Article extrait du Plein droit n° 4, juillet 1988
« L’emploi immigré dans la crise »

Les Portugais de Clermont-Fernand : un dynamisme créateur

Clermont-Ferrand, région à forte concentration de Portugais (plus de 6 % de la population totale), est devenu un espace propice à la création d’entreprises. En une seule année - 1985 – le nombre d’entreprises portugaises inscrites à la Chambre des Métiers a plus que doublé (+ 122 %), Comment expliquer ce phénomène ? [1]

Au recensement de 1962, la commune de Clermont-Ferrand comptait moins de 2 000 étrangers. En 1968, ceux-ci étaient déjà 9 000, et 14 500 pour l’ensemble de l’agglomération, soit 7,25 % de la population, ce pourcentage passant à 12 % en 1978.

Les Portugais ont toujours constitué la communauté étrangère la plus importante, et leur nombre a continué à augmenter jusqu’à la fin des années 70 par le biais de l’immigration familiale. Aujourd’hui, leur nombre est estimé à 15 000 personnes sur un total de 300 000 habitants dans l’agglomération. Cette concentration est propice au développement de liens communautaires. Les locaux associatifs, les bars fréquentés par les Portugais, les fêtes et les bals de week-end organisés par les associations et les groupes de musique portugais sont nombreux.

Cette vie collective intense s’appuie sur un réseau de circulation de l’information qui fonctionne grâce non seulement aux rencontres dans les lieux collectifs (marchés, bars, après-messe), mais aussi aux liens qu’entretiennent les familles entre elles sur la base de l’amitié et, de la confiance acquises par des expériences communes (même village, service militaire, ancien voisinage, collègues de travail…). Cet espace communautaire formé de multiples réseaux au sein des concentrations locales de Portugais en France de vient le support d’initiatives collectives d’un côté, de projets individuels et familiaux de l’autre.

On ne peut parler de Clermont-Ferrand et des Portugais sans immédiatement leur associer Michelin. En effet, la concentration de Portugais sur Clermont-Ferrand ne se comprend pas sans tenir compte de la politique d’embauche de cette entreprise qui a recruté de forts contingents de jeunes adultes portugais dans les années 60 et le début des années 70, soit sur place, soit par le système de l’« appel », soit encore par l’envoi de recruteurs au Portugal et à Hendaye.

Au début de l’année 1987, 10 % des effectifs de Michelin étaient des travailleurs étrangers dont les deux tiers de nationalité portugaise : 1 500 salariés, représentant 6,7 % des effectifs. Mais l’année 1987 est aussi celle du troisième « Plan social » de compression des effectifs, venant après le second, en 1985, qui avait déjà fait tomber le nombre des salariés de 29 000 en 1980 à 21 840 à la fin de 1986 (– 27%)

Or c’est précisément en 1985 que se situe l’année de démarrage de la création d’entreprises par des Portugais. Au 1" janvier 1984, le registre de la Chambre des Métiers comptait 34 entreprises créées par des Portugais au cours des années précédentes, et l’année 1984 voit la création de 11 entreprises nouvelles. Mais en 1985, le nombre d’entreprises va brusquement plus que doubler, le nombre de nouvelles créations se stabilisant à partir de 1986 autour de 36 par an. La coïncidence des dates conduit donc à faire l’hypothèse que ce phénomène nouveau est une réponse à la crise de l’emploi salarié, à mettre en relation avec la situation de Michelin et non avec l’entrée du Portugal dans la C.E.E., qui n’est intervenue qu’au r janvier 1986.

Le processus de création d’entreprises par la population portugaise de Clermont-Ferrand obéit à trois modèles distincts.

1. Création d’entreprises d’entretien d’immeubles, de nettoyage ou d’espaces verts

Ce processus de création d’entreprises est lié aux caractéristiques cumulées par un certain nombre de travailleurs portugais à Clermont-Ferrand : le travail en équipe chez Michelin, et la tenue d’une ou plusieurs loges de concierge par l’épouse (voir exemple n° 1). Le système du travail en équipe chez Michelin laisse en effet une demi-journée libre qui permet à l’homme de « donner un coup de main » à sa femme dans son travail, mais surtout permet à celle-ci de cumuler plusieurs loges, ce qui multiplie le nombre des connaissances parmi les syndics et les propriétaires et d’autres relations professionnelles.

