Article extrait du Plein droit n° 4, juillet 1988
« L’emploi immigré dans la crise »

Sénégal : quand la réinsertion s’enlise

Petit pays d’Afrique de l’Ouest (200 000 km2, 6,6 millions d’habitants), le Sénégal compte en France une population immigrée d’environ 35.000 personnes, soit un peu moins du quart de la population d Afrique sub-saharienne vivant en France. Malgré la signature d’un accord de réinsertion en 1980, le nombre de départs reste très marginal, les difficultés nombreuses et les déceptions cruelles à l’arrivée.

D’origine rurale et d’implantation relativement récente (1950), les immigrés sénégalais occupent généralement des emplois faiblement qualifiés dans les industries traditionnelles de main-d’œuvre (construction automobile en Ile-de-France, zones portuaires du Havre, de Saint-Nazaire, de Toulon…), secteurs qui ont été particulièrement concernés par les restructurations économiques.

De nombreux accords régissent aujourd’hui les rapports entre la France et le Sénégal (ex-colonie française), dont une convention de circulation et un traité d’amitié et de coopération conclus en 1974.

Des résultats mitigés

L’accord sur la formation-retour remonte au 1" décembre 1980 (entrée en vigueur le r août 1982) et vise, pour l’essentiel, à inciter les volontaires pour le retour à acquérir ou à perfectionner, au besoin par la reconversion, des qualifications immédiatement utilisables dans l’économie sénégalaise. En complément de cette formation, le gouvernement français s’engage à octroyer, par l’intermédiaire de la CCCE (Caisse Centrale de Coopération Économique) (1), des prêts aménagés, destinés au financement d’équipements nécessaires à l’installation des travailleurs réinsérés.

Un avenant du 7 mai 1987 est venu compléter cette convention par un dispositif amélioré d’information, d’accueil et de suivi des réinsérés, sous le contrôle conjoint du ministère sénégalais délégué aux immigrés et du bureau local de l’ONI à Dakar.

L’évaluation à laquelle la signature du récent avenant a donné lieu révèle des résultats plus que mitigés :

  • Entre octobre 1984 et mars 1987, seuls 426 dossiers ont abouti à des départs effectifs : cela représente à peine 1,60 % de la population sénégalaise en France.
  • Au niveau du financement, la ligne de crédit de 3 millions de francs, ouverte par la CCCE via la Banque Nationale pour le Développement du Sénégal (BNDS), a été intégralement mobilisée… par seulement 10 projets en trois ans.

La lourdeur des procédures d’instruction, l’insuffisance des études de faisabilité ont alors été incriminées. Ces éléments ne sont certes pas négligeables, mais c’est surtout le contexte économique local, très peu porteur, qui doit être mis en cause, d’autant qu’il s’agit ici de micro-réalisations localisées, sans impact véritable sur les circuits économiques nationaux.

Une économie étranglée

En effet, il faut rappeler que l’économie sénégalaise, à l’image de celle de beaucoup de pays en développement, est aujourd’hui étranglée par un endettement endémique, un chômage massif et un déficit sans précédent des secteurs-clés placés sous contrôle public. Cette situation a du reste accentué les pressions des bailleurs de fonds (Banque mondiale, FMI…) sur l’État pour l’amener à définir des plans dits de « réajustement structurel ». D’où la définition, à partir de 1986, des NPA et NPI (Nouvelle Politique Agricole et Nouvelle Politique Industrielle), dont on attend une plus grande « libéralisation ».

Modernisation version sénégalaise avec, à la clé, un désengagement de l’État, un encadrement du crédit par les institutions internationales et une « valorisation » de la main-d’œuvre nationale à rechercher dans une révision à la baisse des protections acquises en matière de législation du travail.

L’étude détaillée des projets implantés fait apparaître une dispersion dans trois régions principales : le Sénégal oriental (52,6 %), la région du fleuve (26 %) et la région de Dakar (12,7 %). On retrouve ici globalement une concentration géographique qui correspond aux régions d’origine des travailleurs immigrés.

Agriculture, tertiaire, quelle priorité ?

L’observation des secteurs d’activité révèle par contre une dispersion plutôt inattendue, eu égard aux priorités de formation retenues dans le cadre de la formation-retour. En effet, alors qu’on attendait une dominante agricole, les projets ont massivement investi le secteur du commerce (61 % dont 2/3 de commerces alimentaires), l’agriculture ne comptant que pour 30 % devant 9 % pour les secteurs divers (transports, industries textiles,…).

Pourtant, les projets agricoles, pour autant qu’on retienne le développement comme perspective, devraient mobiliser davantage de moyens. C’est là qu’existe, en effet, le minimum d’infrastructures d’accompagnement (les barrages, les périmètres irrigués de la SAED (2), les actions des ONG…).

C’est également l’agriculture qui constitue l’aire d’activité la plus familière aux nouveaux réinsérés en majorité d’origine rurale.

Mais cela ne peut occulter les énormes obstacles que rencontrent déjà les premiers « revenants » des bords du fleuve. Ils ne se sont d’ailleurs pas privés de les rappeler à la mission franco-sénégalaise venue en visite dans la région : « Nous nous sommes endettés jusqu’au cou… pour acquérir du matériel inadapté et nous ne pouvons écouler nos produits faute d’infrastructure. Au moins en France, on pouvait encore nourrir la famille ! »

Autre impasse dont on parle peu : l’impossibilité, pour les réinsérés, de trouver un logement pour leurs familles et parfois même une école pour leurs enfants. Les pouvoirs publics sénégalais annoncent bien des quota réservés aux émigrés dans les programmes de logements sociaux, mais…

Le retour-réinsertion, on le voit bien, cherche à s’institutionnaliser dans le discours et dans les textes comme volet anti-chômage d’une politique d’immigration à courte vue, là où la réalité des faits devrait inciter à davantage d’imagination et, surtout, à prendre en compte tant de rendez-vous manqués.


(1) Organisme public de coopération du gouvernement français.

(2) Société d’Aménagement et d’Exploitation du Delta du fleuve Sénégal (société publique de développement régional) qui a aménagé, fin 1986, sur concours de la CCCE, 205 périmètres irrigués pour une superficie de 4997 hectares, pour des cultures céréalières et maraîchères de contre saison.



Article extrait du n°4

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Dernier ajout : mercredi 2 avril 2014, 18:44
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