Article extrait du Plein droit n° 21, juillet 1993
« Les étrangers sous surveillance policière »

Soins en prison : la survie

Docteur Espinoza

Ancien chef de service à l’hôpital de Fresnes, est actuellement responsable des urgences à l’Hotel-Dieu

« Peut-on, à l’aube du XXIe siècle, continuer à pérenniser un système d’exclusion sociale dont les conditions de fonctionnement ne respectent pas le légitime accès à la santé pour tout citoyen, soit-il détenu ? » s’interroge le Docteur Espinoza [1]. Le manque de moyens, l’organisation même du système médical en milieu carcéral ne permettent pas le respect de certaines règles telles que l’indépendance du praticien, le respect du secret médical, l’égalité dans l’accès aux soins. Pourtant, la prison accueille en majorité les exclus du milieu social, toxicomanes, étrangers réduits à la clandestinité, etc, atteints de pathologies graves (tuberculose, hépatites, sida). Pour ceux-là, la prison offre une médecine au rabais, qui est paradoxalement assez souvent leur première ou unique occasion d’être soigné... avant l’expulsion vers le pays d’origine. Médecins et infirmières exercent néanmoins leur métier avec cœur et ont conscience que la démarche de santé est un moyen de rendre aux détenus une dignité. La prison, monde violent, est la seule réponse, répressive, d’un pays démocratique au mal être et au mal vivre d’une fraction de la population. Elle est également le siège de tous les excès et de tous les manquements aux droits de l’homme, notamment pour les étrangers.

Face à ce constat, on ne peut que saluer la création d’un Observatoire des prisons qui s’est donné pour mission de sortir de l’ombre ce que notre société cache derrière des murs.

José Polo Devoto est médecin au centre pénitentiaire de Fresnes et travaille également dans l’établissement hospitalier public national de Fresnes. Pour Plein droit, il expose son expérience et sa vision de la médecine en milieu carcéral.

– Avez-vous le sentiment que les conditions d’exercice de votre métier ont évolué ces dernières années ?

– Il y a dix ans, le centre pénitentiaire disposait d’un médecin et d’un stéthoscope. Depuis, les conditions ont évolué dans le bon sens même si, en 1991, on comptait encore 4 000 détenus à Fresnes, c’est-à-dire trois à quatre personnes par cellule de dix mètres carrés. La population est aujourd’hui de 2 400 détenus, deux par cellule. Mais la durée moyenne de détention a augmenté. Les conditions de vie restent très dures et l’établissement est vétuste. Actuellement, six médecins à temps partiel font des vacations d’une demi-journée trois à quatre fois par semaine, quatre FFI (« faisant fonction d’interne ») assurent des gardes de nuit et des consultations, et douze infirmières sont présentes. Le problème du manque de personnel se pose surtout en province dans les petits établissements où le médecin est présent trois fois par semaine. De manière générale, comparé au système civil, la médecine en milieu carcéral fonctionne si l’on se contente de soigner les petits bobos, mais il ne permet pas globalement d’avoir une démarche de santé. En ce qui concerne le sida, une vingtaine d’établissements bénéficient en France de vacations spécifiques. Mais les effectifs sont insuffisants à Fresnes. Je suis seul avec un médecin à temps plein (qui doit passer à mi-temps), pour cent malades... Un quart des détenus sont des toxicomanes, dont la moitié sont séropositifs.

– Comment cela se passe concrètement lorsqu’un détenu est souffrant ?

– Le détenu adresse une communication écrite. S’il écrit le jeudi ou le vendredi, il sera soigné le lundi. Autrement dit, le système ne répond pas de façon adéquate à l’urgence, notion qui reste très relative.

– Cela veut dire que l’on accepte de prendre le risque qu’il y ait un accident, une bavure ? - Le problème est le même que pour la garde à vue. S’il faut intervenir rapidement parce que le détenu a une crise d’asthme, les moyens sanitaires ne le permettent pas. Il arrive, c’est vrai, que des patients payent les retards, mais heureusement il y a moins de casse que l’on ne pourrait le craindre.

– Dans ce contexte, comment pouvez-vous faire évoluer les choses ?

