Article extrait du Plein droit n° 75, décembre 2007
« Femmes, étrangers : des causes concurrentes ? »

Pour une histoire des solidarités franco-algériennes, 1945-1981

Jim House

Université de Leeds (Grande-Bretagne)
Si l’enracinement historique de l’hostilité de l’opinion publique française à l’égard de l’immigration algérienne est bien connu, il y a heureusement de nombreuses exceptions à cette tendance générale qui méritent d’être soulignées. En partant principalement de la guerre de libération algérienne, « matrice »1 de bien des luttes ultérieures, cet article présentera un survol historique de la grande diversité des acteurs et types de solidarité (politique, juridique, matérielle) engagés entre 1945 et 1981 en faveur des Algériens en France.

La Goutte d’Or (Paris), 1971 : des intellectuels français parmi lesquels Jean-Paul Sartre, Michel Foucault et Claude Mauriac viennent soutenir les travailleurs immigrés et leur famille. 2 Photo D.R Il a sans doute fallu des raisons exceptionnelles pour que des Français, socialisés dans le mépris des Algériens par la culture coloniale, leur soient venus en aide sous quelque forme que ce soit, et a fortiori dans la lutte de libération algérienne que l’on abordera avant de passer à l’époque coloniale. Chez des militants d’extrême gauche – notamment trotskistes – et dont l’engagement du côté des Algériens n’a souvent pas commencé avec la guerre de libération, des motivations internationalistes anti-colonialistes et tiers-mondistes ont constitué en effet une sorte de socialisation politique alternative aux idées dominantes sur les Algériens quand, à partir de 1957, le Front de libération nationale (FLN) devient l’organisation nationaliste principale en France métropolitaine comme en Algérie, s’imposant face au Mouvement national algérien [1].

Pour tous les soutiens politiques ayant passé au soutien illégal au FLN, et que l’on désigne parfois par le terme réducteur de « porteurs de valises », il s’agissait de passer à l’acte et de ne pas en rester au soutien verbal : héberger des Algériens cadres et militants du FLN, assurer leurs déplacements, cacher des armes et de l’argent ou en transporter, imprimer et diffuser de la propagande, encourager l’insoumission voire la désertion de soldats français, aider des prisonniers politiques à s’évader. Aider le FLN, c’était aussi respecter l’autonomie politique de ce dernier et suivre ses consignes. Surtout, c’était considérer les Algériens comme des acteurs politiques à part entière engagés dans une cause juste.

Cette solidarité politique pratique et illégale mettait les soutiens en délicatesse non seulement avec l’État français mais également avec leur propre parti ou institution. Pour les militants de gauche, c’était surtout le cas après le vote des communistes et socialistes de la loi de mars 1956 sur les Pouvoirs spéciaux en Algérie. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes comme principe abstrait s’exprimait, avec le FLN, sous une forme nationaliste qui posait problème à une gauche socialiste et communiste qui se déclarait plus facilement « pour la paix en Algérie » que « pour l’indépendance algérienne ».

Malgré cette opposition des partis et syndicats à l’aide illégale au FLN, des formes de solidarité pratique sur les lieux de travail (ou en dehors) ont aussi existé ; selon les cas, elles se développèrent souvent sans, mais parfois avec l’accord tacite de la direction locale des syndicats, surtout quand il s’agissait d’usines ou de fédérations où les travailleurs algériens étaient nombreux. Sur ce plan, le syndicalisme chrétien de la CFTC était en avance sur la CGT. Mais au sein du syndicalisme (chrétien ou laïc), tout comme chez les partis politiques et églises, ces engagements ont le plus souvent été l’affaire de minorités agissantes cherchant à entraîner leurs instances dirigeantes vers des positions moins timides.

Le soutien au FLN

On peut avancer d’autres motivations en faveur de la solidarité politique concrète avec des Algériens, y compris chez des opposants à la guerre qui ne sont pas passés au soutien direct au FLN : ces derniers représentent un groupe beaucoup plus important que le millier de « porteurs de valises ». Par exemple, on voit le refus de ce que fait l’État français au nom de ses citoyens, position avancée par, parmi d’autres, Pierre Vidal-Naquet et Jacques Rancière. Se revendiquer d’une tradition révolutionnaire française, ou de celle de la Résistance était courant : pour certains, la France était considérée comme un pouvoir occupant illégitime en Algérie.

