institutionnels ? Avez-vous réussi, en particulier, à mobiliser les logeurs, à leur faire prendre conscience qu’ils sont encore sur des schémas quelque peu obsolètes ?

A dire vrai, il y a une sorte d’anachronisme dans la gestion de l’immigration. Nous ne connaissons pratiquement pas d’Espagnols, d’Italiens ou de Portugais qui vivent dans des conditions analogues à celles que connaissent les Maghrébins. Toutes les autres communautés ont réglé ce problème-là, ce mode de vie en célibataire dont on pensait qu’il allait s’estomper avec le temps, l’accès à des logements normaux. Les gens étaient supposés bénéficier d’une transition urbaine qui ne s’est jamais opérée. On les a vus rester stationnaires et cette situation n’a fait qu’accroître la maîtrise des logeurs sur ces populations. La maîtrise et l’indifférence. Combien se sont préoccupés de leurs aspirations légitimes à un logement confortable et suffisamment accessible pour une personne âgée ? Combien trouvent anormal que celle-ci vive, en région parisienne, dans une chambre de 4 m2 ?

Dans un foyer Sonacotra ?

Oui, bien sûr.

Pourtant la Sonacotra est financée par le FAS, précisément, entre autres, pour remettre aux normes exigibles ces logements...

S’agissant de la Sonacotra, qui est le principal logeur, mon souci a d’abord été de tirer la sonnette d’alarme. Les premières personnes qui ont intégré, sans l’avoir véritablement choisi, les moyens et longs séjours venaient de ce type de logement : 4 m2, sans possibilité d’accès aux prestations généralement servies, dans n’importe quelle commune, aux personnes âgées, comme le portage du repas ou les soins de nursing.

Dans certains foyers, on voit des chambranles de 80 cm ne permettant pas l’accès en fauteuil roulant. Je ne saurais dire quelles sont les intentions du premier logeur de populations isolées au plan national. Tout récemment encore, notre enquête en Seine Saint-Denis s’est conclue sur des propositions très précises en termes d’aménagement, de maintien des personnes dans le logement lorsqu’elles le souhaitent.

Mon rôle de diagnostic et d’observation s’arrête là. Il n’entre pas dans les compétences de l’OGMF d’impulser des politiques ou de fixer de quelconques échéances.

Doit-on en déduire que la Sonacotra est certes gênée par les contraintes spécifiques induites par la présence de ce type de population, mais que, dans le même temps, il s’agit là d’une population essentiellement captive dont les difficultés vécues ne font pas socialement problème. Des gens captifs et dociles, autrement dit le problème idéal pour une institution puisqu’il suffit d’attendre que ce « stock » s’éteigne de lui-même par la mort.

Simplement une précision. Si la Sonacotra constitue le premier logeur de ce public-là, avec ses 70 000 lits, d’autres organismes coexistent, gestionnaires parfois de plusieurs foyers. En vérité, les initiatives innovantes en matière d’adaptation du logement à ce public vieillissant sont rarissimes. Je ne sais si c’est un manque de volonté ou, plus banalement, le signe d’une difficulté à remettre en cause tout un passé, toute une pratique relationnelle à ce public-là.

Ainsi, lors d’enquêtes en région parisienne, nous avions demandé aux communes concernées si elles envisageaient d’étendre à tel foyer Sonacotra ou Aftam les services traditionnellement offerts aux personnes âgées. Le silence qui a suivi cette question somme toute banale est une déclaration manifeste que ce n’est pas là le problème des communes. Il est flagrant que ces foyers ne sont pas considérés comme inclus dans la collectivité. Le foyer est une enclave dans une sorte de no man’s land. Nul ne se soucie de ces gens qui font les frais de cette forme de refus d’une existence urbaine de leur présence.

Nous nous sommes alors adressés aux logeurs en leur disant : « puisque vous avez des personnes qui posent des problèmes sérieux en termes de prise en charge de la vie quotidienne, pourquoi ne pas leur faciliter l’accès à certaines prestations, quitte à négocier leur facturation ? ». Mais il n’était pas question pour eux de servir cette prestation aux quatre ou cinq personnes concernées car ils craignaient d’avoir à la généraliser à tout l’établissement. Cela supposait non seulement un surcoût, mais surtout une révolution dans les habitudes prises jusqu’ici dans la vie en foyer de travailleurs. Une sorte de défausse qui consiste à dire : « débrouillez-vous, dans la mesure où vous vous acquittez de votre redevance... Ce qui se passe dans votre chambre ne me regarde pas ». De fait, nous leur posions un problème tout à fait nouveau en soulignant la nécessité de ces prestations pour permettre aux personnes d’avoir un quotidien plus vivable. Mais nous nous heurtions à leurs réticences.