– On est dans un huis clos qui se perpétue, sans tenir compte des évolutions, médicales notamment, et il est difficile de changer les choses parce que certains éléments bloquent une éventuelle mobilité. Il faudrait gagner en autonomie, envisager un partage des responsabilités. Pour mettre en place une vraie démarche de santé, il faudrait pouvoir isoler, par exemple, un cas de tuberculose. Travailler sur dossier en contournant les obstacles est le seul moyen de progresser. Petit à petit, nous avons réussi à avancer sur un point : la crédibilité des soignants. Il y a quelques années, on ne nous prenait pas au sérieux. J’avais l’impression que les juges considéraient nos rapports médicaux comme des certificats de complaisance. Aujourd’hui, le système n’est pas plus rapide mais il évolue dans le bon sens. Lorsque nous demandons une libération anticipée pour des raisons humanitaires et médicales (parce que le pronostic vital est limité), notre demande est prise en compte, même si la démarche n’aboutit pas ou alors tardivement. Lorsqu’il s’agit de petites peines, si le détenu est dans une situation d’urgence, la libération est rapide. Dans le cas de personnes atteintes du sida, le système est défaillant. La libération anticipée devrait avoir une place plus importante. La question est aussi de savoir si les prisons doivent être remplies par des toxicomanes et des gens qui ont commis des petits délits. Ne faut-il pas penser à une alternative à la détention ?

– Quelle est la situation des étrangers ? Y a-t-il un traitement différent pour eux ?

– Non, sur le plan de la santé, ils ont le même traitement que les autres. Pour une bonne part d’entre eux, les étrangers sont multirécidivistes. Rester six mois en détention à Fresnes est, pour un Malien, une situation meilleure que celle qu’il peut espérer au Mali. En prison, il a l’assurance d’avoir un toit, un lit, trois repas par jour. Il s’agit là d’individus dépersonnalisés, pour lesquels la notion de famille disparaît. Pour eux, c’est « no future ». La notion de liberté n’est même pas en première ligne. Il y a aussi le cas des étrangers installés depuis longtemps en France qui ont commis un délit. Ils ont des liens familiaux et ont travaillé ici. Sur un plan strictement humanitaire, peut-on mettre dans l’avion des gens atteints de maladies sévères (cardiopathie, diabète, tuberculose ou sida) ?

– Comment concevez-vous justement votre rôle et la place de la démarche sanitaire par rapport à la situation du détenu ?

– Je pense qu’il faut faire en sorte que les détenus s’inscrivent dans une filière de soins. Cela ne sert à rien de soigner quelqu’un pendant six mois si, ensuite, à la sortie de prison, personne ne prend le relais. Il faut donner au geste sanitaire en milieu de détention un profil de santé publique, l’inscrire dans une démarche avec un avant et un après. On ne se contente pas alors de soigner les petits bobos, et le passage en détention est l’occasion de faire un diagnostic. Si le service social pouvait préparer la sortie, les gens pourraient au moins avoir la carte de sécurité sociale. Malheureusement lorsqu’ils sortent, les détenus sont souvent des « SDF ». Pour eux, la prise en charge par la sécurité sociale n’est pas la priorité, ce sont d’abord les besoins de première nécessité et les problèmes familiaux qu’il faut affronter. Les étrangers qui sont libérés suite à une démarche d’ordre médical reviennent avec une peine de 6 à 7 ans. Une libération provisoire sans accompagnement social est vouée à l’échec.

– En somme, la démarche sanitaire peut-être un moyen, un premier pas vers la réinsertion ? C’est ce qui vous motive ?

– C’est exactement cela. Ce qui peut donner du courage, c’est de proposer des choses qu’ils n’ont pas eues. Cela ne veut pas dire qu’ils les accepteront, mais on peut au moins leur donner la possibilité du choix de s’inscrire dans une filière de soins. Ce qui me mobilise, c’est tout ce qu’il y a à réparer, les conséquences de la marginalité, de la désinsertion. 0n peut essayer de rééquilibrer quelque chose qui s’est cassé, même avant la mort.




Notes

[1Extrait d’un article paru dans le Bulletin du Conseil de la Ville de Paris, n° 57, mars 1991. Le Docteur Espinoza, ancien chef de service à l’hôpital de Fresnes, est actuellement responsable des urgences à l’Hotel-Dieu.


Article extrait du n°21

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Dernier ajout : lundi 15 septembre 2014, 11:50
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