Mais les raisons de l’engagement pouvaient aussi être plus affectives, par exemple pour certaines compagnes métropolitaines d’Algériens ayant aidé le FLN. Chez d’autres, des raisons religieuses ont poussé des prêtres-ouvriers de la Mission de France à une prise de contact avec les Algériens en France, entraînant parfois une implication politique directe du côté du FLN. La solidarité politique, pratique et illégale a donc concerné des femmes et des hommes de classes sociales différentes, avec des trajectoires politiques et personnelles diverses, impliqués à des degrés divers dans l’action. Pour certains militants français, cet engagement en faveur du FLN n’allait pas de soi du fait de la tradition de non-violence : c’était notamment le cas des chrétiens (Cimade, Service civil international).

Mais faire l’histoire de la solidarité avec les Algériens en France exige que l’on ne se limite pas aux seuls soutiens politiques directs engagés du côté du FLN. Tout d’abord, signalons des actes de micro-résistance, exemples de solidarité entre ouvriers et étudiants français et algériens contre la répression policière que subissaient ces derniers. Cette critique de la violence policière rallia modérés et radicaux, sans pour autant faire disparaître les divergences d’approche (ni les tensions nées de la guerre froide). Fallait-il, par exemple, parler des Algériens uniquement comme des victimes de la répression (dénonciation morale), ou bien en même temps comme des acteurs politiques dont on partageait les buts ?

Étant donné que l’État français employait une désinformation très forte sur la nature et le niveau de la répression envers les Algériens, faire découvrir la réalité de cette violence à la société française constituait une partie importante de l’action des opposants à la guerre. C’était l’affaire des intellectuels (Jean-Paul Sartre, Pierre Vidal-Naquet, Madeleine Rebérioux) et des journalistes.

Outre la lecture des publications d’opposition, les raisons personnelles ont aussi joué dans l’opposition à la guerre : au-delà du cas de certains ouvriers et prêtres-ouvriers déjà évoqué, le fait de côtoyer des Algériens pour des raisons professionnelles a sensibilisé des enseignants, travailleurs et assistants sociaux ainsi que des personnels médicaux.

Aide juridique et solidarité matérielle

Si le PCF était contre toute aide illégale au FLN, il accordait néanmoins son aide juridique. En effet, des communistes, souvent au Secours populaire, étaient nombreux au Collectif des avocats du FLN. Ce collectif essayait de localiser des détenus algériens, connaître les motifs de leur détention, savoir s’ils avaient subi la torture, et tentait d’empêcher leur transfert vers l’Algérie. La Ligue des droits de l’homme et le Mrap (créé en 1949), ont aussi joué un rôle important dans ce domaine.

En même temps que la répression, le PCF et ses organisations satellites (notamment le Mrap) dénonçaient l’exploitation socio-économique que subissaient les Algériens. Le Mrap considérait les Algériens comme des victimes du système colonial capitaliste et raciste. À ce titre, dès le début des années 1950, cette organisation attirait l’attention sur les conditions de logement terribles que connaissaient beaucoup d’Algériens.

Des organisations sont intervenues pour proposer une solidarité matérielle aux Algériens en France. Cette aide, qui n’a pas commencé avec la guerre elle-même, a pu venir d’organisations laïques (Secours populaire, Service civil international) ou bien religieuses (Mission de France, Cimade, Action catholique ouvrière). Les interventions dans les lieux de détention, l’aide aux familles de détenus algériens, et la présence dans les bidonvilles [2] prolongèrent souvent des actions humanitaires entreprises par les mêmes organisations en Algérie. A priori apolitiques, ces actions étaient pourtant tout autant symboliques que matérielles. À l’automne 1961, le FLN finit ainsi par refuser l’aide matérielle du Secours populaire pour marquer son hostilité au PCF qui aurait refusé de manifester avec le FLN le 17 octobre 1961 [3].

Après 1962, chrétiens et syndicalistes de gauche, organisations humanitaires, antiracistes et de défense des droits de l’homme restèrent fidèles à leurs solidarités de la guerre d’indépendance, mais l’émergence avant, pendant et après mai 68 d’une extrême gauche combative modifia et élargit l’espace politique de cette solidarité.