Avec le recul, aujourd’hui, j’ai l’impression que beaucoup de gens se sont servi de cette misère, en ont fait, en quelque sorte, un élément de chantage vis-à-vis, par exemple, des organismes publics. Cela leur permettait de dire : « voyez, nous avons des vieux, il nous faut gérer cela en plus ». Mais lorsque l’on recherche, ensuite, les améliorations apportées, on ne voit rien. Il y a donc incohérence, quant aux pratiques, quant à la volonté réelle de transformation.

Car il s’agit de transformer des petites structures. Il ne s’agit pas de transformer les foyers en maisons de retraite, mais de faire preuve d’imagination et de créer de petites unités de vie intégrées, de sorte que les gens ne soient pas déphasés, de sorte aussi que l’on ne concentre pas les plus de 65 ans dans une même structure, compte tenu de l’incurie, de l’indifférence dont font preuve certaines communes. J’exclus la solution transformation en maison de retraite, non pas parce que c’est techniquement impossible, mais parce que c’est humainement la pire. Comment seraient-ils pris en compte s’ils sont tous vieux et enfermés dans cet univers ? Ce serait dramatique.

Quand on fait le décompte précis, au niveau de chaque commune, du nombre d’immigrés âgés qui ont eu accès aux maisons de retraite, ils sont minoritaires. On nous raconte que les gens n’aiment pas aller dans les résidences. C’est un mensonge. Qui refuserait le confort, le bien-être ? Mais on les trouve bruyants avec leur musique qui dérange les voisins.

Le constat est sévère mais telle est la réalité. Il faut savoir dès lors l’analyser, la comprendre et l’assumer. Car comment accepter que, dans un CCAS [centre communal d’action sociale], d’une commune de banlieue qui compte 28% d’immigrés, les aides ménagères ou d’autres intervenants municipaux refusent ostensiblement d’aller dispenser des prestations de service dans ce type d’habitat ! Ou encore qu’une infirmière dise : « non, il y a trop de promiscuité dans ce foyer, je ne donnerai pas de soins, vous n’avez qu’à le descendre au rez-de-chaussée », voilà qui est grave.

Je pense que, là, on entre carrément dans le racisme, qu’il faut alors interpeller les responsables pour travailler ensemble à débusquer et lever toutes ces résistances. Un travail pédagogique d’ampleur s’impose vis-à-vis de ces professionnels pour tenter de les ouvrir à ces réalités, pour sortir enfin ces vieux de l’ombre et du déni.

La vieillesse immigrée est-elle une métaphore – tragique, s’agissant des personnes isolées – du paradoxe de la présence immigrée en France, cet entre-deux, disait Sayad, socialement invisible et politiquement muet ?

La définition sied parfaitement à cette population-là, au regard finalement de cette non-légitimité. Un immigré ne peut, semble-t-il, être inactif. L’inactivité, le chômage, l’invalidité le dépossèdent finalement de toute justification de sa présence. En outre, si le processus de vieillissement est, en lui-même, universel, ce sont les conditions et les modalités du vieillir qu’il faut prendre en compte au regard des paramètres culturels, anthropologiques que chaque civilisation investit dans l’avancée en âge.

Ce qui est dur, dans ces trajectoires, c’est le décalage perceptible entre des paramètres culturels qui les habitent profondément et la brutalité de l’existence au sein de l’immigration, où les paramètres de perception de la vieillesse sont d’une toute autre nature. Ici, on a une sériation des âges, on parle de retraité, pré-retraité, rie, 4ème âge alors que le processus de vieillissement dans les pays de la Méditerranée ne repose pas sur cette nomenclature. Là-bas, il forme un passage naturel de l’âge adulte qui se traduit d’ailleurs par un gain d’expérience, de reconnaissance, de respectabilité.

La confrontation de ces personnes avec d’autres grilles de lecture du vieillissement les place dans une situation inconfortable. Plus encore, on décèle aisément, dans les propos tenus par les vieux sur leur existence, le tiraillement entre la vieillesse idéale qui aurait pu être la leur, et leur vieillesse réelle en butte à des problèmes de logement, d’accès aux soins, d’incompréhension administrative, confrontée, au fond, au peu de cas que l’on fait d’eux.