« Le Portugais » devient un précieux élément pour les syndics qui lui confient de petits travaux – moyen de faire appel à des « artisans » du bâtiment (travaillant au noir) pour d’autres travaux. Les rencontres de bar, à l’association, les fêtes, ainsi que le milieu de travail à Michelin, sont des occasions de « faire suivre » ces propositions.

2. Création de commerces (produits alimentaires) ou d’entreprises offrant des services aux particuliers

Ces processus sont plus diversifiés, mais ils ont une caractéristique commune : dans tous les cas, le mari a travaillé ou travaille encore chez Michelin. Dans deux cas sur trois, ce type d’activité est la voie privilégiée pour sortir du salariat, la femme déterminant souvent le secteur d’activité qui sera couvert (voir exemple n° 2)

3. Les entreprises créées dans le secteur du bâtiment-travaux publics

Elles sont créées par des travailleurs salariés employés dans ce secteur. Ces entreprises ont également pour fonction de rendre légale une partie de l’activité exercée auparavant au noir. Soit cette activité au noir était exercée à temps plein, et l’intérêt d’avoir une entreprise est alors manifeste, tant pour pouvoir assurer des droits sociaux que pour couvrir sa propre activité ; soit cette activité était une activité d’appoint, et la création de l’entreprise permet de la légaliser (voir exemple n° 3).

Exemple n° 1



M. M.M. a travaillé chez Michelin pendant plus de dix ans. Sa femme fient une loge. Il travaille dans l’équipe de l’après-midi (13-21 h). Le matin et le soir après 21 h, il travaille au noir dans une entreprise de nettoyage liée à un syndic. Ce travail de nettoyage s’élargit petit à petit, et un syndic d’un lotissement proche de chez lui, qui l’avait pris à son service, va le pousser à se mettre « à son compte ». Il devient spécialiste de l’aménagement d’espaces verts et crée son entreprise en 1984.

Exemple n° 2



M. C. a travaillé chez Michellin pendant quatorze ans. Le travail en équipe lui laisse du temps dans la journée pour un « deuxième emploi » au noir, dans un dépôt-magasin qui aujourd’hui lui appartient. Il a toujours entretenu de bonnes relations dans le milieu portugais : il est devenu l’un des Portugais les plus connus de Clermont-Ferrand et entretient des relations privilégiées avec toutes les associations portugaises de la région. Il est membre cotisant de toutes les associations.

Le magasin, depuis qu’il l’a conquis, a doublé son chiffre d’affaires. Il a innové en développant le commerce de produits alimentaires et de boissons recherchés par les Portugais, dont il est le principal fournisseur de la région.

Tout en étant très bien intégré dans le milieu portugais local, il n’a gardé pratiquement aucun lien avec son pays d’origine ; marié à une femme française, il n’a jamais envoyé d’argent là-bas.

Exemple n°3



M. J.M. est arrivé jeune en France. Sa scolarité s’arrête à la fin de ICI période obligatoire, et il commence à travailler comme mécanicien. Mal payé, il démissionne, mais comme il est jeune et démuni de relations dans le milieu professionnel, il va rester au chômage pendant neuf mois. Son frère, peintre en bâtiment, est lui aussi au chômage. Il pense alors à se mettre à son compte, et c’est avec l’aide de son frère, dans le secteur d’activité de celui-ci, qu’il va créer une entreprise. Celle-ci marche bien et des Portugais travaillent avec lui : les réseaux pour atteindre des marchés sont à dominante portugaise. Mais il n’a pas coupé les liens non plus avec son ancien milieu professionnel. Il a ainsi ouvert un garage, dont le responsable est un ami français en qui il a toute confiance.

De son côté, il poursuit son travail de plâtrerie – peinture, sols, ravalement de façades. Le siège étant à son propre domicile, sa femme, française, répond au téléphone et s’occupe du secrétariat.

L’intérêt de cette expérience est de montrer comment ici « se mettre à son compte » a été conçu comme une alternative au chômage, et comment a joué la solidarité familiale.




Notes

[1Cet article rend compte d’un aspect d’une recherche réalisée par la Mission Recherche-Expérimentation du ministère des Affaires sociales, et effectuée par Albano Cordeiro, avec la collaboration de Fernanda Soares da Silva, sur « Les Portugais en France : communautés locales, création d’entreprises et réseaux professionnels communautaires » (Nouveaux comportements immigrés dans la crise, 1987, pp. 51-108)


Article extrait du n°4

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Dernier ajout : mercredi 2 avril 2014, 18:16
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