De leur expérience des tactiques étatiques françaises pendant la guerre d’indépendance, les soutiens politiques au FLN et les opposants à la guerre plus généralement gardaient une sensibilité particulière et une disposition à dénoncer les exactions de l’État, le racisme, les violences (post-) coloniales et les différences de statut que subissaient les Algériens. Il savoir-faire militants acquis pen- » existait également différents dant la guerre : par exemple, le respect de l’autonomie organisationnelle des Algériens et le recours à la contre-enquête face aux récits officiels.

Pour ces militants, de tendances politiques diverses, la guerre d’Algérie a souvent été une expérience très marquante. Certains d’entre eux ont souhaité transmettre la mémoire de cette guerre aux nouvelles générations et assurer ainsi un lien tenace entre la guerre d’Algérie, mai 68 et bien au-delà. Citons à ce titre, François Maspéro, Alain Krivine, Alain Geismar, Jean-Louis Péninou, Georges Mattéi, Pierre Vidal-Naquet et Madeleine Rebérioux. C’est ainsi que d’autres militants vont découvrir la mémoire des solidarités et des amitiés franco-algériennes de la guerre d’Algérie : c’est le cas, par exemple, de Saïd Bouamama et Farid Aïchoune, qui seront très impliqués dans les mobilisations immigrées et celles de leurs descendant(e) s. Par conséquent, on peut considérer mai 68 et sa postérité comme un lieu et un moment de rencontre de différentes trajectoires militantes au sein d’organisations pour le moins variées (Étudiants socialistes unifiés, Parti socialiste unifié, Ligue communiste révolutionnaire, Unef, CFDT, Gauche prolétarienne, Parti communiste marxiste-léniniste de France, Vive la Révolution !, Secours rouge, Les Cahiers de mai, Fasti, Gisti, Cedetim, Mrap), à l’université, en usine, et ailleurs.

Si mai 68 ne surgit donc pas d’un vide politique [4], il reconfigure un espace politique à la gauche de la gauche parlementaire, espace qui s’était développé en partie pendant et en raison de la guerre d’Algérie elle-même.

Pourtant, les motivations de ces soutiens politiques ne sont pas toujours identiques par rapport au passé. En effet, entre 1967 et 1975, de nombreux groupes d’extrême gauche ont cherché à incorporer les secteurs les plus marginalisés et exploités de la classe ouvrière – dont, ici, les Algériens – pour en faire les fers de lance de la révolution. À partir de 1967, déjà, certains militants maoïstes choisirent de « s’établir » en usine pour essayer de favoriser des mobilisations entre ouvriers français et immigrés. D’autres se rapprochèrent des Algériens vivant en bidonville, pendant que d’autres encore critiquaient la gestion paternaliste des foyers pour travailleurs immigrés. C’est ainsi qu’une nouvelle génération d’étudiants en particulier découvrit l’immigration algérienne en France.

La stratégie derrière ces différentes interventions consiste à politiser les immigrés algériens à la place de la gauche socialiste et communiste, à une époque où le PCF avait souvent des positions jugées contestables par rapport à l’immigration, notamment en matière de logement.

Toutefois, dans l’après mai 68, le soutien aux immigrés était loin de cibler uniquement les Algériens : d’autres migrants subissaient des discriminations, notamment avec la diversification des migrations post-coloniales. L’aide juridique, par exemple, concernait moins les Algériens à cette époque qui avaient un statut relativement « privilégié » en raison des accords d’Évian. Mais le caractère spécifique des Algériens n’en disparaissait pas pour autant car ils restaient l’objet d’une hostilité parfois revancharde et d’une surveillance étatique importante, conséquences directes de la guerre d’indépendance.