On mesure mal, trop mal encore, l’intensité de ce sentiment d’abandon. Là aussi, un immense travail d’accompagnement devrait être consenti pour réconcilier les personnes avec quelque chose qui ne serait ni de l’ordre de la culpabilité, ni de la faute, avec le temps finalement, un temps qui ne serait pas un temps perdu, ni un temps spolié.

L’OGMF tente de sensibiliser à cette problématique l’ensemble des professionnels potentiellement concernés. C’est une tâche d’autant moins évidente que, dans les sociétés industrialisées, la transition démographique étant faite depuis longtemps, les questions posées touchent surtout au bien-être, aux ressources, au temps. Les problèmes émergents, dans ce public-là, apparaissent donc comme décalés dans le temps. Tout ce qui a été accompli depuis plusieurs années dans la prise en charge du vieillir des non-immigrés est à refaire, étape par étape, intérêt par intérêt pour les immigrés

La vieillesse ici, c’est finalement l’effondrement de ce mythe fondateur de l’immigration, la certitude que ce n’était qu’une transition, un tremplin...

Tout à fait. Cela revient, d’une manière dramatique, à concéder que l’immigration à ce stade-là, sans avoir réussi à y mettre un terme, est un échec. C’est là un constat dur dont les gens sont conscients, même s’ils continuent à s’abreuver à ce que Sayad appelait les mensonges sociaux. Ils disent rarement que ça ne va pas, mais à prolonger la conversation, on sent affleurer la souffrance. A partir du moment où la légitimité évidente du travail, soutenue par la perspective, même lointaine, d’un retour éminemment présent, s’est effacée, cette immigration s’est trouvée en décalage par rapport à tout ce qu’on voulait lui assigner.

Le gens ont aussi leur part de responsabilité. A l’origine, tout le monde convenait, tacitement, que cela ne pouvait être qu’une parenthèse dans leur existence. L’employeur allait chercher des bras simplement pour un laps de temps et eux-mêmes venaient, forts de ce raisonnement : « je retournerai un jour ou l’autre ». Et personne n’a mis fin à ces faux arrangements.

Certains, nombreux, réalisent l’étendue de ce qu’ils ont fait, comme ils disent. Mais je ne voudrais pas souscrire à ce constat d’immigration-échec. Autant leur part de responsabilité est indéniable, autant il ne faut pas perdre de vue que, pour ceux qui ont vécu trente-cinq, quarante ans dans un pays, l’immigration les a pénétrés corrosivement. C’est flagrant sur les aspects les plus élémentaires de leurs comportements quotidiens.

Beaucoup de nos anciens n’ont pas mesuré l’effet insidieux et corrosif de l’immigration. Cela apparaît d’ailleurs au moment des retours lorsqu’ils se retrouvent confrontés aux réalités des pays d’origine. Les grandes cohortes, dans ces populations, sont des ruraux, issus de petits villages dépourvus de moyens de transport, d’équipements sanitaires, bref de tout ce qui peut faciliter l’existence. Je ne sais si les gens sont à l’aise dans des choix entre partir ou rester, mais tous ces éléments pèsent au moment de la décision.

D’où les transitaires, ceux qui vivent un peu ici, un peu là-bas, au gré de la nostalgie, des problèmes de santé, d’argent aussi puisque les gens continuent à toucher leur pension, si faible soit-elle, en France. Et puis, il y a ceux qui ne se sont pas installés confortablement dans cette espèce de double résidence, de transit permanent, qui vont et viennent mais ne prolongent pas leur séjour sur l’autre rive. Au contraire, ils reviennent au bout de deux, trois semaines en disant : « je ne me retrouve plus ». Ils sont décalés, cette fois par rapport aux réalités locales. Bien des chefs de famille, pour ne rester que sur cet aspect anachronique des pères sans famille, rentrent chez eux après avoir délégué durant des années cette autorité au frère, à l’oncle, aux épouses qui ont souvent fait leur deuil de ce mari absent. Ces anciens réintègrent des familles dans lesquelles ils n’ont plus place, où les enfants ont été élevés avec d’autres référents. Il est devenu malaisé de retrouver ce qui était, ce qui devait être à l’origine leurs attributs. Alors on les voit s’accommoder finalement de cette vieillesse un peu atypique.

Cette solitude est quasi absolue, ici aussi. Absents par défaut d’inscription sociale, absents des préoccupations des politiques et des acteurs sociaux et ne pouvant plus même compter sur ces solidarités communautaires de proximité qui ont contribué à soutenir la présence immigrée et se sont, selon vous, effritées.

Au même titre que l’immigration a pénétré de façon corrosive les conduites et comportements individuels, elle a battu en brèche ces repères originels qu’offrait la solidarité informelle de proximité (ne pas laisser un ancien dans le besoin, lui faire ses courses, etc). Le mode de vie dans l’immigration a détruit ces proximités, en particulier dans des contextes de dépendance accrue de la personne, rendant plus lourd, plus difficilement assumable le soutien naturel du voisinage dans le foyer. Lorsque les besoins de soins ou d’hygiène apparaissent, il devient impératif pour tous que la personne soit prise en charge, ailleurs et autrement.

Il est clair que ce public n’a pas de semblable dans d’autres communautés, ni a fortiori chez les nationaux. Même si les profils de la vieillesse immigrée sont heureusement contrastés puisque certains ont quand même pu bénéficier du regroupement familial, ce sont là des gens doublement meurtris. Pour avoir perdu beaucoup sur l’autre rive, mais aussi parce qu’ici, ceux qui vivent en famille n’ont guère envie de se reconnaître, de côtoyer ceux qui sont isolés.

Et puis, il y a ce regard sévère, rigide parfois sur ce public. L’immigration a aussi ses zones d’ombre, ses aversions. Le regard de ceux qui vieillissent autrement que ces pères sans famille est sans indulgence, aiguise encore leur marginalisation. La réactivation d’éléments culturels rend incongrue la vieillesse célibataire.

Pourtant, même si elles sont tenues à distance par un contrat social qui les ignore, il y a un ancrage désormais historique de ces personnes ici. Elles sont les témoins d’une histoire sans doute inassumée mais qui est largement en partage. Y aurait-il échec aussi du point de vue de la transmission ?

Oui, encore que ceux dont on parle n’ont jamais été sollicités pour leur culture ou leur patrimoine mais, plus trivialement, pour leur force de travail. Aucun intérêt, jamais, n’a été consenti pour la mémoire civilisationnelle dont les gens étaient porteurs. Du coup, nul n’ayant jamais valorisé ou même sollicité les éléments constitutifs de leur personnalité, l’héritage dont ils étaient dépositaires est tombé dans l’oubli.

Les jeunes eux-mêmes ont toujours baigné dans ce climat négatif, dépréciatif sur les anciens. On en voit, à présent, quelques uns se mettre à l’écoute des vieux, tenter de retracer avec eux toutes ces sagas familiales. Mais, pendant longtemps, la rupture du lien était patente. Les jeunes ont grandi dans ce regard méprisant porté sur les ascendants. Qu’est-ce qu’un balayeur peut transmettre ? A-t-il le droit d’être dépositaire d’une culture ? Le carcan de leur condition sociale les empêchait de se laisser aller à transmettre aux enfants.

Et puis ces années de labeur étaient des années dures. On ne vivait que pour l’entreprise, le chantier, très peu pour les enfants, on n’avait pas de temps à soi. Un déficit donc de mémoire qui a hypothéqué la perpétuation de l’histoire familiale. Piégés par cette fragilité statutaire, pris de court par ce provisoire insensiblement devenu permanent, ils ont pensé – à tort – qu’ils auraient le temps, plus tard, de retisser, de renouer les deux bouts de cette vie scindée en racontant cette aventure aux plus jeunes.

Cette immigration-là serait-elle placée sous le signe du meurtre généalogique ?

Je n’irais pas jusque-là mais disons qu’il y a de cela. Je pense – sans doute suis-je optimiste –que l’on peut refonder cette mémoire. Il y a quelques années, certains ont pu constater, non sans raison, que bien des jeunes étaient sacrifiés sur l’autel de l’intégration. Pour ces vieux-là, c’est un peu pareil. Les premiers, ceux qui nous ont surpris par leur vieillesse, nous donnent une leçon de vigilance pour les âges suivants, prochainement concernés par la retraite. »

Interview réalisée par Fériel Kachoukh



Article extrait du n°39

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Dernier ajout : vendredi 4 avril 2014, 11:36
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