Un exemple intéressant du militantisme de cette époque a concerné le Mouvement des travailleurs arabes (MTA, 1972-1977) [5], car cette organisation, qui rassemblait des étudiants et travailleurs de la diaspora arabe (Tunisie, Maroc, Algérie, Syrie) et qui était proche de la Gauche prolétarienne, a organisé des grèves contre le racisme (Marseille, Paris) en septembre 1973. Le savoir-faire militant de la guerre d’Algérie – ici, l’utilisation de la grève comme répertoire d’action – n’était donc pas l’apanage des soutiens français. Le MTA a aussi fait appel aux anciens soutiens intellectuels de la cause algérienne pendant la guerre de libération : Sartre et d’autres (Genet, Foucault), ont joué un rôle de caution morale et de « protection politique » voire physique des militants du MTA et ont mené des contre-enquêtes pour remettre en question la version officielle concernant la mort d’Algériens tués par des particuliers ou la police au cours des années 1972-1974. Dans ce contexte, les mobilisations contre les violences racistes et leur relative impunité judiciaire ont aussi attiré différents mouvements et organisations de gauche (Mrap, LDH, PSU, CFDT, CGT) en plus de l’extrême gauche [6].

Souci d’autonomie

Comme dans d’autres domaines, mai 68 a servi de détonateur par rapport à la thématique du logement. La question du logement et de la résorption des bidonvilles, tout comme celle de l’antiracisme, n’intéressait pas que l’extrême gauche : sur le plan de l’aide matérielle, on vit la présence sur le terrain des mêmes organisations que pendant la guerre d’Algérie, plus la Fasti (créée en 1966). Se posèrent aussi à nouveau des questions épineuses du rapport entre aide humanitaire et souci, chez les plus radicaux, de politiser les questions sociales. La grève des loyers dans les foyers Sonacotra – commencée en 1974 – dura jusqu’en 1980 et toucha des étrangers de toutes nationalités. Comme avec le MTA, les organisations de gauche ont joué ici un rôle de soutien mais n’ont pas véritablement déclenché ces luttes.

Au fil des années 1970-1975, ce souci d’autonomie chez les immigrés par rapport à la gauche française et aux amicales dominées par les États d’origine s’affirma de plus en plus. On vit donc naître des formes d’action parmi l’immigration algérienne et d’autres immigrations qui se définissent sinon contre, du moins par rapport, à certains types de soutien et qui dénonçaient l’instrumentalisation des luttes des immigrés, rejetant des soutiens qui auraient tendance à vouloir parler pour, et à la place, des immigrés de manière paternaliste. Cette critique et ce processus de reconfiguration militant vont continuer avec le tournant culturel des années 1975- 1980 avec le journal Sans Frontière et les nouvelles générations militantes antiracistes des années 1979- 1985. Malgré la forte charge rhétorique du discours de la table rase, l’apport du passé en termes de soutiens, et de savoir-faire militant, était toutefois loin d’être absent.

Militants d’extrême gauche, antiracistes, syndicalistes et chrétiens de gauche sont les principaux soutiens qui ont fourni une aide multiforme aux Algériens depuis 1945. Les interventions à titre humanitaire doivent, elles aussi, être prises en considération. Pour beaucoup de militants, l’après-mai 68 fournit une occasion supplémentaire de continuer un engagement qui s’est souvent prolongé jusqu’à nos jours, tout comme d’autres acteurs et actrices sont entrés en scène à ce moment-là. Il reste à creuser davantage les motivations et les modalités de la transmission de ces savoir-faire militants et à mieux comprendre comment cette aide a été vécue par les Algériens eux-mêmes.




Notes

[1Sur la guerre en métropole, voir Histoire de la guerre d’indépendance algérienne, Sylvie Thénault, Flammarion, 2005, chapitre 11.

[2Voir Chroniques du bidonville : Nanterre en guerre d’Algérie (1959- 1962), Monique Hervo, Seuil, 2001.

[3Sur le 17 octobre 1961, voir Paris 1961 : Algerians, State Terror, and Memory, Jim House et Neil MacMaster, Oxford University Press, 2006 (traduction française chez Tallandier, 2008), d’où est tirée une partie des analyses développées dans cet article.

[4Voir Mai 68 et ses vies ultérieures, Kristin Ross, Complexe, 2005.

[5Sur le MTA, voir Abdellali Hajjat, « Le MTA et la “grève générale” contre le racisme de 1973 », Plein droit, n° 67, 2005, p. 36-40.

[6Voir La Cause des sans-papiers, Johanna Siméant, Presses de Sciences Po, 1998.


Article extrait du n°75

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Dernier ajout : jeudi 17 avril 2014, 14:59
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